PLAN D'UN SERMON DE BOSSUET POUR LA FÊTE DE L'ASSOMPTION DE LA SAINTE VIERGE.
Fecit mihi magna qui potens est.
Le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses. Luc., I, 49.
Si Notre-Seigneur Jésus-Christ, après avoir accompli l'œuvre que son Père céleste lui avait commise sur la terre, est retourné au ciel d'où il est sorti, pour y occuper éternellement la place qui était due à sa divine naissance, l'Apôtre nous a enseigné qu'il ne le fait pas seulement pour sa propre gloire, mais encore pour l'utilité de sa sainte Eglise. En effet il nous est très-avantageux qu'un Ambassadeur si agréable soit auprès de Dieu, pour y traiter nos affaires ; un Avocat si pressant, pour y défendre notre cause ; un si puissant Médiateur, pour terminer nos différends. Ainsi quand il s'est assis à la droite de son Père, il ne l'a pas fait seulement pour se mettre en possession de son trône, mais encore pour procurer nos intérêts et pour paraître pour nous devant la face de Dieu : Ut appareat vultui Dei pro nobis (Hebr., IX, 24). Ce que Jésus-Christ notre chef a accompli une fois en sa personne, il ne cesse de l'accomplir tous les jours dans les membres de son corps mystique, selon la mesure convenable et selon la proportion de la créature. Autant de fidèles serviteurs de Dieu qui entrent avec Jésus-Christ dans son paradis de délices, autant de pieux intercesseurs qui ne cessent de prier pour leurs frères, et pour cette partie de l'Eglise qui voyage et qui combat sur la terre au milieu des tentations de la fragilité humaine.
Vous devez entendre, mes Frères, par cette doctrine très-sainte et très-véritable que si la Mère de Dieu est aujourd'hui élevée au-dessus de tous les esprits célestes, une si haute exaltation ne regarde pas seulement sa gloire, mais encore notre avantage. Car si elle est aujourd'hui reçue dans les embrassements de son Fils, dans la participation de son trône, dans la plénitude de sa gloire, elle est d'autant plus puissante pour nous obtenir ses grâces, et sa charité consommée rendra son intercession plus utile et plus fructueuse à tous les enfants de Dieu, auxquels elle a enfanté leur salut et leur rédemption en Jésus-Christ Notre-Seigneur. Ce n'est donc pas sans raison qu'en célébrant son triomphe nous implorons son secours ; ce n'est pas sans raison que l'Eglise catholique inspire à tous.....
Tous les actes religieux doivent se terminer à Dieu ; et le propre de la religion, c'est de nous réunir à ce premier Etre. Saint Augustin nous enseigne que c'est de cette origine que cette vertu a pris son nom : Religio dicitur eo quòd nos religet omnipotenti Deo (De ver. Relig., n. 111, 113) : « Elle nous lie, elle nous attache, elle nous unit à Dieu ; et c'est par cette union qu'elle est définie. » L'honneur que nous rendons à la sainte Vierge appartient très-certainement à la religion, puisque nous le lui rendons dans les lieux consacrés à Dieu, dans l'assemblée de sa sainte Eglise et dans la célébration des divins mystères. Il faut donc nécessairement que ce culte, que cet honneur, que cette dévotion se rapporte à Dieu et le regarde comme sa fin.
L'inconsidération de nos adversaires, qui nous objectent que nous rendons à la créature un culte religieux? L'objection porte sa réponse dans ses propres termes : si ce culte est religieux, donc il se termine enfin à Dieu seul : et quel inconvénient d'honorer la créature pour l'amour de Dieu, une créature si excellente?
Mais laissons la dispute et la controverse et revenons, chrétiens, à notre instruction. Par conséquent vous devez entendre que toute votre dévotion pour la sainte Mère de, Dieu ne mérite pas le nom de dévotion et n'a que l'apparence de religion et la montre de la piété véritable, si elle ne vous conduit à Dieu et ne sert à vous y unir immuablement, selon les lois du christianisme et de l'Evangile. Deux moyens pour cette union : ses prières et l'imitation de ses vertus. Vous vous adressez à elle comme à une créature excellente, qui est très-intimement unie à Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ : unie premièrement par l'union du sang, unie en second lieu par la société des souffrances, unie enfin aujourd'hui par la plénitude de la gloire.
Pour unir Jésus-Christ avec Marie, nous voyons concourir ensemble tout ce que la nature a de plus tendre, tout ce que la grâce a de plus puissant. Il l'appelle à sa croix pour participer à ses peines : un même martyre pour le Fils et pour la Mère; une même croix et les mêmes clous; une même lance pour percer leurs cœurs.
Sur ces deux fondements jugez de leur union dans la gloire. Il partagera son trône avec nous, combien plus avec sa Mère ? Astitit Regina à dextris tuis (Psal. XLIV, 10) : Jésus-Christ est assis à la droite du Père, Marie à la droite de son Fils. Etre assis est une marque d'autorité suprême. Il faut percer tous les chœurs des anges.....
Qui doute donc, mes Frères, que la piété de nos vœux ne cherche Jésus-Christ dans Marie? Malheureux, qui veulent mettre de la jalousie entre le Fils et la Mère. C'est cette sainte union qui nous attire à Jésus-Christ, qui nous attire en même temps par un même effort à Marie, la regardant dans la gloire de son Fils, dans cette exaltation que nous célébrons.
L'imitation des vertus de Marie conduit à Jésus-Christ : car il est tout entier dans les Saints, et par conséquent dans la sainte Vierge. Saint Paul disait aux fidèles : Imitatores mei estote sicut et ego Christi (I Cor., IV, 16). Imiter les Saints, c'est donc imiter Jésus-Christ. Où voyons-nous une image plus accomplie des vertus de Jésus-Christ qu'en sa sainte Mère?
Sa pureté, le secret et la retraite. « Les vierges, qui sont vraiment vierges, ont coutume d'être toujours tremblantes, et jamais elles n'ont de sécurité ; pour éviter les pièges qu'elles doivent appréhender, elles craignent, même lorsqu'il n'y a point de danger pour elles : » Solent virgines, quœ verè virgines sunt, semper pavidœ et nunquàm esse securœ; et ut caveant timenda, etiam tuta pertimescere. « Elles doivent être même émues à la vue d'un ange ; regarder comme autant de pièges, tout ce qui paraît de nouveau, tout ce qui survient d'inopiné : » Quidquid, novum, quidquid subitum ortum fuerit, totum contra se œstimant machinatum. C'est ainsi que Marie se conduit : « Elle est troublée, mais elle ne dit mot ; son trouble est un effet de sa pudeur virginale ; son assurance vient de sa fermeté ; son silence et ses réflexions sont une marque de sa prudence : » Turbata est, non est locuta : quòd turbata est, verecumliœ fuit virginalis; quòd non perturbata, fortitudinis; quòd tacuit et cogitavit, prudentiœ (1).
Combien elle est éloignée de ces malicieuses ambiguïtés, de ces pièges subtils, de ces dangereuses complaisances, de ces malicieux détours, par lesquels l'impureté consommée tâche de s'insinuer dans les âmes innocentes ! Le trouble, la pudeur, le silence.....
MEDITATION DE BOSSUET POUR LA VEILLE DE L'ASSOMPTION DE LA SAINTE VIERGE.
Quae est ista quae ascendit de deserto, déliciis affluens, innixa super dilectum suum ? Cant., VIII, 5
Qui est celle-ci qui s'élève du désert, pleine de délices, appuyée sur son bien-aimé ?
La sainte solennité dont l'Eglise se réjouira demain par toute la terre comprend, ce me semble, trois choses fort importantes, qui selon les conseils de la Providence se sont heureusement accomplies en la sainte Vierge, Mère de Notre-Seigneur et la nôtre. La première, c'est sa mort ; la seconde, c'est sa glorieuse résurrection ; la troisième, c'est la magnificence de son triomphe. Chrétiens que je vois si avides des louanges de Marie, je vous entretiendrai familièrement de ces trois mystères avec l'aide du Saint-Esprit, que je prie d'étendre par sa grâce le peu que j'ai à vous dire.
Considérez donc pour vous préparer à cette méditation, qu'il n'y eut jamais mère qui chérît son fils avec une telle tendresse qu'avait celle dont nous honorons la mémoire par cette assemblée ; ce qu'il ne vous sera pas malaisé d'entendre, si vous remarquez que la nature a distribué avec quelque sorte d'égalité l'amour des enfants entre le père et la mère. D'où vient qu'elle imprime dans l'un une inclination plus forte, et dans l'autre une émotion plus sensible? Et c'est pour la même raison que, quand l'un des deux a été enlevé par la mort, l'autre se sent obligé par un sentiment naturel à redoubler ses affections. Si bien que la très-pure Marie n'ayant à partager avec aucun homme ce chaste et violent amour qu'elle avait pour son Fils Jésus, vous ne sauriez assez vous imaginer jusqu'à quel point elle en fut touchée et combien elle y ressentait de douceur. A quoi j'ajoute que comme elle se croyait bienheureuse d'être Mère du Fils de Dieu, aussi estimait-elle uniquement sa virginité. C'est là d'abord qu'elle trouve ses premiers soins, lorsque surprise par la salutation de l'ange, elle l'interroge comment il se pourra faire qu'elle conçoive ce Fils dont il lui parle, elle qui avait résolu de ne point connaître d'homme : discours qui, à le bien prendre, témoigne qu'elle se sent véritablement honorée d'être Mère du Messie, mais qu'elle est néanmoins fort en peine de sa chasteté. Quand donc elle vit par le miracle de son enfantement que Jésus, qui était descendu et s'était pour ainsi dire enfermé en ses entrailles comme une douce rosée, eu sortait aussi comme une fleur de sa tige sans laisser de façon ni d'autre aucun vestige de son passage, il ne faut point douter que les baisers qu'elle lui donnait ne fussent d'autant plus ardents et d'autant plus libres, qu'ils ne reprochaient rien à son intégrité et qu'en cela plus heureuse que toutes les autres mères, elle possédait ce cher Fils sans rien perdre de ce qu'elle aimait. Que si les sentiments de la nature étaient si pressants, il est à croire que la grâce leur donnait une toute autre impétuosité ; et que le Père qui l'avait associée à sa génération éternelle, avait en même temps coulé dans son sein quelque chose de cet amour infini qu'il a pour son Fils, et ainsi jamais il n'y eut d'affection pareille à celle de la sainte Vierge, puisque nous y voyons concourir ensemble la nature la plus tendre et la grâce la plus véhémente.
Jugez par là de l'affliction de cette bonne Mère après le départ de son Fils unique. Si le grand apôtre saint Paul veut rompre incontinent les liens du corps pour aller chercher son Maître à la droite de son Père, quelle devait être à votre avis l'émotion du cœur maternel l Le jeune Tobie par une absence d'un an peine le cœur de sa mère d'innombrables douleurs. Quelle différence entre Jésus et Tobie ! Et quels regrets a la Vierge de voir que son Fils l'eût amenée au pied de sa croix pour le voir mourir, et lui refusât pour un si long temps de le voir régner ! Ne serait-ce point peut-être pour cette raison que les anges demandent aujourd'hui : « Quelle est celle-ci qui s'élève du désert ? » Quœ est ista quœ ascendit de deserto (Cant., VIII, 5), parce qu'en effet elle se croyait seule et abandonnée n'ayant plus son Fils? Et lorsqu'elle se ressouvenait de sa tendre enfance, qu'elle s'imaginait encore le voir reposer sur son sein, ne pouvait-elle pas lui faire cette douce plainte : Vous m'êtes, ô mon Fils, un faisceau de myrrhe que je tiens entre mes mamelles? Mais enfin son heure est venue; après un martyre de tant d'années elle entend tout à coup la voix de son bien-aimé : « Venez, lui dit-il, ma colombe et ma toute belle, venez après moi (Cant., II, 10). » Je pense pour lors que la joie qu'elle eut de sa mort avança ses jours ; et que son amour échauffé par cette bienheureuse espérance désunit doucement son âme d'avec son corps, pour la transporter dans les splendeurs éternelles où elle était attendue. Sauveur Jésus, allumez votre amour en nos cœurs par une semblable impatience ; et puisqu'elle naissait en son âme de cette union intime que vous aviez avec elle, rassasiez-nous tellement de vos saints mystères, soyez tellement en nous par la participation de votre chair et de votre sang, que vivant plus en vous qu'en nous-mêmes, nous ne respirions autre chose que d'être consommés avec vous dans la gloire que vous nous avez préparée. Passons maintenant à la seconde partie de cet entretien.
Si nous reconnaissions dans la sainte Vierge qu'elle eût été assujettie aux ordres communs, nous croirions peut-être que son corps serait demeuré dans les ombres de la mort. Mais si nous y remarquons au contraire une dispense générale de toutes les lois ; si nous y voyons une conception sans péché, un enfantement sans douleur, une chair sans rébellion, une vie sans tache, une mort sans peine ; si son époux n'est que son gardien, son mariage la protection de sa virginité, son Fils le fruit de son intégrité inviolable ; si lorsqu'elle le conçut, le Saint-Esprit tint la place de la nature, et les délices de la virginité celle de la concupiscence, qui pourra croire qu'il ne lui soit rien arrivé de miraculeux dans sa sépulture ? Joignez à cela que cette altération qui change nos corps leur vient sans doute de la corruption du péché ; que notre chair doit être nécessairement corrompue, afin que laissant à la terre ses vieilles souillures, elle puisse être un jour renouvelée par l'esprit de Jésus-Christ, et que nous devenions ainsi enfants de Dieu en corps et en âme, parce que nous sommes enfants de la résurrection : « Filii sunt Dei, cùm sint filii resurrectionis (Luc., XX, 36.). Or qu'y avait-il à purger dans la chair de la sainte Vierge? C'est d'elle que le Fils de Dieu a emprunté ce corps qu'il a donné pour le paiement de nos dettes ; et ne voyant point au monde de source plus pure, il a puisé dans ses chastes flancs ce sang qui a lavé nos iniquités. Elle est donc ressuscitée, la très-innocente Marie ; non, la corruption n'a osé toucher ce corps virginal d'où celui du vainqueur de la mort a été tiré. C'est pourquoi nous l'appelons singulièrement aujourd'hui pleine de délices, deliciis affluens, parce qu'elle n'attend point comme les autres âmes la réunion de son corps pour combler sa félicité. Nous qui vivons dans une pareille espérance, purifions les nôtres avec toute la diligence possible ; tâchons de recevoir demain avec celui de notre bon Maître les semences d'immortalité ; croyons qu'il n'y a point de plus grande profanation que de souiller en nous par un même sacrilège le tabernacle de l’âme, le temple du Saint-Esprit, la victime du Père éternel.
Mais il est temps enfin que nous considérions monter notre grande Reine appuyée sur son Bien-Aimé. Digne chariot de triomphe, et qu'elle est bien payée de la peine qu'elle a eue de le porter sur ses bras pendant son enfance ! Certes, sainte Vierge, vous êtes véritablement appuyée sur ce bien-aimé, c’est de lui que vous tirez toute votre gloire, sa miséricorde est le fondement de tous vos mérites. Cieux, s'il est vrai que par vos immuables accords vous entreteniez l'harmonie de cet univers, entonnez sur un chant nouveau un cantique de louange. Les vertus célestes qui règlent vos mouvements vous invitent à donner quelque marque de réjouissance. Pour moi, s'il est permis de mêler nos conceptions à des secrets si augustes, je m'imagine que Moïse ne put s'empêcher, voyant arriver cette Reine, de répéter cette belle prophétie qu'il nous a laissée dans ses livres : « Il sortira une étoile de Jacob, et une branche s'élèvera d'Israël (Num., XXIV, 17). » Isaïe, enivré de l'esprit de Dieu, chanta dans un ravissement incompréhensible : « Voici cette vierge qui devait concevoir et enfanter un Fils (Isa.Ezech. XLIV, 2), parce que c'est par elle que le Seigneur des batailles a fait son entrée. Parmi lesquels le Prophète royal David animait une lyre céleste par cet admirable cantique : « Je vois à votre droite, ô mon Prince, une Reine en habillement d'or, enrichie d'une merveilleuse variété. Toute la gloire de cette Fille de Roi est intérieure, elle est néanmoins parée d'une broderie toute divine. Les vierges après elle se présenteront à mon Roi, on les lui amènera dans son temple avec une sainte allégresse (Psal. XLIV, 10, 14, 15). » Cependant la Vierge elle-même tenait les esprits bienheureux dans un respectueux silence, tirant encore une fois du fond de son cœur ces excellentes paroles : « Mon âme exalte le Seigneur de tout son pouvoir, et mon esprit est saisi d'une joie infinie en Dieu mon Sauveur, parce qu'il a regardé le néant de sa servante, et voici que toutes les générations m'estimeront bienheureuse (Luc., I, 46,47, 48). » Serons-nous les seuls qui ne prendrons point de part à cette solennité, et ne suivrons-nous point par nos applaudissements notre incomparable Princesse? Vierge sacrée, bien que nous soyons sur les rivages de Babylone, si est-ce néanmoins que nous ferons retentir nos hymnes jusqu'à la céleste Jérusalem.
22 août : Fête de Marie Reine
Homélie de Saint Bonaventure, évêque (Sermon sur la Dignité Royale de la Bienheureuse Vierge Marie
« Tu régneras comme Mère du Roi, et comme Reine tu siégeras sur le trône royal » (Saint Bonaventure)
« La Bienheureuse Vierge Marie est Mère du Souverain Roi parce qu’elle l’a noblement conçu, comme l’annonce le message que l’Ange lui apporta. « Voici, dit-il, que tu vas concevoir et enfanter un fils. » Et plus loin : « Le Seigneur lui donnera le trône de David son père ; il régnera sur la maison de Jacob à jamais, et son règne n’aura pas de fin » (Luc 1, 31-33). C’est comme s’il disait expressément : Voici que tu vas concevoir et enfanter pour fils le Roi qui siège éternellement sur le trône royal, et de ce fait, tu régneras comme Mère du Roi, et comme Reine tu siégeras sur le trône royal. S’il convient en effet qu’un fils honore sa mère, il convient qu’il lui donne accès au trône royal. Aussi la Vierge Marie, parce qu’elle a conçu celui qui porte « inscrit sur sa cuisse : Roi des rois et Seigneur des seigneurs » (Apocalypse 19, 16), aussitôt qu’elle conçut le Fils de Dieu, fut Reine, non seulement de la terre, mais encore du ciel, ce qui est signifié dans l’Apocalypse par ces paroles : « Un signe grandiose apparut au ciel : c’est une Femme, le soleil l’enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête » (Apocalypse 12, 1). Marie est la Reine la plus illustre par sa gloire, ce que signifie bien le Prophète dans le psaume qui concerne spécialement le Christ et la Vierge Marie, où l’on dit d’abord au sujet du Christ : « Ton trône, ô Dieu, dans les siècles des siècles », et un peu plus loin au sujet de la Vierge : « La Reine s’est tenue à ta droite », c’est-à-dire à la place d’honneur, ce qui s’applique à sa gloire spirituelle. Puis : « dans son vêtement d’or » (Psaume 44, 7 et 10), qui représente le vêtement de l’immortalité glorieuse, qui fut attribuée à la Vierge dans Son Assomption. Car on ne peut accepter que ce vêtement dont le Christ fut couvert, et qui en outre fut parfaitement sanctifié ici-bas par le Verbe incarné, devienne la pâture des vers. De même qu’il a convenu au Christ de donner à sa Mère la grâce en plénitude dans sa conception, ainsi a-t-il convenu qu’il attribuât la plénitude de la gloire en l’Assomption de cette Mère. Et c’est pourquoi il faut affirmer que la Vierge, glorieuse dans son âme et dans son corps, trône auprès de son Fils.
Marie Reine est encore dispensatrice de la grâce, ce qui fut signifié dans le livre d’Esther, où il est dit : « C’est la petite source qui devient un fleuve et s’est transformée en lumière et en soleil » (Esther 10, 6). La Vierge Marie, sous la figure d’Esther, est comparée à la diffusion de la source et de la lumière, à cause de la diffusion de la grâce quant à son double fruit : l’action et la contemplation. Car la grâce de Dieu, qui guérit le genre humain, descend jusqu’à nous à travers elle comme par un aqueduc, parce que la dispensation de la grâce appartient à la Vierge non pas par mode de principe, mais par mode de mérite. Par son mérite, donc, la Vierge Marie est la Reine très éminente, par rapport au peuple, puisqu’elle obtient le pardon, triomphe dans le combat et distribue la grâce, et par suite, conduit jusqu’à la gloire ».
29 août : Martyre de saint Jean Baptiste
Homélie sur l’Évangile, II 23 - Saint Bède le Vénérable
« Endurer pour la Vérité des tourments temporels qui laissaient entrevoir la récompense de joies éternelles » (Saint Bède le Vénérable)
« Le saint précurseur de la naissance, de la prédication et de la mort du Seigneur a montré (dans sa mort) un courage digne d'attirer les regards de Dieu. Comme dit l'Écriture, « Aux yeux des hommes, il subissait un châtiment, mais par son espérance il avait déjà l'immortalité » (Livre de la Sagesse). Nous avons raison de célébrer avec joie la naissance au ciel de celui qui, par sa passion, a rendu lui-même ce jour solennel en l'illustrant par la pourpre de son sang. Nous vénérons dans la joie la mémoire de celui qui a scellé par le sceau de son martyre le témoignage qu'il rendait au Seigneur. Il n'y a en effet aucun doute que Jean-Baptiste a subi la prison pour le Rédempteur qu'il précédait par son témoignage, et qu'il a donné sa vie pour lui. Car si son persécuteur ne lui a pas demandé de nier le Christ, mais de taire la Vérité, c'est cependant pour le Christ qu'il est mort. Le Christ a dit en effet : « Je suis la Vérité » Puisque c'est pour la Vérité qu'il a répandu son sang, c'est bien pour le Christ. Jean avait témoigné en naissant que le Christ allait naître, en prêchant que le Christ allait prêcher, en baptisant qu'il allait baptiser. En souffrant le premier sa passion, il signifiait que le Christ devait lui aussi souffrir. Cet homme si grand parvint donc au terme de sa vie par l'effusion de son sang, après une longue et pénible captivité. Lui qui avait annoncé la bonne nouvelle de la liberté d'une paix supérieure est jeté en prison par des impies. Il est enfermé dans l'obscurité d'un cachot, lui qui était venu rendre témoignage à la lumière et qui avait mérité d'être appelé flambeau ardent de lumière par la lumière elle-même qui est le Christ. Par son propre sang est baptisé celui à qui fut donné de baptiser le Rédempteur du monde, d'entendre la voix du Père s'adresser au Christ, et de voir descendre sur lui la grâce du Saint-Esprit. Mais il n'était pas pénible à des hommes tels que lui, bien plus, il leur semblait léger et désirable d'endurer pour la Vérité des tourments temporels qui laissaient entrevoir la récompense de joies éternelles. Préférant la mort qui de toute façon était naturellement inévitable, il choisissait de l'accepter en confessant le nom du Christ ; ils recevaient ainsi la palme de la vie éternelle. L'Apôtre l'a bien dit : « Il nous a été accordé par le Christ, non seulement de croire en lui, mais encore de souffrir pour lui. » Et s'il dit que souffrir pour le Christ est un don de celui-ci à ses élus, c'est parce que, comme il le dit ailleurs : « Il n'y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire que Dieu va bientôt révéler en nous ».
CINQUANTE-SEPTIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR SAINT JEAN-BAPTISTE.
ANALYSE. — 1. Jésus-Christ supérieur à saint Jean, inférieur à son Père, comme homme, et égal à son Père comme Dieu. — 2. Jésus-Christ véritablement égal à son Père. — 3. Jésus-Christ, comme homme, est inférieur à son Père, mais reste supérieur à tous les hommes.
1. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». De quel homme le Seigneur a-t-il permis que l'on pût dire : « Toutes choses ont été faites par lui ? » Le Verbe a retenu pour lui la divinité, et il nous a donné la grâce. Nous disons de Jésus-Christ qu'il est homme pour nous, et qu'il est Dieu au-dessus de nous ; il est tout à la fois homme et Dieu. Or, vous avez devant vous deux personnages : saint Jean et Jésus-Christ ; mais Jésus-Christ, qui, extérieurement, ne parait qu'un homme, est infiniment plus grand que saint Jean, qui a dû s'écrier : « Je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure ». Proclamez donc sa supériorité, et sa supériorité si suréminente, que saint Jean lui est infiniment inférieur, quoiqu'il soit le plus grand de tous les justes. Jésus-Christ est plus grand que la terre et le ciel, plus grand que les anges, plus grand que les vertus, plus grand que les trônes, les puissances et les dominations. D'où lui vient cette supériorité ? De ce que « toutes choses ont été faites par lui, et que rien n'a été fait sans lui ». En tant que Dieu, il est égal à son Père ; en tant qu'homme, il est inférieur à son Père. N'a-t-il pas dit lui-même : « Moi et mon Père, nous sommes un ? » ; et aussi : « Mon Père est plus grand que moi ? » Ces deux propositions semblent se contredire, et pourtant elles sont parfaitement vraies. Que votre cœur ne se révolte pas, car les paroles du Sauveur se concilient parfaitement. « Moi et mon Père nous soma mes un » ; ces mots expriment l'égalité « Mon Père est plus grand que moi » ; on ne peut mieux formuler l'inégalité.
2. Sur ces paroles : « Moi et mon Père nous sommes un », écoutez l'Apôtre expliquant dans un seul passage ces deux propositions contradictoires : « Jésus-Christ étant dans la forme de Dieu, a pu se dire, sans injustice, égal à Dieu » ; car il est Dieu et éternellement engendré de Dieu. L'injustice est le fait d'un usurpateur ; tel fut Adam. Parce qu'il voulut devenir ce qu'il n'était pas, il se trouva déchu de ce qu'il était. Comment a-t-il voulu la rapine ? Il se laissa séduire par le serpent qui lui-même était déchu, pour avoir dit : « Je placerai mon trône vers l'Aquilon, et je serai semblable au Très-Haut ». Cette pensée fit du premier des anges un démon. Plus tard, il rendit l'homme participant de son orgueil. Lui qui était tombé, se prit de jalousie contre l'homme encore debout et le précipita d'où il était tombé lui-même. Si le démon et l'homme aspiraient à la divinité, c'était donc par rapine. Il n'en fut pas de même de Jésus-Christ, parce qu'il était, par nature, égal à son Père, il l'était de toute éternité, il ne le devint pas et ne le deviendra jamais. En parlant de Lui, on ne saurait dire Il a été, il est et il sera ; le présent seul lui convient : il est. Dire qu'il a été, c'est dire qu'il n'est plus ; et dire qu'il sera, c'est dire qu'il n'est pas encore. C'est à Lui que Moïse adressa cette question : « Quel est votre nom ? Que dirai-je aux enfants d'Israël ? Le Seigneur répondit : Je suis Celui qui suis ; tu diras aux enfantsd'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous ». Ce qui est, voilà la vérité, la réalité, ce qui ne peut changer. Or, l'Etre par essence appartient au Père, appartient au Fils, appartient au Saint-Esprit. Voilà, mes frères, ce qui est au-dessus de tout et ce qui prouve que le Fils est égal au Père ; de là ces paroles de l'Apôtre : « Ce n'est point par une usurpation de sa part qu'il s'est dit égal au Père ».
3. Nous lisons : « Mon Père est plus grand que moi, mais il s'est anéanti lui-même ». Voyez, pesez ces paroles : « Il a pris la forme d'esclave ». Quand il s'agit de la forme d'esclave, on se sert du mot : « il prit » ; mais quand il s'agit de la forme de Dieu, au lieu de dire : il prit, le texte porte : « Quoiqu'il fût dans la forme de Dieu, il prit la forme d'esclave, se rendant semblable aux hommes, a portant l'extérieur de l'homme ; il s'est humilié, et s'est fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix. Voilà pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom ». En tant qu'il était homme, il a été exalté. Son exaltation fut la conséquence de son humiliation, et en tant qu'il est mort, il est ressuscité. « Il lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom ». Jésus-Christ vint sur la terre, mais sans quitter le ciel ; il ressuscita et monta au ciel, et cependant il n'avait pas quitté le ciel. Vous le regardez comme un homme, ce qu'à Dieu ne plaise. Voici l'homme : « Parmi les enfants des femmes, il n'en fut pas de plus grand ». Écoutez cet homme parlant de sa propre personne : « Je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure ». Ne confondez pas ces deux personnages : l'un est Homme-Dieu, l'autre est un homme juste envoyé par Dieu ; l'Homme-Dieu, c'est Jésus-Christ ; l'homme juste, c'est saint Jean ; le premier est la Vérité même, le second n'est que le héraut de la vérité.