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b) L'annonce de la persécution.

 

ILS VOUS EXCLURONT DES SYNAGOGUES. MAIS L'HEURE VIENT OÙ QUICONQUE VOUS TUERA CROIRA RENDRE HOMMAGE À DIEU.

 

2070. Mais les disciples pourraient dire : Y a-t-il pour nous matière à scandale ? Et comment ! puisque beaucoup de tribulations s'abattront sur nous : l'exclusion, d'abord, puis la mise à mort [n° 2073].

 

ILS VOUS EXCLURONT DES SYNAGOGUES.

 

2071. D'abord l'exclusion de la communauté des Juifs ; comme il est dit plus haut : Les Juifs s'étaient déjà entendus pour que, si quelqu'un confessait que Jésus est le Christ, on l'exclût de la synagogue1. Et cela fut tel, nous rapporte l'Évangile, que certains chefs des Juifs, qui croyaient dans le Christ, craignaient pour cela de le confesser publiquement2. C'est cette exclusion que le Seigneur annonce à ses disciples - Bienheureux serez-vous lorsque les hommes vous haïront, et lorsqu'ils vous excluront et qu'ils insulteront et rejetteront votre nom comme mauvais, à cause du Fils de l'homme3.

 

2072. Mais était-ce vraiment un mal pour les Apôtres, d'être exclus de la synagogue des Juifs, puisqu'ils allaient eux-mêmes s'en retirer ?

 

Répondons avec Augustin4 que leur tribulation consistait en ce que le Seigneur laissait ainsi entendre que les Juifs ne recevraient pas le Christ. Car, s'ils l'avaient reçu, la synagogue des Juifs aurait été identique à l'Église du Christ ; et ceux qui se convertiraient à l'Église du Christ seraient convertis à la synagogue des Juifs.

 

1. Jn9, 22.

2. Jn 12, 42 – Cependant, même parmi les chefs, beaucoup crurent en lui ; mais à cause des pharisiens ils ne le confessaient pas, de peur d'être exclus de la synagogue. Sur la confession de foi, voir ci-dessus, n° 1601, note 2. Le manque de courage de ces chefs des Juifs les maintient dans le mensonge et les écarte de la béatitude des persécutés que Jésus promet à ses disciples (cf. Mt 5, 10 ; Lc 6, 22-23 ; 1 Ρ 3, 14 et 4, 13-14).

3. Lc 6, 22.

4. Tract, in Io., XCIII, 2, ΒΑ 74Β, p. 231. Tout ce passage (nos 2072-2074) reprend son commentaire.

MAIS L'HEURE VIENT OÙ QUICONQUE VOUS TUERA CROIRA RENDRE HOMMAGE À DIEU.

 

2073. Il s'agit là de la mise à mort. On peut assurément recevoir ces paroles comme destinées à consoler les disciples, le MAIS étant pris dans un sens d'opposition, ce qui signifie alors : Vous devez pour ainsi dire vous consoler de ce qu'ils vous feront, parce que L'HEURE VIENT OÙ QUICONQUE VOUS TUERA CROIRA RENDRE HOMMAGE À DIEU 5.

Mais quelle consolation pouvait-il y avoir pour eux à ce que quiconque les tue croie RENDRE HOMMAGE À DIEU ?

À cela il faut répondre, selon Augustin6, que l'affirmation ILS VOUS EXCLURONT DES SYNAGOGUES donnait à entendre que ceux qui se convertiraient au Christ devraient aussitôt être tués par les Juifs. Aussi, pour les consoler, le Seigneur leur dit qu'expulsés des assemblées des Juifs, ils allaient gagner au Christ un tel nombre de personnes qu'on ne pourrait pas les détruire. Et pour cela on chercherait à les mettre à mort, de peur qu'ils ne convertissent tout le monde au nom du Christ, par leur prédication.

Ou bien on doit répondre qu'en cela le Seigneur leur a annoncé la tribulation de leur mise à mort.

 

5. Le texte grec a la conjonction adversative αλλά. Ici elle est généralement comprise dans le sens de : « bien plus » (cf. M. -J. Lagrange, L'Évangile selon saint Jean [Études bibliques], Gabalda-Lecoffre, Paris, 19252, p. 415). En considérant presque systématiquement que les paroles de Jésus ont pour but principal de consoler ses disciples, saint Thomas suit de près la pensée de saint Augustin. Plutôt que de donner au « mais » (sed) une note plus large que la simple indication d'opposition, ils se demandent comment, malgré tout, la séparation d'avec les Juifs qui refusent de suivre le Christ est promesse de bienfait pour les disciples, « comme si [le Christ] annonçait quelque chose de bon après ces maux » (cf. saint Augustin, Tract, in Io., XCIII, 3, ΒΑ 74Β, ρ. 235-239).

6. Tract, in Io., XCIII, 4, ΒΑ 74Β, ρ. 241.

2074. Le Seigneur dit toutefois qu'on CROIRA RENDRE HOMMAGE À DIEU, et non pas « aux dieux » ; pour donner à entendre qu'il s'agit seulement de la persécution venant des Juifs - Voici que moi j'envoie vers vous des prophètes., et des sages, et des scribes. Vous en tuerez et crucifierez 1. Les martyrs du Christ, en effet, ont été tués par les Gentils, mais ceux-ci cependant n'ont pas cru rendre hommage à Dieu, mais seulement à leurs dieux. Or si les Juifs, en tuant les prédicateurs du Christ, estimaient rendre hommage à Dieu, c'est parce qu'ils avaient pour Dieu un zèle, mais qui n'était pas éclairé par la connaissance ; car ils croyaient que quiconque se convertissait au Christ abandonnait le Dieu d'Israël2. Parlant de cette mise à mort, le psaume dit : C'est à cause de toi qu'on nous met à mort tout le jour ; nous sommes considérés comme des brebis d'abattoir3.

 

c) Jean 16, 3-5 – La raison de la persécution.

 

ET ILS VOUS FERONT CES CHOSES PARCE QU'ILS NE CONNAISSENT NI LE PÈRE, NI MOI – MAIS JE VOUS AI DIT CELA POUR QU'UNE FOIS LEUR HEURE VENUE, VOUS VOUS RAPPELIEZ QUE MOI, JE VOUS L'AI DIT. ET JE NE VOUS L'AI PAS DIT DÈS LE COMMENCEMENT, PARCE QUE J'ÉTAIS AVEC VOUS. (16, 3-5)

 

2075. Ici, le Seigneur précise la raison de ce qui a été dit : d'abord la raison de la persécution qui va survenir, puis la raison de l'annonce qu'il en fait [n° 2077].

 

I

 

2076. Il dit donc : Ils vous persécuteront, ET ILS VOUS FERONT CES CHOSES non pas par zèle de la vérité, mais PARCE QU'ILS NE CONNAISSENT NI LE PÈRE, c'est-à-dire en tant qu'il est Père, NI MOI, son Fils - Si vous me connaissiez, vous connaîtriez peut-être aussi mon Père 4. - Moi qui étais auparavant blasphémateur, persécuteur, insolent, j'ai obtenu miséricorde de Dieu parce que j'avais agi par ignorance, dans l'incrédulité5.

 

II

 

MAIS JE VOUS AI DIT CELA POUR QU'UNE FOIS LEUR HEURE VENUE, VOUS VOUS RAPPELIEZ QUE MOI, JE VOUS L'AI DIT.

 

2077. Mais on pourrait dire aux disciples : Si c'est par ignorance de la foi que les Juifs vont vous persécuter, pourquoi donc le Seigneur vous l'a-t-il prédit ? Aussi le Seigneur explique pourquoi il l'a annoncé, puis pourquoi il a tardé à l'annoncer [n° 2079].

 

UNE FOIS LEUR HEURE VENUE

 

2078. On dit que l'heure de certaines personnes vient lorsqu'elles peuvent accomplir ce qu'elles désirent, et faire ce qu'elles veulent - Ne laissons pas passer la fleur de l'âge6, de l'âge qui nous permet de réaliser nos volontés. Elle viendra donc, l'heure des Juifs, lorsqu'ils pourront mettre en œuvre leurs persécutions contre vous. Mais cette heure est une heure nocturne - C'est votre heure et le pouvoir des ténèbres \

 

1. Mt 23, 34.

2. Cf. Ga 1, 13-14.

3. Ps 43, 22.

4. Jn 8, 19.

5. 1 Tm 1, 13.

6. Sg 2, 7.

POUR QUE (...) VOUS VOUS RAPPELIEZ QUE MOI, JE VOUS L'AI DIT.

 

Ceci est efficace de deux manières. D'abord, lorsqu'au milieu des tribulations les disciples se souvinrent que le Christ les leur avait prédites, ils reconnurent sa divinité et se confièrent davantage en son secours. Et aussi parce que, lorsqu'on prévoit les tribulations qui vont nous arriver, on en est moins affecté, car les traits [qu'on nous lance], aperçus à l'avance, blessent moins. Cicéron2 en précise la raison dans Les Tusculanes : plus on connaît les biens et les maux temporels, plus on les estime de peu d'importance. Les hommes, en effet, estiment davantage les richesses quand ils n'en ont pas que lorsqu'elles sont en leur possession. De même pour les tribulations, avant qu'elles surviennent on les redoute et on les croit plus éprouvantes que lorsqu'elles surviennent et sont présentes. Quant au mal, lorsqu'on y pense à l'avance, il en devient comme présent, et du fait de cette présence est tenu pour moindre 3. C'est pourquoi Cicéron dit que le sage, en se préparant par la réflexion, peut trouver une consolation à une tristesse future, tristesse que les autres reçoivent avec le poids constant d'une tristesse imminente.

 

1. Le 22, 53. Le mot « heure » est employé dans les évangiles en deux sens. Soit il signifie l'heure des ténèbres, de la nuit, l'heure utilisée pour faire le mal, et c'est là son sens dans ce verset de saint Luc. Soit il signifie l'heure du jour, l'heure de la victoire de l'amour, l'heure du Christ, celle que Jésus annonce comme le temps pour lui de réaliser jusqu'au bout la volonté du Père. C'est particulièrement l'heure de la Croix, que Jésus annonce déjà à Cana Qn 2, 4) et dont il parle durant sa dernière semaine (cf. Jn 12, 23 et 27), spécialement dans la prière du chapitre 17 – Père, l heure est venue, glorifie ton Fils (Jn 17, 1). Voir plus haut, n° 1733, où l'heure du Christ est indiquée par saint Thomas comme déterminée par la disposition de la Providence divine ; et ci-dessous, n° 2180, où elle est indiquée comme l'heure de la Sagesse.

2. Tusculanes, III, xiv, 29 - xv, 31, Les Belles Lettres, p. 19-21.

3. Saint Thomas, en s'appuyant sur Cicéron, montre ici le réalisme de la connaissance et de l'amour. Seule la réalité dans son actualité d'être peut déterminer l'intelligence et l'affectivité. Le futur n’est-il pas souvent source d'angoisse et d'un primat de l'imaginaire parce qu'il n'est pas encore là ? Et n'est-ce pas le propre de Dieu de connaître les choses futures ? Ainsi, pour mieux vivre des événements difficiles qui vont arriver et qui lui font peur s'il s'attarde a les imaginer, l'homme peut se préparer par une certaine réflexion. Saint Thomas montre que cette réflexion sur les événements futurs ne peut exister pour nous que si nous avons un regard de science, et surtout de sagesse, explicitant les liens des effets par rapport à leurs causes : « II faut savoir que les choses futures peuvent être connues de deux façons. D'une première manière en elles-mêmes, d'une seconde manière dans leurs causes. En elles-mêmes les réalités futures ne peuvent être connues que par Dieu. À lui en effet elles sont présentes tandis que dans le cours des choses elles sont à venir, en tant que son regard éternel se porte au-delà de toute la course du temps. Mais en tant qu'elles existent dans leurs causes, elles peuvent être connues aussi par nous. Et si elles existent dans leurs causes de telle sorte qu'elles en proviennent par nécessité, elles sont connues par la certitude de la science, comme l'astrologue connaît par avance l'éclipsé future. Mais si elles existent ainsi dans leurs causes de telle sorte qu'elles proviennent d'elles la plupart du temps, ainsi elles peuvent être connues par une conjecture plus ou moins certaine, selon que les causes sont plus ou moins inclinées vers leurs effets » (Somme théol, I, q. 86, a. 4, c). Et n'est-ce pas en définitive le regard de la Providence divine que le sage découvre par sa réflexion ? 4. Voir Somme théol, I-II, q. 38, a. 3, où saint Thomas montre que la compassion d'un ami révèle son amour et ainsi atténue la tristesse.

Ainsi donc, si le Seigneur annonce aux disciples leurs tribulations, c'est pour une double raison : pour affermir leur espérance en son secours, et pour atténuer leur tristesse 4.

 

III

 

ET JE NE VOUS L'AI PAS DIT DES LE COMMENCEMENT, PARCE QUE J'ÉTAIS AVEC VOUS.

 

2079. À présent le Seigneur donne la raison pour laquelle il ne leur a pas prédit cela plus tôt : PARCE QUE J'ÉTAIS AVEC VOUS.

 

Cela peut se rapporter aux deux raisons précédentes. D'abord pour affermir leur espérance, car « lorsque j'étais avec vous, confiants en mon secours, vous ne doutiez pas ; mais bientôt, quand vous me verrez mourir, vous pourrez douter de ma puissance. Aussi est-il nécessaire que je vous annonce les événements à venir, pour que par eux vous reconnaissiez ma divinité et ma puissance ».

Cela peut se rapporter aussi à la seconde raison ; le sens est alors le suivant : J'ÉTAIS AVEC VOUS, vous protégeant et prenant sur moi tout poids - Père, lorsque j'étais avec eux, moi, je les gardais1. Mais parce que je vais m'éloigner de vous, tout le poids de la tribulation vous restera ; aussi faut-il que ces tribulations ne vous arrivent pas à l'improviste2.

 

2080. Toutefois, d'après le récit des trois autres Évangélistes, il semble qu'avant cette heure le Seigneur avait déjà fait une prédiction : avant ce moment-là, il avait prédit aux disciples qu'ils devraient comparaître devant des rois et des gouverneurs, et être flagellés dans les synagogues des Juifs3.

On doit répondre que cela ne contredit pas ce que dit le Seigneur : JE NE VOUS L'AI PAS DIT DÈS LE COMMENCEMENT, puisque [selon ces mêmes Évangélistes] le Seigneur a dit cela au mont des Oliviers4, ce qui eut lieu alors que sa Passion était imminente, trois jours avant qu'il vînt pour la Cène5. Aussi l'expression DÈS LE COMMENCEMENT ne se réfère-t-elle pas au temps de la Passion, mais aux premiers moments où il fut avec ses disciples, comme le dit Augustin6.

 

2081. Mais Matthieu dit autrement : il dit que le Seigneur a annoncé à ses disciples les tribulations qui allaient s'abattre, non seulement alors que sa Passion était imminente, mais dès le commencement, quand il choisit les Douze - Voici, dit-il, que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups7.

À cela il faut répondre que l'affirmation : JE NE VOUS L'AI PAS DIT DÈS LE COMMENCEMENT, ne doit pas s'entendre seulement des tribulations qui vont survenir, mais également de la venue de l'Esprit Saint, qu'il ne leur avait pas prédit dès le commencement, ainsi que le dit Augustin8.

Ou bien disons, selon Chrysostome9, que cela doit s'entendre des tribulations. Donc, ce qu'il dit : DÈS LE COMMENCEMENT, il le dit à cause de deux aspects nouveaux qu'il vient de leur prédire : l'un, c'est qu'ils allaient souffrir des tribulations de la part des Juifs, ce qu'il ne leur avait pas dit auparavant - il leur avait seulement dit qu'ils souffriraient de la part des Gentils -, comme il apparaît clairement au même chapitre de Matthieu10. L'autre, qu'il leur avait prédit précédemment, c'est qu'ils souffriraient la flagellation ; mais il ajoute ici un aspect qui pouvait les frapper de stupeur : c'est que leur mort serait considérée comme un hommage rendu à Dieu.

 

B. LA CONSOLATION PAR RAPPORT À SON DEPART

 

2082. Précédemment, le Seigneur a expliqué les raisons données aux disciples pour les consoler face aux tribulations qui allaient leur advenir. Ici il explique les raisons données pour les consoler de son départ ; or [au chapitre 14], il les en a consolés par trois raisons. Premièrement, parce qu'ils auront accès auprès du Père, accès qu'il avait promis ; il disait alors : Que votre cœur ne se trouble pas (...). Dans la maison de mon Père il y a beaucoup de demeures11. Deuxièmement, à cause du Paraclet qu'il allait leur envoyer ; aussi disait-il : Et moi je prierai le Père, et il vous donnera un autre Paraclet1. Troisièmement, parce qu'à nouveau ils verront le Christ, ce qu'il affirmait en ces termes : Je ne vous laisserai pas orphelins : je viendrai vers vous2. Ces trois raisons, il les explique ici, mais selon l'ordre inverse : en premier lieu, la promesse de l'Esprit Paraclet ; puis la promesse de le voir de nouveau [n° 2116] ; enfin, l'introduction auprès du Père [n° 2135].

 

1. Jn 17, 12.

2. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXVIII, 1, PG 59, col. 421.

3. Voir Mt 10, 17-18 ; Me 13, 9 ; Lc 21, 12.

4. Mt 24, 3 ; Me 13, 3.

5. Mt 26, 2 ; Me 14, 1.

6. Tract, in Io., XCIV, 1, ΒΑ 74Β, ρ. 243-245.

7. Mt 10, 16. Saint Thomas commente : « II les compare à des brebis à cause de leur douceur, mais leurs persécuteurs aux loups à cause de leur rapacité. En effet, le Christ lui-même fut une brebis - Comme une brebis qu'on mène à l'abattoir (Is 53, 7) -, et les disciples aussi - Nous, son peuple, et les brebis de son bercail (Ps 94, 7) » (Sup. Matth., X, n° 838).

8. Tract, in Io., XCIV, 1, ΒΑ 74Β, ρ. 245.

9. In Ioannem hom., LXXVIII, 1, PG 59, col. 421.

10. Mt 10, 22 – Vous serez haïs de tous à cause de mon nom.

11. Jn 14, 1-2. Voir ci-dessus, n° 1848.

a) Jean 16, 5-6 – La promesse de l'Esprit Paraclet.

 

En ce qui concerne cette promesse, le Seigneur montre d'abord la nécessité d'une consolation, puis il présente cette consolation [n° 2086].

 

La nécessité d'une consolation.

 

ET MAINTENANT JE VAIS VERS CELUI QUI M'A ENVOYÉ ; ET AUCUN D'ENTRE VOUS NE M'INTERROGE : OÙ VAS-TU ? MAIS PARCE QUE JE VOUS AI DIT CES CHOSES, LA TRISTESSE A REMPLI VOTRE CŒUR. (16, 5-6)

 

Ici, le Seigneur annonce son départ ; puis il montre l'effet de cette annonce [n° 2085].

 

2083. Il se retire donc, en allant vers son Père, et c'est pourquoi il dit : J'étais avec vous, jusqu'à présent, mais MAINTENANT JE VAIS VERS CELUI QUI M'A ENVOYÉ, c'est-à-dire le Père : ce qui est en vérité la perfection. Chaque réalité, en effet, trouve sa perfection lorsqu'elle retourne à son principe 3 - Le temps est venu pour moi de retourner auprès de celui qui m'a envoyé*. - Vers le lieu d'où ils sortent, les fleuves retournent pour de nouveau couler5. C'est dans son humanité qu'il allait vers Celui auprès de qui, de toute éternité, il était dans sa divinité. Cela, on l'a expliqué d'une manière plus étendue dans ce qui précède6.

 

2084. Mais il ajoute : AUCUN D'ENTRE VOUS NE M'INTERROGE : OÙ VAS-TU ? Mais pourquoi dit-il cela ? Pierre ne l'a-t-il pas interrogé précédemment : Seigneur, où vas-tu ?7, ainsi que Thomas : Nous ne savons pas où tu vas8 ?

À cette question, Chrysostome et Augustin répondent, mais de manières différentes. Chrysostome9 dit en effet que les disciples, en entendant qu'ils devaient être mis à mort et exclus des synagogues, furent tellement attristés et frappés de stupeur que, ayant comme oublié le départ du Christ et perdant presque la parole, ils ne l'interrogeaient pas à propos de son départ. Aussi le Christ enchaîne-t-il : MAIS PARCE QUE JE VOUS AI DIT CES CHOSES, LA TRISTESSE A REMPLI VOTRE CŒUR. Et Chrysostome affirme qu'en disant ainsi : ET MAINTENANT JE VAIS VERS CELUI QUI M'A ENVOYÉ, le Seigneur leur fait davantage un reproche. Et c'est pourquoi ils ne l'interrogeaient pas - Interroge ton père, et il te l'annoncera1. — [La sagesse], recherche-la, et elle te sera manifestée2.

 

1. Jn 14, 16. Voir ci-dessus, n" 1907.

2. Jn 14, 18. Voir ci-dessus, n° 1921.

3. On trouve cette affirmation à plusieurs reprises dans la Somme théologique, où saint Thomas note (entre autres) : « Selon la foi, la perfection dernière de la créature raisonnable doit se trouver dans Celui qui est pour elle principe d'existence, vu qu'une chose est parfaite dans la mesure où elle atteint à son principe » (I, q. 12, a. 1, c). Et aussi : « Chaque réalité, en effet, trouve sa perfection par le fait qu'elle est soumise à son principe, comme le corps par le fait qu'il est animé par l'âme et l'air par le fait qu'il est illuminé par le soleil » (II-II, q. 81, a. 7, c).

4. Tb 12, 20.

5. Qo 1, 7.

6. Voir Jn 14, 28 et le commentaire de ce verset, ci-dessus, au n° 1970.

7. Jn 13, 36.

8. Jn 14, 5.

9. In Ioannem hom., LXXVIII, 1, PG 59, col. 420-421.

Augustin3, lui, veut que l'affirmation : MAINTENANT JE VAIS VERS CELUI QUI M'A ENVOYÉ ne soit pas pour l'instant même où le Seigneur parlait, mais pour le temps où il allait monter au cie1. Comme s'il disait : Précédemment vous m'avez demandé où j'allais, mais maintenant je m'en vais de telle manière qu'il n'est pas nécessaire que l'un de vous m'interroge : OÙ VAS-TU ? Car selon les Actes, sous leurs regards il fut élevé 4.

 

MAIS PARCE QUE JE VOUS AI DIT CES CHOSES, LA TRISTESSE A REMPLI VOTRE CŒUR.

 

2085. Par ces mots le Seigneur montre la tristesse qui est, selon Chrysostome5, l'effet de cette annonce. Selon Augustin6, c'est de son départ qu'ils s'attristent ; car ils trouvaient leur joie dans la présence du Christ, étant d'une certaine manière attachés d'une affection terrestre7 à son aspect (species) humain, comme l'homme trouve sa joie dans la présence de l'ami ; c'est pour cela qu'ils s'attristaient de son départ - Au soir de la Passion, seront réservés les pleurs chez les Apôtres, et au matin de la Résurrection la joie8.

Cependant, s'il est humain que la tristesse touche le cœur, il est vicieux qu'elle le remplisse parce qu'alors la raison en est troublée9 ; aussi dit-il, comme pour les reprendre : LA TRISTESSE A REMPLI VOTRE CŒUR - Ne livre pas ton âme à la tristesse10. - Que votre cœur ne se trouble pas 11.

 

La consolation par la promesse de l'Esprit Saint.

 

2086. Ici, le Seigneur donne la raison de la consolation qui est la promesse de l'Esprit Saint. D'abord il promet l'Esprit Saint, puis il annonce son effet [n° 2091].

 

I

 

MAIS MOI, JE VOUS DIS LA VÉRITÉ : IL EST BON POUR VOUS QUE MOI JE M'EN AILLE. CAR SI JE NE PARS PAS, LE PARACLET NE VIENDRA PAS VERS VOUS ; MAIS SI JE PARS, JE VOUS L'ENVERRAI – (16, 7)

 

2087. Au sujet de la promesse de l'Esprit Saint, le Seigneur montre en premier lieu la nécessité de son départ, puis l'utilité de ce départ.

 

1. Dt 32, 7.

2. Si 6, 28.

3. Tract, in Io., XCIV, 3, BA 74B, p. 247.

4. Ac 1, 9.

5. Voir ci-dessus, n° 2084.

6. Tract, in Io., XCIV, 4, BA 74B, p. 249.

7. Carnaliter affecti. Sur la traduction « terrestre », voir vol. I, n° 1209, note 5.

Il dit donc : LA TRISTESSE - sous-entendu : de mon départ - A REMPLI VOTRE CŒUR ; mais vous devez plutôt vous réjouir, parce qu'IL EST BON POUR VOUS QUE MOI JE M'EN AILLE, c'est-à-dire : cela vous est grandement nécessaire, CAR SI JE NE PARS PAS, LE PARACLET NE VIENDRA PAS VERS VOUS. De même, c'est pour vous fécond et Utile, car SI JE PARS, JE VOUS L'ENVERRAI, à savoir l'Esprit Saint.

 

8. Ps 29, 6. Saint Thomas commente : « Au sens mystique, le texte est clair : car au soir de l'ensevelissement du Seigneur ce fut la tristesse, parce que les fidèles pleuraient la mort du Christ. Mais au matin, à cause de l'annonce de la Résurrection, ce fut la joie. Si on applique cela au genre humain tout entier, alors au soir, c'est-à-dire lors du péché de nos premiers parents (Gn 3), ce fut la tristesse car après le milieu du jour, tandis que le soleil déclinait déjà pour se coucher, Adam pécha. Et on ne peut pas dire que ce gémissement fut de courte durée, puisque même après la restauration de la grâce ses séquelles demeurent. Mais au matin, c'est-à-dire dans le Christ, c'est la joie. Ou bien au soir, c'est-à-dire lorsque la lumière spirituelle commence à s'affaiblir dans l'homme, alors vient en lui le gémissement, mais lorsque la lumière brille de nouveau en lui, alors c'est la joie - Dès le matin, je me présenterai à toi et je verrai (Ps 5,5) » (Exp. in Psalmos, 29, n° 4).

9. Voir ci-dessus, n° 1651, note 2.

10. Si 30, 22 et Si 38, 21.

11. Jn 14, 27.

2088. Mais le Christ n'aurait-il pas pu donner l'Esprit Saint lorsqu'il vivait dans la chair ? Il faut répondre que si, puisque l'Esprit Saint est même descendu sur lui lors de son baptême sous la forme d'une colombe et ne l'a jamais quitté, puisqu'il l'a reçu sans mesure 1 dès l'instant de sa conception2. Mais il n'a pas voulu le donner aux disciples lorsqu'il était avec eux, pour quatre raisons.

Premièrement parce qu'ils n'étaient pas disposés à cela3 ; car l'Esprit Saint étant amour spirituel, l'amour terrestre (carnalis) lui est contraire. Or les disciples étaient attachés à l'humanité du Christ d'un amour terrestre (carnalis), et n'avaient pas encore été élevés jusqu'à sa divinité par un amour spirituel ; et c'est pourquoi ils n'étaient pas encore capables de l'Esprit Saint : Ainsi donc, désormais nous ne connaissons personne selon la chair - c'est-à-dire selon l'affection terrestre - et si nous avons connu le Christ selon la chair - à savoir le Christ avant sa Passion - maintenant ce n'est plus ainsi que nous le connaissons4.

Deuxièmement à cause de la condition du secours divin : c'est dans les nécessités qu'il est le plus présent - Le Seigneur s'est fait refuge pour le pauvre, son aide aux moments opportuns, dans la tribulation5 ; et encore : Puisque mon père et ma mère m'ont abandonné, le Seigneur, lui, m'a pris avec lui6. Or tant que le Christ était avec eux, il était pour eux une aide suffisante ; mais avec son départ ils se trouvaient exposés à de nombreuses tribulations, et c'est pour cela qu'il leur a été donné aussitôt un autre Consolateur pour les aider. Aussi le Seigneur dit-il expressément : Et il vous donnera un autre Paraclet7. - À qui enseignera-t-il la science ? À qui fera-t-il comprendre ce qui aura été entendu ? À des enfants à peine sevrés, qui viennent de quitter le sein 8.

 

1. Cf. Jn 3, 34.

2. Jésus a eu dès le début l'Esprit Saint sans mesure, et pourtant l'Esprit Saint est descendu sur lui au baptême : comment le comprendre ? Saint Thomas répond à cette interrogation dans la question de la Somme théologique sur le baptême du Christ (III, q. 39, voir spécialement a. 1 et a. 6), en reprenant toute la Tradition de l'Église. Le Christ n'a pas eu besoin du baptême pour recevoir l'Esprit Saint. Ce sont ceux qui sont baptisés par la puissance de son baptême qui le reçoivent et que le Christ « préfigure ». Et il cite ce très beau passage de saint Augustin : « II est absurde de dire que le Christ, quand il eut trente ans accomplis, reçut l'Esprit Saint. Il vint au baptême sans péché, mais non sans l'Esprit Saint ! Si en effet on écrit de Jean qu'il est rempli d'Esprit Saint depuis le ventre de sa mère, que faut-il dire du Christ homme dont sa conception de chair ne fut pas charnelle mais toute spirituelle ? Ainsi, au baptême, il a daigné préfigurer son corps, c'est-à-dire l'Église, dans laquelle les baptisés reçoivent surtout l'Esprit Saint (De Trinitate, XV) » (a. 6, ad 1).

3. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., XCIV, 4, BA 74B, p. 249-251.

4. 2 Co 5, 16. Voir vol. I, n° 1074, note 6.

5. Ps 9, 10. Saint Thomas commente : « Ce jugement se fonde sur le temps car c'est lorsqu'ils sont privés du temps favorable qu'ils accueillent sa miséricorde - Belle est la miséricorde de Dieu au temps de la tribulation, comme la nuée de la pluie au temps de la sécheresse (Si 35, 26) -, et c'est pourquoi il ajoute dans la tribulation, car c'est au temps de la tribulation que les hommes se convertissent à Dieu, et c'est alors qu'il leur faut prêcher » (Exp. in Psalmos, 9, n° 7).

Troisièmement, en considération de la dignité du Christ : car selon Augustin dans son traité sur La Trinité9, le Christ en tant qu'homme n'a pas à donner l'Esprit Saint, c'est en tant que Dieu qu'il le donne 10. Or quand il était avec les Apôtres, il semblait être comme un homme, l'un d'entre eux. Il ne l'a donc pas donné avant son Ascension, pour qu'on ne puisse pas penser qu'un homme donnerait l'Esprit Saint- L'Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié1. - Du trône de ta grandeur, envoie-la [la Sagesse]2.

Quatrièmement, pour sauvegarder l'unité de l'Église. Car, comme il a été dit plus haut, Jean n'a fait aucun signe3, pour que le peuple ne se divise pas à l'égard du Christ, et pour qu'apparaisse avec plus d'évidence l'éminence du Christ par rapport à Jean. Les disciples, quant à eux, devaient être remplis de l'Esprit lui-même pour faire des œuvres plus grandes que celles que le Christ a faites - Celui qui croit en moi fera lui-même aussi les œuvres que moi je fais ; et il en fera de plus grandes 4 ; c'est pourquoi, si l'Esprit leur avait été donné avant la Passion, le peuple aurait pu mettre en doute qui était le Christ, et il y aurait eu ainsi division au sein du peuple - Montant dans les hauteurs (...), il a donné des dons aux hommes5.

 

6. Ps 26, 10.

7. Jn 14, 16.

8. Is 28, 9.

9. La Trinité, I, XII, 25, BA 15, p. 157.

10. Cf. Somme théol., III, q. 7, a. 5, ad 2 – « Ce n'est pas sous le même rapport que le Christ reçoit et communique les dons du Saint-Esprit. Il les donne comme Dieu, il les reçoit comme homme ». La théologie mystique viendra pourtant préciser que l'humanité du Christ est associée à la spiration de l'Esprit Saint. Le Père et le Fils, dans une œuvre commune, spirent l'Esprit Saint. Cf. Somme théol., I, q. 43, a. 5, ad 2 ; voir aussi vol. I, n° 946 – « La Parole, le Verbe de Dieu le Père, est celui qui spire l'amour ». Or le Christ, dans sa prière que saint Jean nous rapporte au chapitre 17, vient demander au Père la glorification de son humanité : Père, glorifie-moi auprès de toi de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût (Jn 17, 5). En quoi consiste cette gloire pour lui qui, de toute éternité, voit le Père ? Il s'agit que son humanité sainte, totalement offerte par l'immolation de la Croix, puisse participer à cette gloire à laquelle il est associé en tant que Verbe de Dieu, c'est-à-dire faire œuvre commune avec le Père en spirant l'Esprit Saint. Sur la spiration de l'Esprit Saint, voir saint Jean de la Croix, Cantique spirituel, strophe 39, 1, in : Œuvres complètes, DDB 6è éd. 1989, p. 680-681. Et saint Jean de la Croix montre comment cette prière de Jésus - Père, ceux que tu m'as donnés, je veux que là où je suis, ils soient aussi avec moi... (17, 24) - se réalise. Voir loc. cit.,p. 681-682 ; La vive flamme d'amour, strophe III, 5 et 6, op. cit., p. 799-801.

2089. Selon Chrysostome6, on peut tirer de là un argument contre les macédoniens, qui disent que l'Esprit Saint est une créature, et ministre du Père et du Fils. Car s'il en était ainsi, l'avènement de l'Esprit Saint ne serait pas une consolation à l'égard du départ du Christ, de même que ce ne serait pas une consolation suffisante au départ d'un roi si on mettait à sa place l'un de ses ministres. C'est donc parce que l'Esprit Saint est égal au Fils7 que le Seigneur les console par la promesse de l'Esprit Saint.

 

1. Jn7, 39.

2. Sg 9, 10.

3. Jn 10, 41. Voir vol. I, n° 1470.

4. Jn 14, 12.

5. Ps 67, 19, cité par Paul d'après les Septante (Ep 4, 8 – Montant dans les hauteurs, il a fait captive la captivité, il a donné des dons aux hommes). Le texte du psaume, selon la Vulgate, est le suivant : Tu es monté sur la hauteur, tu as emmené des captifs, tu as reçu des hommes en présent.

6. In Ioannem hom., LXXVIII, 1, PG 59, col. 421.

7. Dans le Compendium theologiae, XLVIII, n° 85, saint Thomas explique pourquoi l'Esprit Saint n'est pas moins que Dieu : « De même que la pensée de Dieu est son être, de même elle est son amour. Dieu donc ne s'aime pas lui-même selon quelque chose survenant à son essence, mais selon son essence. Donc, comme il s'aime lui-même selon ce qu'il est en lui-même, comme l'aimé dans l'aimant, il n'est pas Dieu aimé en Dieu aimant de manière accidentelle, comme les choses aimées sont en nous qui les aimons de manière accidentelle : Dieu est en lui-même comme l'aimé dans l'aimant substantiellement. Donc l'Esprit Saint lui-même, par qui nous est donné l'amour divin, n'est pas quelque chose d'accidentel en Dieu, mais il est une réalité subsistant dans l'essence divine, comme le sont le Père et le Fils ».

2090. Mais si le Fils et l'Esprit Saint sont égaux, pourquoi est-il bon que le Fils s'en aille pour que vienne l'Esprit Saint ? C'est parce qu'il s'en allait corporellement, et qu'en même temps que l'Esprit Saint il venait invisiblement. Car si le Fils avait habité invisiblement et disait : « II est bon que je m'en aille, parce que l'Esprit Saint viendra », l'Esprit Saint serait considéré comme plus grand que lui.

 

II

 

2091. Précédemment, le Seigneur a consolé les Apôtres en leur promettant l'Esprit Saint ; à présent il montre l'utilité de la venue de l'Esprit Saint pour eux. Et il montre trois aspects de cette utilité : pour le monde, pour les disciples et pour le Christ.

Pour le monde parce que l'Esprit Saint, en venant, convaincra le monde ; pour les disciples, parce qu'il les instruira [n° 2099] ; pour le Christ, parce qu'il le glorifiera [n° 2105].

 

L'Esprit Saint convaincra le monde

 

Le Christ expose donc d'abord l'utilité de la venue de l'Esprit Saint pour le monde ; puis il l'explique [n° 2095].

 

ET QUAND IL SERA VENU, IL CONVAINCRA LE MONDE AU SUJET DU PÉCHÉ, ET DE LA JUSTICE, ET DU JUGEMENT. DU PÉCHÉ, PARCE QU'ILS N'ONT PAS CRU EN MOI ; DE LA JUSTICE, PARCE QUE JE VAIS VERS LE PÈRE, ET VOUS NE ME VERREZ PLUS ; DU JUGEMENT, PARCE QUE LE PRINCE DE CE MONDE A DÉJÀ ÉTÉ JUGÉ. (16, 8-11)

 

2092. Il dit donc : IL EST BON POUR VOUS QUE MOI JE M'EN AILLE, parce que je vous enverrai l'Esprit Saint, ET QUAND IL SERA VENU, IL CONVAINCRA LE MONDE AU SUJET DU PÉCHÉ, ET DE LA JUSTICE, ET DU JUGEMENT. Il y a deux manières de lire cela : celle d'Augustin et celle de Chrysostome [n° 2098].

 

2093. Selon Augustin1, de cette manière : QUAND IL, c'est-à-dire l'Esprit Saint, SERA VENU, IL CONVAINCRA (arguet), c'est-à-dire reprendra (reprehendet) LE MONDE - Reprends le sage, et il t'aimera2.

Mais le Christ n'a-t-il pas lui aussi convaincu le monde ? Certes, il l'a convaincu auparavant : Vous êtes issus du diable, votre père3 ; et, selon Matthieu, lorsqu'il a dit beaucoup de choses contre les pharisiens et les scribes4. Pourquoi donc dit-il : IL CONVAINCRA, comme si lui-même n'avait pas convaincu ? On pourrait peut-être dire que le Christ a convaincu seulement les Juifs, tandis que l'Esprit Saint, dans les disciples et par eux, a convaincu le monde entier. Mais à cela s'oppose le fait que le Christ parle dans les Apôtres et par eux, comme l'Esprit Saint : Vous cherchez à tester celui qui parle en moi, le Christ ?5

À cela il faut répondre que si le Seigneur a dit : IL CONVAINCRA LE MONDE, c'est parce que l'Esprit, en pénétrant invisiblement vos cœurs, répandra en eux la charité par laquelle, toute crainte chassée, vous aurez autorité pour convaincre6. En effet, tant que les disciples étaient attachés au Christ d'une manière terrestre (carnalis), l'Esprit Saint n'était pas en eux, comme nous l'avons dit, de la manière dont il y fut par la suite ; et c'est pourquoi ils n'étaient pas aussi audacieux qu'ils le furent après sa venue - Par le souffle de sa bouche, toute force des deux, c'est-à-dire des Apôtres, a été affermie7. - L'Esprit de Dieu revêtit Zacharie8.

Également, IL CONVAINCRA LE MONDE parce qu'en emplissant les cœurs qui avaient été autrefois mondains, il les a fait se reprendre - J'examinerai mes voies en sa présence9. Et cela, c'est l'Esprit Saint qui le fait : Renouvelle en mon sein un esprit droit10.

 

2094. Mais de quoi convaincra-t-il ? De trois choses. Au sujet DU PÉCHÉ qu'ils ont commis - Dénonce à mon peuple ses forfaits, à la maison de Jacob ses péchés 11. Et cela, les Apôtres l'ont fait - Par toute la terre a retenu leur voix1. De même, au sujet DE LA JUSTICE, qu'ils ont négligée - IL· n'ont pas accompli la justice2. Et cela aussi les Apôtres l'ont fait - II n'y a pas de juste, pas un seul3, dit saint Pau1. Enfin au sujet DU JUGEMENT, qu'ils ont méprisé4 ; car comme le disent les Proverbes, l'impie, une fois arrivé à un abîme de péchés, méprisera5. - II a méprisé mes jugements, au point d'être plus impie que les païens 6.

 

1. Tract, in Io., XCV, 1, BA 74B, p. 257-259.

2. Pr 9, 8.

3. Jn 8, 44.

4. Cf. Mt 23. 5. 2 Co 13, 3.

6. Selon saint Augustin (loc. cit.), le Saint-Esprit donnera aux Apôtres la « liberté » (libertas) et non le « pouvoir » d'accuser (potestas arguendi).

7. Ps 32, 6. Voir le début du verset : Par la parole du Seigneur, les deux ont été affermis, que saint Thomas commente ainsi : « Au sens mystique, par deux on entend les Apôtres ; ceux-ci ont été affermis par le Verbe du Seigneur, c'est-à-dire du Christ, ou par le Fils du Seigneur ; et telles sont sa supplication et sa doctrine : Moi, j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas ; et toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères (Le 22, 32) » (Exp. in Psalmos, 32, n° 5). En Rm 10, 18, saint Paul applique l'image des deux à la prédication des Apôtres ; et en commentant le psaume 18 saint Thomas dit : « Selon la vérité, par deux on comprend les Apôtres, dans lesquels Dieu habite comme dans les deux. Et ils sont appelés deux à cause de la hauteur de la cité - Notre cité est dans les deux (Ph 3, 20). Ils sont aussi étoiles en raison de l'abondance de leurs vertus - C'est la beauté du dei que l'éclat des étoiles (Si 43, 18). - Autant les deux sont élevés au-dessus de la terre, autant sont élevées mes voies au-dessus de vos voies (Is 55, 9). Car ils sont lumineux par la doctrine et par l'exemple - Qu'ainsi votre lumière brille devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les deux (Mt 5, 16). Car ils sont empressés dans l'obéissance et volubiles dans le discours de leur prédication - J'ai fait seule le tour du ciel et j'ai pénétré le profond de l'abîme, et j'ai marché sur les flou de la mer, et j'ai posé le pied sur toute la terre, et chez tous les peuples et chez toutes les nations j'ai eu le premier rang (Si 24, 8-10). Ceux-ci racontent la gloire de Dieu, c'est-à-dire du Père, gloire dans laquelle est le Christ, et parce qu'il est égal au Père, et parce qu'il est Dieu et qu'il remet gratuitement les péchés - Vous avez été vendus pour rien et sans argent vous serez rachetés (Is 52, 3). De même les Apôtres sont appelés firmament parce qu'ils ont été affermis par la force du Saint-Esprit - Restez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la force d'en haut (Le 24, 49) » (Exp. in Psalmos, 18, n" 1).

8. 2 Ch 24, 20. La suite est : fils du prêtre Yehoyada. Il se posta au-dessus du peuple et lui dit : Ainsi parle le Seigneur : Pourquoi transgressez-vous le précepte du Seigneur, ce qui ne vous réussira pas, et avez-vous abandonné le Seigneur, si bien qu'il vous abandonne ?

9. Jb 13, 15.

10. Ps 50, 12.

11. Is 58, 1.

DU PÉCHÉ, PARCE QU'ILS N'ONT PAS CRU EN MOI ; DE LA JUSTICE, PARCE QUE JE VAIS VERS LE PÈRE, ET VOUS NE ME VERREZ PLUS ; DU JUGEMENT, PARCE QUE LE PRINCE DE CE MONDE A DÉJÀ ÉTÉ JUGÉ. (16, 9-11)

 

2095. À présent le Seigneur explique ce qu'il a dit, d'abord AU SUJET DU PÉCHÉ, et cela PARCE QU'ILS N'ONT PAS CRU EN MOI – L'Esprit Saint convainc seulement du péché d'incroyance, car par la foi tous les autres péchés sont remis7. Selon Matthieu8, au jugement dernier le Seigneur n'impute aux damnés que le manque de miséricorde, parce que par la miséricorde tous les péchés sont purifiés9. Il en va de même ici, parce que lorsque l'incroyance demeure, tous les autres péchés sont retenus, et lorsqu'elle disparaît ils sont remis 10.

Il dit bien : PARCE QU'ILS N'ONT PAS CRU EN MOI, et non pas : « Ils n'ont pas cru à moi » ni : « Ils ne m'ont pas cru 11 », parce que les démons croient que le Christ existe, et ils se mettent à trembler12. Mais ILS N'ONT PAS CRU EN MOI, avec une foi formée par l'espérance et l'amour13.

 

2096. En second lieu, l'Esprit Saint convainc le monde AU SUJET DE LA JUSTICE, et cela PARCE QUE JE VAIS VERS LE PÈRE ET VOUS NE ME VERREZ PLUS. On peut expliquer cela de deux manières, selon qu'il s'agit de la justice du Christ ou de celle des Apôtres.

En ce qui concerne la justice des Apôtres, AU SUJET DE LA JUSTICE est à comprendre ainsi : au sujet de notre justice, qu'ils [ceux du monde] n'ont pas imitée - je veux dire : la justice provenant non pas de la Loi, mais de la foi - Maintenant a été manifestée (...) la justice de Dieu, par la foi en Jésus Christ1. La foi porte sur les réalités invisibles, selon l'Épître aux Hébreux2 ; or il y avait quelque chose que les disciples voyaient, son humanité, et quelque chose qu'ils ne voyaient pas, sa divinité, mais cela il le leur promet en récompense - Celui qui m'aime (...), je me manifesterai moi-même à lui3. Au sujet du Christ, les disciples avaient donc la foi quant à sa divinité seulement ; mais quand l'humanité du Christ leur fut retirée, leur foi porta alors sur les deux. Voilà pourquoi, selon le commentaire d'Augustin 4, le Seigneur dit : PARCE QUE JE VAIS VERS LE PÈRE, ET VOUS NE ME VERREZ PLUS, autrement dit : Vous, vous croyez en moi selon ma divinité, mais PARCE QUE JE VAIS VERS LE PÈRE VOUS croirez en moi aussi quant à mon humanité. Et cette justice de la foi, le monde, assurément, ne l'imite pas.

 

1. Ps 18, 5.

2. Saint Thomas renvoie-t-il à Isaïe 59, 4 (II n'est personne qui invoque la justice, ni qui juge en vérité) ? Voir aussi Is 59, 14, et Jr 5, 1 – Parcourez les rues de Jérusalem (...) et cherchez sur ses places publiques si vous trouvez un homme faisant la justice et cherchant la vérité.

3. Rm 3, 10, citant le Ps 13, 3. Saint Thomas commente : « Cela peut se comprendre de deux manières. D'une première manière : nul n'est juste en lui-même par lui-même, mais par lui-même tout homme est pécheur, c'est de Dieu seul qu'il détient la justice - Dominateur, Seigneur Dieu, miséricordieux et clément (...), qui efface l'iniquité et les péchés, et nul auprès de toi n'est innocent par lui-même (Ex 34, 6). D'une autre manière, nul n'est juste en tout, non sans avoir quelque péché - Qui peut dire : "Mon cœur est pur" ? (Pr 20, 9) - Car il n'est pas d'homme juste sur la terre qui fasse le bien et ne pèche point (Qo 7, 21). Cela peut se comprendre encore d'une troisième manière, en se rapportant aux gens mauvais^ parmi lesquels nul n'est juste. C'est en effet un usage courant de l'Écriture de parler de tout le monde parfois en désignant les mauvais, parfois en désignant les bons. (...) Mais les deux premiers sens sont plus selon l'intention de l'Apôtre » (Ad Rom. lect., III, n° 277).

4. Saint Thomas montrera aussi comment l'Esprit Saint meut les Apôtres à travers ses dons : à travers le don de science qu'il leur donne pour discerner les péchés (Somme théol., II-II, q. 9, a. 4, c), et le don de piété qu'il leur donne pour accomplir la justice (loc. cit., q. 121, a. 1), enfin, à travers le don de crainte qui les soumet à la sagesse de Dieu (loc. cit., q. 19, a. 9).

5. Pr 18, 3.

6. Ez 5, 6.

7. Voir Mt 10, 32 – Quiconque donc se déclarera pour moi devant les hommes, je me déclarerai pour lui, moi aussi, devant mon Père qui est dans les deux. Voir aussi Rm 4, 5-8.

8. Mt 25, 34 sq. et 41 sq. Il s'agit du jugement dernier : Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger...

9. Voir Pr 15, 27 – Qui s'adonne à l'avarice trouble sa maison, mais qui déteste les présents vivra, et Pr 21, 21 – Qui poursuit la justice et la miséricorde trouvera la vie, la justice et la gloire. C'est donc par la miséricorde et la foi qu'on est purifié de ses péchés.

10. Saint Thomas s'inspire ici, comme annoncé au n° 2093, du commentaire de saint Augustin.

11. Sur « croire en », « croire à », « croire », voir vol. I, n° 485, note 2 et n° 901.

12. Cf. Je 2, 19 – Tu crois qu'il n'y a qu'un Dieu. Tu fais bien. Les démons le croient aussi, et ils tremblent. Sur la foi des démons, voir Somme théol., I, q. 64, a. 1. : « II y a une double connaissance de la vérité, celle qui vient de la grâce et celle qui vient de la nature. Celle qui vient de la grâce est double : soit spéculative, comme lorsque les secrets divins sont révélés à quelqu'un, soit affective, produisant l'amour de Dieu et relevant du don de sagesse. De ces trois connaissances, celle qui est naturelle n'est chez les démons ni enlevée, ni diminuée. Elle est, en effet, une propriété de la nature de l'ange, qui selon sa nature est intelligence et esprit. (...) Quant à la connaissance spéculative issue de la grâce, elle ne leur est pas totalement enlevée mais elle est diminuée : les secrets divins ne leur sont révélés que dans la mesure nécessaire, par l'intermédiaire des bons anges ou par les "manifestations temporelles de la puissance divine" dit saint Augustin. Mais cette connaissance n'a pas l'étendue et la clarté de celle des saints anges qui voient dans le Verbe les vérités révélées. Enfin, pour ce qui est de la connaissance affective issue de la grâce, ils en sont totalement privés, aussi bien que de la charité ». Voir aussi op. cit., II-II, q. 5, a. 2.

13. « Nam si [quis] fidem habet sine spe ac sine dilectione, Christum esse credit, non in Christum credit » (saint Augustin, Serm. de Scr., 144, II, 2, PL 38, col. 788).

Mais le Seigneur dit : ET VOUS NE ME VERREZ PLUS : non pas qu'ils ne puissent plus jamais le voir, mais parce qu'ils ne le verraient plus dans cette chair mortelle. Ils l'ont vu après sa Résurrection, mais vivant d'une existence immortelle ; ils le verront aussi lors du jugement, mais venant dans sa majesté.

En ce qui concerne la justice du Christ, voici comment [l'ouvrage d'Augustin] Les Paroles du Seigneur5 explique cette parole. Les Juifs n'ayant pas voulu reconnaître que le Christ était juste - Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur6 -, il les convaincra de cette justice en disant : PARCE QUE JE VAIS VERS LE PÈRE. En effet, le fait même que j'aille vers le Père relève de ma justice. Car si la venue du Christ relevait de la miséricorde, son Ascension lui était due selon la justice - Il s'est abaissé (...). C'est pourquoi Dieu l'a exalté7.

 

2097. En troisième lieu, l'Esprit Saint convainc le monde au sujet DU JUGEMENT ; et cela PARCE QUE LE PRINCE DE CE MONDE, à savoir le diable, qui est prince du monde, c'est-à-dire de ceux qui sont du monde non pas selon la création mais en se laissant séduire et en l'imitant - Ils l'imitent, ceux qui sont de son parti8. - C'est lui qui est le roi de tous les fils de l'orgueil^ -, parce que ce prince, disions-nous, A DÉJÀ ÉTÉ JUGÉ, c'est-à-dire expulsé au-dehors - C'est maintenant le jugement du monde, c'est-à-dire, en faveur du monde, c'est maintenant que le prince de ce monde sera jeté dehors 10. Et il parle ainsi pour éliminer l'excuse de ceux qui se disculpent de leur péché en raison de la tentation du diable, comme s'il disait11 – On ne peut pas les excuser, parce que le diable a été chassé du cœur des croyants par la grâce, par la foi au Christ et par l'Esprit Saint, si bien qu'il ne tente plus de l'intérieur comme avant, mais seulement de l'extérieur par les tentations que Dieu lui permet d'exercer, et c'est pourquoi ceux qui veulent adhérer au Christ peuvent lui résister. C'est ainsi que de faibles femmes ont vaincu le diable12 alors que des hommes très forts se sont laissé dominer par lui. Le monde est donc convaincu au sujet de ce JUGEMENT parce qu'il est vaincu par le diable lorsqu'il ne veut pas résister, et qu'en consentant au péché il fait revenir celui qui avait été expulsé loin de lui - Que le péché ne règne pas dans votre corps mortel1.

 

1. Rm 3, 22. Voir vol. I, n° 1361, note 1.

2. He 11,1 – La foi est la substance de ce qu'on espère, la preuve des réalités qu'on ne voit pas.

3. Jn 14, 21.

4. Tract, in Io., XCV, 2-3, BA 74B, p. 265-269.

5. Serm. de Scr., 144, II-III, PL 38, col. 788-789.

6. Jn 9, 24.

7. Ph 2, 8-9.

8. Sg 2, 25.

9. Jb 41, 25. Voir ci-dessus, n° 1975, note 4.

10. Jn 12, 31.

11. Cf. saint Augustin, Serm. de Scr., 143, V, 5, PL 38, col. 787.

12. Voir ci-dessous, n" 2176.

Selon une autre interprétation, Augustin, dans le même ouvrage2, dit que : A DÉJÀ ÉTÉ JUGÉ s'entend du jugement de condamnation3 ; autrement dit, le diable a déjà été condamné, et donc aussi tous ceux qui adhèrent à lui - Allez, maudits, au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et ses anges4. Le monde lui aussi est convaincu au sujet du jugement car, sachant que le prince de ce monde a été condamné, il n'échappe pas non plus à ce jugement, mais il est jugé avec son prince puisqu'il imite son orgueil et son impiété.

 

2098. Selon Chrysostome5 le texte, depuis le début, s'explique autrement : QUAND l'Esprit Saint SERA VENU, IL CONVAINCRA (arguet), c'est-à-dire confondra (convincet) LE MONDE AU SUJET DU PÉCHÉ, autrement dit l'Esprit Saint lui-même sera comme l'accusateur du monde - Dieu y joignant son témoignage par des signes et prodiges, et par des miracles divers et des communications d'Esprit Saint selon sa volonté*. Et au sujet de ce PÉCHÉ, il montrera qu'ils ont péché gravement du fait qu'ILS N'ONT PAS CRU EN MOI7, lorsqu'ils verront que l'Esprit Saint sera donné en mon nom aux fidèles - Nous en sommes témoins, nous et l'Esprit Saint, que Dieu a donné à tous ceux qui lui obéissent91.

 

1. Rm 6, 12. Saint Thomas commente : « II a été dit que notre vieil homme a été crucifié avec le Christ pour que fut détruit notre corps de péché, ce qui fait comprendre que le pouvoir du péché a été diminué de telle manière qu'il ne peut nous dominer. Donc, que le péché, dorénavant, ne règne pas dans votre corps morte1. Or il ne dit pas : Qu'il n'y ait pas de péché dans votre corps mortel, car aussi longtemps que notre corps est mortel, c'est-à-dire voué à la nécessité de la mort, il est impossible que dans notre corps mortel il n'y ait pas de péché, c'est-à-dire le foyer du péché. Mais du fait que nous avons été libérés par Dieu du règne du péché, nous devons nous efforcer de faire que le péché dans notre corps ne reprenne pas sur nous le pouvoir qui lui a déjà été retiré » (Ad Rom. lect., VI, n° 493).

2. Serm. de Scr., 144, V, 6, PL 38, col. 790, à travers le commentaire de SAINT BEDE LE Vénérable (In S. Ioannis Εν. exp. In h. loc., PL 92, col. 858 B).

3. Sur le jugement de condamnation, voir vol. I, n° 1360, note 3.

4. Mt 25, 41.

5. In Ioannem hom., LXXVIII, 1-2, PG 59, col. 421-422.

6. He 2, 4.

7. Cf. 1 Jn 2, 22 – L'Antichrist est celui qui refuse de croire que Jésus est le Christ. Par contre les fidèles ont reçu l'onction de l'Esprit Saint et ils ont tous la science (cf. 1 Jn 2, 20).

L'Esprit Saint convaincra aussi au sujet DE LA JUSTICE, c'est-à-dire de celle que moi je possède, mais que le monde ne m'a pas reconnue ; et cela PARCE QUE JE VAIS VERS LE PÈRE et que je vous enverrai l'Esprit, c'est-à-dire celui qui montrera que je suis juste et que j'ai mené une vie irréprochable - Le Paraclet que moi je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père, c'est lui qui rendra témoignage à mon sujet9. C'est bien ce qui est dit dans le psaume : le Christ, une fois monté dans les hauteurs, a donné des dons aux hommes 10.

L'Esprit Saint convaincra enfin au sujet DU JUGEMENT, PARCE QUE LE PRINCE DE CE MONDE A DÉJÀ ÉTÉ JUGÉ, du fait même qu'il est jugé par l'Esprit Saint, c'est-à-dire expulsé du cœur des fidèles - Les prophètes et l'esprit d'impureté, je les expulserai du pays 11.- Nous, nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais l'esprit qui vient de Dieu 12. Et au sujet de ce jugement il convaincra le monde, parce qu'ils ont jugé à tort que le Christ avait un démon 13 et qu'il chassait les démons par Béelzéboul14 ; de cela ils seront convaincus parce que l'Esprit Saint, que moi j'enverrai, condamnera le démon lui-même et le jettera dehors.

 

8. Ac 5, 32.

9. Jn 15, 26. Voir aussi 1 Jn 5, 6 – C'est l'Esprit qui rend témoignage, parce que l'Esprit est la vérité ; et 1 Jn 5, 9 – Si nous recevons le témoignage des hommes, le témoignage de Dieu est plus grand. Car tel est le témoignage de Dieu, qui est plus grand : il a témoigné au sujet de son Fili.

10. Cf. Ps 67, 19. Voir ci-dessus, n° 2088, note 5, p. 260.

11. Za 13, 2.

12. 1 Co 2, 12. Voir aussi 1 Jn 4, 1-2.

13. Cf. Jn 7, 20 ; 8, 48 et 52 ; 10, 20 ; Me 3, 30.

14. Cf. Le 11, 15 ; Me 3, 22 ; Mt 9, 34 et 12, 24.

L'Esprit Saint instruira les disciples

 

J'AI ENCORE BEAUCOUP DE CHOSES À VOUS DIRE, MAIS VOUS NE POUVEZ PAS LES PORTER MAINTENANT. MAIS QUAND IL VIENDRA, LUI, L'ESPRIT DE VÉRITÉ, IL VOUS ENSEIGNERA LA VÉRITÉ TOUT ENTIÈRE. CAR IL NE PARLERA PAS DE LUI-MÊME ; MAIS TOUT CE QU'IL ENTENDRA, IL LE DIRA, ET CE QUI VA VENIR, IL VOUS L'ANNONCERA. (16, 12-14)

 

2099. Par ces mots le Seigneur expose l'utilité de l'avènement de l'Esprit Saint pour les disciples, à savoir leur instruction. En premier lieu, il met en avant la nécessité de leur instruction, puis il promet cette instruction [n° 2102] ; enfin il écarte un doute [n° 2103].

 

J'AI ENCORE BEAUCOUP DE CHOSES À VOUS DIRE, MAIS VOUS NE POUVEZ PAS LES PORTER MAINTENANT.

 

2100. Il dit donc : L'avènement de l'Esprit Saint sera utile au monde, puisqu'il le convaincra, mais à vous aussi il sera utile pour votre instruction. Et vous avez besoin de cette instruction, parce que J'AI ENCORE BEAUCOUP DE CHOSES À VOUS DIRE, MAIS VOUS NE POUVEZ PAS LES PORTER MAINTENANT. Autrement dit : Moi, je vous ai instruits, mais vous n'êtes pas encore comblés - Voici ce qui a été dit d'une partie de ses paroles ; et si c'est avec peine que nous avons entendu une petite goutte de ses paroles, qui pourra contempler l'éclat du tonnerre de sa grandeur ?1 Mais qu'est ce BEAUCOUP qu'ils ne peuvent pas porter ? Il est stupide de s'en enquérir, comme le dit Augustin2, car si eux-mêmes ne pouvaient pas le porter, nous le pouvons encore bien moins !

 

2101. Mais divers hérétiques se servent de cette affirmation : VOUS NE POUVEZ PAS LES PORTER MAINTENANT pour voiler leur erreur, en disant dans l'ombre à leurs partisans des choses tout à fait honteuses qu'ils n'oseraient pas dire au grand jour ; comme si c'était là ce que les disciples ne pouvaient pas alors porter, et que l'Esprit Saint avait enseigné ce que l'esprit de l'homme a honte d'enseigner et de prêcher ouvertement.

Il ne faut donc pas comprendre ici que l'on taise aux plus petits des croyants certains secrets de doctrine qu'on devrait dire en privé aux plus grands : c'est à tous les croyants qu'on expose ce qui relève de la foi - Ce que vous entendez à l'oreille, proclamez-le sur les toits3. Toutefois il y a une manière d'exposer aux gens incultes, et une autre aux gens cultivés. Ainsi, ce qu'il y a de subtilités dans le mystère de l'Incarnation ou d'autres mystères ne doit pas être exposé aux gens incultes car, ne pouvant pas comprendre, ils seraient scandalisés4. Le Seigneur exposa donc aux disciples tout ce qui relevait de la foi, mais pas de la manière dont il le révéla ensuite, surtout dans la vie éternelle.

Ainsi, donc, les choses qu'ils ne pouvaient pas porter sont remplies de la connaissance des réalités divines, qu'ils n'avaient pas alors : par exemple, l'égalité du Fils avec le Père et autres choses de cette sorte. Aussi Paul dit-il : Il entendit des paroles secrètes, qu'il n'est pas permis à l'homme de dire5 ; ces paroles ne se rapportaient pas à une vérité autre que celle de la foi, mais elles s'y rapportaient d'une manière plus profonde. Ce qu'ils ne pouvaient pas encore porter, c'est aussi l'intelligence spirituelle de toutes les Écritures, qu'ils n'avaient pas à ce moment-là mais qu'ils eurent quand le Christ leur ouvrit l'esprit à l'intelligence des Écritures1. Et c'était encore les souffrances et les dangers qu'ils allaient endurer, ce dont ils n'étaient alors pas capables parce que leur esprit était faible - Courbe ton épaule, et porte-la [la sagesse, comme ton joug]2. L'instruction leur était donc nécessaire.

 

1. Jb 26, 14.

2. Tract, in Io., XCVI, 1, BA 74B, p. 275-279.

3. Mt 10, 27.

4. Saint Thomas suit dans ce paragraphe la progression du commentaire de saint Augustin (cf. Tract, in Io., XCVIII, 3-4, BA 74B, p. 319-325).

5. 2 Co 12, 4.

MAIS QUAND IL VIENDRA, LUI, L'ESPRIT DE VÉRITÉ, IL VOUS ENSEIGNERA LA VÉRITÉ TOUT ENTIÈRE.

 

2102. Ici le Seigneur leur promet l'instruction qu'ils recevront par la venue de l'Esprit Saint, qui leur ENSEIGNERA LA VÉRITÉ TOUT ENTIÈRE3. En effet, puisqu'il est de la Vérité, il lui appartient d'enseigner la vérité et de rendre [les autres] semblables à son principe [la Vérité]. Et le Christ dit : LA VÉRITÉ TOUT ENTIÈRE, c'est-à-dire la vérité de la foi, que l'Esprit nous enseignera par une certaine élévation de notre intelligence en cette vie, et enfin de manière plénière dans la vie éternelle4 où nous connaîtrons comme nous sommes connus5 - L'onction vous enseignera tout0. On pourrait aussi comprendre LA VÉRITÉ TOUT ENTIÈRE des figures de la Loi, vérité que les disciples ont acquise grâce à l'Esprit Saint. C'est ainsi que Daniel dit que le Seigneur a donné sagesse et intelligence aux quatre jeunes gens7.

 

CAR IL NE PARLERA PAS DE LUI-MÊME ; MAIS TOUT CE QU'IL ENTENDRA, IL LE DIRA, ET CE QUI VA VENIR, IL VOUS L'ANNONCERA.

 

1. Lc 24, 45.

2. Si 6, 26.

3. Sur le lien entre l'Esprit Saint et la vérité, voir ci-dessus, n° 1916.

4. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., XCVI, 4, BA 74B, p. 289-291.

5. 1 Co 13, 12 – Mais alors je connaîtrai tout comme je suis connu.

6. 1 Jn 2, 27.

7. Dn 1, 17 – Et à ces quatre jeunes gens Dieu donna savoir et intelligence en toute littérature et sagesse. Voir aussi 1, 20.

2103. Ici, le Seigneur écarte un doute qui pouvait exister. Si l'Esprit Saint doit instruire les disciples, il semble qu'il soit plus grand que le Christ8. Mais il n'en est pas ainsi, puisqu'il les instruira par le pouvoir (virtus) du Père et du Fils ; CAR IL NE PARLERA PAS DE LUI-MÊME, mais de moi (a me), puisque c'est de moi qu'il sera. En effet, de même que le Fils n'opère pas de lui-même parce qu'il n'est pas de lui-même mais du Père, de même l'Esprit Saint, parce qu'il est d'un autre (ab alio), c'est-à-dire du Père et du Fils, NE PARLERA PAS DE LUI-MÊME ; MAIS TOUT CE QU'IL ENTENDRA en recevant la science comme il reçoit l'essence de toute éternité, IL LE DIRA, non pas de manière sensible, mais intérieurement, en illuminant intérieurement l'esprit - Je la conduirai dans la solitude et je parlerai à son cœur9. -J'écouterai ce que dit en moi le Seigneur Dieu 10.

 

2104. Mais puisque l'Esprit Saint a entendu de toute éternité, pourquoi le Christ dit-il : IL ENTENDRA, au futur ? Là il faut dire que l'éternité inclut tout le temps, et c'est pourquoi on peut dire de l'Esprit Saint, qui entend de toute éternité, qu'il entend, ou a entendu, ou entendra 11.

Cependant, si parfois on emploie le futur (il entendra), c'est parce que ces réalités dont il a connaissance sont des réalités à venir. Donc TOUT CE QU'IL ENTENDRA, IL LE DIRA en ce sens qu'il enseignera non seulement les réalités éternelles, mais aussi les réalités futures ; aussi le Seigneur ajoute-t-il : ET CE QUI VA VENIR, IL VOUS L'ANNONCERA, ce qui est le propre de la divinité - Les signes et les prodiges, elle [la Sagesse] les sait avant qu'ils ne se réalisent12. - Annoncez-nous ce qui viendra plus tard ; et nous saurons que vous êtes des dieux1. Et cela est propre à l'Esprit Saint - Je répandrai de mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront2 ; or les Apôtres eurent l'esprit de prophétie3.

 

8. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., C, 4, BA 74B, p. 383-385.

9. Os 2, 14.

10. Ps 84, 9.

11. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., XCIX, 5, BA 74B, p. 359.

12. Sg 8, 8.

Ou bien l'Esprit ENSEIGNERA LA VÉRITÉ TOUT ENTIÈRE, c'est-à-dire celle des préfigurations 4. Mais afin qu'ils ne doutent pas de la manière dont ils vont connaître les tribulations futures qu'il leur a annoncées, il ajoute : ET CE QUI VA VENIR, sous-entendu sur VOUS, IL VOUS L'ANNONCERA.

 

L'Esprit Saint glorifiera le Christ

 

LUI, IL ME GLORIFIERA, PARCE QU'IL RECEVRA DE CE QUI EST À MOI ET VOUS L'ANNONCERA. TOUT CE QU'A LE PÈRE EST À MOI – VOILÀ POURQUOI J'AI DIT QU'IL RECEVRA DE CE QUI EST À MOI, ET VOUS L'ANNONCERA. (16, 14-15)

 

2105. Précédemment5, on a montré un double fruit de la venue de l'Esprit Saint : le fait de convaincre le monde et l'instruction des disciples ; l'Évangéliste nous donne à présent le troisième fruit : la glorification du Christ. Le Seigneur commence donc par mettre en avant ce finit qu'est la glorification, puis il donne la raison de cette glorification [n° 2107] ; enfin, il explicite cette raison [n° 2109].

 

LUI, IL ME GLORIFIERA.

 

2106. Il dit donc de l'Esprit Saint : IL VOUS ENSEIGNERA LA VÉRITÉ TOUT ENTIÈRE, parce que LUI, IL ME GLORIFIERA, moi en qui existe toute la vérité - Moi je suis le Chemin, la Vérité et la Vie6. - Le Christ, en qui se trouvent tous les trésors de la sagesse et de la science (...) 7.

IL ME GLORIFIERA8, c'est-à-dire il rendra claire la connaissance qu'on a de moi9. Premièrement en illuminant les disciples ; car ils étaient encore soumis à la chair et attachés au Christ selon la chair, c'est-à-dire selon la faiblesse de la chair, eux qui ne connaissaient pas la majesté de sa divinité mais qui en furent rendus capables plus tard par l'Esprit Saint - C'est à nous que Dieu l’α révélé par son Esprit10.

Deuxièmement, en leur donnant la hardiesse de l'annoncer clairement. Car auparavant les disciples étaient craintifs au point de ne pas oser confesser publiquement le Christ ; mais une fois remplis de l'Esprit Saint, la crainte étant chassée, ils annoncèrent le Christ aux hommes, poussés en quelque sorte par l'Esprit Saint lui-même - Lorsqu'il viendra comme un fleuve impétueux que le souffle du Seigneur agite11. Aussi l'Apôtre disait-il : La charité du Christ nous presse12.

Troisièmement, en réalisant dans les Apôtres, et par eux, des œuvres étonnantes - Tout cela, c'est l'unique et même Esprit qui l'opère, répartissant ses dons à chacun en particulier comme il le veut13.

 

PARCE QU'IL RECEVRA DE CE QUI EST À MOI ET VOUS L'ANNONCERA.

 

2107. Le Seigneur donne ici la raison de la glorification : c'est que le Fils est principe de l'Esprit Saint. Car tout ce qui est d'un autre1 manifeste ce à partir de quoi il est : le Fils en effet manifeste le Père, parce qu'il est de lui. Donc, puisque l'Esprit Saint est du Fils2, il lui appartient en propre de le glorifier.

 

1. Is 41, 23.

2. Jl 2, 28.

3. Cf. Somme théol., I, q. 43, a. 3, ad 4.

4. Cf. Didyme l'Aveugle, Traité du Saint-Esprit, § 150, SC 386, P. 285.

5. NT 2091 et 2099. 6. Jn 14, 6.

7. Col 2, 3.

8. Clarificabit. Sur gloria et claritas, voir vol. I, n° 1278 et notes 3 et 4.

9. Les deux premières explications sont reprises du commentaire de saint Augustin {Tract, in Io., C, 1, BA 74B, p. 371-373).

10. 1 Co 2, 10.

11. Is 59, 19. Saint Thomas commente : « Remarque que le Christ est un fleuve impétueux d'abord à cause de la multitude des eaux - Le fleuve de Dieu est rempli d'eau (Ps 64, 10) ; deuxièmement à cause de la ferveur de l'amour - Un fleuve de feu rapide sortait de sa face (Dn 7, 10) ; troisièmement en raison de la rapidité de son cours - L'assaut du fleuve réjouit la cité de Dieu (Ps 45, 5) ; quatrièmement en raison de la grandeur de son origine - Il me montra un fleuve profond (Ap 22, 1) »« (Exp. super Isaiam, 59, 19, p. 234, 1. 186-194).

12. 2 Co 5, 14.

13. 1 Co 12, 11.

Le Seigneur dit donc : Et il me glorifiera PARCE QU'IL RECEVRA DE CE QUI EST À MOI – Mais comprenons que ce n'est pas recevoir à la manière des créatures. Car dans la manière dont les créatures reçoivent il y a trois aspects, dont deux n'existent pas dans les réalités divines. D'abord, chez les créatures, autre est ce qui reçoit, autre ce qui est reçu ; et il n'en est pas ainsi dans les réalités divines, puisque les personnes divines sont simples et qu'en elles il n'y a pas telle chose et telle autre. Au contraire l'Esprit Saint, quel que soit celui dont il reçoit, reçoit toute sa substance, et de même aussi le Fils.

L'autre différence, c'est que dans les créatures, ce qui reçoit a été, à un certain moment, dépourvu de ce qu'il reçoit, comme lorsque la matière reçoit la forme, ou le sujet l'accident. Car à un moment, la matière a été dépourvue de telle forme, et le sujet de tel accident. Or il n'en est certes pas ainsi dans les réalités divines, parce que le Fils possède de toute éternité ce qu'il reçoit du Père, et l'Esprit Saint ce qu'il reçoit du Père et du Fils. Et donc l'Esprit Saint reçoit du Fils comme le Fils reçoit du Père - Ce que m'a donné le Père est plus grand que tout3. Ainsi donc, dans les réalités divines, recevoir du Père exprime un ordre.

 

2108. Mais remarque que lorsqu'il dit : IL RECEVRA DE CE QUI EST À MOI, le DE n'implique pas participation, mais consubstantialité4, parce que l'Esprit reçoit tout ce que le Fils a. En effet, de même que l'on dit : « Le Fils est de la substance du Père » parce qu'il reçoit toute la substance du Père, de même dit-on que « l'Esprit Saint est de la substance du Fils » parce qu'il reçoit toute sa substance. Et donc, puisqu'IL RECEVRA DE CE QUI EST À MOI, et que moi je suis le Verbe de Dieu, IL VOUS L'ANNONCERA. En effet l'esprit d'un être vivant ne peut exister qu'en procédant d'un verbe conçu intérieurement.

 

1. Est ab alio. Voir ci-dessus, n° 2061, note 1.

2. Cf. Somme théol., I, q. 36, a. 2 et a. 3. Citons notamment : « On a dit que le Fils procède selon le mode propre à l'intelligence comme Verbe, et que le Saint-Esprit procède selon le mode propre à la volonté, comme amour. Or il est nécessaire que l'amour procède du Verbe : nous n'aimons rien en dehors de ce que nous appréhendons dans une conception de l'esprit. Selon cela, il est donc manifeste que le Saint-Esprit procède du Fils » (loc. cit., a. 2, c).

3. Jn 10, 29.

TOUT CE QU'A LE PÈRE EST À MOI – VOILÀ POURQUOI J'AI DIT QU'IL RECEVRA DE CE QUI EST À MOI, ET VOUS L'ANNONCERA.

 

2109. Le Christ va maintenant expliciter la raison de sa glorification, en prouvant que l'Esprit Saint recevait de ce qui est à lui en raison de l'unité et la consubstantialité du Père et du Fils. Il commence par montrer la consubstantialité du Père et du Fils ; puis il met en avant la conclusion qu'il avait en vue [n° 2114].

 

TOUT CE QU'A LE PÈRE EST À MOI.

 

2110. Il dit donc : L'Esprit recevra de ce qui est à moi, parce que TOUT CE QU'A LE PÈRE EST À MOI, autrement dit : Quoique l'Esprit de vérité procède du Père, cependant, comme TOUT CE QU'A LE PÈRE EST À MOI, et que cet Esprit est l'Esprit du Père, il recevra aussi de ce qui est à moi.

Mais remarquons que lorsque nous disons que nous « avons » quelque chose, cela peut être de deux manières : soit comme une possession, soit comme ce qui est en nous, par exemple à la manière d'une forme ou d'une partie. Le Père « a » donc, comme une possession et comme une réalité soumise à lui, toute créature - Au Seigneur est la terre et sa plénitude1 ; il « a » aussi quelque chose qui est en lui, ou plutôt qui est lui-même, car il est lui-même tout ce qui est en lui, puisqu'il est lui-même son essence, sa bonté, sa vérité et son éternité. C'est donc de cette deuxième manière d'avoir que nous parlons ici. Et ainsi, tout ce qu'a le Père appartient au Fils, parce que la sagesse, l'essence, la bonté qu'a le Fils sont celles-là mêmes qu'a le Père2 - Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi a-t-il aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui-même3. - Toutes choses m'ont été remises par mon Père4.

 

4. Sur la consubstantialité, voir ci-dessous, n° 2115, note 3.

2111. Mais, au dire de Didyme5, certains objectent : Si tout ce qu'a le Père, le Fils l'a aussi, alors, puisque le Père a la paternité, il s'ensuit que le Fils l'a aussi.

Didyme répond que ce raisonnement aurait bien une apparence [de vérité] si le Seigneur disait : Tout ce qu'a Dieu est à moi. Mais en disant : TOUT CE QU'A LE PÈRE, il sauve la distinction du Père et du Fils, en donnant à entendre que tout ce qu'a le Père est à lui6, hormis ce en quoi le Père se distingue du Fils. En effet, c'est au nom du Père qu'il s'est déclaré Fils ; et la paternité, il ne l'a pas usurpée, lui qui était Fils.

 

1. Ps 23, 1.

2. Cf. Didyme l'Aveugle, Traité du Saint-Esprit, § 171, SC 386, p. 301. 3. Jn 5, 26.

4. Mt 11, 27. Saint Thomas commente : « Remarque l'égalité, mais cependant l'origine : par mon Père. Mais pourquoi dit-il toutes choses ? Cela peut s'expliquer de trois manières : Tout, c'est-à-dire au-dessus de toute créature - Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre (Mt 28, 18). Ou bien tout, c'est-à-dire les élus et ceux qui ont été prédestinés, eux qui ont été donnés de manière particulière - Ils étaient à toi et tu me les as donnés (Jn 17, 6). Ou encore tout, à savoir les choses intérieures, toute la perfection de la divinité - Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi a-t-il aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui-même (Jn 5, 26). Et nous ne devons pas le comprendre selon la chair, parce que s'il l'a donné, il l'a aussi gardé Pour lui. Mais on pourrait dire : Comment l'a-t-il donné ? Aussi a-t-il ajouté le mode : par mon Père. Aussi est-ce par la génération qu'il a reçu cela » (Super Matth. lect., XI, n° 964).

5. Traité du Saint-Esprit, § 172, SC 386, p. 301.

6. Voir vol. I, nos 947 et 977 ; ci-dessus nos 2061 et note 1,2110, et ci-dessous, nos 2113, 2114, 2199, 2208, etc. Voir aussi Ad Heb. lect., VII, n° 333.

2112. Précisons toutefois que nous concédons purement et simplement l'affirmation : « Tout ce qu'a le Père, le Fils l'a », mais non pas cependant que le Fils l'ait selon l'ordre par lequel le Père l'a. Car le Fils l'a comme celui qui reçoit d'un autre, alors que le Père l'a comme celui qui donne à un autre. La distinction n'est donc pas dans ce qui est possédé, mais dans l'ordre selon lequel cela est possédé. Or les relations de cette sorte, c'est-à-dire la paternité et la filiation, impliquent la distinction de cet ordre ; car la paternité implique de donner à un autre, tandis que la filiation implique de recevoir d'un autre7.

 

2113. Mais on peut se demander si, dans les réalités divines, la relation est réellement quelque chose. Il semble que oui : autrement, puisque les personnes divines se distinguent par les relations, leur distinction ne serait pas réelle.

Il faut donc dire que dans les réalités divines, il y a deux façons de considérer la relation. La première, par rapport à l'essence du Père ou à sa personne ; et ainsi [la relation de paternité] n'est pas une réalité autre que l'essence ou la personne du Père. L'autre manière de considérer la relation est par rapport à la relation opposée, en l'occurrence à la filiation ; et ainsi la paternité est une relation réelle, parce que selon cela elle implique un ordre de nature que le Père donne au Fils par génération éternelle ; et cet ordre existe bien en Dieu selon la vérité de la réalité8.

 

7. Cf. Somme théol, I, q. 40, a. 2, c. : « En toute pluralité où l'on trouve un élément commun, il faut bien chercher un élément distinctif. Et puisque les trois personnes communient en l'unité d'essence, il faut nécessairement chercher quelque chose qui les distingue et fasse qu'elles soient plusieurs. Or, en ces divines personnes, il y a deux choses en quoi elles diffèrent : l'origine et la relation. Non qu'origine et relation fassent deux en réalité, mais leur mode de signification n'est pas le même. On signifie l'origine comme une action : la génération, par exemple ; la relation comme une forme : la paternité (...) ».

8. Voir Somme théol., I, q. 39, a. 1, c. Voir aussi ci-dessus, n° 1911, note 7.

Ainsi donc, si la paternité se rapporte à l'essence du Père, tout ce qu'a le Père, le Fils l'a, la paternité n'étant pas autre chose que l'essence du Père ; cependant le Fils ne l'a pas selon le même ordre, comme nous l'avons dit.

 

2114. En disant : VOILÀ POURQUOI J'AI DIT QU'IL RECEVRA DE CE QUI EST À MOI, ET VOUS L'ANNONCERA, le Seigneur met en avant la conclusion qu'il avait en vue, à savoir que l'Esprit Saint reçoit du Fils. En effet, si tout ce qu'a le Père appartient au Fils, et que le Fils est consubstantiel au Père, il faut nécessairement que l'Esprit Saint procède du Fils comme il procède du Père, comme le montrent Hilaire1 et Didyme2.

À ce sujet, il faut savoir qu'en toute procession ou origine d'une réalité créée, nous disons que ce par quoi l'agent agit ou donne ce qu'il a, et ce que la réalité réceptrice reçoit, est une seule et même chose. Ainsi, le feu généré reçoit la forme de feu, que le feu générateur donne par sa propre forme. Or dans l'origine des personnes divines il y a d'une certaine manière quelque chose de semblable, car ce par quoi le Père donne, et ce que le Fils reçoit, c'est la même chose. Le Père donne en effet sa nature au Fils, non par volonté, mais par nature, c'est-à-dire par sa propre nature. Mais il y a une dissemblance : pour les créatures, ce qui est communiqué et ce par quoi cela est communiqué n'est pas la même chose numériquement, mais seulement spécifiquement ; tandis que dans les réalités divines, la nature que le Père donne au Fils est numériquement la même que celle par laquelle il la donne ou communique.

 

2115. Mais remarque que nous disons : le Fils reçoit de (de) la substance du Père, c'est-à-dire reçoit la substance du Père ; et l'Esprit Saint reçoit de la substance du Père et du Fils ; et nous disons aussi que le Père, par le pouvoir de sa nature, donne sa propre substance au Fils, et le Père et le Fils à l'Esprit Saint. Et cependant nous ne disons pas que le Père est de la substance du Fils, ni que le Père et le Fils sont de la substance de l'Esprit Saint, parce que la préposition de implique la consubstantialité avec un ordre d'origine3. Ainsi donc, à l'Esprit Saint est communiqué ce qui est commun au Père et au Fils. Or dans les réalités divines, le principe de communication doit être la même réalité que ce qui est communiqué. Si donc l'essence est communiquée à l'Esprit Saint, ce qui communique doit être l'essence. Mais l'essence est commune au Père et au Fils ; il faut donc que si le Père donne l'essence à l'Esprit Saint, le Fils aussi la donne de manière semblable. Et c'est pourquoi il dit : TOUT CE QU'A LE PÈRE EST À MOI – Et l'Esprit Saint reçoit du Père ; VOILÀ POURQUOI J'AI DIT QU'IL RECEVRA DE CE QUI EST À MOI, ET VOUS L'ANNONCERA, car c'est en tant qu'il reçoit de moi, qu'il vous l'annoncera.

 

1. La Trinité, VIII, 20-21, SC 448, p. 409-411.

2. Traité du Saint-Esprit, § 170-173, SC 386, p. 299-303.

3. Dans la Somme théologique, saint Thomas précise ce mystère de la consubstantialité en mettant en lumière l'aspect du mystère qui échappe à la raison, et en utilisant pour cela des analogies. Que veut exprimer en effet le théologien en disant que « le Fils reçoit la substance du Père » ? En s'appuyant sur l'autorité de saint Augustin qui écrit : « Dieu le Père seul a engendré de sa propre nature et sans commencement un Fils égal à lui-même » (De Fide ad Petrum), saint Thomas expose : « Le Fils n'est pas engendré de rien, mais bien de la substance du Père. En effet, on a montré plus haut (q. 27, a. 2 ; q. 33, a. 2, ad 3 et 4 ; a. 3) qu'il y a en Dieu véritablement et proprement paternité, filiation et naissance. Or entre "engendrer" vraiment, acte par lequel un fils procède, et "faire", il y a cette différence que l'on fait une chose avec une matière extérieure - le menuisier fait un escabeau avec du bois -, mais c'est de lui-même que l'homme engendre un fils. Et tandis que l'artiste créé fait quelque chose à partir d'une matière, Dieu, lui, fait quelque chose de rien (...). Non que le rien passe dans la substance de la chose, mais parce que toute la substance de la chose est produite par Dieu sans rien de présupposé. Si donc le Fils procédait du Père comme existant à partir de rien, il serait par rapport au Père comme l'œuvre d'art pour l'artiste. Et il est clair que l'œuvre ne peut pas prendre le nom de fils au sens propre mais seulement par similitude. Il s'ensuit que si le Fils de Dieu procédait du Père comme tiré de rien, il ne serait pas véritablement Fils au sens propre, ce qui va contre l'affirmation de Jean : Nous sommes dans son vrai Fils Jésus Christ (1 Jn 5, 20). (...) Il reste donc que le Fils de Dieu est bien engendré de la substance du Père, d'une autre manière cependant que le fils d'un homme. En effet, une part de la substance de l'homme qui engendre passe dans la substance de celui qui est engendré. Mais la nature divine est indivisible. Il faut donc que le Père, en engendrant le Fils, ne lui transmette pas une partie de sa nature, mais la lui communique tout entière et ne se distingue de lui que par une relation d'origine comme on l'a montré plus haut (q. 40, a. 2) » (I, q. 41, a. 3, c). Au sujet de la préposition de qui implique la consubstantialité avec un ordre d'origine, saint Thomas poursuit : « La préposition latine de dénote toujours un principe consubstantie1. Ainsi on ne dit pas que la maison est faite du constructeur, car celui-ci n'est pas cause consubstantielle. Par contre, on dit qu'une chose est faite (d’une autre dès qu'elle signifie un principe consubstantie1. Soit qu'elle soit un principe actif, comme le fils est dit être du père, soit qu'elle soit un principe matériel, comme un couteau est dit être de fer, soit qu'elle soit un principe formel, pour les réalités en qui la forme est elle-même subsistante et n'advient pas à un sujet distinct - d'un ange on peut dire qu'il est de nature intellectuelle. C'est en ce sens qu'on dit que le Fils est engendré de l'essence du Père, car l'essence du Père, communiquée au Fils par génération, subsiste en celui-ci » (I, q. 41, a. 3, ad 2).

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