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Jean 2, 18-35 – LE SIGNE DU TEMPLE

 

393. Après avoir exposé l’occasion de l’annonce du signe [n° 366], l'Évangéliste va maintenant faire connaître l’annonce elle-même. Il commence par l’exposer, puis fait connaître les fruits qu’elle porta [n° 416].

LES JUIFS REPLIQUERENT DONC ET DIRENT À JESUS : "QUEL SIGNE NOUS MONTRES-TU POUR AGIR AINSI ?" JESUS REPONDIT ET LEUR DIT : "DETRUISEZ CE TEMPLE ET EN TROIS JOURS JE LE RELEVERAI – " LES JUIFS LUI DIRENT ALORS : "ON A MIS QUARANTE-SIX ANS POUR BATIR CE TEMPLE ET TOI, EN TROIS JOURS TU LE RELEVE RAIS !" MAIS LUI PARLAIT DU TEMPLE DE SON CORPS. LORS DONC QU’IL FUT RESSUSCITE D’EN TRE LES MORTS, SES DISCIPLES SE SOUVINRENT QU’IL AVAIT DIT CELA, ET ILS CRURENT À L’ECRITURE ET À LA PAROLE QUE JESUS AVAIT DITE.

L’Évangéliste expose en premier lieu la demande du signe, puis il le fait connaître [n° 397), et montre enfin comment les Juifs comprirent le signe que le Christ leur donnait [n° 405).

LES JUIFS REPLIQUERENT DONC ET DIRENT À (2, 18) JESUS : "QUEL SIGNE NOUS MONTRES-TU POUR AGIR AINSI ?"

 

394. Jean nous montre ici que les Juifs réclament un signe.

395. Il faut noter ici que, dans l’expulsion des marchands du Temple par Jésus, deux choses pouvaient être prises en considération dans le Christ : la droiture d’intention et le zèle, qui relèvent de la vertu, et la puissance ou l’autorité.

Si l’on regarde la vertu, c’est-à-dire la droiture d’intention et le zèle avec lesquels le Christ avait accompli ce que nous venons de dire, on n’avait pas à Lui demander un signe ; car il est permis à chacun d’agir selon la [droiture de son intention]. Mais, si l’on regarde l’autorité avec laquelle Il les chassait du Temple, on pouvait Lui demander un signe, car il n’était pas permis à n’importe qui de faire cela, mais [seulement] à celui qui a autorité. Passant donc sous silence le zèle de Jésus et sa vertu, les Juifs Lui réclament un signe de son autorité : "QUEL SIGNE NOUS MONTRES-TU POUR AGIR AINSI ?", c’est-à-dire : pourquoi nous chasses-tu avec tant de puissance et d’autorité ? Cela ne semble pas être ta charge. De même, d’après Matthieu : "Par quel pou voir fais-tu cela, et qui t’a donné ce pouvoir 1 ?"

396. Ils demandent donc un signe. Demander un signe était chose familière aux Juifs, puisque les signes les avaient amenés à la Loi. L’Écriture dit en effet : Il ne s’est pas levé en Israël de prophète semblable à Moïse, lui que le Seigneur connaissait face à face, et qui fit tant de signes et de miracles 2. [Et selon Paul] : Les Juifs réclament des signes 3. C’est pour cette raison que David se plaint, au nom des Juifs : Nous n’avons plus vu de signes 4. Cependant ils demandent ici un signe, non pour croire, mais en espérant que le Christ n’en pourra produire aucun, et qu’ainsi ils pourront Le repousser et Le mettre dans l’embarras. Aussi, à cause de l’intention perverse de leur requête, Jésus ne leur donne pas un signe manifeste, mais un signe caché sous une figure, celui de sa Résurrection.

1. Mt 21, 23.

2. Deut 34, 10.

[19] DETRUISEZ CE TEMPLE ET EN TROIS JOURS JE LE RELEVERAI –

397. L’Évangéliste rapporte ici comment le Christ leur donne le signe réclamé. Il leur donne le signe futur de sa Résurrection parce que c’est en cela que se manifeste au plus haut degré la puissance de sa divinité. En effet, il n’appartient pas à l’homme comme tel de se ressusciter des morts ; seul le Christ, qui fut libre parmi les morts 5, put l’accomplir par la puissance de sa divinité. Ailleurs le Christ donne encore un signe semblable : Cette race méchante et adultère réclame un signe, et il ne lui sera pas donné d’autre signe que celui de Jonas le prophète 6, Bien qu’il ait donné dans les deux cas un signe voilé et en figure, ce dernier fut néanmoins plus clair, le premier plus obscur.

3. 1 Corinthiens 1, 22.

4. Ps 73, 9,

5. Ps 87, 6.

6. Mt 12, 39.

398. II faut remarquer qu’avant l’Incarnation Dieu donna à l’avance un signe de l’Incarnation future : Le Seigneur vous donnera Lui-même un signe : voici que la Vierge concevra et enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d’Emmanuel 7 ; de même donna-t-II aussi à l’avance un signe de sa Résurrection future, parce qu’en ces deux mystères du Christ se manifeste au plus haut degré la puissance de la divinité. Rien, en effet, n’a pu se faire de plus admirable, que ceci : que Dieu se soit fait homme et que l’humanité, dans le Christ, ait été rendue participante, après sa Résurrection, de l’immortalité divine — Le Christ ressuscité d’entre les morts ne meurt plus (...) sa vie est une vie pour Dieu 8, c’est-à-dire semblable à Dieu.

399. Mais il faut être attentif aux paroles par les quelles ce signe est donné. Le Christ dit que SON CORPS est un temple ; la raison en est qu’on appelle "temple" un lieu où Dieu habite — Le Seigneur est dans son temple saint 9. C’est pour cela que l’âme sainte en qui Dieu habite est appelée "temple de Dieu" : Le temple de Dieu est saint, et ce temple c’est vous 10. Donc, puisque dans le corps du Christ demeure la divinité, le corps du Christ est le temple de Dieu non seulement en tant qu'[il a une] âme, mais encore en tant qu’il est corps — En lui réside corporellement toute la plénitude de la divinité 11. En nous aussi, certes, Dieu habite par sa grâce, c’est-à-dire [par le moyen de] l’acte de l’intelligence et de la volonté, qui n’est pas acte du corps, mais de l’âme seulement ; mais dans le Christ, Dieu habite selon l’union hypostatique, union qui n’inclut pas l’âme seulement, mais aussi le corps ; c’est pourquoi le corps même du Christ est le temple de Dieu.

400. Nestorius 12, trouvant là l’occasion de son erreur, prétend que le Verbe de Dieu n’est uni à la nature humaine que par inhabitation ; ainsi, d’après lui, dans le Christ, autre est la personne de Dieu et autre la personne de l’homme comme on l’a dit plus haut. C’est pourquoi il faut préciser que l’inhabitation de Dieu dans le Christ se rapporte à la nature, car, en Lui, autre est la nature divine, autre la nature humaine dans le Christ ; et non à la personne, qui est la même dans le Christ en tant que Dieu et en tant qu’homme, c’est-à-dire la personne du Verbe, comme on l’a dit plus haut.

7. Isaïe 7, 14.

8. Ro 6, 9.

9. Ps 10, 5.

10. 1 Corinthiens 3, 17.

11. Col 2, 9.

12. Voir n° 170, note 20.

401. En donnant le signe, le Christ prédit sa mort future et sa Résurrection.

402. Il prédit sa mort par ces mots : DETRUISEZ CE TEMPLE. En effet le Christ mourut et fut mis à mort par d’autres : Le Fils de l’homme doit être livré aux mains des hommes ; ils Le tueront 13, mais de son plein gré : Il s’est offert à la mort volontairement 14.

Voilà pourquoi Il dit : DETRUISEZ CE TEMPLE, c’est-à-dire mon corps. Il ne dit pas : "il sera détruit", pour qu’on ne comprenne pas qu’il s’agit d’une mort naturelle, et Il ne dit pas "je détruirai" pour qu’on n’entende pas qu’Il se mettrait à mort Lui-même ; mais Il dit DETRUISEZ, non certes comme un ordre, mais comme une prédiction et une permission. En tant que prédiction, DETRUISEZ CE TEMPLE signifie alors : vous détruirez ; et comme permission, DETRUISEZ CE TEMPLE veut dire : faites de mon corps ce que vous voulez, je vous le livre — de même qu’Il dit à Judas : Ce que tu fais, fais-le vite 15, non comme un commandement, mais en l’abandonnant à son libre arbitre.

Jésus emploie le terme détruisez parce que la mort du Christ est la destruction de son corps, d’une tout autre manière, cependant, que pour les autres hommes ; leurs corps en effet sont détruits par la mort au point qu’ils sont réduits en cendre et putréfiés ; mais une pareille destruction n’eut pas lieu pour le Christ : Tu ne laisseras pas ton Saint voir la corruption 16 Il fut pour tant détruit par la mort, puisque son âme fut séparée de son corps comme la forme de la matière, que son sang fut séparé de son corps, et que son corps fut transpercé par les clous et la lance.

13. Mt 17, 22.

14. Isaïe 53, 7.

15. Jean 13, 27.

403. Le Christ annonce sa Résurrection en disant : EN TROIS JOURS JE LE RELEVERAI, à savoir mon corps, autrement dit je ressusciterai d’entre les morts. Il ne dit pas : "il sera relevé", ni : "mon Père le relèvera", mais : moi-même JE LE RELEVERAI, montrant ainsi qu’Il ressuscitera d’entre les morts par sa propre puissance. Nous ne nions pas pour autant que le Père ait ressuscité le Christ : Il a ressuscité Jésus d’entre les morts 17, dit Paul ; et le Psalmiste : Mais toi, Seigneur, aie pitié de moi et ressuscite-moi 18. Ainsi, Dieu le Père L’a relevé d’entre les morts et le Christ est ressuscité par sa propre puissance — Et moi, je me suis couché et me suis endormi, et je me suis éveillé car le Seigneur m’a saisi 19. Il n’y a là aucune opposition, car le Père et le Fils ont en commun une même puissance ; par suite, tout ce que fait le Père, le Fils aussi le fait pareillement 20. Si donc le Père L’a relevé, le Fils aussi s’est relevé — Il a été crucifié en raison de sa faiblesse, mais Il vit en raison de la puissance de Dieu 21.

404. Le Christ dit EN TROIS JOURS, et non : après trois jours, parce qu’Il n’est pas resté trois jours entiers dans le tombeau ; mais comme l’explique Augustin il y a là une synecdoque, cette figure de langage où l’on prend la partie pour le tout. Origène 22 donne à ces paroles une raison mystique, disant : le corps du Christ est le véritable temple de Dieu et il représente le corps mystique, c’est-à-dire l’Église — Vous êtes le corps du Christ et ses propres membres 23. Comme dans le corps du Christ habite la divinité par la grâce de l’union, ainsi la divinité habite dans l'Église par la grâce de l’adoption. Et bien que ce corps mystique semble être détruit par les adversités des tribulations qui l’affligent, il est relevé cependant en trois jours, à savoir le jour de la loi naturelle, le jour de la Loi écrite et le jour de la loi de la grâce ; en effet, bien qu’en ces trois jours il meure dans un certain nombre de ses membres, cependant il vit dans d’autres. Voilà pourquoi Jésus dit : EN TROIS JOURS, puisque cette Résurrection spirituelle s’accomplit en trois jours. Mais après ces trois jours nous serons ressuscités et parfaitement restaurés, non seulement à la première résurrection, mais aussi à la seconde — Bien heureux qui a part à la seconde résurrection 24.

 

16. Ps 15, 10.

17. Ro 8, 11.

18. Ps 40, 11.

19. Ps 3, 6.

20. Jean 5, 19.

21. 2 Co 13, 4.

ON A MIS QUARANTE-SIX ANS POUR BATIR CE TEMPLE, ET TOI EN TROIS JOURS TU LE RELEVE RAIS !

 

405. L’Évangéliste va donner l’intelligence du signe proposé par le Christ. Il commence par exposer la fausse interprétation des Juifs, puis rapporte la véritable intelligence du signe, celle qu’en eurent les Apôtres [n° 412].

406. L’interprétation des Juifs était fausse parce qu’ils croyaient que le Christ parlait du Temple matériel où Il se trouvait alors ; et c’est d’après cette intelligence du signe qu’ils Lui répondent : ON A MIS QUARANTE-SIX ANS POUR BATIR CE TEMPLE, cet édifice matériel dans lequel nous sommes, ET TOI, EN TROIS JOURS TU LE RELEVERAIS !

 

22. Sur saint Jean, 10, ch. 35, § 228, p. 521.

23. 1 Corinthiens 12, 27.

24. Ap 20, 6. (Le texte sacré parle en fait de la première résurrection.)

 

407. Mais à ce propos se présente une objection d’ordre littéral : car le Temple de Jérusalem fut bâti par Salomon et, selon le premier livre des Rois 25, Salomon l’acheva en sept ans. Comment se fait-il alors que Jean prête aux Juifs cette affirmation : ON A MIS QUARANTE-SIX ANS POUR BÂTIR CE TEMPLE ? Voici la réponse : selon certains, cela ne doit pas s’entendre de la première construction du Temple, qui demanda sept ans à Salomon ; en effet ce Temple de Salomon fut détruit par Nabuchodonosor. Mais il s’agit de sa reconstruction par Zorobabel au retour de la captivité, comme on le lit au livre d’Esdras 26, reconstruction qui fut tellement entravée et retardée par les nombreuses attaques venant d’ennemis de tous côtés qu’on ne put achever le Temple qu’après quarante-six ans.

408. Ou bien il faut dire, en suivant Origène 27, qu’il s’agit bien du Temple de Salomon, mais que la durée de quarante-six ans que nécessita la construction commence au jour où David parla de construire un Temple et consulta le prophète Nathan sur ce sujet 28, et qu’elle va jusqu’à l’achèvement définitif de l’édifice par Salo mon ; dès ce premier jour, en effet, David commença à préparer les matériaux et tout ce qu’il fallait pour la construction du Temple ; et si on calcule avec soin le temps écoulé, on arrive au total de quarante-six ans.

25. 1 Rs 6, 1.

26. Esd 1, 5-6 ; 3 et 6.

27. Sur saint Jean, 10, ch. 38, § 255, p. 535.

28. 2 Sam 7, 2.

409. Bien que les Juifs se réfèrent à ce Temple matériel on peut, selon Augustin 29, rapporter les paroles du Christ au TEMPLE DE SON CORPS puisque, dit-il, la conception et la formation du corps humain se fait en quarante-cinq jours de la façon suivante : durant les six premiers jours après la conception, le corps humain ressemble à une masse de lait ; les neufs jours suivants, il prend la consistance du sang ; les douze jours qui sui vent, les chairs s’affermissent ; et c’est dans les dix-huit jours qui restent qu’il achève de se former jusque dans les plus petits linéaments de tous ses membres. Et ces nombres, six, neuf, douze et dix-huit, additionnés, donnent le nombre quarante-cinq auquel il suffit d’ajouter un, en raison du sacrement de l’unité, pour atteindre quarante-six.

410. Mais alors une question se pose. Car ce processus de formation ne paraît pas s’appliquer au corps du Christ, puisque ce fut dès le premier instant de sa conception qu’il fut formé et animé. À cela il faut ré pondre qu’il y eut bien quelque chose d’unique dans la formation du corps du Christ, car dès le premier instant il fut parfait quant à tous les linéaments de ses membres ; cependant il ne fut pas achevé quant aux dimensions normales du corps humain, et c’est pourquoi il demeura dans le sein de la Vierge le temps nécessaire pour atteindre sa dimension normale. Prenons mainte nant, dans le calcul précédent, le nombre six, le premier indiqué, et le nombre quarante-six qui était le dernier, et multiplions-les l’un par l’autre : le produit est deux cent soixante-seize ; or, en réduisant ce nombre en mois de trente jours, on trouve neuf mois et six jours ; c’est donc à bon droit qu’on dit que la construction du Temple figurant le corps du Christ a duré quarante-six ans, pour laisser entendre que cette construction matérielle demanda autant d’années que le développement parfait du corps du Christ demanda de jours : en effet, entre le huitième jour des calendes d’avril où le Christ fut conçu et où (à ce que l’on croit) Il souffrit sa passion, jusqu’au huitième jour des calendes de janvier [Il naquit], il y a autant de jours, à savoir deux cent soixante-seize, chiffre obtenu par le produit de six par quarante-six 29 bis.

411. Augustin 30 voit un autre sens mystique dans ce même nombre (comme on le lit dans la Glose). Il dit en effet qu’avec les lettres du nom d’Adam, remplacées par le nombre qu’elles désignent selon l’usage des Grecs, on arrive au nombre quarante-six. En effet A compte pour un, comme étant la première lettre de l’alphabet, et D pour quatre, selon son rang ; en ajoutant donc un pour le second A et quarante pour M, on arrive à quarante-six ; ainsi est signifié que le corps du Christ est tiré du corps d’Adam.

Selon les Pères grecs, le nom d’Adam se compose des premières lettres qui désignent les quatre parties du monde, à savoir : Anatholè, qui est l’Orient ; Dusis, qui est l’Occident ; Arctos, qui est le Nord ; Mesembria, qui est le midi. Cela exprime que le Christ prit sa chair d’Adam pour rassembler ses élus des quatre parties du monde, comme Il dit en Matthieu : Il rassemblera ses élus des quatre vents 31.

29. De diversis quaest., q. 56, BA 10, p. 159.

29 bis. Voir SA AUGUSTIN, De Trinitate, 4, ch. 5, n° 9, BA 15, p. 363.

30. Tract. in Johan. 10, 12, BA 71, pp. 579-581.

31. Mt 24, 31.

MAIS LUI PARLAIT DU TEMPLE DE SON CORPS.

412. En disant cela, l’Évangéliste donne le vrai sens du signe, compris par les Apôtres ; puis il rapporte l’événement qui les amena à comprendre.

413. Jean dit donc que les Juifs disaient cela par ignorance, mais que le Christ ne l’entendait pas ainsi, qu’au contraire Il faisait allusion au Temple de son corps : LUI PARLAIT DU TEMPLE DE SON CORPS. Nous avons dit plus haut pourquoi le corps du Christ est appelé "temple".

Prenant prétexte de cette parole, Apollinaire 32 soutint cette erreur que la chair du Christ était une matière inanimée, parce que le temple est une réalité inanimée. Mais en cela il se trompe ; car lorsqu’on dit que le corps du Christ est un temple, on use d’une expression métaphorique, expression qui ne suppose pas une similitude totale [entre les deux termes], mais seulement sous un certain rapport : ici sous le rapport de l’habitation, ce qui se réfère à la nature, comme on l’a dit plus haut. D’ailleurs l’autorité de l’Écriture établit clairement cette vérité, puisque le Christ dit Lui-même : J’ai le pouvoir de poser mon âme 33.

414. Quant à ce qui permit aux Apôtres d’avoir une intelligence vraie des paroles de Jésus, l’Évangéliste le montre ensuite : LORS DONC QU’IL FUT RESSUSCITE D’ENTRE LES MORTS, SES DISCIPLES SE SOUVINRENT QU’IL AVAIT DIT CELA. Avant la Résurrection, en effet, il était difficile de comprendre ce [Langage] d’abord parce qu’il affirmait que dans le corps du Christ était la vraie divinité (faute de quoi on n’eût pu l’appeler "temple"), et comprendre cela, à l’époque où Jésus par lait ainsi, dépassait la capacité humaine. Ensuite parce que Jésus fait ici mention de sa Passion et de sa Résurrection en disant JE RELEVERAI CE TEMPLE, ce qu’aucun disciple n’avait encore entendu ; aussi, lorsque le Christ annonça clairement aux Apôtres sa Résurrection et sa Passion, Pierre en l’entendant fut scandalisé et s’écria : À Dieu ne plaise, Seigneur ; non, cela ne t’arrivera pas. Mais après sa Résurrection, alors qu’ils avaient déjà reconnu pleinement que le Christ était Dieu par tout ce qu’Il leur avait montré dans sa Passion et sa Résurrection, et après avoir eu connaissance du mystère de sa Résurrection, alors les disciples se souvinrent qu’Il avait dit cela de son corps et ils crurent à l’Écriture, c’est-à-dire à ce qu’avaient annoncé les prophètes : Après deux jours, Il nous rendra la vie ; le troisième jour Il nous relèvera et nous vivrons en sa présence 35. Jonas demeura trois jours et trois nuits dans le ventre d’un grand poisson 36. Voilà pourquoi, ce jour même de la Résurrection, le Christ leur ouvrit l’esprit à l’intelligence des Écritures 37 – ET LES DISCIPLES CRURENT À LA PAROLE QUE JESUS AVAIT DITE, à savoir : DETRUISEZ CE TEMPLE ET EN TROIS JOURS JE LE RELEVERAI –

32. Voir ci-dessus n° 168, note 12.

33. Jean 10, 18.

415. Par anagogie, d’après Origène 38, il nous est donné ici à entendre qu’à l’ultime résurrection, nous serons vraiment disciples du Christ, lorsqu’au jour de la grande résurrection tout le corps de Jésus, c’est-à-dire son Église, recevra confirmation de ce que nous connaissons obscurément maintenant par la foi ; et alors nous recevrons l’accomplissement de notre foi en contemplant par la vision ce que nous voyons aujourd’hui dans un miroir 39.

34. Mt 16, 22.

35. Os 6, 2.

36. Jon 2, 1.

37. Luc 24, 45.

38. Sur saint Jean, 10, h. 43, § 319, p. 567.

39. 1 Corinthiens 13, 12.

II

 

COMME IL ETAIT À JERUSALEM POUR LA PÂQUE [PENDANT LA FETE, BEAUCOUP CRURENT EN SON NOM, EN VOYANT LES SIGNES QU’IL ACCOMPLIS SAIT. MAIS JESUS, LUI, NE SE FIAIT PAS À EUX, PARCE QU’IL LES CONNAISSAIT TOUS ET QU’IL N’AVAIT PAS BESOIN QU’ON LUI RENDIT TEMOI GNAGE AU SUJET DE L’HOMME : CAR IL SAVAIT, LUI, CE QU’IL Y A DANS L’HOMME.

416. L’Évangéliste mentionne maintenant le fruit qui a résulté des signes de Jésus, à savoir la conversion à la foi de plusieurs. Il parle de ceux qui ont cru en rai son des miracles de Jésus, montre comment Jésus se comporta avec eux [n° 420] et précise la raison de son attitude [n° 421].

[23] BEAUCOUP CRURENT EN SON NOM, EN VOYANT LES SIGNES QU’IL ACCOMPLISSAIT.

417. Le fruit qui résulta des signes de Jésus fut grand, car beaucoup se convertirent à Lui, comme le dit ici l’Évangéliste, parce qu’ils étaient frappés en les voyant.

418. Remarquons pourtant qu’il y eut, parmi ces croyants, deux motifs différents de croire. Les uns en effet crurent en raison des signes et des miracles qu’ils avaient vus, d’autres en raison de la révélation des secrets et de la prophétie. Mais ceux qui croient en rai son de l’enseignement, parce qu’ils sont plus spirituels, sont plus dignes de louange que ceux qui croient à cause des signes, car ces derniers sont plus grossiers et davantage dominés par le sensible. En effet, ceux qui se sont convertis ici apparaissent dominés par le sensible, du fait que ce n’est pas à cause de l’enseignement de Jésus, comme les disciples, mais EN VOYANT LES SIGNES QU’IL ACCOMPLISSAIT, qu’ils CRURENT EN SON NOM — Les prophéties sont pour les fidèles, (...) les signes pour les infidèles, dit l’Apôtre 40.

419. Mais on peut se demander quels signes ils virent accomplir par Jésus, puisqu’il n’est fait à cet endroit mention d’aucun signe accompli à Jérusalem. À cela on peut répondre, avec Origène 41, de deux manières.

D’une part Jésus a pu accomplir à ce moment beau coup de signes qui ne sont pas rapportés ici, car les Évangélistes ont sciemment omis bien des miracles du Christ. Leur nombre, en effet, était si considérable qu’on ne pouvait aisément les rapporter tous : Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits ; si on les écrivait un à un, le monde lui-même, je crois, ne saurait contenir les livres qu’on en écrirait 42. C’est ce que montre clairement l’Évangéliste quand il dit : EN VOYANT LES SIGNES QU’IL ACCOMPLISSAIT ; il ne les a pas mentionnés car l’intention des Évangélistes n’était pas de rapporter par écrit tous les signes de Jésus, mais seulement autant qu’il était nécessaire pour instruire l'Église des fidèles.

D’autre part on peut, parmi les miracles, regarder comme un très grand signe le fait d’avoir tout seul, avec un fouet de cordes, chassé du Temple une multitude d’hommes.

MAIS JESUS, LUI, NE SE FIAIT PAS À EUX

420. Quelle fut l’attitude de Jésus envers ceux qui crurent, l'Évangéliste nous le montre en disant : MAIS JESUS, LUI, NE SE FIAIT PAS À EUX, c’est-à-dire à ceux qui avaient cru en Lui. Cependant, comment se peut-il que des hommes aient cru en Dieu et que Jésus ne se soit pas fié à eux ? Auraient-ils pu Le tuer sans qu’il le voulût ? On dira peut-être qu’Il ne se fiait pas à eux parce qu’Il savait que leur foi était simulée. Mais si c’était vrai, l’Évangéliste n’aurait certainement pas dit que BEAUCOUP CRURENT EN SON NOM ; et cependant JESUS, LUI, NE SE FIAIT PAS À EUX. Pour Chrysostome 43, la raison de cette attitude du Christ est que ces gens crurent en Lui, mais d’une manière imparfaite, parce qu’ils ne pouvaient encore atteindre les mystères du Christ dans toute leur perfection ; c’est pourquoi JESUS, LUI, NE SE FIAIT PAS À EUX, c’est-à-dire qu’Il ne leur révélait pas encore ses mystères cachés ; du reste, même à ses Apôtres Il garda cachées bien des choses : J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter à présent 44 et de même Paul dit : Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels 45. Ainsi l’Évangéliste, pour marquer nettement que leur foi était encore imparfaite, ne dit pas qu’ils croyaient "en Lui", puisqu’ils ne croyaient pas encore en sa divinité, mais EN SON NOM ; ils croyaient seulement ce qu’on disait de Lui, les noms qu’on Lui donnait, par exemple celui d’homme juste et d’autres semblables.

On peut aussi penser avec Augustin 46 que ces croyants représentent dans l’Église les catéchumènes à qui, bien qu’ils croient au nom du Christ, Jésus ne se fie pas, puisque l’Église ne leur donne pas le corps du Christ : ce corps dont aucun ministre ne peut produire [présence] sous le mode sacramentel s’il n’a été consacré, et que, de même, nul ne peut recevoir s’il n’a été baptisé.

40. 1 Corinthiens 14, 22.

41. Sur saint Jean, 10, ch. 46, § 319, p. 579.

42. Jean 21, 25.

43. In Ioannem hom., 24, ch. 1, PG 59, col. 143.

44. Jean 16, 12.

45. 1 Corinthiens 3, 1.

46. Tract, in Ioann., 11, ch. 3, BA 71, pp. 590-591.

PARCE QU’IL LES CONNAISSAIT N’AVAIT TOUS ET QU'IL N'AVAIT PAS BESOIN QU’ON LUI RENDIT TEMOIGNAGE AU SUJET DE L’HOMME : CAR IL SAVAIT, LUI, CE QU’IL Y A DANS L’HOMME.

421. Jean nous donne ici la raison pour laquelle IL NE SE FIAIT PAS À EUX ; [raison], c’est la connaissance parfaite du Christ : IL LES CONNAISSAIT TOUS. Certes l’homme ignorant doit, à propos de n’importe qui, présumer le bien ; mais, après que la vérité s’est fait jour sur tel ou tel, il faut se comporter à son égard selon sa condition. Comme rien de ce qu’il y a dans l’homme n’était caché au Christ, sachant leur foi imparfaite, IL NE SE FIAIT PAS À EUX.

422. On nous montre ici que la connaissance du Christ était universelle, puisqu’elle s’étendit non seulement à ses proches, mais encore aux étrangers ; voilà pourquoi Jean dit : IL LES CONNAISSAIT TOUS, et c’était un effet de sa puissance divine — Les yeux du Seigneur sont infiniment plus lumineux que le soleil 47. L’homme en effet, même s’il connaît les autres, ne peut avoir d’eux une connaissance certaine, parce qu’il ne voit que ce qui apparaît au dehors ; aussi a-t-il besoin du témoignage d’autrui. Le Christ, Lui, connaît les hommes avec une certitude parfaite puisqu’Il pénètre les cœurs ; c’est pourquoi IL N’AVAIT PAS BESOIN QU’ON LUI RENDIT TEMOIGNAGE AU SUJET DE L’HOMME ; bien mieux, c’est Lui qui rend témoignage — Voici que mon témoin est dans le ciel 48 [disait Job].

On nous montre aussi que la connaissance du Christ est parfaite, parce qu’elle ne s’étend pas seulement aux réalités extérieures, dont la connaissance est imparfaite et que même les hommes connaissent, mais aussi aux réalités intérieures ; ce que l’Évangéliste exprime en disant : Il savait, Lui, ce qu’il y a dans l’homme, c’est-à-dire les secrets du cœur 49 — car Les enfers et l’abîme sont à nu devant le Seigneur 50.

47. Sir 23, 28 (LXX 23, 19).

48. Jb 16, 19.

49. 1 Corinthiens 14, 25.

50. Prov 15, 11.

CHAPITRE III – La régénération spirituelle donnée aux juifs

Jean 3, 1-6 – L'ENTRETIEN AVEC NICODEME

 

1 Or il y avait parmi les Pharisiens un homme du nom de Nicodème, un notable des Juifs. 211 vint à Jésus de nuit et Lui dit : "Rabbi, nous le savons, c’est de la part de Dieu que tu es venu en maître personne en effet ne peut faire les signes que tu fais si Dieu n’est avec lui. " 3 répondit et lui dit : "Amen, amen je te le dis, personne, à moins de naître de nouveau, ne peut voir le Règne de Dieu. " 4 Lui dit : "Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une seconde fois dans le sein de sa mère, et renaître ?" Jésus répondit : "Amen, amen je te le dis, personne, à moins de renaître de l’eau et de l’Esprit Saint, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. 6 Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit. "

 

423. Après avoir montré [n° 335-422] la puissance qu’a le Christ de changer la nature, l’Évangéliste montre maintenant, et c’est son intention principale, la puissance qu’a le Christ de recréer par la grâce. Or la recréation par la grâce se fait par la régénération spirituelle et par le don de bienfaits à ceux qui sont régénérés. Il va donc traiter en premier lieu de la régénération spi rituelle, puis du don des bienfaits spirituels à ceux qui sont divinement régénérés [n° 699].

Concernant le premier de ces deux points, deux choses sont à considérer : d’une part la régénération spirituelle accordée aux Juifs [ch. III], d’autre part le fait que les fruits de cette régénération s’étendent jus qu’aux nations étrangères [IV, n° 549].

En ce qui concerne la régénération spirituelle des Juifs, l’Évangéliste montre comment le Christ la révèle d’abord par des paroles — en exposant la nécessité de cette régénération spirituelle [n° 424], son mode et sa qualité [n° 436], sa cause et sa raison [n° 457] — puis l’accomplit par des actes [n° 497].

Pour montrer la nécessité de cette régénération spi rituelle, l’Évangéliste commence par indiquer ce qui a été pour le Christ l’occasion de l’affirmer [n° 424], puis il rapporte l’affirmation même du Christ [n° 430].

I

 

OR IL Y AVAIT PARMI LES PHARISIENS UN HOMME DU NOM DE NICODEME, UN NOTABLE DES JUIFS. IL VINT À JESUS DE NUIT ET LUI DIT : "RABBI, NOUS LE SAVONS, C’EST DE LA PART DE DIEU QUE TU ES VENU EN MAITRE : PERSONNE EN EFFET NE PEUT FAIRE LES SIGNES QUE TU FAIS SI DIEU N’EST AVEC LUI – "

 

L’occasion de l’affirmation du Christ est donnée par Nicodème, que l’Évangéliste décrit d’abord dans son personnage [n° 424], puis d’après le temps [n° le moment de sa visite] [n° 427], enfin d’après ce qu’il reconnaît du Christ [n° 428].

OR IL Y AVAIT PARMI LES PHARISIENS UN HOMME DU NOM DE NICODEME, UN NOTABLE DES JUIFS.

424. Le personnage de Nicodème est décrit sous trois aspects. D’abord celui de sa religion : c’est un Pharisien. Il y avait en effet deux partis chez les Juifs : les Pharisiens et les Sadducéens. Les premiers étaient plus proches de nous dans leurs convictions, car ils croyaient à la résurrection et affirmaient l’existence de créatures spirituelles. Les Sadducéens différaient davantage, par ce qu’ils ne croyaient ni à la résurrection future, ni à l’existence de l’esprit. On appelait les premiers "Pharisiens" pour signifier qu’ils étaient séparés des autres.

Et c’est parce que la croyance des Pharisiens était plus probable et plus proche de la vérité, que Nicodème se convertit plus facilement au Christ — J’ai vécu en Pharisien, suivant cette secte qui est la plus austère de notre religion 2.

425. Jean le décrit ensuite par son nom. NICODEME — dont le nom signifie en grec "victorieux" ou "victoire du peuple" — représente ceux d’entre les Juifs qui, convertis au Christ, sont par leur foi victorieux du monde : Telle est la victoire qui a vaincu le monde : notre foi.

426. Enfin il le décrit par sa dignité : c’était UN NOTABLE DES JUIFS. En effet, pour que l’on n’attribuât pas la puissance de la foi à la sagesse et au pouvoir de l’homme, le Seigneur, au commencement, n’a pas choisi des sages, des puissants ou des gens bien nés Frères, dit l’Apôtre, considérez votre vocation : il n’y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de gens bien nés ; mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages.... Cependant Il voulut que dès le commencement quelques sages et quelques puissants se convertissent à Lui ; parce que, s’il n’y avait eu que des gens sans noblesse et sans sagesse à recevoir son enseignement, on aurait pu Le mépriser et attribuer l’importance du nombre des croyants à la rusticité et à la sottise des convertis plutôt qu’à la puissance de la foi. Néanmoins le Seigneur voulut que ces nobles et ces puissants fussent peu nombreux à se convertir, pour éviter (comme on l’a dit) qu’on n’attribuât leur conversion à la puissance ou à la sagesse humaine. C’est pourquoi il est dit que quelques-uns des chefs crurent en Lui 5, parmi lesquels il y eut ce Nicodème — Les grands des peuples se sont assemblés 6

 

1. Dans ses Etymologies, saint Isidore note (à propos de Pharès) que "les Pharisiens, qui se séparaient du peuple comme étant les justes, étaient appelés "séparés"" (Etymologiarum sive originum libri, VII, vi, 40 ; cf. VIII, Iv, 3-4). Voir aussi JEAN SCOT ERIGÈNE, Commentaire sur l’Évangile de Jean, III, r, p. 199" Les pharisiens étaient des séparés ; leur secte était séparée du reste des Juifs, c’est-à-dire des scribes et des sadducéens. Seuls les pharisiens, en effet, croyaient à la résurrection des morts, à l’opposé de tous les autres. "Le mot grec pharisaios provient de la forme emphatique de l’araméen perichayya, terme qui, attesté depuis 135 avant J. -C., est diversement interprété. Participe passif de" séparer", il peut signifier" séparé de tout ce qui peut produire une souillure" ou" séparé en tant que formant un cercle fermé, coupé du vulgaire". — Voir aussi Fr. WUTZ, Onomas tica sacra, pp. 602, 683, 410, 713, 743, 949.

2. Ac 26, 5.

3. 1 Jean 5, 4. Cf. JEAN ScoT ERIGÈNE, Commentaire sur l’Évangile de Jean, loc. cit.

[2a] IL VINT À JESUS DE NUIT ET LUI DIT...

427. L’Évangéliste décrit ensuite Nicodème en faisant appel au temps. À ce sujet il faut savoir que l’Écriture a coutume, à propos de certaines personnes, de préciser les circonstances de temps pour manifester leur mentalité ou [le caractère de] leur action. L’Évangéliste relève ici l’obscurité de l’heure : IL VINT DE NUIT. La nuit en effet est obscure et cela s’accordait bien avec la nature des sentiments de Nicodème, qui ne venait pas à Jésus sans inquiétude et ouvertement, mais avec crainte, car il était de ces chefs dont il est dit qu’ils crurent en Jésus, mais [ne se déclaraient pas à cause des Pharisiens, de peur d’être chassés de la synagogue. Leur amour en effet était imparfait ; aussi l’Évangéliste ajoute-t-il. Car ils aimaient la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu. La nuit s’accordait bien aussi avec l’ignorance de Nicodème et la connaissance imparfaite qu’il avait du Christ — La nuit est avancée, le jour est proche. Rejetons les œuvres de ténèbres et revêtons les armes de lumière Ils n’ont ni savoir ni intelligence ; ils marchent dans les ténèbres.

4. 1 Corinthiens 1, 26-27.

5. Jean 12, 42.

6. Ps 46, 10.

7. Jean 12, 42 et 43.

"RABBI, NOUS LE SAVONS, C’EST DE LA PART DE DIEU QUE TU ES VENU EN MAITRE : PERSONNE EN EFFET NE PEUT FAIRE LES SIGNES QUE TU FAIS SI DIEU N’EST AVEC LUI – "

 

428. L’Évangéliste décrit enfin Nicodème par ce qu’il reconnaît du Christ : il reconnaît ici le ministère du Christ dans son enseignement et sa puissance dans ses œuvres. Sur ces deux points Nicodème dit vrai, mais il n’en dit pas assez. En effet il proclame une vérité en appelant le Seigneur RABBI, c’est-à-dire "Maître", car le Seigneur dira aux Apôtres : Vous m’appelez, vous, Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis 10. Nicodème avait lu ce qui est écrit dans Joël Fils de Sion, exultez et réjouissez-vous dans le Seigneur de votre Dieu, parce qu’Il vous a donné un maître de justice Cependant Nicodème ne dit pas assez, car s’il affirme que Jésus est venu de la part de Dieu comme maître, il ne dit pas qu’Il est Dieu. Venir comme maître de la part de Dieu est commun à tous ceux qui exercent une charge dans l’Église en bons [serviteurs] : Je vous donnerai des pasteurs selon mon cœur, ils vous feront paître avec intelligence et sagesse 12 ; cela n’est donc pas propre au Christ, bien que la manière d’enseigner soit autre pour les hommes, autre pour le Christ. Les autres maîtres, en effet, enseignent seulement de l’extérieur, mais le Christ enseigne aussi de l’intérieur, parce qu’Il est la lumière, la vraie, qui illumine tout homme 13 C’est pourquoi Lui seul donne la sagesse et peut dire ce qu’aucun homme, seulement homme, ne peut dire : Je vous donnerai moi-même une bouche et une sagesse à laquelle nul de vos adversaires ne pourra résister ni contredire 14

 

8. Ro 13, 12.

9. Ps 81, 5.

10. Jean 13, 13.

11. Jo 2, 23.

12. Jérémie 3, 15.

429. Nicodème reconnaît la puissance de Jésus aux signes qu’il a vus : "Je crois que TU ES VENU EN MAITRE DE LA PART DE DIEU, parce que PERSONNE NE PEUT FAIRE LES SIGNES QUE TU FAIS SI DIEU N’EST AVEC LUI." Nicodème dit vrai, car les signes accomplis par le Christ ne peuvent être accomplis que par une puissance divine et parce que Dieu était avec Lui. Celui qui m’a envoyé, dira plus loin [Christ], est avec moi 16. Cependant Nicodème ne dit pas assez, car il croyait que le Christ n’accomplissait pas ces signes par son propre pouvoir, mais qu’Il avait besoin d’une puissance venant d’ailleurs, comme si Dieu n’avait pas été avec Lui par l’unité de l’essence, mais seulement par le don de la grâce. Ce qui est assurément faux, car Jésus accomplissait ces signes, non par un pouvoir venant d’ailleurs, mais par sa propre puissance ; en effet la puissance de Dieu et celle du Christ sont la même. La veuve de Sarepta [la résurrection de son fils] s’exprime d’une manière semblable [celle de Nicodème] quand elle dit à Élie : À cela je reconnais mainte nant que tu es un homme de Dieu 17

 

13. Jean 1, 9.

14. Luc 21, 15. Cf Ps 36, 30" La bouche du juste médite la sagesse".

15. 1 Sam 3, 19 ; 16, 18 ; 18, 12.

16. Jean 8, 29.

17. 1 Rs 17, 24.

JESUS REPONDIT ET LUI DIT : "AMEN, AMEN JE TE LE DIS, PERSONNE, À MOINS DE NAITRE DE NOUVEAU, NE PEUT VOIR LE REGNE 18 DE DIEU. " NICODEME LUI DIT : "COMMENT UN HOMME PEUT-IL NAITRE QUAND IL EST VIEUX ? PEUT-IL ENTRER UNE SECONDE FOIS DANS LE SEIN DE SA MERE, ET RENAITRE ?" JESUS REPONDIT : "AMEN, AMEN JE TE LE DIS, PERSONNE, À MOINS DE RENAITRE DE L’EAU ET DE L’ESPRIT SAINT, NE PEUT ENTRER DANS LE ROYAUME DE DIEU. CE QUI EST NE DE LA CHAIR EST CHAIR, ET CE QUI EST NE DE L’ESPRIT EST ESPRIT. " " AMEN, AMEN JE TE LE DIS... "

430. L’affirmation de la nécessité de la régénération spirituelle est suscitée par l’ignorance de Nicodème ; c’est pourquoi le Christ commence par dire AMEN, AMEN. Remarquons d’abord ici que le mot Amen est hébreu. Le Christ l’a prononcé souvent et, par respect pour Lui, aucun traducteur ni grec ni latin n’a voulu le traduire. Tantôt Amen signifie "c’est vrai" ou "en vérité", tantôt "qu’il en soit ainsi" [fiat]. Ainsi, dans les psaumes 71, 88 et 105, là où nous avons Fiat, fiat, l’hébreu porte Amen, amen. Jean est le seul Évangéliste à doubler ce mot. En voici la raison : les autres Évangélistes nous rapportent principalement ce qui a trait à l’humanité du Christ, ce qui, étant plus facile à croire, ne demandait qu’une affirmation moins appuyée ; tandis que Jean traite principalement de ce qui relève de la divinité du Christ et qui, étant caché et éloigné de la connaissance des hommes, avait besoin d’être affirmé avec plus de force.

18. Le mot latin regnum, qui traduit ici le grec basileia, signifie à la fois" règne" (l’exercice du pouvoir royal) et" royaume" (l’état gouverné par un roi, c’est-à-dire à la fois le territoire et la communauté des personnes soumis à son autorité). Tenant compte de la manière dont saint Thomas a lu les versets 3 et 5, nous traduisons le premier regnum (v. 3) par" règne" et le second (v. 5) par" royaume".

"PERSONNE, À MOINS DE NAITRE DE NOUVEAU, NE PEUT VOIR LE REGNE DE DIEU. "

 

431. Il faut remarquer ensuite que cette réponse du Christ, si l’on n’y réfléchit pas attentivement, semble ne pas correspondre du tout aux propos de Nicodème. Comment en effet la parole de Nicodème : RABBI, NOUS SAVONS QUE C’EST DE LA PART DE DIEU QUE TU ES VENU... s’accorde-t-elle avec la réponse du Seigneur :

PERSONNE, À MOINS DE NAITRE DE NOUVEAU, NE PEUT VOIR LE REGNE DE DIEU ? Rappelons-nous que Nicodème avait du Christ une opinion imparfaite, puisqu’en ce maître qui accomplissait ces signes, il ne reconnaissait qu’un homme. Le Seigneur veut donc lui montrer comment il pourrait parvenir à une plus haute connaissance de Lui. Sans doute le Seigneur aurait-Il pu à ce sujet entamer une discussion ; mais c’eût été donner dans la dispute, contredisant ainsi ce qui est écrit de Lui : Il ne disputera pas 19. Aussi est-ce avec douceur qu’Il voulut conduire Nicodème à la vraie connaissance. Sa réponse revient à dire : Il n’est pas étonnant que tu me croies seulement homme, car personne, à moins d’avoir reçu la régénération spirituelle, ne peut connaître les secrets de la divinité : PERSONNE, À MOINS DE NAITRE DE NOUVEAU, NE PEUT VOIR LE REGNE DE DIEU.

19. Isaïe 42, 2. Saint Thomas lit non contendet au lieu de non clamabit (Vulgate). La Vetus latina de Sabatier porte également non clamabit, mais on trouve non contendet chez certains auteurs, notamment Tertullien (voir SABATIER, Latinae versiones antiquae. II, p. 585).

432. Il faut ici avoir présent à l’esprit que, la vision étant une opération vitale, il y a diverses visions correspondant aux divers [degrés] de vie. II y a en effet une vie charnelle qui est commune à tous les animaux, et cette vie possède une vision ou une connaissance charnelle. Il y a aussi une vie spirituelle par laquelle l’homme est conforme à Dieu et aux êtres spirituels saints ; cette vie possède une vision spirituelle. La vision charnelle ne permet pas de voir les réalités spirituelles — l’homme naturel ne perçoit pas ce qui est de l’Esprit de Dieu 20 —, mais la vision spirituelle les perçoit ; c’est pourquoi Paul dit aussi que nul ne connaît ce qui est de Dieu, sinon l’Esprit de Dieu 22. Or c’est l’Esprit qui régénère, et c’est pourquoi l’Apôtre dit : Vous n’avez pas reçu un esprit de servitude pour retomber dans la crainte, mais vous avez reçu un esprit d’adoption 23. Et cet esprit, nous le recevons assurément par la régénération spirituelle : Il nous a sauvés par le bain de régénération et de rénovation de l’Esprit Saint 23. Si donc il n’y a de vision spirituelle que par l’Esprit Saint et si l’Esprit Saint est répandu en nous par le bain de la régénération spirituelle, alors nous ne pouvons VOIR LE REGNE DE DIEU que par le bain de la régénération. Voilà pourquoi le Seigneur dira ensuite : À MOINS DE RENAITRE DE L’EAU ET DE L’ESPRIT SAINT, NUL NE PEUT EN TRER DANS LE ROYAUME DE DIEU — comme s’Il disait : Il n’est pas étonnant que tu ne voies pas LE REGNE DE DIEU, car nul ne peut le voir s’il ne reçoit l’Esprit Saint, par qui il naît de nouveau comme fils de Dieu.

433. Or, au règne n’appartient pas seulement le trône royal, mais aussi tout ce qui regarde le gouvernement du roi : la dignité royale, le [privilège] d’accorder les grâces, et les voies de la justice qui font la solidité d’un règne. Aussi le Christ dit-Il que [qui ne renaît pas] NE PEUT VOIR LE REGNE DE DIEU, autrement dit la gloire et la dignité de Dieu, c’est-à-dire les mystères du salut éternel où le regard ne pénètre que par la justice de la foi 24 — Le Royaume [règne] de Dieu n’est pas nourriture et boisson, il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint 25.

20. 1 Corinthiens 2, 14. " Naturel" traduit animalis, qui signifie ici " laissé aux seules ressources de sa nature".

21. 1 Corinthiens 2, 11.

22. Ro 8, 15.

23. Ti 3, 5.

Il y eut bien dans l’ancienne Loi une régénération spirituelle, mais elle était imparfaite et n’était qu’une figure — Nos pères ont tous été (...) baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer, c’est-à-dire : ils reçurent le baptême en figure. Voilà pourquoi ils voyaient certes les mystères du Royaume de Dieu, mais seulement en figures — C’est dans la foi qu’ils moururent tous sans avoir reçu l’objet des promesses, mais ils l’ont vu et salué de loin 27.

Dans la nouvelle Loi au contraire, la régénération spirituelle a été manifestée ; elle est toutefois demeurée imparfaite, car nous ne sommes renouvelés par la grâce qu’intérieurement, nous ne le sommes pas extérieurement par l’incorruptibilité — Même si notre homme extérieur se corrompt, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour. C’est pourquoi nous voyons le Règne de Dieu et les mystères du salut éternel, mais imparfaitement — Nous voyons à présent dans un miroir, en énigme 29.

C’est dans la patrie que la régénération est parfaite, parce que nous y serons renouvelés intérieurement et extérieurement. Aussi verrons-nous le Royaume de Dieu parfaitement — Nous verrons alors face à face. Lors que le Seigneur se manifestera, nous Lui serons semblables, parce que nous Le verrons tel qu’Il est 31.

24. Ro 4, 11 et 13.

25. Ro 14, 17.

26. 1 Corinthiens 10, 2.

27. He 11, 13.

28. 2 Co 4, 16.

29. 1 Corinthiens 13, 12.

434. Il est donc manifeste que, de même qu’il faut être né pour posséder la vision corporelle, de même on ne peut posséder la vision spirituelle à moins d’être né DE NOUVEAU, et qu’aux trois modes de régénération [dont on vient de parler] correspondent trois modes de vision.

435. Remarquons que le texte grec ne dit pas "de nouveau", mais anothen, c’est-à-dire "d’en haut", que Jérôme a traduit par "de nouveau" (ce qui exprime la même chose que "d’en haut"), pour signifier que cette génération s’ajoute à la précédente. Ainsi Jérôme, en disant PERSONNE, À MOINS DE NAITRE DE NOUVEAU, a compris : PERSONNE, à moins de naître une seconde fois, d’une naissance surnaturelle, NE PEUT VOIR LE REGNE DE DIEU.

Pour Chrysostome 32 NAITRE D’EN HAUT est le propre du Fils de Dieu, car Lui seul est né d’en haut. Celui qui vient d’en haut est au-dessus de tous. Nous disons que le Christ est né d’en haut quant au temps (s’il est permis de parler ainsi), parce qu’Il est engendré de toute éternité. Avant l’étoile du matin, je t’ai engendré et qu’Il est né D’EN HAUT quant au principe de sa génération, parce qu’Il est sorti du Père qui est au-dessus des cieux ; [c'est pourquoi Lui-même dit] : Je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, moi, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. Or notre régénération spirituelle est à l’image de la génération du Fils de Dieu, car ceux que Dieu a connus d’avance, Il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de son Fils. Par conséquent, puisque la génération du Christ est d’en haut, la nôtre l’est aussi : selon le temps, par notre prédestination éternelle, car Dieu nous a élus en Lui dès avant la fondation du monde 37 ; et en ce qui concerne le don [de Dieu], car [dira le Christ] nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire. C’est par grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu 39.

30. Ibid.

31. 1 Jean 3, 2.

32. Voir In loannem homiliae, 26, ch. 1, PG 59, col. 154, où saint Jean Chrysostome distingue la génération "selon la substance", qui est celle du Fils unique, de la génération "selon la grâce", qui est la nôtre. "Moi aussi, dit-il, je suis né de Dieu, mais je ne suis pas né de sa substance" (ibid.).

33. Jean 3, 31.

34. Ps 109, 3.

NICODEME LUI DIT : "COMMENT UN HOMME PEUT IL NAITRE QUAND IL EST VIEUX ? PEUT-IL EN TRER UNE SECONDE FOIS DANS LE SEIN DE SA MERE, ET RENAITRE ?"

 

436. L’Évangéliste expose ici le mode de cette régénération spirituelle ; à ce sujet il rapporte d’abord une objection de Nicodème [n° 437], puis la réponse du Christ [n° 440].

437. Au sujet de l’objection de Nicodème, il faut sa voir que l’homme naturel ne perçoit pas ce qui vient de l’Esprit de Dieu 40 ; aussi Nicodème, encore charnel et naturel, ne put-il comprendre que d’une manière charnelle les paroles de Jésus. C’est pourquoi, ce que le Seigneur avait dit de la régénération spirituelle, lui l’entendait d’un nouvel engendrement charnel. D’où son interrogation : COMMENT UN HOMME PEUT-IL NAITRE QUAND IL EST VIEUX ? Selon Chrysostome 41, Nicodème a voulu faire une objection aux paroles du Sauveur. Mais son objection est dérisoire, car le Christ parle de la régénération spirituelle tandis que l’objection porte sur une renaissance charnelle. De même sont dérisoires toutes les raisons alléguées pour attaquer les choses de la foi, parce qu’elles ne rejoignent pas l’intention de l’Écriture Sainte.

35. Jean 6, 38.

36. Ro 8, 29.

37. Eph 1, 4.

38. Jean 6, 44.

39. Eph 2, 8.

40. 1 Corinthiens 2, 14. Cf. ci-dessus, note 20.

438. L’objection de Nicodème aux paroles du Seigneur — l’homme doit naître de nouveau — était double, en ce sens que ce qu’avait dit le Seigneur lui parais sait doublement impossible. D’abord à cause de l’irréversibilité de la vie humaine, car un homme ne peut, de la vieillesse, revenir à l’enfance ; aussi Job dit-il : Je marche sur un chemin, celui de la vie présente, par lequel je ne reviendrai pas 42. Ainsi l’interrogation de Nicodème COMMENT UN HOMME PEUT-IL NAITRE QUAND IL EST VIEUX ? revient à dire : Deviendra-t-il à nouveau enfant, pour renaître ? [ne dit-il pas encore :] L’homme ne reviendra plus dans sa maison, et son lieu ne le reconnaîtra plus ? Ensuite à cause du processus de la génération charnelle ; les dimensions de l’homme, au commencement de sa génération, sont si réduites que le sein maternel peut le contenir ; mais après sa naissance elles ne cessent de s’accroître peu à peu, si bien que le sein maternel ne pourrait plus le contenir. Aussi Nicodème dit-il : PEUT-IL RENTRER DANS LE SEIN DE SA MERE ET RENAITRE ? ce qui revient à dire : Non, car ce sein ne peut plus le contenir.

41. In loannem hom., 25, ch. 1, col. 149.

42. Jb 16, 23.

43. Jb 7, 10.

439. Mais ces objections sont sans portée dans le cas de la génération spirituelle ; en effet, si vieilli qu’il soit spirituellement par le péché — Parce que je me suis tu [PARCE que j’ai tu mon péché], mes os ont vieilli 44 —, l’homme peut, avec le secours de la grâce divine, redevenir jeune — Le Seigneur, qui pardonne toute tes offenses (...), renouvellera ta jeunesse comme celle de l’aigle 45 et, si grand qu’il soit, il peut, par le sacrement de baptême, entrer dans le sein spirituel, celui de l’Église. Qu’il y ait un sein spirituel, c’est manifeste : autrement il ne serait pas dit dans l’Écriture : De mon sein, avant l’étoile du matin, je t’ai engendré 46.

Néanmoins il y a bien dans ce qu’exprime Nicodème une certaine similitude avec la génération spirituelle. En effet, de même que l’homme, une fois né selon la chair, ne peut plus naître, de même, une fois né spirituellement par le baptême, le chrétien ne peut naître de nouveau, en ce sens qu’il ne doit pas être baptisé de nouveau : "Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême".

[5] JESUS REPONDIT : "AMEN, AMEN JE TE LE DIS, PERSONNE, À MOINS DE RENAITRE DE L’EAU ET DE L’ESPRIT SAINT, NE PEUT ENTRER DANS LE ROYAUME DE DIEU. "

440. L’Évangéliste rapporte ici la réponse du Christ, dans laquelle on peut distinguer trois moments. Le Christ, en effet, commence par réduire à rien les objections de Nicodème en montrant la qualité de la régénération [n° 441] ; puis Il s’explique par un raisonnement [n° 4471 ; enfin Il donne une image [n° 449].

44. Ps 31, 3.

45. Ps 102, 3 et 5.

46. Ps 109, 3.

47. Eph 4, 5.

441. Le Christ réduit donc à rien les objections de Nicodème, en montrant que la régénération dont Il parle est spirituelle et non charnelle : AMEN, AMEN JE TE LE DIS, PERSONNE, À MOINS DE RENAITRE DE L’EAU ET DE L’ESPRIT SAINT, NE PEUT ENTRER DANS LE ROYAUME DE DIEU, comme s’Il disait : Toi, tu penses à une régénération charnelle, mais moi, je par le d’une régénération spirituelle.

Remarquez que, plus haut, le Seigneur avait dit NE PEUT VOIR LE REGNE DE DIEU ; alors qu’ici Il dit : NE PEUT ENTRER DANS LE ROYAUME DE DIEU. Cela revient au même, car nul ne voit ce qui appartient au Règne de Dieu, s’il ne pénètre dans le Royaume de Dieu ; et il voit dans la mesure où il pénètre 48 — Au vainqueur je donnerai un caillou blanc, et sur ce caillou se trouve écrit un nom nouveau que nul ne connaît, sinon celui qui le reçoit 49.

442. Que la régénération spirituelle se fasse par l’Esprit, cela s’explique. Car l’engendré doit être engendré semblable à celui qui l’engendre ; or la régénération qui fait de nous des fils de Dieu nous rend semblables au Fils véritable : il faut donc que la régénération se fasse par ce par quoi nous sommes rendus semblables au Fils véritable ; et nous Lui sommes rendus semblables du fait que nous avons son Esprit — Si quelqu’un n’a pas l’Esprit du Christ, il ne Lui appartient pas 50. À ceci nous savons que nous demeurons en Lui et Lui en nous, à ce qu’Il nous a donné de son Esprit 51. Il faut donc que la régénération spirituelle se fasse par l’Esprit Saint — Vous n’avez pas reçu un esprit de servitude pour retomber dans la crainte, mais vous avez reçu un esprit d’adoption 52 C’est l’Esprit qui vivifie... 53.

48. Cf. JEAN SCOT ERIGÈNE, op. cit., III, u, p. 209 – "Voir le Royaume de Dieu et entrer (introtre) dans le Royaume de Dieu ne sont pas deux choses, mais une seule et même chose. Quiconque voit le Royaume de Dieu y entre (intrat) ; qui conque y entre le voit. Voir, c’est entrer (intrare) ; entrer, c’est voir, autrement dit, c’est connaître la vérité. " Comme on peut le voir, E. Jeauneau, dans sa traduction, ne fait pas de différence entre introire et intrare. Nous avons cru bon, dans la nôtre, de traduire le introire de l’évangile par "entrer", et le intrare du commentaire de saint Thomas par" pénétrer".

49. Ap 2, 17.

50. Ro 8, 9.

443. À cette régénération l’eau également est nécessaire, pour trois raisons. D’abord à cause de la condition de la nature humaine. L’homme est en effet composé d’une âme et d’un corps ; si dans cette régénération l’Esprit seul était présent, seul apparaîtrait régénéré ce qui est spirituel dans l’homme. Il faut donc, pour que la chair aussi soit régénérée, que, comme l’Esprit est là pour régénérer l’âme, il y ait de même quelque chose de corporel pour régénérer le corps, et c’est l’eau.

L’eau est nécessaire aussi à cause de la connaissance humaine. Selon Denys en effet, "la Sagesse divine ordon ne toutes choses en sorte de pourvoir à chacun conformément à sa nature" 54. Or l’homme est naturellement capable de connaître ; il faut donc que les dons spirituels soient accordés aux hommes de telle manière qu’ils les connaissent Nous avons reçu (...) L’Esprit qui est de Dieu, afin de connaître les dons qui nous ont été faits par Dieu. Mais le mode naturel de cette connaissance est de saisir les choses spirituelles par les sensibles, puisque toute notre connaissance commence par les sens. Il fallait donc, pour que nous comprenions ce qui est spi rituel dans cette régénération, qu’il y eût en elle quelque chose de sensible et de matériel, l’eau, grâce à quoi nous comprenions que le baptême lave et purifie intérieurement l’esprit de l’homme, comme l’eau lave et purifie extérieurement le corps.

51. 1 Jean 4, 13.

52. Ro 8, 15.

53. Jean 6, 63.

54. Cette phrase, attribuée ici à Denys, se retrouve une autre fois (une seule) dans l’œuvre de saint Thomas : dans la Somme théologique, où elle est légèrement différente (III, q. 61, a. 1, c : "il appartient à la Providence divine de pourvoir à toute réalité selon sa nature"). La IIIa pars de la Somme étant très probablement postérieure à ce passage du commentaire sur saint Jean, on peut se demander si saint Thomas n’y a pas volontairement omis la référence à Denys. Faute d’avoir trouvé chez celui-ci cette phrase exacte, nous renvoyons aux Noms divins, ch. 4, § 33, où Denys dit que la Providence s’exerce à l’égard de chaque être de la façon qui convient proprement à cet être (Œuvres complètes du Pseudo-Denys l'Aréopagite, p. 126 ; voir aussi Lettre IX, § 3, p. 356 ; PG 3, col. 734 et 1110).

Enfin, l’eau est nécessaire parce que cela convient à la cause de notre régénération, qui est le Verbe incarné. C’est Lui qui a donné à tous ceux qui L’ont reçu le pouvoir de devenir enfants de Dieu 56. Il convient donc que, dans les sacrements qui tiennent leur efficacité de la puissance du Verbe incarné, il y ait quelque chose qui corresponde au Verbe et quelque chose de corporel qui corresponde à la chair ou au corps. Ainsi en est-il spécialement de l’eau dans le sacrement du baptême par elle nous sommes configurés à la mort du Christ en étant plongés trois fois en elle lors du baptême, comme le Christ fut trois jours dans le sein de la terre. Nous avons en effet été ensevelis avec Lui par le baptême dans la mort 58.

Ce mystère avait été symbolisé au début de la création, lorsque l’Esprit du Seigneur planait sur les eaux. Mais le contact de la chair très pure du Christ conféra aux eaux une vertu plus grande ; car au commencement, les eaux produisaient le reptile à l’âme vivante 60 ; mais, du fait que le Christ a été baptisé dans le Jourdain, l’eau rend les âmes spirituelles.

55. 1 Corinthiens 2, 12.

56. Jean 1, 12.

57. Cf. Phi 3, 10.

58. Ro 6, 4.

59. Gn 1, 2.

60. Gn 1, 1 et 20. Commentant l’œuvre du cinquième jour (c que les eaux produisent des reptiles doués d’âme vivante") et la comparant à l’œuvre du sixième jour (que la terre produise une âme vivante... "), saint Basile montrait que les poissons n’ont qu’" une vie imparfaite", et c’est pourquoi ils" ont été créés avec des corps animés", tandis que pour les animaux terrestres, dont" la vie est plus parfaite", "l’ordre divin spécifia que fût produite une âme qui gouvernerait leur corps" (Homélies sur l’Hexaéméron, VIII, 1, SC 26, pp. 431 et 433). Saint Thomas, dans la Somme théologique, distingue divers degrés de vie en se référant à ce texte de saint Basile, tout en le corrigeant voir I, q. 72, art. unique, ad 1.

444. Les paroles du Christ PERSONNE, À MOINS DE RENAITRE DE L’EAU ET DE L’ESPRIT SAINT, NE PEUT ENTRER DANS LE ROYAUME DE DIEU montrent clairement que l’Esprit Saint est Dieu. En effet le Verbe a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu à ceux qui ne sont nés ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu 61. À partir de ces textes on peut former ce raisonnement : Celui de qui les hommes renaissent spirituellement est Dieu ; or, comme on le dit ici, les hommes renaissent par l’Esprit Saint ; donc l’Esprit Saint est Dieu.

445. Mais ici deux questions se posent. La première est celle-ci : si nul n’entre dans le Royaume de Dieu à moins de renaître de l’eau, nos pères de l’Ancien Testament, qui ne sont pas renés de l’eau puisqu’ils n’ont pas été baptisés, ne sont donc pas entrés dans le Royaume de Dieu.

La seconde question est la suivante. Il y a trois baptêmes : celui du sang, celui du feu et celui de l’eau. Or beaucoup ont été baptisés des deux premiers et nous disons qu’ils sont entrés aussitôt dans le Royaume de Dieu (bien qu’ils ne soient pourtant pas renés de l’eau). Il semble donc que ces paroles : PERSONNE, À MOINS DE RENAITRE DE L’EAU ET DE L’ESPRIT SAINT, NE PEUT ENTRER DANS LE ROYAUME DE DIEU, ne soient pas vraies.

En ce qui concerne la première question, il faut [n° 5] savoir que la régénération par l’eau et l’Esprit Saint se fait de deux manières : en vérité et en figure. Les anciens pères, bien qu’ils n’aient pas été régénérés de la véritable régénération, renaquirent cependant d’une régénération figurative, car ils eurent toujours un signe sensible dans lequel était préfigurée la vraie régénération ; et renés grâce à ce signe, ils entrèrent dans le Royaume de Dieu, une fois payé le prix [de la Rédemption].

A la seconde question il faut répondre que ceux qui renaissent par le baptême du sang et du feu, bien qu’ils n’aient pas la régénération de l’eau en acte, l’ont néanmoins par le désir ; autrement, en effet, le baptême du sang serait sans valeur et le baptême de l’Esprit ne pourrait exister.

Ainsi donc, pour que l’homme entre dans le Royaume de Dieu, il faut qu’il y ait baptême d’eau, soit réellement, comme c’est le cas de tous les baptisés ; soit par le désir, comme c’est le cas des martyrs et des catéchumènes "que la mort a emportés avant l’accomplissement de leur désir" ; soit en figure, comme pour les anciens pères.

446. De ces paroles : PERSONNE, À MOINS DE RENAITRE DE L’EAU ET DE L’ESPRIT SAINT, NE PEUT ENTRER DANS LE ROYAUME DE DIEU, les Pélagiens ont conclu faussement que les enfants sont baptisés, non certes pour être purifiés des péchés que, d’après eux, ils n’ont pas encore, mais afin de pouvoir entrer dans le Royaume de Dieu. Mais cela est faux ; car, comme le dit Augustin, il ne convient pas que l’image de Dieu, c’est-à-dire l’homme, soit privé du Royaume de Dieu si ce n’est à cause d’un empêchement ; or il ne peut y avoir [d'autre obstacle au Royaume de Dieu] que le péché. Il faut donc que, chez les enfants privés du Royaume, il y ait un péché, et c’est le péché originel 62.

62. Voir SAINT AUGUSTIN, De baptismo parvulorum, ch. 30, PL 44, col. 142.

61. Jean 1, 12-13.

"CE QUI EST NE DE LA CHAIR EST CHAIR, ET CE QUI EST NE DE L’ESPRIT EST ESPRIT. "

 

447. Le Seigneur prouve ici par un raisonnement la nécessité de naître de l’eau et de l’Esprit Saint. Son raisonnement est le suivant. Nul ne peut parvenir au Royaume de Dieu s’il n’est rendu spirituel ; mais on ne peut devenir spirituel que grâce à l’Esprit Saint ; donc, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu s’il ne renaît de l’Esprit Saint. Le Seigneur dit donc : CE QUI EST NE DE LA CHAIR EST CHAIR, c’est-à-dire que la naissance selon la chair fait naître à une vie charnelle — Ce n’est pas ce qui est spirituel qui a été fait d’abord, mais ce qui est charnel ; ensuite ce qui est spirituel. Le premier homme, tiré de la terre, est terrestre, le second, venu du ciel est céleste 63 — ; et CE QUI EST NE DE L’ESPRIT, c’est-à-dire de la puissance de l’Esprit Saint, est esprit, c’est-à-dire spirituel.

448. Remarquons que la préposition "de" [la chair, DE l’Esprit] désigne soit la cause matérielle, comme lorsque je dis : "le couteau de fer", soit la cause efficiente : "la maison est [de l’architecte". On peut donc comprendre de deux manières CE QUI EST NE DE LA CHAIR EST CHAIR : selon la causalité efficiente et selon la causalité matérielle. Selon la causa lité efficiente, car c’est la puissance présente dans la chair qui est capable d’être cause efficiente de la génération ; selon la causalité matérielle, puisque c’est quelque chose de charnel qui est chez les animaux la matière de la réalité engendrée. Quant à l’esprit, on ne dit pas que de lui naisse quelque chose selon la causalité matérielle, puisque l’esprit est immuable, alors que la matière est le sujet du changement ; mais on le dit selon la causalité efficiente.

D’après ce qui précède on peut donc parler d’une triple génération. La première est de la chair selon les causes matérielle et efficiente, et est commune à tous ceux dont la condition est d’être charnel. La seconde est de l’Esprit selon la cause efficiente : nous y sommes régénérés comme fils de Dieu par la grâce de l’Esprit Saint, et rendus spirituels. La troisième, intermédiaire entre les deux, est de la chair uniquement selon la causalité matérielle, et est de l’Esprit Saint selon la causa lité efficiente : elle est unique et propre au Christ. Il tient en effet sa chair, selon la causalité matérielle, de la chair de la mère dont il naît ; et, selon la causalité efficiente, de l’Esprit Saint 64 — Ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint. Aussi est-Il né saint : L’Es prit Saint surviendra en toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi le saint qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu 65.

63. 1 Corinthiens 15, 46-47.

64. Mt 1, 20.

65. Luc 1, 35.

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