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II – L'EFFET DE L'EXPLICATION SUR LES DISCIPLES

 

2164. Après avoir exposé les raisons et les paroles données pour consoler les Apôtres, l'Évangéliste montre leur effet sur les disciples : l'attitude des disciples, d'abord, puis leur condition [n° 2169] ; enfin il précise l'intention avec laquelle le Christ leur a parlé auparavant [n° 2173].

 

A. Jean 16, 29-30 – LA CONFESSION DES DISCIPLES

 

LES DISCIPLES LUI DISENT : VOICI À PRÉSENT QUE TU PARLES OUVERTEMENT, ET NE DIS AUCUN PROVERBE. NOUS SAVONS MAINTENANT QUE TU SAIS TOUT, ET QUE TU N'AS PAS BESOIN QU'ON T'INTERROGE. EN CECI NOUS CROYONS QUE TU ES SORTI DE DIEU. (16, 29-30)

 

Ici, l'attitude des disciples est l'attitude de la confession et de la foi. Et dans ce passage, ils confessent trois choses au sujet du Christ : la clarté de son enseignement [n° 2165], la certitude de sa science [n° 2166], et son origine divine [n° 2168].

 

LES DISCIPLES LUI DISENT : VOICI À PRÉSENT QUE TU PARLES OUVERTEMENT, ET NE DIS AUCUN PROVERBE.

 

2165. Les disciples confessent ainsi ce premier point. En effet, si l'on fait bien attention, on trouvera difficilement un lieu de l'Écriture sainte où l'origine du Christ soit exprimée comme ici quand il dit : Je vous parlerai ouvertement de mon Père1 et : Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde2. Et c'est pourquoi, croyant que cette promesse : Je vous parlerai ouvertement de mon Père s'est accomplie pour eux de telle sorte qu'ils n'ont pas besoin d'une autre manifestation, les disciples disent : VOICI À PRÉSENT

 

QUE TU PARLES OUVERTEMENT. Mais, comme le dit Augustin3, les disciples étaient encore ignorants, au point d'ignorer qu'ils ne comprenaient pas. Car le Seigneur ne leur avait pas promis de parler sans proverbes à cette heure-là, mais à l'heure de la Résurrection ou de la gloire. Cependant, en ce qui concerne les disciples, il leur a alors parlé plus clairement, même s'il fallait encore attendre une autre clarté de ses paroles - Moi j'ai parlé ouvertement au monde4.

 

NOUS SAVONS MAINTENANT QUE TU SAIS TOUT.

 

2166. Les disciples confessent à présent le deuxième point. Les paroles, prises extérieurement, sont la preuve évidente d'une science certaine et parfaite quand on manifeste ce qu'on dit : en effet, le signe que quelqu'un sait, c'est qu'il est tout à fait capable d'enseigner5 ; aussi le livre des Proverbes affirme-t-il que l'enseignement est facile pour les hommes prudents6. Ce qui dépasse notre intelligence, en effet, nous ne l'expliquons pas clairement avec des mots. Mais cependant, c'est avec une autre intention que les Apôtres parlent ainsi, parce que le Seigneur sait tous les secrets de leur cœur et éclaire leurs doutes : il les console en promettant la joie de l'Esprit Saint, une nouvelle vision de lui et l'amour du Père1. Aussi disent-ils : NOUS SAVONS MAINTENANT QUE TU SAIS TOUT, c'est-à-dire tous les secrets des cœurs - Toi, tu sais tout2. -Avant d'être faites, toutes choses sont connues du Seigneur notre Dieu3.

 

1. Jn 16, 25.

2. Jn 16, 28.

3. Tract, in Io., CUI, 1, ΒΑ 74Β, ρ. 423.

4. Jn 18, 20.

5. Cf. Aristote, Métaphysique, A, 1, 981 b 7-10 – « D'une manière générale, le signe qui distingue celui qui sait de celui qui ne sait pas, c'est qu'il peut enseigner, et c'est pourquoi nous pensons que l'art est plus science que l'expérience : en effet les hommes d'art peuvent enseigner, tandis que les autres [les hommes d'expérience] ne le peuvent pas ».

6. Pr 14, 6 – Le railleur cherche la sagesse et ne la trouve pas : l'enseignement est facile pour les hommes prudents.

ET QUE TU N'AS PAS BESOIN QU'ON T'INTERROGE.

 

2167. Cela semble contredire ce qui précède. Ils disent en effet que le Seigneur sait tout ; or à celui qui sait, il appartient non pas d'interroger, mais d'être interrogé. Comment donc n'a-t-il pas besoin qu'on l'interroge ?

Mais il faut répondre que les disciples parlent ainsi pour indiquer qu'il sait même les secrets des cœurs, puisque précédemment, lorsqu'ils se disaient entre eux : Qu'est-ce qu'il dit : encore un peu ?4, il leur avait donné satisfaction avant même leur interrogation. Néanmoins, le Christ interroge et est interrogé, non pas que lui en ait besoin, mais nous.

 

EN CECI NOUS CROYONS QUE TU ES SORTI DE DIEU.

 

2168. Voilà le troisième point que confessent les disciples, et certes cela convient, car savoir toutes choses, même les secrets des cœurs, est propre à la divinité - Pervers est le cœur de l'homme et insondable. Qui peut le pénétrer ? Moi, le Seigneur, je scrute le cœur et je sonde les reins5. Voilà pourquoi ils disent : TU ES SORTI DE DIEU, consubstantiel au Père, et vrai Dieu.

 

B. Jean 16, 31 – LA FAIBLESSE DES DISCIPLES

 

2169. À présent il nous montre la condition des disciples, qui est une condition de faiblesse : le Seigneur leur fait un reproche à propos de la lenteur de leur foi, puis à propos de la tribulation à venir, imminente [n° 2171] ; enfin il montre qu'il n'est atteint par aucun dommage venant de la part de ses disciples [n° 2172].

 

JÉSUS LEUR RÉPONDIT : À PRÉSENT VOUS CROYEZ ? (16, 31)

 

2170. Cette phrase, si elle est prise au sens interrogatif6, est un reproche concernant leur lenteur à croire, comme s'il disait : Vous avez attendu jusqu'à maintenant pour croire ? On lisait plus haut, au chapitre 14 – Depuis si longtemps je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! (...) Ne crois-tu pas que moi, je suis dans le Père, et que le Père est en moi ?7 Mais si la phrase est entendue avec une nuance d'indulgence8, le Seigneur leur reproche l'instabilité de leur foi, comme s'il disait : C'est vrai que maintenant, vous croyez ; mais lorsque je serai livré, aussitôt vous m'abandonnerez - Ils croient pour un temps et, au moment de la tentation, ils s'écartent1.

 

1. Sur cette triple promesse, voir ci-dessus, n° 2082.

2. Jn 21, 17.

3. Si 23, 29 [BJ 23, 20]. Au sujet de Dieu qui connaît les cœurs, voir aussi 1 S 16, 7 ; 1 Ch 28, 9 ; Ps 7, 10 ; Jr 11, 20 ; 17, 10 et 20, 12 ; Ap 2, 23.

4. Jn 16, 18.

5. Jr 17, 9-10.

6. Cf. saint Bède le Vénérable, In S. Ioannis Εν. Εχρ., in h. loc, PL 92, col. 868 C.

7. Jn 14, 9-10.

8. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CUI, 3, ΒΑ 74Β, ρ. 431.

VOICI QU'ELLE VIENT, L'HEURE, ET ELLE EST DÉJÀ VENUE, OÙ VOUS SEREZ DISPERSÉS, CHACUN DE SON CÔTÉ, ET VOUS ME LAISSEREZ SEU1. (16, 32)

 

2171. Ce qui est présenté ici, c'est la tribulation et le scandale imminents [pour les disciples]. Il faut savoir qu'à la menace d'un tel scandale, ils perdaient ce qu'ils avaient acquis antérieurement grâce au Christ. En effet, ils avaient la compagnie du Christ, sa possession, et le fait d'être déchargés des réalités [du monde], ainsi que tout un mode de vie en commun. Aussi, ce sont ces trois aspects que Pierre énumère, dans l'Évangile selon Matthieu, lorsqu'il dit : Voici que nous, c'est-à-dire nous tous - voilà pour le troisième point -, nous avons tout laissé — pour le second - et nous t'avons suivi2 - voilà pour le premier. Et c'est tout cela qu'ils perdirent ; c'est pourquoi le Seigneur le leur a prédit, en disant : VOICI QU'ELLE VIENT, L'HEURE, ET ELLE EST DÉJÀ VENUE, OÙ VOUS SEREZ DISPERSÉS - il s'agit là du troisième point -en raison de la crainte qui vous dominera à tel point que vous ne pourrez même pas fuir ensemble - Frappe le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées3.

 

CHACUN DE SON CÔTÉ : il s'agit là du second point, c'est-à-dire le fait de posséder des biens en propre. C'est pour cela que Pierre et les autres disciples sont revenus au bateau et à leurs biens propres - Ils sortirent, et montèrent dans le bateau4. ET VOUS ME LAISSEREZ SEUL : il s'agit là du premier point - Mes proches m'ont abandonné, et ceux qui m'ont connu m'ont oublié5. - Au pressoir j'ai foulé seul6.

 

ET CEPENDANT JE NE SUIS PAS SEUL, PARCE QUE LE PÈRE EST AVEC MOI – (16, 32)

 

2172. Mais le Christ ne souffre aucun dommage du scandale de ses disciples ; aussi dit-il : ET CEPENDANT JE NE SUIS PAS SEUL, PARCE QUE LE PÈRE EST AVEC MOI – Autrement dit : Même si par l'unité d'essence je suis un avec le Père, par la distinction des personnes je ne suis pas seul ; c'est pourquoi je ne suis pas sorti du Père de sorte que je me serais éloigné de lui7.

 

1. Lc 8, 13.

2. Mt 19, 27. Saint Thomas commente : « Ce n'est pas le fait de tout quitter qui fait la perfection, mais le fait de tout quitter et de suivre le Christ, parce que beaucoup de philosophes ont tout quitté. Pierre avait laissé sa barque et son filet. Cependant il est davantage loué en raison de son amour que pour ce qu'il a laissé, parce qu'il a si bien renoncé à l'inclination de sa volonté qu'il aurait encore abandonné tout le reste s'il avait eu autre chose. Cela nous montre qu'il ne faut pas juger que ceux qui ont abandonné ce qu'ils avaient ont laissé peu de chose, même s'ils avaient peu de chose. (...) On suit Dieu de plusieurs manières, selon Jérôme. En esprit grâce à la contemplation - Connaissons et suivons afin de connaître Dieu (Os 6, 3). Aussi ceux-là suivent Dieu qui ont Dieu devant les yeux et ils connaissent Dieu par le moyen de la contemplation. Ou encore, on suit Dieu par l'observation de ses commandements - Mes brebis entendent ma voix et elles me suivent (cf. Jn 10, 4 et 16). Ou encore en imitant son œuvre - Mon pied a suivi ses traces (Jb 23, 11). Également par le mépris de soi et des siens - Si quelqu'un veut venir derrière moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive (Mt 16, 24). Et encore, par la pureté de l'esprit et du cœur - Ceux-là, ils ne se sont pas souillés avec des femmes, ils sont vierges ; ceux-là suivent l'Agneau partout où il va (Ap 14, 4). C'est la pauvreté volontaire qui dispose à le suivre ainsi » (Sup. Matth. lect., XIX, nos 1607-1608).

3. Za 13, 7.

4. Jn 21, 3.

5. Jb 19, 14. Au lieu de « Mes proches », saint Thomas disait : « Mes frères », comme au verset 13 – II a éloigné de moi mes frères, et les personnes de ma connaissance se sont écartées de moi comme des étrangers. Saint Thomas commente : « Ensuite, il en vient à la racine de l'espoir, enlevée du côté du secours humain, montrant qu'il ne pouvait s'attendre à aucun secours de ceux-là mêmes dont il était le plus considéré. Et il énumère d'abord ceux qui n'habitent pas sous le même toit, en commençant par ses frères, et il dit : il a éloigné de moi mes frères, de sorte qu'ils ne puissent ou ne veuillent me porter secours. Ensuite, il cite ses amis intimes : les personnes de ma connaissance se sont écartées de moi comme des étrangers, ne m'apportant aucune aide. Quant à ceux de sa parenté, ou proches de quelque façon, il dit : mes proches m'ont abandonné, me laissant sans secours. Quant à ceux avec lesquels il avait eu des relations, il dit : et ceux qui m'ont connu, à savoir comme un ami intime dans le passé, maintenant dans ma tribulation ils m'ont oublié, ne se souciant pas de moi » (Exp. super lob, 19, 14, p. 114-115, 1. 126-141).

6. Is 63, 3.

7. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., CUI, 2, ΒΑ 74Β, ρ. 429.

C. Jean 16, 33 – L'INTENTION DU CHRIST DANS SON ENSEIGNEMENT

 

2173. À présent le Seigneur expose son intention par rapport à son enseignement : il montre d'abord l'utilité de cet enseignement, puis sa nécessité [n° 2175].

 

JE VOUS AI DIT CES CHOSES, POUR QU'EN MOI VOUS AYEZ LA PAIX. (16, 33)

 

2174. Le fruit de l'enseignement du Seigneur, c'est la paix. Aussi affirme-t-il : Je vous le dis, vous finirez par me laisser seul, et pour cela je vous offre mon enseignement, afin que vous ne persistiez pas dans cet abandon ; oui, tout ce dont je vous ai parlé dans cet entretien, ou bien dans tout l'Évangile, JE VOUS [L']AI DIT pour que, revenant à moi, EN MOI VOUS AYEZ LA PAIX.

En effet, la fin de l'Évangile, c'est la paix dans le Christ - Paix en abondance pour ceux qui aiment ton nom1. En voici la raison : la paix du cœur s'oppose au trouble qui provient des maux qui surviennent et s'accroissent. Mais lorsqu'on a un chagrin ou une joie qui dépasse de beaucoup de tels maux, il est évident que le trouble ne demeure pas. Voilà pourquoi les hommes qui sont du monde, eux qui ne sont pas unis à Dieu par l'amour, ont des tribulations sans paix, alors que les saints qui ont Dieu dans leur cœur par l'amour, même si de la part du monde ils ont des tribulations, ont la paix dans le Christ - Lui qui a mis en paix ton territoire2. Telle doit être en effet notre fin : que nous ayons la paix en Dieu - Mon âme refuse d'être consolée, à savoir dans les choses du monde, mais lorsque je me suis souvenu de Dieu, je me suis réjoui3.

 

DANS LE MONDE VOUS AUREZ DE L'AFFLICTION ; MAIS AYEZ CONFIANCE : MOI J'AI VAINCU LE MONDE. (16, 33)

 

2175. La nécessité de cette paix vient du tourment infligé par le monde ; aussi le Seigneur dit-il : DANS LE MONDE VOUS AUREZ DE L'AFFLICTION. Il prédit d'abord l'angoisse à venir ; puis, face à elle, il donne confiance.

Quant au premier point, il dit : DANS LE MONDE VOUS AUREZ DE L'AFFLICTION, à savoir venant de ceux qui sont du monde - Ne vous étonnez pas, frères, si le monde vous hait4 ; et encore : Parce que (...) moi je vous ai choisis du milieu du monde, pour cette raison-là le monde vous hait5.

Quant au deuxième point, il dit : AYEZ CONFIANCE : MOI J'AI VAINCU LE MONDE. Car lui nous libère - Tu m'as libéré de la détresse de ce feu qui m'entourait6. C'est comme s'il disait : Ayez recours à moi, et vous aurez la paix, et cela parce que MOI J'AI VAINCU LE MONDE, qui vous oppresse.

 

2176. Le Christ a vaincu le monde d'une première manière en lui retirant les armes avec lesquelles il attaque et qui sont tout ce qui est objet de convoitise - Tout ce qui est dans le monde est soit concupiscence des yeux, soit concupiscence de la chair, soit orgueil de la vie7. C'est ainsi que le Christ a vaincu les richesses par la pauvreté - Moi, je suis indigent et pauvre8. - Le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête 1. Il a vaincu l'honneur par l'humilité - Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur2. Il a vaincu les plaisirs par les souffrances et les labeurs – Il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix3. Et encore : Jésus, donc, fatigué de la route, était assis à même la source4. - Je suis pauvre et je peine depuis ma jeunesse5. Celui donc qui vainc ainsi ces concupiscences, vainc le monde ; et c'est ce que réalise la foi - Telle est la victoire qui vainc le monde : notre foi6. Car étant la substance des réalités à espérer7, qui sont les biens spirituels et éternels, elle nous fait mépriser les biens terrestres et passagers.

 

1. Ps 118, 165. La Vulgate dit « qui aiment ta loi ». Si saint Thomas dit « qui aiment ton nom », c'est sans doute une réminiscence de Ps 5, 12 (Tu auras ta demeure en eux et ils se glorifieront en toi, ceux qui aiment ton nom) ou de Ps 68, 37 {Ceux qui aiment son nom y auront leur demeure, c'est-à-dire en Sion ou dans les villes de Juda).

2. Ps 147, 14.

3. Ps 76, 3-4.

4. 1 Jn 3, 13.

5. Jn 15, 19.

6. Si 51, 4 et 6.

7. 1 Jn 2, 16.

8. Ps 85, 1.

La deuxième manière dont le Seigneur a vaincu le monde, c'est en mettant dehors le prince du monde - C'est maintenant que le prince de ce monde va être jeté dehors8. - Dépouillant les principautés et les puissances, il les a résolument données en spectacle, en les entraînant aux yeux de tous dans le cortège de son triomphe, triomphe qu'il a en lui-même9. De ce fait, il nous a présenté le diable comme celui qui devait être vaincu par nous - Joueras-tu avec lui comme avec un oiseau, ou l’ attacheras-tu pour tes servantes 10 ? Au sens littéral, après la Passion, les toutes jeunes servantes du Christ et les tout-petits se jouent du diable.

 

1. Lc 9, 58.

2. Mt 11, 29. Voir vol. I, n° 1124, note 2.

3. Ph 2, 8.

4. Jn4, 6.

5. Ps 87, 16.

6. 1 Jn 5, 4.

7. He 11, 1.

8. Jn 12, 31.

La troisième manière dont le Seigneur a vaincu, c'est en convertissant à lui les hommes de ce monde. Par eux le monde se révoltait en fomentant des séditions, et le Christ les a attirés à lui - Moi, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi11. - Voilà que tout le monde est parti à sa suite12.

Ainsi donc nous ne devons pas craindre les afflictions venant du monde, parce qu'il a été vaincu - Mais grâces soient à Dieu, qui nous a donné la victoire par notre Seigneur Jésus Christ13.

 

9. Col 2, 15.

10. Jb 40, 24 [BJ40, 29],

11. Jn 12, 32.

12. Jn 12, 19.

13. 1 Co 15, 57.

CHAPITRE XVII – PREPARATION À LA PASSION

 

Évangile selon saint Jean Chapitre XVII

1 Jésus parla ainsi ; puis, levant les yeux au ciel, il dit : « Père, elle est venue l'heure ; glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie ; 2 afin que, comme tu lui as donné puissance sur toute chair, à tous ceux que tu lui as donnés, il donne la vie éternelle. 3 Or la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. 4 Moi, je t'ai glorifié sur la terre ; j'ai achevé l'œuvre que tu m'as donné à faire. 5 Et maintenant toi, Père, glorifie-moi auprès de toi de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût.

6 J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu m'as donnés du milieu du monde ; ils étaient à toi, et tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. 7 Maintenant ils ont connu que tout ce que tu m'as donné vient de toi ; 8 parce que les paroles que tu m'as données, je les leur ai données ; et ils les ont reçues, et ils ont connu vraiment que c'est de toi que je suis sorti, et ils ont cru que c'est toi qui m'as envoyé. 9 Moi je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés, parce qu'ils sont à toi. 10 Et tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi ; et je suis glorifié en eux.

11 Et déjà je ne suis plus dans le monde, et eux sont dans le monde, et moi je viens vers toi. Père saint, garde en ton nom ceux que tu m'as donnés, pour qu'ils soient un comme nous. 12 Quand j'étais avec eux je les gardais en ton nom. Ceux que tu m'as donnés, je les ai gardés, et aucun d'eux ne s'est perdu, hormis le fils de perdition, pour que l'Écriture s'accomplisse. 13 Maintenant je viens vers toi ; et je dis ces choses dans le monde pour qu'ils aient en eux-mêmes ma joie en plénitude.

14 Moi je leur ai donné ta parole, et le monde les a eus en haine, parce qu'ils ne sont pas du monde, comme moi-même je ne suis pas du monde. 15 Je ne demande pas que tu les retires du monde, mais que tu les gardes du ma1. 16 Ils ne sont pas du monde, comme moi-même je ne suis pas du monde. 17 Sanctifie-les dans la vérité. Ta parole est vérité. 18 Comme tu m'as envoyé dans le monde, ainsi moi aussi je les ai envoyés dans le monde. 19 Et pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu'eux aussi soient sanctifiés dans la vérité.

20 Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais aussi pour ceux qui, par leurs paroles, croiront en moi, 21 afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu'eux aussi soient un en nous, afin que le monde croie que c'est toi qui m'as envoyé. 22 Et moi, la gloire que tu m'as donnée, je la leur ai donnée, afin qu'ils soient un comme nous aussi sommes un. 23 Moi en eux et toi en moi, pour qu'ils soient consommés dans l'unité, et que le monde connaisse que c'est toi qui m'as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m'as aimé.

24 Père, ceux que tu m'as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, afin qu'ils voient la gloire que tu m'as donnée parce que tu m'as aimé avant la fondation du monde. 25 Père juste, le monde ne t'a pas connu, mais moi je t'ai connu, et ceux-ci ont connu que c'est toi qui m'as envoyé. 26 Je leur ai fait connaître ton nom, et je le leur ferai connaître, pour que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux, et moi en eux. »

 

I – COMMENT LE CHRIST PRÉPARE SES DISCIPLES À VIVRE SA PASSION EN LES RÉCONFORTANT PAR SA PRIÈRE

 

2177. Précédemment, le Seigneur a réconforté ses disciples par un exemple et une exhortation1. Dans cette partie, il les réconforte par sa prière, dans laquelle il fait trois choses. D'abord il prie pour lui-même, puis pour l'assemblée des disciples [n° 2193], enfin pour tout le peuple des croyants [n° 2232].

 

LE CHRIST PRIE POUR LUI-MÊME

 

Concernant le premier point, après avoir présenté sa demande il indique le fruit de sa demande [n° 2182], et enfin le mérite grâce auquel elle sera exaucée [n° 2189].

 

A. Jean 17, 1 – LE CHRIST PRÉSENTE UNE DEMANDE AU PÈRE

 

JÉSUS PARLA AINSI ; PUIS, LEVANT LES YEUX AU CIEL, IL DIT : « PÈRE, ELLE EST VENUE L'HEURE ; GLORIFIE TON FILS. » (17, 1)

 

1. Il s'agit de l'exemple donné par Jésus dans le lavement des pieds au chapitre 13, et de son long enseignement des chapitres 14, 15 et 16.

2. Dans la Somme théologique, saint Thomas aborde la prière du Christ dans la perspective de la soumission au Père, parce que la nature humaine du Christ est créée. Il s'agit donc d'une prière de demande face au Père, qui nous révèle les profondeurs du cœur de Jésus. Voir III, q. 21, où saint Thomas montre qu'« il convient au Christ en tant qu'homme, possédant une volonté humaine, de prier » (a. 1, c). Et il ajoute : « dans sa nature humaine, de même qu'il possédait déjà certains biens reçus du Père, de même il en attendait d'autres qu'il lui restait à obtenir. C'est pourquoi, tandis que pour les biens déjà reçus il rendait grâces à son Père, reconnaissant qu'il en était l'auteur, pour les biens qu'il n'avait pas encore reçus, comme la gloire du corps et autres choses du même genre, il les demandait à son Père, manifestant par là qu'ils venaient de lui. En cela le Christ nous donnait l'exemple, afin que nous rendions grâces pour les dons reçus et que nous demandions par la prière les bienfaits que nous ne possédons pas encore » (a. 3, c). Saint Thomas montre enfin que la prière du Christ fut toujours exaucée parce qu'« elle était conforme à la volonté de Dieu » (a. 4, c). Et de même nos prières sont toujours exaucées dans la mesure où elles sont conformes aux vouloirs divins. Voir aussi ci-dessus, nos 1905, 2142, et ci-dessous plus particulièrement nos 2205 à 2207. Sur la prière, voir aussi II—II, q. 83, a. 3, où la prière est abordée comme un acte de la vertu de religion.

L'Évangéliste nous montre ici l'ordre de la prière du Christ2, puis sa manière de prier [n° 2179] ; enfin les paroles de sa prière [n° 2180].

 

a) L'ordre de sa prière.

 

JÉSUS PARLA AINSI.

 

2178. L'ordre de cette prière est opportun, parce qu'elle vient après une exhortation. En cela le Seigneur nous donne un exemple, afin que, ceux que nous instruisons par la parole, nous les aidions par le suffrage de nos prières, parce que c'est quand elle est soutenue par la prière où on implore le secours divin que la parole divine a le plus grand effet dans le cœur de ceux qui l'écoutent - Frères, priez aussi ensemble pour nous, afin que Dieu nous ouvre la porte de sa parole1. Aussi la fin de notre parole doit-elle s'achever dans la prière divine - L'accomplissement des paroles, c'est Lui en toutes choses2.

 

b) Sa manière de prier.

 

LEVANT LES YEUX AU CIEL

 

2179. La manière de prier convient bien. Il y a en effet une différence entre la prière du Christ et la nôtre : notre prière est seulement en vue d'une nécessité, alors que la prière du Christ est davantage pour notre instruction ; il n'y avait en effet pour lui aucune nécessité de prier, puisque c'est lui qui, avec le Père, exauce ceux qui prient.

Et pour cela il nous a instruits à la fois par la parole et par le geste. Par le geste, en LEVANT LES YEUX, afin que nous aussi, dans notre prière, nous levions les yeux vers le ciel3 - Vers toi j'ai levé les yeux, vers toi qui habites dans les deux 4. Et pas seulement les yeux, mais aussi tous nos actes, en les rapportant5 à Dieu - Levons nos cœurs avec nos mains vers le Seigneur, dans les deux6.

 

c) Les paroles de sa prière.

 

IL DIT : « PÈRE, ELLE EST VENUE L'HEURE ; GLORIFIE TON FILS. »

 

1. Col 4, 3.

2. Si 43, 29 (verset propre à la Vulgate).

3. Les saints nous donnent souvent l'exemple d'une prière fervente qui saisit leur être tellement profondément que non seulement leur âme mais aussi leur corps est saisi par la présence de Dieu. Saint Dominique est souvent évoqué pour sa manière expressive de prier ainsi avec son corps. Ses neuf manières de prier restent un exemple pour la vie de tous les chrétiens : la prière des inclinations (voir Ps 94, 6 ; 2 Ch 20, 18...), la prière des prostrations (voir Ps 118, 25...), la prière de la flagellation (voir 2 M 8, 2-3...), la prière du regard (voir Ps 120, 1-2 ; Ct 4, 9...), la prière des mains (voir Ps 62, 5 ; 140, 2...), la prière des bras en croix (Ex 17, 11), la prière de supplication (voir Ps 141, 1...), la prière avec la parole de Dieu (voir Ps 118, 42 ; 118, 105...), la prière du pèlerin (voir Ps 16, 5 ; 36, 23...).

4. Ps 122, 1.

5. Saint Thomas reprend ici l'expression du Ps 28, 2 – Rapportez à Yahvé, fils de Dieu, rapportez à Yahvé gloire et puissance. Rapportez à Yahvé la gloire de son nom. Cf. Ps 95, 7 ; Ps 113, 9 et 1 Ch 16, 28-29.

6. Lm 3, 41.

Il nous a instruits par la parole aussi, car il a exprimé ouvertement sa prière. C'est pourquoi l'Évangéliste dit IL DIT, c'est-à-dire pour instruire en priant ceux qu'il avait instruits en les enseignant. Car ce sont non seulement les paroles du Christ mais aussi ses actes qui nous instruisent7.

 

2180. Les paroles de sa prière sont efficaces, et cette efficacité est causée par trois choses. D'abord par l'amour de celui qui prie ; c'est en effet le Fils qui prie le Père, lui à qui il appartient, en raison de son amour, de chercher le Père et de le supplier. C'est pourquoi il dit PÈRE, pour nous faire comprendre que nous devons prier Dieu avec un amour filial - Tu m'appelleras Père et sans cesse tu marcheras à ma suite1.

 

7. Saint Thomas, véritable « apôtre de la vérité » (Paul vi, Lettre apostolique Lumen Ecclesiae, 20 novembre 1974, n° 10), sait, en enseignant cette vérité, le prix du témoignage humain et chrétien qui accompagne la prédication. Aussi souligne-t-il ici l'exemple du Christ qui instruit ses disciples par sa prière. C'est en le voyant prier qu'ils vont apprendre à prier et à entrer dans une véritable adoration glorifiant le Père. Voir aussi Concile Vatican II, Constitution dogmatique sur la Révélation divine, Dei Verbum, n° 2, Centurion, Paris 1977.

Deuxièmement, par la nécessité de prier, et c'est pourquoi il dit : ELLE EST VENUE L'HEURE de ma Passion, dont il est dit auparavant : Mon heure n'est pas encore venue2. L'HEURE, dis-je, et non pas le moment, non pas le jour, parce qu'il allait être arrêté aussitôt3. Non pas l'heure selon une nécessité fatale, mais l'heure4 selon Tordre de sa sagesse et de son bon plaisir. Et, comme il allait supplier, il convenait qu'il mît en avant ses tribulations, parce que c'est surtout dans les tribulations que Dieu exauce5 - Dans les tourments j'ai crié vers le Seigneur et il m'a exaucé6. - Puisque nous ignorons ce que nous devons faire, nous n'avons plus qu'à diriger nos yeux vers toi1.

Troisièmement, par le contenu de sa demande, et c'est pourquoi il dit : GLORIFIE TON FILS.

 

2181. Mais puisque le Fils de Dieu est la Sagesse même8 et puisque cette sagesse a la plus grande gloire - C'est une sagesse glorieuse qui jamais ne se ternit9 -, comment peut-on dire que la gloire 10 est glorifiée, d'autant plus qu'il est lui-même splendeur du Père11 ?

 

1. Jr 3, 19.

2. Jn 2, 4.

3. Cf. SAINT HILAIRE, La Trinité, III, 10, 1-5, SC 443, p. 351.

4. Sur l'heure, voir ci-dessus, n° 2078, note 1.

5. Sur la prière du Christ à l'heure de sa Passion, voir Somme théol., III, q. 21, a. 4, ad 1, ou saint Thomas reprend ce que les Pères ont dit sur la demande du Christ que la coupe passe loin de lui.

6. Ps 119, 1.

7. 2 Ch 20, 12.

8. Cf. 1 Co 1, 24. Saint Thomas commente ainsi le verset Pour ceux qui sont appelés, et Juifs et Grecs, c'est un Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu : « II dit puissance et sagesse de Dieu par une certaine appropriation. Puissance, certes, en tant que par lui le Père fait tout - Par lui tout a été fait (Jn 1, 3). Et sagesse en tant que le Verbe qui est le Fils n'est rien d'autre que la Sagesse engendrée ou conçue ~ Moi je suis sortie de la bouche du Très-Haut, première née avant toute créature (Si 24, 5 [propre à la Vulgate]) » {Ad 1 Cor. lect., 1, n° 61). Sur l'appropriation, voir Somme théol., I, q. 39, a. 7, c. : « La manifestation des personnes par leurs attributs essentiels est appelée "appropriation". »

 

Il faut dire que le Christ demandait à être glorifié par le Père de trois manières. À savoir dans sa Passion, et cela par les nombreux miracles qui alors furent manifestés lorsque le soleil s'obscurcit, que le rideau du Temple se déchira et que les tombeaux s'ouvrirent. Et à ce sujet il est dit plus haut : Et je l'ai glorifié, c'est-à-dire par les miracles, avant la Passion, et de nouveau je le glorifierai12 - dans la Passion. C'est pourquoi il dit en ce sens : Glorifie-moi, dans ma Passion, en montrant que je suis ton Fils : GLORIFIE TON FILS. Aussi le centurion, à la vue de ces miracles, a-t-il dit : Celui-ci était vraiment le Fils de Dieu13.

Le Christ demandait à être glorifié par le Père aussi dans sa Résurrection. En effet, cette âme sainte fut toujours conjointe à Dieu 14, ayant la gloire qui vient de la vision de Dieu - Nous avons vu sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique plein de grâce et de vérité15. Car dès le début de sa conception il eut, quant à son âme, la gloire 16, mais dans la Résurrection, il eut la splendeur de la gloire (gloriae claritatem) du corps, dont il est dit : Il transfigurera notre corps de misère pour le configurer à son corps de gloire 17.

Enfin, dans la connaissance qu'auraient de lui tous les peuples - Grâce à elle [la sagesse], j'aurai la gloire parmi les foules18.

Et ainsi il dit : GLORIFIE TON FILS, c'est-à-dire : manifeste au monde entier que je suis ton Fils1,c'est-à-dire ton propre Fils. Et cela de naissance, non pas par création, contre Arius qui dit que le Fils de Dieu est une créature ; en vérité et non pas par dénomination, contre Sabellius qui dit que c'est le même qui est nommé Père et qui est nommé Fils ; enfin par l'origine et non par adoption, contre Nestorius qui dit que le Christ est Fils adoptif2.

 

9. Sg 6, 13 ; voir aussi 7, 25.

10. « Gloire » traduit ici claritas. Voir vol. I, n° 1278, notes 3 et 4.

11. Cf. He 1, 3. Cf. ci-dessus, n° 1662, note 2.

12. Jn 12, 28.

13. Mt 27, 54.

14. Même la mort du Christ n'a pas séparé l'âme du Verbe ; on dit d'une part qu'il a été enseveli quant au corps, et d'autre part qu'il est descendu aux enfers quant à l'âme, mais le Verbe est demeuré lié à l'un et à l'autre. Voir Somme théol., III, q. 50, a. 3.

15. Jn 1, 14.

16. Cf. Somme théol., III, q. 10, a. 4.

17. Ph 3, 21.

18. Sg 8, 10.

B. LE CHRIST INDIQUE LE FRUIT DE SA DEMANDE

 

2182. Ici est montré le fruit de la glorification. D'abord il présente le fruit, ensuite il l'explicite [n° 2184].

 

a) Le Christ présente le fruit de sa demande.

 

AFIN QUE TON FILS TE GLORIFIE. (17, 1)

 

2183. Il faut savoir qu'Arius, entendant le Seigneur dire GLORIFIE TON FILS, a conjecturé que le Père est plus grand que le Fils, ce qui est vrai certes selon l'humanité - Le Père est plus grand que moi3. Et c'est pourquoi, pour montrer son égalité avec le Père selon la divinité, le Christ ajoute : AFIN QUE TON FILS TE GLORIFIE, à savoir dans la connaissance des hommes. La gloire en effet est une connaissance lumineuse accompagnée de louange4. Autrefois, en effet, Dieu était manifeste chez les Juifs, parce qu'en Juda Dieu est connu5. Mais après cela, c'est par le Fils qu'il fut connu par le monde entier. Mais les hommes saints eux aussi, par leurs bonnes œuvres, permettent une connaissance de Dieu plus lumineuse - Qu'ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les deux6. - Moi, je ne cherche pas ma gloire : II en est un qui la cherche, et qui juge7.

 

b) Le Christ explicite le fruit de sa demande.

 

2184. Maintenant le Christ explicite pour nous le fruit de sa demande et d'abord il expose le bienfait conféré par lui aux hommes ; deuxièmement, il montre que ce bienfait appartient à la gloire du Père [n° 2186].

 

1. Dans la Somme théologique, I, q. 33, q. 34 et q. 35, saint Thomas met en lumière le mystère du Fils par ses trois noms : Fils, Verbe et Image. Il expose comment le Fils se distingue du Père par la relation de génération. Il est l'engendré du Père inengendré. Il s'agit donc bien d'une génération et non d'une création. Voir aussi I, q. 27, a. 3 et q. 28. Dans le Contra Gentiles, saint Thomas, face aux hérésies d'Arius, de Sabellius, de Nestorius et d'autres, affirme que le Fils de Dieu est Dieu : « L'Écriture nous enseigne donc ainsi que le Fils de Dieu, engendré par Dieu, est bien Dieu. Et que Jésus Christ soit le Fils de Dieu, Pierre l'a proclamé quand il a dit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant (Mt 16, 16). Il est tout ensemble Unique engendré et Dieu » (IV, 3), puis il montre « comment il faut entendre la génération en Dieu » (IV, 11), et « comment le Fils est appelé Sagesse de Dieu » (IV, 12).

2. Voir saint Hilaire, La Trinité, III, 11, SC 443, p. 355.

3. Jn 14, 28.

4. Saint Thomas se réfère de nouveau à la définition de Cicéron : « Gloria est frequens de aliquo fama cum laude » (« La gloire est une réputation élogieuse largement répandue », De inventione, II, 55, 166, trad. G. Achard, p. 228). Voir ci-dessus, n° 1826 et note 1.

5. Ps 75, 2.

6. Mt 5, 16. Voir vol. I, nos 116, 496 et 812.

7. Jn 8, 50.

Ι

 

AFIN QUE, COMME TU LUI AS DONNÉ PUISSANCE SUR TOUTE CHAIR, À TOUS CEUX QUE TU LUI AS DONNÉS, IL DONNE LA VIE ÉTERNELLE. (17, 2)

 

2185. Il faut savoir en effet que l'intention de tout agent qui agit par un autre est d'amener son effet à manifester sa cause : car par l'action d'un principe qui provient d'un principe, est manifesté le principe lui-même. Or tout ce qu'a le Fils, il le tient du Père1, aussi faut-il que par tout ce qu'il fait, il manifeste le Père, et c'est pourquoi il dit : TU LUI AS DONNÉ PUISSANCE sur tous les hommes. Mais le Fils lui aussi, par cette puissance2, doit les conduire à la connaissance de toi, connaissance qui est la vie éternelle.

Et c'est le sens de : COMME TU LUI AS DONNÉ PUISSANCE SUR TOUTE CHAIR, c'est-à-dire sur tout homme - Et toute chair verra le salut de Dieu3. TU [LA] LUI AS DONNÉE, dis-je, selon Hilaire4, en lui donnant la nature divine par la génération éternelle qui lui donne le pouvoir de contenir toutes choses - Tout m'a été remis par mon Père5, et plus haut : Le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu'il fait6. Ou bien, TU [LA] LUI AS DONNÉE, au Christ dans son humanité, en tant qu'elle participe à la personne de ton Fils, afin qu'ainsi la chair ait pouvoir sur la chair - Tout pouvoir m'a été donné dans le ciel et sur la terre7. - II lui a donné, au Fils de l'homme, la puissance et l'honneur et le règne8.

 

1. Voir ci-dessous, n° 1971, note 9.

2. Sur la puissance du Christ, voir Somme théol., III, q. 13, a. 1 et a. 2.

3. Le 3, 6. Saint Luc cite Is 40, 5 en l'adaptant.

4. La Trinité, IX, 31, 24-29, SC 462, p. 79.

5. Mt 11, 27. Saint Thomas cite souvent ce verset. Voir surtout vol. I, nos 545 et 1414. Et il le commente ainsi : « En effet la manifestation se fait par le Verbe - Père, j'ai manifesté ton nom aux hommes (Jn 17, 6). Dieu, personne ne l'a jamais vu (Jn 1, 18), mais lui le connaît. Il a donc pu le manifester. Donc ce qu'il avait dit du Père, 1 » se l'attribue. En effet, il avait dit : Tu as caché cela aux sages et tu l'as révélé aux petits (Mt 11, 25). De même aussi le Fils le peut, du fait qu'il a le même pouvoir » (Sup. Matth. lect., XI, n° 966).

6. Jn 5, 20.

7. Mt 28, 18. Saint Thomas commente : « Le pouvoir signifie un certain honneur de présidence (...)· Or il est manifeste que le Christ, qui possédait de toute éternité la royauté du monde comme Fils de Dieu, en reçut à partir de sa Résurrection l'exécution, comme s'il disait : "Désormais je suis en possession" - Puis le tribunal siégera, et on lui retirera sa domination pour qu'elle soit détruite et anéantie jusqu'au bout. Et le royaume, la domination et la grandeur des royaumes seront donnés au peuple des saints du Très-Haut. Son royaume est un royaume éternel, et tous les rois le serviront et lui obéiront (Dn 7, 26-27). Cela s'entend donc d'une présidence actuelle, comme si le Fils était élevé à l'exercice d'un pouvoir qu'il avait naturellement - Il est digne, l'Agneau qui a été immolé, de recevoir la puissance et la divinité (Ap 5, 12) »> (Sup. Matth. lect., XXVIII, n° 2461). Voir aussi vol. I, nos 760, 762, note 4 et 789, note 4.

Pour cette raison il dit : TU LUI AS DONNÉ, afin que, de même que tu as un pouvoir tel que tu ne reçois rien de l'homme, mais que c'est toi qui te donnes à lui, de même tu te donnes au Christ homme, AFIN QUE (...) À TOUS CEUX QUE TU LUI AS DONNÉS par la prédestination éternelle, IL DONNE, à ceux qui lui ont été ainsi donnés, LA VIE ÉTERNELLE - Mes brebis écoutent ma voix, et moi je les connais9.

 

II

 

2186. Mais la vie éternelle donnée aux hommes appartient-elle à la gloire du Père ? Oui, parce que LA VIE ÉTERNELLE, C'EST QU'ILS TE CONNAISSENT, TOI, LE SEUL VRAI DIEU, ET CELUI QUE TU AS ENVOYÉ, JÉSUS CHRIST, c'est-à-dire pour que le Père soit glorifié dans la connaissance que les hommes ont de lui.

Mais ici il faut préciser deux choses. D'abord ce qu'il dit : OR LA VIE ÉTERNELLE, C'EST QU'ILS TE CONNAISSENT. À ce propos il faut savoir qu'à proprement parler, sont dites vivantes les réalités qui se meuvent elles-mêmes en vue de leur opération. En effet, toutes les réalités qui ne sont mues que par d'autres ne sont pas dites vivantes, mais mortes. C'est pourquoi toutes les opérations vers lesquelles le sujet se meut lui-même sont appelées opérations vitales ; ainsi vouloir, connaître (intelligere), sentir, croître, se mouvoir...

 

8. Dn 7, 14.

9. Jn 10, 27.

On dit que quelque chose « vit » de deux manières : ou bien parce qu'il possède en puissance les opérations vitales et ainsi, quand il dort, on dit qu'il vit selon la vie sensitive parce qu'il a la puissance de se mouvoir, bien qu'il ne se meuve pas en acte ; ou bien parce que déjà il exerce en acte les opérations vitales, et alors on dit qu'il vit quelque chose de manière parfaite 1 – c'est pourquoi le sommeil est une demi-vie.

Or, parmi les opérations vitales, la plus élevée est celle de l'intelligence, qui est l'intellection2, et c'est pourquoi l'opération de l'intelligence est au plus haut point la vie. Or, de même que la sensation en acte est semblable au sensible en acte, ainsi celui qui intellige en acte est la chose intelligée en acte3. Donc, puisque l'intelligence est la vie et qu'intelliger c'est vivre, il s'ensuit qu'intelliger une réalité éternelle est la vie éternelle. Or Dieu est éternel, donc intelliger Dieu et le voir est une vie éternelle.

Et c'est pourquoi le Seigneur dit que la vie éternelle consiste principalement, selon toute sa substance4, en une vision. Certes l'amour nous meut vers elle et en est un certain achèvement : car de la joie causée par la jouissance divine, que réalise la charité, naissent l'achèvement et la beauté de la béatitude, mais sa substance consiste en une vision5 - Nous le verrons comme il est6.

 

1. Saint Thomas, à la suite d'Aristote, distingue les capacités vitales et l'exercice de ces capacités, qui représente la perfection, l'acte du vivant. Cette distinction permet à Aristote d'ordonner trois aspects : le sujet matériel, capable, par exemple, de science, de santé ; la science, la santé qui sont les qualités acquises par le sujet vivant ; et Y exercice de la science, de la santé, qui manifeste le vivant parfait. Voir surtout De Anima, II, 1, 412 a 9-11 ; 2, 414 a 4-14 et 5, 417 a 9-20.

2. Cf. Somme théol., I, q. 18, a. 3.

3. Là aussi saint Thomas reprend la pensée d'Aristote. Voir De Anima, III, 4, 429 a 10-429 b 10, où Aristote précise : « Si donc le fait de penser est comme le fait de sentir, il est un certain pâtir par l'intelligible ou quelque autre semblable ». Et il affirme à plusieurs reprises : « C'est une même chose que la science en acte et son objet » (op. cit., III, 5, 430 a 20-25 et 7, 431 a 1-2). Il l'avait déjà affirmé de la sensation et du sensible : « La puissance sensible pâtit en tant qu'elle n'est pas semblable à son objet ; quand elle a pâti elle est devenue semblable et telle que son objet » (op. cit., II, 5, 418 a 5)·

4. Saint Thomas veut dire ici : la vie éternelle dans ce qu'elle est essentiellement.

TOI, LE SEUL VRAI DIEU, ET CELUI QUE TU AS ENVOYÉ, JÉSUS CHRIST. (17, 3)

 

2187. Il est manifeste en effet que le Christ s'adressait à son Père. Et puisqu'il dit : TOI, LE SEUL VRAI DIEU, il semblerait que seul Dieu le Père soit vrai Dieu. Ce que les ariens acceptent, eux qui disent que le Fils diffère du Père par l'essence, puisqu'il est une substance créée, mais que cependant parmi toutes les créatures il participe davantage et plus parfaitement à la divinité du Père en tant qu'il est appelé Dieu, mais non pas vrai Dieu, parce qu'il n'est pas Dieu par nature, ce que seul le Père est.

Cependant Hilaire7 réfute cela. Il s'avère en effet que lorsque nous voulons savoir d'une réalité si elle est vraie, nous pouvons le savoir en fonction de deux choses : d'après sa nature et d'après sa puissance. En effet, est vrai l'or qui a la vraie espèce de l'or, ce que nous constatons s'il fait l'œuvre de l'or vrai. Si donc nous considérons, à propos du Fils, qu'il a la vraie nature de Dieu, et cela parce qu'il réalise l'œuvre vraie de la divinité, il est manifeste qu'il est vrai Dieu. Quant au fait que le Fils réalise les œuvres vraies de la divinité, cela apparaît plus haut : Tout ce que fait le Père, le Fils aussi le fait pareillement8. Et il dit de nouveau : De même que le Père a la vie en lui-même, certes non pas participée, de même il a aussi donné au Fils d'avoir la vie en lui-même9. - Pour que nous soyons en son vrai Fils Jésus Christ. Celui-ci est le vrai Dieu et la vie éternelle 1.

 

5. Sur la vision béatifique, voir ci-dessus nos 1854 et 2139, et ci-dessous n° 2203.

6. 1 Jn 3, 2.

7. La Trinité, III, 14, 7-16, SC 443, p. 361 ; et V, 3, 15-19, SC 448, p. 153.

8. Jn 5, 19.

9. Jn 5, 26.

Or il dit TOI, LE SEUL VRAI DIEU, selon Hilaire2, sans exclure quelque chose. C'est pourquoi il ne dit pas de manière absolue TOI, LE SEUL, mais il ajoute : ET CELUI QUE TU AS ENVOYÉ, JÉSUS CHRIST, comme s'il disait : pour qu'ils connaissent que toi, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ, êtes un seul et vrai Dieu, selon cette expression : « Toi seul est le Très-Haut, Jésus Christ, avec le Saint-Esprit3. » Dans sa prière le Christ ne parle pas de l'Esprit Saint, parce que chaque fois que sont mentionnés le Père et le Fils, et principalement en ce qui appartient à la majesté de la divinité, l'Esprit Saint est inclus (cointelligitur), lui qui est le nœud des deux4.

 

2188. Ou bien, selon Augustin5, il dit cela pour exclure l'erreur de ceux qui affirment qu'il est faux de dire : Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, l'Esprit Saint est Dieu ; mais cela est vrai : Le Père, le Fils et l'Esprit Saint sont un seul Dieu.

Et le raisonnement de ceux-là était que, selon ce que dit l'Apôtre, le Christ est puissance de Dieu et sagesse de Dieu6. Or il est manifeste que nul ne peut dire que quelqu'un est Dieu s'il n'a pas la puissance et la sagesse divines. Et donc, puisque ceux-là voulaient que le Père fût la Sagesse, qui est le Fils, ils disaient en outre que le Père sans le Fils ne serait pas considéré comme Dieu ; donc, pour exclure cela il dit : C'EST QU'ILS TE CONNAISSENT, TOI, LE SEUL VRAI DIEU, comme si le Père sans le Fils pouvait être considéré comme Dieu, et de même le Fils et l'Esprit Saint. Et parce que dans sa mission est signifiée l'Incarnation du Fils de Dieu, par le fait même qu'il dit : ET CELUI QUE TU AS ENVOYÉ, JÉSUS CHRIST, il nous est donné à entendre que, dans la vie éternelle, nous nous réjouirons aussi de l'humanité du Christ - Ils verront le roi, le Christ, dans sa beauté7, et plus haut : Il entrera et trouvera des pâturages8.

 

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