Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

Jean 3, 16-21 – L’AMOUR DE DIEU POUR LE MONDE, RAISON ULTIME DE LA REGENERATION

 

16 "Car Dieu a tellement aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique, afin que tout homme qui croit en Lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternel le. 17 Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par Lui. 18 qui croit en Lui n’est pas jugé ; mais celui qui ne croit pas a déjà été jugé, parce qu’il ne croit pas au nom du Fils unique de Dieu. 19 tel est le jugement : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. 20 En effet, quiconque fait le mal hait la lumière et il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient réprouvées ; 21 mais celui qui accomplit la vérité vient à la lumière, pour que ses œuvres soient manifestées, parce qu’elles ont été faites en Dieu. "

 

476. Plus haut [n° 465], le Seigneur a attribué la cause de la régénération spirituelle à la descente du Fils de Dieu et à l’exaltation du Fils de l’homme, et Il en a fait connaître le fruit la vie éternelle. Mais ce fruit, cette éternité de vie, semblait incroyable à des hommes nécessairement voués à la mort. C’est pourquoi le Seigneur en dévoile [la raison ultime], d’abord en expliquant la grandeur de ce fruit par la grandeur de l’amour divin [n° 477], puis en excluant une objection [n° 481].

"CAR DIEU A TELLEMENT AIME LE MONDE QU’IL A DONNE SON FILS UNIQUE, AFIN QUE TOUT HOMME QUI CROIT EN LUI NE PERISSE PAS, MAIS QU’IL AIT LA VIE ETERNELLE. "

 

477. Comprenons ici que la cause de tous nos biens est l’amour divin. En effet, aimer quelqu’un, c’est proprement vouloir pour lui le bien ; or la volonté de Dieu est cause des réalités ; donc, le bien nous vient de ce que Dieu nous aime. L’amour de Dieu est certes la cause du bien de la nature — Tu aimes tout ce qui existe, et tu ne hais rien de ce que tu as fait 1 —, et il est aussi la cause du bien de la grâce — D’un amour éternel je t’ai aimé, c’est pourquoi je t’ai attiré 2, attiré par la grâce ; mais que Dieu nous donne aussi le bien de la gloire, cela provient d’un [très] grand amour 3. C’est pourquoi le Christ montre ici que cet amour est le plus grand qui soit. Il le montre de quatre points de vue [différents, regardant successivement] :

la personne de celui qui aime ; c’est Dieu qui aime, et immensément DIEU A TELLEMENT AIME... Il a aimé les peuples ; tous les saints sont dans sa main 4.

La condition de celui qui est aimé : c’est l’homme qui est aimé, l’homme de ce monde, l’homme de chair, et même l’homme vivant dans le péché — Dieu prouve ainsi son amour envers nous : (...) alors que nous étions ennemis, nous avons été réconciliés avec [lui] par la mort de son Fils 5. — Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui, et le fils de l’homme, pour que tu le visites ? 6 Voilà ce que veut exprimer le Christ lorsqu’Il dit que Dieu a aimé LE MONDE.

La grandeur du don. L’amour, en effet, se manifeste par le don ; car, comme le dit Grégoire, "l’amour se prouve par des actes 7". Or Dieu nous a fait le plus grand des dons, puisque, comme le dit ici le Christ, IL A DONNE SON FILS UNIQUE — Il n’a pas épargné son propre Fils, mais Il L’a livré pour nous tous 8. Et le Christ dit SON Fils, c’est-à-dire [celui qui est] Fils par nature, qui Lui est consubstantiel, et non un fils adoptif, comme ceux dont il est parlé dans le psaume : J’ai dit Vous êtes des dieux, et tous les fils du Très-Haut ç. Ces paroles du Christ font apparaître clairement l’erreur d’Ariusbis. Car si le Fils de Dieu était une créature, comme Arius 9bis le prétendait, Il ne pourrait pas manifester l’immensité de l’amour divin en vivant en Lui la bonté infinie, qu’aucune créature ne peut recevoir. Le Christ dit aussi : son Fils UNIQUE, pour montrer que Dieu ne partage pas son amour entre plusieurs fils, mais que tout son amour est dans son Fils, ce Fils qu’Il a donné pour prouver l’immensité de son amour — Le Père aime le Fils et il Lui montre tout ce qu’il fait 10.

Enfin, la grandeur du fruit, puisque par Lui nous avons la vie éternelle :... afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle, vie qu’Il nous a acquise par la mort de la Croix 11.

1. Sag 11, 25.

2. Jérémie 31, 3.

3. Cf. Eph 2, 4.

4. Deut 33, 3.

5. Ro 5, 8 et 10.

6. Ps 8, 5.

7. XL homiliae in Evangelia, II, hom. 30, PL 76, coI – 1220.

8. Ro 8, 32.

478. Dieu a-t-Il donc donné son Fils pour qu’Il mourût sur la Croix ? Assurément Il L’a donné pour la mort de la Croix 12, en tant qu’Il Lui a donné la volonté d’y souffrir, et cela de deux manières. Car d’une part, de qualité de Fils de Dieu, Il a eu de toute éternité la volonté de prendre chair et de souffrir pour nous ; et cette volonté, Il la tenait du Père ; et, d’autre part, c’est Dieu qui inspira à l’âme du Christ la volonté de souffrir.

479. Remarquons que plus haut [n° 467], le Seigneur, parlant de la descente qui convient au Christ selon sa divinité, L’a nommé Fils de l’homme, cela parce qu’il n’y a qu’un seul suppôt dans deux natures, comme on l’a dit [n° 468], ce qui nous permet d’attribuer ce qui est divin au suppôt de la nature humaine et ce qui est humain au suppôt de la nature divine, mais non pas, toute fois, selon la même nature : ce qui est divin est attribué selon la nature divine, et ce qui est humain selon la nature humaine. Et si, alors qu’Il s’est nommé plus haut Fils de l’homme, le Seigneur, ici, parlant de Lui en tant qu’Il est voué à la mort, se nomme FILS DE DIEU, c’est pour une raison spéciale parce que Lui-même a voulu communiquer ce don en signe de l’amour divin, amour par lequel nous vient le fruit de la vie éternelle. Un tel nom était bien dû à Celui à qui il appartenait de manifester la puissance qui réalise la vie éternelle, puissance qui ne se trouve pas dans le Christ en tant que Fils de l’homme, mais en tant que Fils de Dieu C’est Lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle 13. En Lui était la vie 14.

9. Ps 81, 6.

9 bis. Voir n’ 61, note 62 (voL I, 2e éd., pp. 108-109).

10. Jean 5, 20.

11. Phi 2, 8.

12. Phi 2, 8 et Ro 8, 32 "Lui qui n’a pas épargné même son propre Fils, mais qui L’a livré pour nous tous... ". Cf. SAINT AUGUSTIN, Commentaire de la première épître de saint Jean, VII, 7, SC 75, pp. 325-327 le Père "a envoyé son Fils mourir pour nous" (p. 325) ; "le Père L’a livré, et Lui s’est livré" (p. 327).

480. Notons encore l’expression : AFIN QUE TOUT HOMME QUI CROIT EN LUI NE PERISSE PAS. Périr, ou se perdre 15, c’est être empêché de parvenir à la fin à laquelle on est ordonné. Or l’homme est ordonné à une fin qui est la vie éternelle ; et, aussi longtemps qu’il pèche, il se détourne de cette fin. Certes, tant qu’il vit, il ne périt pas tout à fait, au point de ne pouvoir être ramené à la vie ; mais s’il meurt dans le péché, il périt [se perd] alors tout à fait Le chemin des impies se perdra 16.

Enfin, les paroles QU’IL AIT LA VIE ETERNELLE révèlent l’immensité de l’amour divin : car en donnant la vie éternelle, Il se donne Lui-même. La vie éternelle, en effet, n’est rien d’autre que jouir de Dieu ; et se donner soi-même est le signe du [plus] grand amour : Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause de l’amour extrême dont Il nous a aimés, et alors que nous étions morts par nos péchés, nous a fait revivre avec le Christ 17, c’est-à-dire qu’Il nous a donné d’avoir en Lui la vie éternelle.

"CAR DIEU N’A PAS ENVOYE SON FILS DANS LE MONDE POUR JUGER LE MONDE, MAIS POUR QUE LE MONDE SOIT SAUVE PAR LUI – CELUI QUI CROIT EN LUI N’EST PAS JUGE ; MAIS CELUI QUI NE CROIT PAS A DEJA ETE JUGE, PARCE QU’IL NE CROIT PAS AU NOM DU FILS UNIQUE DE DIEU. OR TEL EST LE JUGEMENT LA LUMIERE EST VENUE DANS LE MONDE, ET LES HOMMES ONT MIEUX AIME LES TENEBRES QUE LA LUMIERE, PARCE QUE LEURS ŒUVRES ETAIENT MAUVAISES. EN EFFET, QUICONQUE AGIT MAL HAIT LA LUMIE RE ET IL NE VIENT PAS À LA LUMIERE, DE PEUR QUE SES ŒUVRES NE SOIENT REPROUVEES ; MAIS CELUI QUI FAIT LA VERITE VIENT À LA LUMIERE, POUR QUE SES ŒUVRES SOIENT MANIFESTEES, PARCE QU’ELLES ONT ETE FAITES EN DIEU. "

"CAR DIEU N’A PAS ENVOYE SON FILS DANS LE MONDE POUR JUGER LE MONDE, MAIS POUR QUE LE MONDE SOIT SAUVE PAR LUI – "

 

481. Le Seigneur exclut ici une objection "que l’on pourrait faire". Dans l’ancienne loi, en effet, il avait été promis que le Seigneur viendrait pour juger : Le Seigneur viendra pour le jugement 18. On pourrait donc dire que le Fils de Dieu n’était pas venu pour donner la vie éternelle, mais pour juger le monde. Aussi le Seigneur, pour écarter cette objection, montre d’abord en quel sens. Il n’est pas venu pour juger, puis Il le prouve (n° 484).

13. 1 Jean 5, 20.

14. Jean 1, 4.

15. En latin perire. Ce verbe se retrouvera à plusieurs reprises avec l’un ou l’autre de ses deux sens, par exemple en 6, 12" Ramassez les morceaux qui sont restés, pour que rien ne se perde" ; 10, 28" Je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront jamais" ; 17, 12" Ceux que tu m’as donnés, je les ai gardés, et aucun d’eux ne s’est perdu... "

16. Ps 1, 6.

17. Eph 2, 4-5.

482. Il dit donc que le Fils de Dieu n’est pas venu pour juger, car Dieu n’a pas envoyé son Fils, lors de son premier avènement, POUR JUGER LE MONDE, MAIS POUR QUE LE MONDE SOIT SAUVE PAR LUI – De même Il dira plus loin Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde 19. Or le salut de l’homme consiste à parvenir jusqu’à Dieu : En Dieu est mon salut et ma gloire 20 et parvenir jusqu’à Dieu, c’est obtenir la vie éternelle. Etre sauvé est donc la même chose qu’avoir la vie éternelle. Et il ne faut pas, sous prétexte que le Seigneur a dit : Je ne suis pas venu pour juger le monde, être paresseux et abuser de la miséricorde de Dieu en se donnant licence de pécher ; car si, lors de son premier avènement, Il n’est pas venu pour juger mais pour remettre [les péchés], lors de son second avènement Il viendra pour juger et non pour remettre [les péchés], comme le dit Chrysostome 21 — Au temps que j’aurai fixé, je rendrai le juste jugement 22.

483. Mais le Seigneur ne dit-Il pas plus loin : C’est pour un jugement que je suis venu dans le monde 23 ? À cette objection il faut répondre qu’il y a deux sortes de jugement. Il y a un jugement de discernement, et c’est pour celui-là que le Fils de l’homme est venu lors de son premier avènement ; en effet, à sa venue, un discernement s’est opéré parmi les hommes, selon l’aveuglement des uns et la lumière de grâce des autres. Et il y a un jugement de condamnation ; mais le Seigneur, au tant qu’il dépendait de Lui, n’est pas venu pour celui-là.

18. Isaïe 3, 14.

19. Jean 12, 47.

20. Ps 61, 8.

21. In loannem hom. 28, ch. 1, PG 59, col. 162.

22. Ps 74, 3.

23. In 9, 39.

"CELUI QUI CROIT EN LUI N’EST PAS JUGE ; MAIS CELUI QUI NE CROIT PAS A DEJA ETE JUGE, PARCE QU’IL NE CROIT PAS AU NOM DU FILS UNIQUE DE DIEU. "

 

484. Le Christ prouve ici ce qu’Il a dit plus haut ; Il le fait en utilisant un procédé de division Quiconque sera jugé sera ou croyant, ou incroyant ; mais je ne suis pas venu juger les croyants, parce qu’ils ne sont pas jugés, ni pour juger les incroyants, parce qu’ils sont déjà jugés. Dieu n’a donc pas envoyé en premier lieu son Fils pour juger le monde.

Le Christ montre donc en premier lieu que les croyants ne sont pas jugés [n° 485] et ensuite que ceux qui ne croient pas ne sont pas jugés non plus [n° 487].

485. Le Christ dit ici qu’Il n’est pas venu POUR JUGER LE MONDE, parce qu’Il n’est pas venu pour juger les croyants, puisque CELUI QUI CROIT EN LUI N’EST PAS JUGE — entendons d’un jugement de condamnation. En effet, aucun de ceux qui croient en Lui d’une foi formée n’est passible d’un tel jugement — Celui qui écoute ma parole et croit à Celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle et il ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie —, mais il sera jugé d’un jugement de récompense et d’approbation, ce jugement dont parle l’Apôtre : Celui qui me juge, c’est le Seigneur 26.

24. Nous adoptons ici (et de même au n° 486) la traduction littérale du P. Bernard (Somme théologique, II-II, q. 4, a. 4, éd. de la Revue des Jeunes) : foi "formée" et foi "informe". Plus loin, au n° 901, saint Thomas précisera ce qu’est la foi "formée" en distinguant les diverses manières dont la foi se rapporte à Dieu. Dieu peut en effet être soit l’objet de la foi (croire à Dieu), soit le témoin (croire Dieu), soit la fin (croire en Dieu). Or, lorsque par la foi nous croyons en Dieu comme en notre fin, nous L’atteignons comme notre bien, c’est-à-dire comme l’objet de la charité. Une telle foi est dite "formée" parce qu’elle" opère par la charité" (n° 486 ; Ga 5, 6). La charité, dit saint Thomas dans la Somme, "est appelée "forme" de la foi en tant que, par la charité, l’acte de la foi est rendu parfait et est formé (II-II, q. 4, a. 3). Ainsi, seul l’exercice de la foi formée distingue celle-ci de la foi informe, puisque Dieu est toujours son objet. Mais la foi exercée sans la charité ne nous ordonne pas immédiatement à notre fin ; informée par la charité, elle devient au contraire une adhésion aimante à son objet propre Dieu se révélant comme Vérité et se communiquant comme Amour. Cette distinction a été reprise par le Concile de Trente (cf. vol. I, 20 éd., p. 182, note 35), en des termes différents.

"CELUI QUI CROIT EN LUI N’EST PAS JUGE... "

486. Mais qu’en est-il des nombreux croyants qui sont pécheurs ? Ne seront-ils pas condamnés ? À cette question certains hérétiques ont répondu qu’aucun croyant, si grand pécheur soit-il, ne sera condamné, mais qu’il sera sauvé par le mérite du fondement, c’est-à-dire de la foi, bien qu’il ait à souffrir une certaine peine. Ces hérétiques appuient leur erreur sur ces paroles de l’Apôtre : Personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui a été posé et qui est le Christ Jésus ; et si l’œuvre [quelqu’un aura bâtie sur ce fondement] brûle, il en subira la perte ; lui pourtant sera sauvé, mais comme à travers le feu 27.

Mais cette interprétation s’oppose manifestement à ce que l’Apôtre enseigne aux Galates : Les œuvres de la chair sont manifestes : ce sont la fornication, l’impureté, la débauche, l’idolâtrie, la sorcellerie, les inimitiés, les querelles, la jalousie (...) et autres choses semblables au sujet desquelles je vous préviens, comme je vous ai déjà prévenus : ceux qui commettent de telles choses n’hériteront pas du Royaume de Dieu 28.

Il faut donc répondre que le fondement, c’est-à-dire la foi au Christ, doit être sauf, mais que ce fondement n’est pas la foi informe : il est la foi formée, celle qui opère par la charité 29. Aussi le Seigneur dit-Il expressément, non pas que "celui qui Le croit", mais que CELUI QUI CROIT EN LUI 30 — c’est-à-dire qui, en croyant, tend vers Lui par la charité — celui-là N’EST PAS JUGE, parce qu’il ne pèche pas mortellement — ce qui fait dis paraître le fondement. Ou bien il faut dire, avec Chrysostome 31 que quiconque agit mal ne croit pas — Ils f ont profession de connaître Dieu, mais par leurs œuvres ils Le renient — 32 mais que celui qui agit bien [de la foi] — Je te montrerai ma foi par les œuvres 33 — et que celui-là n’est pas jugé, c’est-à-dire n’est pas condamné pour n’avoir pas cru.

25. Jean 5, 24.

26. 1 Corinthiens 4, 4.

27. 1 Corinthiens 3, 11 et 15.

"MAIS CELUI QUI NE CROIT PAS A DEJA ETE JUGE, PARCE QU’IL NE CROIT PAS AU NOM DU FILS UNI QUE DE DIEU. "

 

487. Le Seigneur montre maintenant que ceux qui ne croient pas ne sont pas jugés. Il commence par l’affirmer [n° 488], après quoi Il explicitera son affirmation [n° 490].

28. Ga 5, 19-21.

29. Ga 5, 6.

30. Voir Somme théologique, II-II, q. 2, a. 2.

31. In loannem hom., 28, ch. 1, col. 163.

32. Ti 1, 16.

33. Ja 2, 18.

488. En ce qui concerne l’affirmation elle-même, il faut noter que, selon Augustin, le Christ ne dit pas que CELUI QUI NE CROIT PAS est jugé, mais qu’il n’est pas jugé parce qu’il A DEJA ETE JUGE — ce que l’on peut expliquer de trois manières. Selon Augustin, en effet, CELUI QUI NE CROIT PAS n’est pas jugé parce qu’il A DEJA ETE JUGE, non dans la réalité 34, mais dans la prescience de Dieu, c’est-à-dire que Dieu, à l’avance, sait qu’il sera condamné : Le Seigneur connaît ceux qui sont à Lui 35. Chrysostome donne une autre interprétation 36. Pour lui, CELUI QUI NE CROIT PAS A DEJA ETE JUGE en ce sens que le fait même qu’il ne croie pas le condamne. Ne pas croire, en effet, c’est ne pas adhérer à la lumière, autrement dit être dans les ténèbres 37 ; et c’est là la grande condamnation. Ils avaient tous été liés d’une même chaîne de ténèbres. — Quelle joie aurai-je encore, moi qui suis assis dans les ténèbres et ne vois pas la lumière du ciel ? 38 Troisième interprétation, encore selon Chrysostome 39 – CELUI QUI NE CROIT PAS n’est pas jugé en ce sens qu’il est déjà condamné, c’est-à-dire qu’il y a déjà en lui un motif manifeste de condamnation ; comme si, de quelqu’un qui, visiblement, est tout proche de la mort, on disait qu’il est déjà mort, avant même que soit prononcée sur lui la sentence de mort.

Aussi Grégoire dit-il qu’il y a deux procédures possibles dans le jugement de ceux qui doivent être condamnés 40. Certains, en effet, seront jugés après examen, car il y a en eux quelque chose qui s’oppose à leur condamnation : le bien de la foi ; ce sont les croyants pécheurs. Mais ceux qui ne croient pas, dont la condamnation est évidente, sont condamnés sans examen ; et c’est d’eux qu’il est dit ici CELUI QUI NE CROIT PAS A DEJA ETE JUGE. Les impies, dit le psaume, ne ressusciteront pas au jugement 41, c’est-à-dire pour l’examen de leur cause.

489. Ajoutons qu’être jugé a ici le même sens qu’être condamné, et qu’être condamné, c’est être privé du salut, auquel on ne parvient que par une seule voie qui est le NOM DU FILS UNIQUE DE DIEU : car il n’est pas sous le ciel d’autre Nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés 42. — O Dieu, sauve-moi par ton Nom 43. Ceux donc qui ne croient pas dans le Fils de Dieu se privent du salut, et il y a en eux un motif manifeste de condamnation.

"OR TEL EST LE JUGEMENT : LA LUMIERE EST VENUE DANS LE MONDE, ET LES HOMMES ONT MIEUX AIME LES TENEBRES QUE LA LUMIERE, PARCE QUE LEURS ŒUVRES ETAIENT MAUVAISES. EN EFFET, QUICONQUE AGIT MAL HAIT LA LUMIERE ET NE VIENT PAS À LA LUMIERE, DE PEUR

 

34. Comprenons : non dans l’exercice de la sentence portée, c’est-à-dire dans sa manifestation. Le texte de saint Augustin auquel saint Thomas se réfère nous éclaire sur ce que saint Thomas lui-même veut dire (voir note suivante).

35. 2 Tm 2, 19. Voir SAINT AUGUSTIN, Tract, in b. XII, 12, BA 71, p. 659 – "Le jugement n’a pas encore eu lieu, et pourtant déjà le jugement est rendu. Le Seigneur sait en effet ceux qui sont à Lui : Il sait ceux qui demeureront pour la couronne et ceux qui demeureront pour la flamme ; Il connaît dans son aire le froment et Il connaît la paille ; Il connaît la moisson et Il connaît l’ivraie. Déjà celui qui ne croit pas a été jugé... "

36. Voir In boannem hom., 28, ch. 2, col. 163.

37. Sag 17, 17.

38. Tob 5, 12.

39. Loc. cit.

40. Voir Moralium libri, 26, ch. 27, PL 76, coI – 379. L’expression judicium discussionis, qu’emploie saint Thomas dans la phrase suivante et que nous avons traduite par" juger après examen", ne se trouve pas dans ce passage des Moralia ; mais les deux jugements sont très nettement distingués par saint Grégoire à propos de Jb 26, 6. Sur la distinction de ces deux jugements, voir ci-dessous, n° 776.

41. Ps 1, 5.

42. Ac 4, 12.

43. Ps 53, 3.

[19] QUE SES ŒUVRES NE SOIENT REPROUVEES ; MAIS CELUI QUI FAIT LA VERITE VIENT À LA LUMIE RE, POUR QUE SES ŒUVRES SOIENT MANIFES TEES, PARCE QU’ELLES ONT ETE FAITES EN DIEU. "

 

490. Le Seigneur explicite ici son affirmation en montrant que le motif de la condamnation est manifeste chez ceux qui ne croient pas. Pour cela Il propose d’abord un symbole capable de l’expliciter [n° 491], puis Il montre la convenance de ce symbole [n° 493].

[19]" OR TEL EST LE JUGEMENT LA LUMIERE EST VENUE DANS LE MONDE, ET LES HOMMES ONT MIEUX AIME LES TENEBRES QUE LA LUMIERE, PARCE QUE LEURS ŒUVRES ETAIENT MAUVAISES. "

491. À travers ce symbolisme le Christ fait ressortir trois choses le don de Dieu, la perversité d’esprit de ceux qui ne croient pas, et enfin la cause de cette perversité.

Le Christ dit donc ceci : Il est manifeste que CELUI QUI NE CROIT PAS A DEJA ETE JUGE. Le don de Dieu — LA LUMIERE EST VENUE DANS LE MONDE — le montre clairement. Les hommes, en effet, étaient dans les ténèbres de l’ignorance, et ces ténèbres, Dieu les a dissipées en envoyant la lumière dans le monde afin que les hommes connaissent la vérité Je suis la lumière du monde : celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie 44. — Il est venu nous visiter d’en haut, le soleil levant, pour illuminer ceux qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort 45. Mais cette lumière EST VENUE DANS LE MONDE parce que l’homme ne pouvait y avoir accès, car Dieu habite une lumière inaccessible, que nul homme n’a vue ni ne peut voir 46.

Que CELUI QUI NE CROIT PAS ait DEJA ETE JUGE, la perversité d’esprit de ceux qui ne croient pas le montre également : car ils ONT MIEUX AIME LES TENEBRES QUE LA LUMIERE, autrement dit ils ont préféré rester dans les ténèbres de l’ignorance, plutôt que d’être instruits par le Christ. Ils ont été rebelles à la lumière 47— Malheur à ceux qui (...) font des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres 48.

Et la cause de cette perversité, c’est que LEURS ŒUVRES ETAIENT MAUVAISES, ces œuvres qui sont en désaccord avec la lumière et qui cherchent les ténèbres. Rejetons les œuvres des ténèbres 49, dira Paul, c’est-à-dire les péchés, qui cherchent les ténèbres : Ceux qui dorment, dorment la nuit 50, et l’œil de l’adultère guette le crépuscule 51. Si quelqu’un ne croit pas à la lumière, c’est qu’il s’oppose à elle et s’en écarte.

44. Jean 8, 12.

45. Luc 1, 78-79.

46. 1 Tm 6, 16. Cf. ci-dessus, n° 454, note 23.

47. Jb 24, 13.

48. Isaïe 5, 20.

49. Ro 13, 12.

50. Voir 1 Th 5, 4-7 – "Pour vous, mes frères, vous n’êtes pas dans les ténèbres, de sorte que ce jour vous surprenne comme un voleur. Car vous êtes tous des fils de lumière et des fils du jour. Nous ne sommes pas de la nuit ni des ténèbres. Ne dormons donc pas comme les autres, mais veillons et soyons sobres. Ceux qui dorment, en effet, dorment la nuit, et ceux qui s’enivrent, s’enivrent la nuit. " En commentant ce dernier verset, saint Thomas note : "Le sommeil et l’ivresse conviennent à la nuit, car ceux sur qui règnent la nuit de l’infidélité et les ténèbres des péchés sont ivres, l’amour des choses présentes les empêchant d’avoir l’espérance des réalités à venir — ayant perdu tout espoir, ils se sont livrés à l’impudicité... (Eph 4, 19)" (Super primam epistolam ad Thessalonicenses lectura, 5, leç. 1, n° 118).

51. Jb 24, 15.

52. Cf. Jean 12, 36 – "Croyez en la lumière, afin d’être des fils de lumière".

492. Mais tous les incroyants font-ils des œuvres mauvaises ? Il semble que non ; car beaucoup de païens, Caton par exemple, et de nombreux autres, ont agi selon la vertu.

A cela il faut répondre, selon Chrysostome 53, qu’autre chose est de bien agir par vertu, autre chose de le faire grâce à une aptitude qui nous y dispose naturellement. Il y a en effet des hommes qui agissent bien par disposition naturelle, simplement parce que leurs dispositions ne les poussent pas à faire le contraire. Et même des incroyants ont pu agir bien de cette manière : tel, par exemple, a vécu chastement parce qu’il n’avait pas à lutter contre la concupiscence. Mais ceux-là agissent bien par vertu qui, malgré un penchant au vice contraire, ne s’écartent pourtant pas de la vertu, cela grâce à la rectitude de leur raison et à la bonté de leur volonté ; et c’est le propre des croyants.

On peut dire encore que, s’ils faisaient le bien, les incroyants ne le faisaient cependant pas par amour de la vertu, mais par vaine gloire ; et que, du reste, ils n’agissaient pas bien dans tous les domaines, puisqu’ils ne rendaient pas à Dieu le culte qui Lui est dû.

[20] EN EFFET, QUICONQUE AGIT MAL HAIT LA LUMIERE ET IL NE VIENT PAS À LA LUMIERE, DE PEUR QUE SES ŒUVRES NE SOIENT REPROUVEES ; MAIS CELUI QUI FAIT LA VERITE VIENT À LA LUMIERE, POUR QUE SES ŒUVRES SOIENT MANIFESTEES, PARCE QU’ELLES ONT ETE FAITES EN DIEU. "

 

493. Le Seigneur montre ici la convenance du symbole qu’Il vient de donner, d’abord en ce qui concerne les méchants [n° 494], puis en ce qui concerne les bons [n° 495].

494. Le Christ dit donc ceci : S’ils n’ont pas aimé la lumière, c’est parce que LEURS ŒUVRES ETAIENT MAUVAISES. Cela est évident, puisque QUICONQUE AGIT MAL HAIT LA LUMIERE. Il ne dit pas "a agi", mais AGIT ; car si quelqu’un a mal agi mais s’en repent et, voyant qu’il a mal fait, s’en afflige, il VIENT À LA LUMIERE. Au contraire QUICONQUE AGIT MAL, c’est-à-dire persévère dans le mal, ne s’en afflige pas et ne vient pas à la lumière, mais il la hait, non en tant qu’elle est une vérité manifeste, mais en tant que par elle le péché de l’homme est manifesté. Car l’homme mauvais aime connaître la lumière et la vérité ; mais il déteste être dénoncé par elle Si soudain paraît l’aurore, ils la prennent pour l’ombre de la mort 54. Celui qui AGIT MAL ne vient donc pas à la lumière, et cela DE PEUR QUE SES ŒUVRES NE SOIENT REPROUVEES. Nul homme, en effet, s’il est décidé à ne pas renoncer au mal, ne veut être blâmé ; il fuit le blâme au contraire, et le hait Ils ont haï celui qui réprimande à la Porte, et celui qui parle avec intégrité, ils l’ont eu en horreur 55. — L’homme pernicieux n’aime pas celui qui le reprend 56.

495. Le Christ montre ensuite la convenance du symbole qu’Il a donné en ce qui concerne les bons. La vérité, en effet, ne réside pas seulement dans les pensées et les paroles, mais aussi dans les actes : CELUI QUI FAIT LA VERITE VIENT À LA LUMIERE.

Mais quelqu’un a-t-il agi ainsi avant le Christ ? Il semble que non ; car qui FAIT LA VERITE ? Celui qui ne pèche pas. Or, avant le Christ, tous ont péché 57.

A cela je réponds, en suivant Augustin 58, que celui-là FAIT LA VERITE en lui-même, à qui déplaît le mal qu’il a fait et qui, après avoir abandonné les ténèbres, se garde du péché et, regrettant ses fautes passées, VIENT À LA LUMIERE, afin que SES ŒUVRES SOIENT MANIFESTEES d’une manière spéciale [c’est-à-dire comme celles d’un pécheur repentant].

54. Jb 24, 17.

55. Am 5, 10.

56. Prov 15, 12.

57. Ro 3, 23.

58. Tract, in b. XII, 13, p. 661.

53. In boannem hom., 28, ch. 2, PG 59, coI – 164.

496. On objectera sans doute que nul ne doit donner en spectacle le bien qu’il fait, et que le Seigneur blâme les Pharisiens d’agir ainsi. À cela il faut répondre [distinguant diverses manières de manifester ses œuvres]. Vouloir les manifester devant Dieu pour qu’Il les approuve, cela est permis, car ce n’est pas celui qui se recommande lui-même qui est un homme éprouvé, mais celui que Dieu recommande 59. Voici, dit Job, que dans le ciel est mon témoin 60. Il est également permis à tous, et il n’est pas répréhensible, de vouloir manifester ses œuvres à sa propre conscience afin de s’en réjouir Ce qui fait notre gloire, c’est ce témoignage de notre conscience, que nous nous sommes comportés dans ce monde (...) dans la simplicité du cœur et la sincérité de Dieu, non pas avec une sagesse charnelle, mais avec la grâce de Dieu 61. Mais manifester devant les hommes, pour sa propre gloire, le bien qu’on fait, voilà qui est répréhensible. Néanmoins les hommes saints désirent que le bien qu’ils font soit, pour l’honneur de Dieu et au profit de la foi, manifesté aux hommes : Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux 62. S’ils viennent à la lumière pour que leurs œuvres soient manifestées, c’est PARCE QU’ELLES ONT ETE FAITES EN DIEU, c’est-à-dire selon le commandement de Dieu ou par la grâce de Dieu. En effet, tout ce que nous faisons de bien, que ce soit en évitant le péché, en regrettant les fautes que nous avons commises ou en accomplissant des œuvres bonnes, tout vient de Dieu, comme le dit Isaïe Seigneur, tu nous donneras la paix, car toutes nos œuvres, c’est toi qui les as accomplies pour nous 63.

59. 2 Co 10, 18.

60. Jb 16, 20 (19).

61. 2 Co 1, 12.

62. Mt 5, 16.

63. Isaïe 26, 12.

suivant