ILS LUI DISAIENT DONC : "TOI, QUI ES-TU ?" JÉSUS LEUR DIT : "LE PRINCIPE, MOI QUI VOUS PARLE. J’AI BEAUCOUP À DIRE SUR VOUS, ET À JUGER ; MAIS CELUI QUI M’A ENVOYÉ EST VÉRIDIQUE : MOI, CE QUE J’AI ENTENDU DE LUI, C’EST CE QUE JE DIS DANS LE MONDE. " ET ILS NE CONNURENT PAS QU’IL PARLAIT DE SON PÈRE, DIEU.
1180. Ici, l’Évangéliste donne les raisons conduisant à la foi ; il expose d’abord l’interrogation des Juifs [n° 1181], puis la réponse du Christ [n° 1182] ; enfin, il montre l’aveuglement de leur intelligence [n° 1189].
1181. Parce que le Seigneur leur avait dit : SI VOUS NE CROYEZ PAS QUE MOI JE SUIS, il restait encore à demander qui il était ; aussi lui disaient-ils TOI, QUI ES-TU ? — Le pauvre a parlé et ils disent : qui es-tu ? 47 Autrement dit : d’où es-tu, pour que nous devions te croire ?
1182. Et lorsqu’il dit : LE PRINCIPE, MOI QUI VOUS PARLE 48, le Christ répond à leur interrogation en les amenant à croire ; d’abord par la sublimité de sa nature [n° 1183], ensuite par son autorité en matière de justice [n° 1185], enfin par la vérité du Père [n° 1187].
1183. Certes, la sublimité de sa nature les conduit à [n° croire au Christ, car lui-même est le principe. En latin, le mot principium est du genre neutre : il y a donc un doute pour savoir, s’il est ici au nominatif ou à l’accusatif Mais en grec, ce mot est du genre féminin, et à cet endroit, il est à l’accusatif. C’est pourquoi, selon Augustin 49, il ne faut pas lire "Je suis principe", mais "Croyez-moi principe", pour ne pas mourir dans vos péchés.
Le Père aussi est dit principe. Certes, d’une première manière, le nom de principe est commun au Père et au Fils, en tant qu’ils sont un seul principe du Saint-Esprit par la spiration 50 ; et les trois personnes sont en même temps, par la création, principe des créatures. D’une autre manière, le nom de principe est propre au Père, en tant que le Père est principe du Fils par la génération éternelle. Cependant, nous ne disons pas qu’il y a plusieurs principes, de même que nous ne disons pas non plus qu’il y a plusieurs dieux — À toi le principe au jour de ta puissance 51. Ici, le Seigneur dit qu’il est principe par rapport à l’ensemble de la création : car ce qui est quelque chose par essence est principe et cause des réalités qui le sont par participation. Or lui-même est par essence, comme nous l’avons dit 52.
Mais parce que le Christ n’a pas seulement en lui la nature divine, mais aussi la nature humaine, il ajoute : MOI QUI VOUS PARLE. En effet, l’homme ne peut supporter directement la voix de Dieu, parce que, selon Augustin "les cœurs faibles ne peuvent entendre un verbe spirituel sans une voix sensible" 53. C’est pourquoi il est dit : Qui est l’homme, pour entendre la voix du Seigneur son Dieu ? 54 Donc, pour que nous l’entendions directement, le Verbe divin a assumé la chair, comme instrument pour nous parler ; c’est pourquoi il dit : MOI QUI VOUS PARLE, c’est-à-dire moi qui, m’étant fait humble à cause de vous, suis descendu jusqu’à vos pauvres paroles — Après avoir à bien des reprises et de bien des manières parlé jadis à nos pères par les prophètes, Dieu, en ces temps qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils 55. — Le Fils unique qui est dans le sein du Père, lui l’a fait connaître 56, à vous.
47. Sir 13, 29.
48. Principium qui et loquor vobis ;
49. ()p. cit., XXXVIII, 11, pp. 344-345.
50. Voir Somme théol., I, q. 36.
51. Ps 109, 4.
52. Cf. n° 1179.
53. Loc. cit., p. 345, 11. 38-39.
54. Cf. Deut 5, 26 et Ex 20, 19.
1184. Ou bien, d’une autre manière, selon Chrysostome 57, il dit LE PRINCIPE afin de blâmer la lenteur d’esprit des Juifs. Car, encore endurcis après les nombreux signes qu’ils l’avaient vu accomplir, ils demandent au Seigneur : TOI, QUI ES-TU ? Et c’est pourquoi Jésus répond MOI JE SUIS LE PRINCIPE, moi qui vous ai parlé dès le commencement (a principio) ; autrement dit : vous n’avez pas besoin de continuer à chercher qui je suis, puisque cela devrait déjà être manifeste — Alors qu'avec le temps vous devriez être devenus des maîtres [des docteurs], vous avez encore besoin qu’on vous enseigne les premiers éléments des paroles de Dieu 58.
1185. En second lieu, l’autorité du Christ en matière de justice les conduire à croire en lui ; J’AI BEAUCOUP À DIRE SUR VOUS, ET À JUGER ; autrement dit : j’ai l’autorité pour vous juger.
Mais il faut savoir qu’autre chose est de nous parler, autre chose de parler à notre sujet. En effet, le Christ nous parle pour notre bien, c’est-à-dire pour nous attirer à lui ; ainsi, tant que nous vivons, il nous parle en prêchant, en nous inspirant, et par des moyens de cette sorte. Et il parle à notre sujet, non pour notre bien, mais pour que soit manifestée sa justice ; et c’est de cette façon qu’il parlera de nous au jugement futur ; c’est dans ce sens-là qu’est pris ici J’AI BEAUCOUP À DIRE SUR VOUS.
55. He 1, 1.
56. Jean 1, 18.
57. In loannem hom., 53, ch. 1, col. 293.
58. He 5, 12.
1186. On lit cependant plus haut : Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde 59. À cela je réponds : autre chose est de juger, autre chose de pouvoir juger. Juger exprime l’acte du jugement ; et cela ne convient pas au premier avènement du Seigneur, comme il l’a dit plus haut : Moi, je ne juge personne 60, c’est-à-dire au moment présent. Mais pouvoir juger exprime seulement la puissance de juger ; et le Christ la possède : Le Père a remis tout jugement au Fils 61, lui qui a été établi par Dieu juge des vivants et des morts 62. Et c’est pourquoi il dit expressément : J’AI BEAUCOUP À DIRE SUR VOUS, ET À JUGER, mais lors du jugement à venir 63.
1187. La vérité du Père aussi amène à croire au Christ ; MAIS CELUI QUI M’A ENVOYE EST VERIDIQUE ; autrement dit : le Père est véridique ; or moi, je parle en harmonie avec lui ; donc je dis des choses vraies, donc vous devez me croire. Il dit donc : CELUI QUI M’A ENVOYE, le Père, EST VERIDIQUE, non par participation, mais il est l’essence même de la vérité, et le Père de la vérité ; autrement, le Fils, puisqu’il est la vérité elle-même, serait plus grand que le Père — Or Dieu est véridique 64. MOI, CE QUE J’AI ENTENDU DE LUI, non en l’entendant d’une manière sensible, mais en recevant de lui la connaissance par la génération éternelle, C’EST CE QUE JE DIS DANS LE MONDE. Il est dit au livre d’Isaïe aïe : Ce que j’ai entendu du Seigneur des armées, le Dieu d’Israël, je vous l’ai annoncé 65. Et le Fils ne peut rien faire de lui-même si ce n’est ce qu’il a vu faire au Père 66.
1188. Cette parole : CELUI QUI M’A ENVOYÉ EST VERIDIQUE peut se rattacher à ce qui précède de deux manières. Ou bien ainsi : je dis que J’AI SUR VOUS À JUGER, mais mon jugement sera vrai, parce que celui qui m’a envoyé est vérité — Le jugement de Dieu est selon la vérité 67.
Ou bien d’une autre manière, selon Chrysostome 68 – je dis que J’AI SUR VOUS À JUGER, mais je le diffère, non par impuissance, mais pour obéir à la volonté du Père ; car CELUI QUI M’A ENVOYE EST VERIDIQUE. C’est pour quoi, comme il a promis d’envoyer un sauveur et un défenseur, il m’envoie maintenant pour sauver ; et moi, c’est parce que je ne dis que ce que j’ai entendu de lui, que je vous dis des paroles de salut.
59. Jean 3, 17.
60. Jean 8, 15 ; voir n° 1152.
61. Jean 5, 22 ; voir n°’ 765 et 768 (vol II, pp. 299-300 et 301-302).
62. Ac 10, 42.
63. En disant ici que le Christ n’exercera son pouvoir de juger qu’au jour du jugement dernier, saint Thomas s’inspire directement de saint Augustin (Tract. in Ioann., XXXIX, 6, p. 348).
64. Ro 3, 4.
65. Isaïe 21, 10.
66. Jean 5, 19.
ET ILS NE CONNURENT PAS QU’IL PARLAIT DE SON PÈRE, DIEU
1189. En disant cela, l’Évangéliste blâme la lenteur d’intelligence des Juifs ; en effet, ils n’avaient pas encore les yeux du cœur ouverts, par lesquels ils auraient saisi l’égalité du Père et du Fils 69 ; et cela, parce qu’ils étaient soumis à la chair : L'homme naturel ne perçoit pas ce qui est de l'Esprit de Dieu 70.
JÉSUS LEUR DIT DONC : "QUAND VOUS AUREZ ÉLEVÉ LE FILS DE L’HOMME, ALORS VOUS CONNAÎTREZ QUE MOI JE SUIS, ET QUE DE MOI-MÊME JE NE FAIS RIEN ; MAIS COMME LE PÈRE M’A ENSEIGNÉ, C’EST CELA QUE JE DIS. ET CELUI QUI M’A ENVOYÉ EST AVEC MOI, ET IL NE M’A PAS LAISSÉ SEUL PARCE QUE MOI, CE QUI LUI PLAÎT, JE LE FAIS TOUJOURS. " COMME IL DISAIT CELA, BEAUCOUP CRURENT EN LUI –
1190. Ici, le Christ annonce d’abord le moyen par lequel les Juifs doivent parvenir à la foi, moyen qui est le remède sauvant de la mort. En premier lieu, il montre par quoi ils doivent venir à la foi [n° 1191], puis il enseigne ce qu’on doit croire de lui-même [n° 1192].
1191. Il dit donc qu’ils doivent parvenir à la foi par sa Passion : QUAND VOUS AUREZ ELEVE LE FILS DE L'HOMME, ce qui revient à dire : maintenant, vous ne connaissez pas que mon Père est Dieu ; mais QUAND VOUS AUREZ ELE VE LE FILS DE L’HOMME, c’est-à-dire quand vous m’aurez attaché au bois de la croix, alors VOUS CONNAITREZ..., c’est-à-dire certains d’entre vous connaîtront par la foi — Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi 71. Selon Augustin, il mentionne la Passion de la croix pour donner l’espérance aux pécheurs, c’est-à-dire pour que personne, quelque crime qu’il ait commis, ne désespère par mauvaise conscience de lui-même, alors que ceux-là même qui ont crucifié le Christ sont libérés de leurs péchés par son sang 72. Car il n’existe aucun pécheur qui le soit au point de ne pouvoir être libéré par le sang du Christ.
Ou bien, selon Chrysostome 73, QUAND VOUS AUREZ ELEVE LE FILS DE L’HOMME, c’est-à-dire sur la croix, alors VOUS CONNAITREZ, c’est-à-dire vous pourrez connaître ce que je suis, non seulement par la gloire de ma Résurrection, mais aussi par le châtiment de votre captivité et de votre ruine.
71. Jean 12, 32. Saint Augustin commente ainsi : "Cela ne semble dire rien d’autre que ceci : les Juifs, après sa Passion, sauraient qui il était. " Le Christ voyait parmi la foule ceux qui alors croiraient en lui, ayant reçu l’Esprit Saint et vu les miracles réalisés au nom de celui qu’ils auraient crucifié et dont ils boiraient le sang du fait qu’ils croiraient en lui (Tract. in Jo., XL, 2, p. 350, 1. 8 et ss.).
67. Ro 2, 2.
68. In Ioannem hom., 53, ch. 1, col. 293. Saint Thomas met davantage en valeur la référence indirecte du Christ à la volonté du Père, que ne le fait le texte de saint Jean Chrysostome.
69. C BÈDE, In S. Ioannis Evang. expos., in h. loc., PL 92, col. 746 A.
70. 1 Corinthiens 2, 14 (cf. note 25).
72. Ibid., p. 351.
73. In Ioannem hom., 53, ch. 2, col. 294. Là aussi, saint Thomas résume un développement de saint Jean Chrysostome.
QUE MOI JE SUIS, ET QUE DE MOI-MÊME JE NE FAIS RIEN ; MAIS COMME LE PÈRE M’A ENSEIGNÉ C’EST CELA QUE JE DIS.
1192. En ce qui concerne ce qu’on doit croire de lui, il enseigne trois choses ; d’abord, la majesté de la divinité, puis son origine à partir du Père, enfin son union indissoluble avec le Père.
Il enseigne la majesté de la divinité en disant : MOI JE SUIS ; c’est-à-dire, j’ai en moi la nature de Dieu, et je suis celui-là même qui a parlé à Moïse en disant : Moi je suis celui qui suis 74.
Mais parce que l’être subsistant appartient à toute la Trinité, pour ne pas exclure la distinction des personnes il enseigne ensuite aux Juifs la foi en son origine à partir du Père en disant : ET DE MOI-MEME JE NE FAIS RIEN, MAIS COMME LE PERE M’A ENSEIGNE, C’EST CELA QUE JE DIS. Mais du fait que depuis le début il a réalisé des œuvres et a enseigné 75, Jésus montre son origine à partir du Père, d’une part dans ce qu’il réalise, ET DE MOI-MEME JE NE FAIS RIEN — Le Fils ne peut rien faire de lui-même 76, et d’autre part dans ce qu’il enseigne : MAIS COMME LE PERE M’A ENSEIGNE, c’est-à-dire m’a donné la science en m’engendrant dans la connaissance. Parce que la nature de la vérité est simple, pour le Fils c’est la même chose de connaître et d’être ; et ainsi, de même que le Père, en l’engendrant, a donné au Fils d’être, de même, en l’engendrant, il lui a donné de connaître — Mon enseignement n'est pas le mien 77.
Et pour qu’on ne comprenne pas qu’il a été envoyé d’auprès du Père comme s’il était distinct de lui, en troisième lieu il enseigne la foi en son union indissoluble avec le Père en disant : ET CELUI QUI M’A ENVOYE, c’est-à-dire le Père, EST AVEC MOI, d’une part par l’unité d’essence — Moi je suis dans le Père, et le Père est en moi 78-, d’autre part par une union d’amour — Le Père aime le Fils, et il lui montre tout ce qu’il fait 79. Ainsi, le Père a envoyé le Fils de telle manière qu’il ne s’est pas éloigné de lui : ET IL NE M’A PAS LAISSE SEUL, parce que son amour m’enveloppe. Mais bien que [du le point de vue de l’être] les deux soient inséparables, l’un cependant est envoyé (missus), et l’autre envoie : car l’Incarnation est une mission, et elle appartient seulement au Fils, et non au Père 80.
ET IL NE M’A PAS LAISSÉ SEUL ; Jésus le manifeste par un signe : PARCE QUE MOI, CE QUI LUI PLAIT, JE LE FAIS TOUJOURS. Cela n’est pas dit comme étant une cause de mérite, mais à titre de signe ; cela revient à dire : le fait que moi JE FAIS TOUJOURS, sans commencement ni fin, CE QUI LUI PLAIT, est le signe qu’il est toujours avec moi et qu’il ne m’a pas laissé — J’étais avec lui, disposant toutes choses 81. Ou bien, d’une autre manière, IL NE M’A PAS LAISSE SEUL, c’est-à-dire en tant qu’homme, me protégeant PARCE QUE MOI, CE QUI LUI PLAIT, JE LE FAIS TOUJOURS. Et selon cette interprétation, ces paroles sont à entendre comme une cause de mérite.
74. Ex 3, 14.
75. Ac 1, 1.
76. Jean 5, 19.
77. Jean 7, 16. Citation de saint Augustin (Tract, in Ioann., XL, 5 P. 353, 11. 47-
53) que saint Thomas suit dans tout ce paragraphe.
78. Jean 14, 10.
79. Jean 5, 20.
COMME IL DISAIT CELA, BEAUCOUP CRURENT EN LUI
1193. L’Évangéliste expose ici l’effet de l’enseignement ; ceux qui doutent se convertissent à la foi parce qu’ils ont entendu l’enseignement du Christ : La foi vient de ce qu’on entend, et on entend par une parole du Christ 82.
31 Jésus disait donc à ceux qui avaient cru en lui, des Juifs : "Si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples 32 et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libèrera. " Ils lui répondirent : "Nous sommes la race d’Abraham et nous n’avons jamais été esclaves de personne. Comment toi, dis-tu : vous serez libres ?" 34 leur répondit : "Amen, amen, je vous dis que tout homme qui commet le péché est esclave du péché. Or l’esclave ne demeure pas dans la maison éternellement ; mais le Fils y demeure pour l’éternité. Si donc le Fils vous libère, vous serez vraiment libres. 37 sais que vous êtes fils d’Abraham ; mais vous cherchez à me tuer, parce que ma parole ne prend pas en vous. 38 Moi, ce que j’ai vu auprès de mon Père, je le dis. Et vous, ce que vous avez vu auprès de votre père, vous le faites. " Ils répondirent et lui dirent : "Notre père, c’est Abraham. "Jésus leur dit : "Si vous êtes les fils d’Abraham, faites les œuvres d’Abraham. Mais maintenant, vous cherchez à me tuer, moi un homme qui vous ai dit la vérité que j’ai entendue de Dieu. Cela, Abraham ne l’a pas fait. 41 Vous, vous faites les œuvres de votre père. " C’est pour quoi ils lui dirent : "Nous, nous ne sommes pas nés de la prostitution. Nous n’avons qu’un seul père, Dieu. " 42 Jésus leur dit donc : "Si Dieu était votre père, vous m’aimeriez de toute façon : en effet, moi je suis sorti de Dieu, et je suis venu. Et je ne suis pas venu de moi-même, mais lui m’a envoyé. 43 ne reconnaissez-vous pas ma parole ? Parce que vous ne pouvez pas écouter ce que je dis. 44 Vous, vous êtes issus du diable, votre père ; et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Lui était homicide dès le commencement, et il ne s’est pas tenu dans la vérité, parce que la vérité n’est pas en lui : quand il profère le mensonge, il le profère de son propre fonds, parce qu’il est menteur et père du mensonge. Mais moi, si je vous dis la vérité, vous ne me croyez pas. Qui d’entre vous me convaincra de péché ? Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu ; si vous n’écoutez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu. " Les Juifs répondirent donc et dirent : "N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon ?" 49 répondit : "Moi, je n’ai pas de démon ; mais j’honore mon Père, et vous, vous me déshonorez. Or moi je ne cherche pas ma gloire : Il en est un qui la cherche, et qui juge.
1194. Ayant exposé quel est le remède qui libère des ténèbres [n° 1172], l’Évangéliste poursuit en montrant l’efficacité de ce remède. Plus loin [n° 1200], il montre le besoin que les hommes ont de ce remède.
JÉSUS DISAIT DONC À CEUX QUI AVAIENT CRU EN LUI, DES JUIFS : SI VOUS DEMEUREZ DANS MA PAROLE, VOUS SEREZ VRAIMENT MES DISCIPLES ; ET VOUS CONNAITREZ LA VÉRITE ET LA VÉRITÉ VOUS LIBÉRERA.
En ce qui concerne l’efficacité du remède, l’Évangéliste montre d’abord ce qui est exigé de ceux à qui le remède est administré, et cela relève du mérite ; puis il montre ce qui leur est donné en échange [n° 1196], et cela relève de la récompense.
JÉSUS DISAIT DONC À CEUX QUI AVAIENT CRU EN LUI, DES JUIFS : SI VOUS DEMEUREZ DANS MA PAROLE, VOUS SEREZ VRAIMENT MES DISCIPLES
1195. On vient de dire que BEAUCOUP CRURENT EN LUI – Et c’est pour cela que le Christ leur montre, c’est-à-dire À CEUX QUI AVAIENT CRU EN LUI, DES JUIFS, ce qui est exigé d’eux : qu’ils demeurent dans sa parole (sermo). SI VOUS DEMEUREZ DANS MA PAROLE, VOUS SEREZ VRAIMENT MES DISCIPLES ; autrement dit : VOUS SEREZ MES DISCIPLES, non en croyant seulement d’une manière superficielle, mais SI VOUS DEMEUREZ DANS MA PAROLE.
Trois choses sont exigées de nous concernant la parole de Dieu (verbum) 83 – la sollicitude pour l’écouter — Que tout homme soit prompt à écouter 84 ; la foi pour croire — La foi vient de ce qu’on entend 85 ; la constance pour demeurer jusqu’au bout — Que la sagesse est escarpée pour les sots ! Et l’homme sans intelligence ne s'y tiendra pas 86. Et c’est à cause de cela qu’il dit SI VOUS DEMEUREZ, c’est-à-dire par la stabilité de la foi, par la méditation continuelle — Il méditera sa loi jour et nuit 87 — et par un amour fervent — Sa volonté a été tendue vers la loi de son Dieu 88. C’est pourquoi Augustin 89 dit que demeurent dans les paroles du Seigneur ceux qui ne cèdent à aucune tentation.
83. Saint Thomas emploie ici les termes sermo et verbum. Le sermo, c’est l’expression, la parole. Le verbum implique la signification (voir vol. 1, n° 25 à 29).
84. Ja 1, 19.
85. Ro 10, 17.
86. Sir 6, 21.
87. Ps 1, 2.
88. Ibid.
89. Sermones de Scripturis, 134, ch. 2, 2, PL 38, coI – 743.
VOUS SEREZ VRAIMENT MES DISCIPLES ; ET VOUS CONNAÎTREZ LA VÉRITÉ, ET LA VÉRITÉ VOUS LIBÉRERA.
1196. Le Christ montre ici la récompense qui est don née en échange à ceux qui persévèrent. Cette récompense consiste en trois choses : l’élévation à la dignité de disciple du Christ [n° 1197], la connaissance de la vérité [n° 1198], et l’acquisition de la liberté [n° 1199].
1197. Et certes, c’est un privilège d’une grande dignité que d’être disciple du Christ : Fils de Sion, exultez et réjouissez-vous dans le Seigneur votre Dieu, parce qu’il vous a donné un maître de justice 90. C’est pourquoi il dit : VOUS SEREZ VRAIMENT MES DISCIPLES. En effet, plus le maître est grand, plus ses disciples sont hors du commun ; or le Christ est le maître le plus éminent et le plus grand ; ses disciples sont donc les plus éminents.
Trois choses sont exigées des disciples. La première est l’intelligence, pour saisir les paroles du maître — Vous aussi, vous êtes maintenant encore sans intelligence ? 91 Or seul le Christ peut ouvrir l’oreille de l’intelligence — Il leur ouvrit l’esprit, pour qu’ils comprennent lés Écritures 92. C’est pourquoi Isaïe disait : Le Seigneur m’a ouvert l’oreille 93. Ce qui est requis en second lieu du disciple, c’est l’attachement (assensus) 94 à croire ce qu’enseigne le maître, car le disciple n’est pas au-dessus du maître et c’est pour cela qu’il ne doit pas le contre dire — Ne contredis pas la parole de vérité 96 ; et Isaïe ajoute : Moi je ne contredis pas 97. La troisième chose requise du disciple est la stabilité, qui permet de demeurer jusqu’au bout ; dans l’Évangile de saint Jean, il est dit que beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ne marchaient plus avec lui 98 ; et Isaïe ajoute : Je ne me suis pas dérobé 99.
90. Jn 2, 23.
91. Mt 15, 16.
92. Luc 24, 45.
93. Isaïe 50, 5.
94. Voir n° 946, ainsi que n° 8, vol. I, p. 63.
95. Le 6, 40.
96. Sir 4, 30.
97. Isaïe 50, 5.
VOUS CONNAÎTREZ LA VÉRITÉ
1198. Mais il est plus grand de connaître la vérité, puis que c’est la fin du disciple. Et cela, le Seigneur le donne aussi à ceux qui croient ; c’est pour cela qu’il dit : vous CONNAI TREZ LA VERITE, c’est-à-dire d’une part la vérité de l’enseignement que moi je donne — Moi, ce pour quoi je suis né et ce pour quoi je suis venu dans le monde, c’est pour rendre témoignage à la vérité 100-, d’autre part la vérité de la grâce dont je suis source — La grâce et la vérité ont été données par Jésus-Christ 101 ; cette grâce est dite grâce de vérité par rapport aux préfigurations de la Loi ancienne. Enfin, la vérité de l’éternité dans laquelle je demeure — Éternellement Seigneur, demeure ta parole, ta vérité de génération en génération 102.
ET LA VÉRITÉ VOUS LIBÉRERA
1199. Mais ce qu’il y a de plus grand, c’est l’acquisition de la liberté, que la connaissance de la vérité réalise chez ceux qui croient : ET LA VERITE VOUS LIBERERA.
Cependant, dans ce passage, "libérer" n’implique pas l’idée d’échapper à quelque péril, comme semble l’indiquer le mot latin 103, mais signifie vraiment "rendre libre". Et cela par rapport à trois choses : la vérité de l’enseignement libérera de l’erreur, du faux — Ma bouche proclamera la vérité et mes lèvres détesteront l’iniquité 104 ; la vérité de la grâce libérera de l’esclavage du péché — La loi de l’Esprit de vie qui est dans le Christ Jésus me libérera de la loi du péché et de la mort 105 ; la vérité de l’éternité nous libérera de la corruption — La création elle-même sera libérée de la servitude de la corruption 106.
98. Jean 6, 67.
99. Isaïe 50, 5.
I00. Jean 18, 37.
101. Jean 1, 17.
102. Ps 118, 89.
103. Cf. SAINT AUGUSTIN, Serm. de Script., 134, ch. 2, 2, PL 38, col. 743, et Tract, in Ioann., XLI, 1-2, pp. 357-358, 11. 32-34. Dans ces deux passages, saint Augustin explique que liberare est le plus fréquemment employé dans le langage courant, à la différence du grec, dans le sens d’échapper à un péri4 cesser de subir des outrages, être délivré d’une maladie, mais qu’ici il faut l’entendre au sens propre, étymologique, de rendre libre.
LE BESOIN QUE LES HOMMES ONT DU REMÈDE APPORTÉ PAR LE CHRIST.
1200. L’Évangéliste poursuit en montrant le besoin, que les Juifs ont en eux-mêmes, de recevoir ce remède.
D’abord, il met en évidence la présomption des Juifs qui nient avoir besoin d’un tel remède [n° 1201] ; puis il montre comment ils en ont besoin [n° 1202].
ILS LUI RÉPONDIRENT : "NOUS SOMMES LA RACE D’ABRAHAM ET NOUS N'AVONS JAMAIS ÉTÉ ESGLAVES DE PERSONNE. COMMENT TOI, DIS-TU : VOUS SEREZ LIBRES ?"
1201. La présomption des Juifs apparaît dans une interrogation. Ils commencent par affirmer quelque chose ; puis ils nient autre chose ; enfin, ils interrogent.
Ils affirment être de la race d’Abraham : NOUS SOMMES LA RACE D’ABRAHAM, ce qui montre leur vaine gloire, car ils se glorifient de leur seule origine charnelle — Ne commencez pas à dire : nous avons pour père Abraham 107. Ils font de même, ceux qui cherchent à être tirés d’une noblesse selon la chair — Toute leur gloire leur vient d’un enfantement, d’un sein et d’une conception 108.
Ils nient ensuite leur condition d’esclaves : NOUS N’AVONS JAMAIS ÉTÉ ESCLAVES DE PERSONNE ; en cela, ils se montrent stupides et menteurs. Stupides, ils le sont assurément, parce que ce que le Seigneur dit de la liberté spirituelle, ils l’entendent d’une liberté matérielle — L’homme naturel ne perçoit pas ce qui est de l’Esprit de Dieu 109. Et ils sont menteurs, parce que s’ils nient ici être esclaves d’une manière matérielle, ou bien ils l’entendent de l’ensemble du peuple juif, ou bien ils parlent tout particulièrement d’eux-mêmes. S’ils parlent de l’ensemble du peuple juif, ils mentent manifestement, car Joseph fut vendu, et leurs ancêtres ont été esclaves en Égypte, comme le rapportent les livres de la Genèse et de l’Exode 110. C’est pourquoi Augustin dit : "O ingrats, qu’en est-il de ce que Dieu vous impute sans cesse d’avoir été libérés par lui de la maison d’esclavage, si vous n’avez jamais été esclaves de personne ?" 111 Il est dit en effet : Je vous ai fait sortir d'Égypte, de la maison d’esclavage 112. Et si les Juifs parlent ici à leur propre sujet, on ne peut même pas les disculper de mensonge, car eux aussi à ce moment-là payaient des tributs aux Romains ; c’est pourquoi ils disaient : Est-il permis de payer l’impôt à César, ou non ? 113
Enfin, les Juifs interrogent Jésus sur le mode de la liberté : COMMENT TOI, DIS-TU : "VOUS SEREZ LIBRES ?" Le Seigneur leur avait promis deux choses : la liberté et la connaissance de la vérité : VOUS CONNAITREZ LA VERITE, ET LA VERITE VOUS LIBERERA. En entendant cela, les Juifs comprenaient qu’ils étaient considérés par le Seigneur comme esclaves et ignorants. Et, bien qu’il soit plus avilissant d’être privé de la connaissance que de la liberté, cependant, parce qu’ils restaient fixés à leurs préoccupations terrestres, négligeant la vérité, ils s’enquièrent du mode de la liberté — ils ont résolu d’abaisser leurs yeux vers la terre 114.
104. Prov 8, 7.
105. Ro 8, 2. Saint Thomas commente : "La loi de l’Esprit libère l’homme du péché et de la mort ; mais la loi de l’Esprit est en Jésus-Christ : donc, du fait même que quelqu’un est dans le Christ Jésus, il est libéré du péché et de la mort (...). La loi de l’Esprit est cause de la vie ; mais par la vie sont exclus le péché et la mort qui est l’effet du péché, car le péché est lui-même la mort spirituelle de l’âme : donc, la loi de l’Es prit libère l’homme du péché et de la mort" (Ad Rom. lect., VIII, leç. 1, n° 601).
106. Ro 8, 21.
107. Mt 3, 9.
108. Os 9, 11.
109. 1 Corinthiens 2, 14.
110. Gn 40 ;Ex 1.
111. Tract. in Ioann., XLI, 2, p. 358, 11. 17-19. Saint Thomas s’inspire aussi de ce passage en faisant référence à l’évidence du mensonge des Juifs et à la domination des Romains au temps même de jésus (cf. loc. cit., 11. 26-35).
112. Deut 13, 5.
113. Mt 22, 17.
1202. Le Seigneur, rejetant la présomption des Juifs, leur montre avec certitude qu’ils ont besoin du remède dont on a parlé ; il parle d’abord de leur esclavage [n° 1203], puis de leur libération [n° 1205] ; enfin, de leur origine [n° 1211].
JÉSUS LEUR RÉPONDIT : AMEN, AMEN, JE VOUS DIS QUE TOUT HOMME QUI COMMET LE PÉCHÉ EST ESCLAVE DU PÉCHÉ.
1203. Il les convainc d’esclavage, non d’un esclavage matériel, comme ils le comprenaient, mais spirituel, c’est-à-dire l’esclavage du péché ; pour mettre cela en évidence, il fait d’abord un serment réitéré : AMEN, AMEN, JE VOUS DIS, puis il emploie un mot ayant un sens universel : TOUT. Amen est un mot hébreu qui signifie "en vérité", ou "qu’il en soit ainsi". Ce que, selon Augustin 115 ? ni le traducteur grec, ni le latin n’ont osé traduire, pour que ce mot reçoive l’honneur qui lui est dû : être voilé comme un secret, non dans le but de le cacher, mais de peur que mis à nu il ne soit avili ; et cela spécialement par respect pour le Seigneur qui l’a utilisé fréquemment 116. Donc, le Seigneur profère ici comme une sorte de serment : serment qu’il réitère afin d’affirmer davantage sa pensée — Il s'engagea par un serment, pour que, par deux réalités immuables, dans lesquelles il est impossible que Dieu mente, nous ayons un puissant réconfort 117.
Il emploie ensuite un terme universel : TOUT ; Juif ou Grec, riche ou pauvre, empereur ou mendiant — Il n a plus de distinction entre Juif et Grec, car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu 118.
Il met enfin en évidence leur condition d’esclave en disant : QUI COMMET LE PÉCHÉ EST ESCLAVE DU PÉCHÉ.
114. Ps 16, 11.
115. Op. cit., XLI, 3, p. 359, 11. 12-20.
116. Voir n° 430, vol. II, p. 29.
117. He 6, 17-18.
1204. On peut opposer à cela que l’esclave n’est pas mû par son propre libre arbitre, mais par celui du maître ; or celui qui commet le péché est mû par son propre libre arbitre : il n’est donc pas esclave.
Je réponds que chaque chose est selon ce qui convient à sa nature : quand donc quelqu’un est mû selon quelque chose qui convient à sa nature, il est mû par lui-même. Mais lorsque quelqu’un est mû par quelqu’un d’extrinsèque, il n’opère pas selon lui-même, mais sous la pression d’un autre, ce qui est propre à l’esclave. Or l’homme, selon sa nature, est doué d’intelligence. Quand donc il est mû selon son intelligence, il est mû de son propre mouvement, et il opère de lui-même, ce qui caractérise la liberté ; mais quand il pèche, il agit en dehors de l’ordre de sa nature raison nable, et il est alors mû comme par un autre, retenu dans des limites étrangères ; et c’est pourquoi QUI COMMET LE PECHE EST ESCLAVE DU PECHE — On est esclave de celui par qui on a été vaincu 119.
Mais plus quelqu’un est mû par un étranger, plus il est réduit en esclavage ; et il est d’autant plus vaincu par le péché qu’il a moins d’autonomie — celle de l’intelligence —, et il est d’autant plus esclave. De là vient que plus on accomplit librement le mal qu’on veut, et avec le moins de difficulté, plus on se lie étroitement à la servitude du péché, comme le dit Grégoire 120. Esclavage qui est certes très pesant, parce qu’on ne peut s’y soustraire : partout où il va, l’homme porte en lui le péché, bien que l’acte même du péché et le plaisir qu’il procure passent — Lorsque le Seigneur t’aura donné du repos (...) de la dure servitude, c’est-à-dire celle du péché, à laquelle tu as été asservi... 121 Car on peut s’échapper de la servitude physique, au moins en s’enfuyant ; c’est pourquoi Augustin dit : O malheureuse servitude (c’est-à-dire celle du péché) ! L’esclave de l’homme, une fois fatigué des ordres durs de son maître, se repose en s’enfuyant ; l’es clave du péché traîne avec lui le péché, où qu’il fuie ; car le péché qu’il commet est intérieur ; le plaisir passe, le péché (c’est-à-dire l’acte) passe : ce qui donnait du plaisir est passé, est resté ce qui blesse 122 ;
118. Ro 10, 12 et Ro 3, 23.
119. 2 Pe 2, 19.
120. Moralium libri, 25, ch. 16, PL 76, col. 343.
121. Isaïe 14, 3.
OR L’ESCLAVE NE DEMEURE PAS DANS LA MAISON ÉTERNELLEMENT. MAIS LE FILS Y DEMEURE POUR L'ÉTERNITÉ. SI DONC LE FILS VOUS LIBÈRE, VOUS SEREZ VRAIMENT LIBRES.
1205. L’Évangéliste traite ici de la libération de l’esclavage ; en effet, parce que tous ont péché 123, tous étaient esclaves du péché. Mais elle vient et est toute proche de vous, l’espérance de la libération par celui qui est libre du péché ; et celui-là, c’est le Fils.
D’abord, le Christ présente ce qu’est la condition d’es clave, pour distinguer l’homme libre de l’esclave [n° 1206] ; puis il montre que la condition du Fils est autre que celle de l’esclave [n° 1207] ; enfin, il conclut en montrant le pouvoir que le Fils a de libérer [n° 1208].
1206. La condition de l’esclave est donc transitoire et instable ; L’ESCLAVE NE DEMEURE PAS DANS LA MAISON Cette maison, c’est l’Église 124— Pour que tu saches comment il convient de te comporter dans la maison de Dieu qui est l’Église du Dieu vivant... 125. Dans cette maison, certains, qui sont esclaves spirituellement, demeurent seulement pour un temps, de même que c’est pour un temps seulement, et non ETERNELLEMENT, que les esclaves demeurent physiquement dans la maison du père de famille ; car bien que maintenant les méchants ne soient pas séparés de ceux qui croient quant au nombre, mais seulement par le mérite, ultérieurement cependant, ils en seront séparés de l’une et de l’autre manière — Chasse la servante et son fils : en effet, il ne sera pas héritier, le fils de la servante, avec le fils de la femme libre 126.
122. Tract, in Ioann., XLI, p. 359, lI – 6-17, résumé par saint Thomas.
123. Cf. Ro 3, 23.
124. Saint Augustin, comme saint Thomas, désigne l’Église comme la maison de Dieu (op. cil., XLI, 8, p. 361, 11. 18-19) et pose le problème de la possibilité pour des pécheurs (donc des esclaves) d’y habiter ; mais saint Thomas résout le problème d’une manière différente. Pour l’un et l’autre, le Christ nous libère parce qu’il est lui-même absolument libre et exempt du péché (n°’ 1207-1208). De même, les deux tiennent à préciser que le chrétien libéré du péché n’a pas à abuser de sa liberté : il n’est pas pour autant libéré de la justice (n° 1209) ; pour saint Augustin, d’ "esclaves de la cupidité ", nous sommes même "devenus des esclaves libres de la charité" (loc. cil., p. 362, 11. 23-24). Enfin, saint Thomas rappellera aussi que cette liberté ne sera parfaite et plénière que dans la patrie (n° 1209 in fine), où la chair de péché ne dominera plus (Tract. in Ioann., XLI, 13, p. 365).
1207. Par contre, la condition du Fils est éternelle et stable ; LE FILS, c’est-à-dire le Christ, Y DEMEURE POUR L'ETERNITE, c’est-à-dire dans l’Église, comme dans sa maison. L’épître aux Hébreux dit que le Christ est dans sa maison comme le Fils, et nous sommes cette maison si nous gardons ferme jusqu’à la fin la confiance et la gloire de l’espérance 127. Et certes, lui seul demeure éternellement dans la maison, de lui-même, parce qu’il est exempt du péché ; pour nous, de même que nous sommes libérés du péché par lui, de même nous demeurons dans la maison par lui.
125. 1 Tm 3, 15.
126. Ga 4, 30.
127. He 3, 6. Saint Thomas commente : "En disant : et nous sommes cette maison, il montre ce qu’est cette maison. Cette maison, ce sont ceux qui ont la foi ; ils sont bien la demeure du Christ, ceux qui croient en le Christ — Dans la maison de Dieu qui est l'Église (1 Tm 3, 15) ; et ils le sont aussi parce que le Christ habite en eux : Le Christ habite en vos cœurs par la foi (Eph 3, 17). Donc, nous qui avons la foi, nous sommes cette maison. Mais pour que nous soyons la maison de Dieu, il faut quatre choses, qui sont requises pour une maison et ne se trouvent pas dans une tente (...). D’abord, que notre espérance et notre foi soient certaines et persévérantes : une tente en effet, même si elle est solide, peut cependant aisément être déplacée. Et elle symbolise ceux qui croient pour un temps et qui, au moment de la tentation, se retirent (Luc 8, 13) ; mais sont la maison ceux qui retiennent la parole de Dieu. C’est pourquoi il dit : si nous gardons la confiance. On a dit plus haut que la confiance, c’est l’espérance avec une attente ferme et sans crainte (...). La deuxième chose requise pour une maison est qu’elle soit disposée avec ordre. C’est pourquoi il dit : la gloire de l’espérance, c’est-à-dire tout ordonnée à la gloire de Dieu, de sorte que, ayant méprisé les autres choses, nous nous glorifions dans l’espérance de la gloire (Ro 5, 2). (...) Troisièmement, il est requis d’une maison qu’elle dure. C’est pourquoi il dit : jusqu'à la fin — Celui qui persévérera jusqu'à la fin, celui là sera sauvé (Mt 10, 22). Quatrièmement, qu’elle soit ferme, de telle sorte qu’elle ne soit ébranlée par aucune adversité" (Ad Haebr. lect., III, Ieç. 1, n° 169).
1208. Or le Fils a le pouvoir de libérer : SI DONC LE FILS VOUS LIBERE, VOUS SEREZ VRAIMENT LIBRES — Nous ne sommes pas les fils de la servante, mais de la femme libre ; c’est le Christ qui nous a acquis cette liberté 128. Car, comme le dit Augustin, lui-même a donné pour notre rachat, non de l’argent, mais son sang 129 – il est venu en effet en assumant une chair semblable à celle du péché 130, n’ayant en lui absolument aucun péché ; c’est pourquoi il s’est fait vrai sacrifice pour le péché ; par lui, nous sommes libérés non des barbares, mais du diable.
1209. Notons que la liberté a des sens multiples. Il y a une liberté perverse, quand quelqu’un en abuse pour pécher ; et c’est la liberté à l’égard de la justice, que personne n’est contraint d’observer — Agissez comme des hommes libres, et non comme ayant un voile pour dissimuler votre liberté perverse 131. Il y a une liberté vaine : celle qui est temporelle ou terrestre 132. et dont parle Job en disant que l’esclave est affranchi de son maître 133. Il y aune liberté vraie et spirituelle, celle de la grâce, qui consiste à être exempt de crimes ; celle-là est imparfaite, parce que la chair convoite contre l’esprit, de telle sorte que nous ne faisons pas ce que nous voulons 134. Il y a enfin la liberté de la gloire, aussi parfaite que plénière. C’est celle que nous aurons dans la patrie : La créature elle-même sera libérée de la servitude 135, et cela parce qu’il n’y aura plus rien pour nous incliner au mal, plus rien d’écrasant, parce que là nous serons libérés de la faute et de la peine 136.
128. Ga 4, 31.
129. Loc. cit., 4, p. 360, 11. 28-29, qui reprend I Pe 1, 18-19.
130. Cf. Ro 8, 3.
131. 1 Pe 2, 16.
132. Nous avons traduit par "terrestre" le terme carnalis. Ce terme, très fréquemment employé par saint Thomas, est attribué à tout ce qui ne s’attache qu’à des préoccupations immédiates et "terrestres".
133. Jb 3, 19.
134. Cf. Ga 5, 17.
135. Ro 8, 21.
1210. Chrysostome 137, interprète ce passage d’une autre manière. Parce qu’en effet le Christ avait dit : QUI COMMET LE PECHE EST ESCLAVE DU PECHE, pour éviter que les Juifs le devancent en disant : bien que nous soyons esclaves du péché, cependant nous pouvons être libérés par des sacrifices et les pratiques rituelles de la Loi, le Seigneur montre que cela ne peut les libérer, mais que seul le Fils le peut. C’est pour cela qu’il dit : L’ESCLAVE, c’est-à-dire Moïse et les grands prêtres de l’Ancien Testament, NE DEMEURE PAS DANS LA MAISON ETERNELLEMENT.
De là vient qu’il est dit : Moïse a été fidèle, comme serviteur, dans toute la maison [de Dieu] 138. Les rites ne sont pas éternels ; c’est pourquoi ils ne peuvent donner la liberté éternelle.