Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

Homélie de Saint Jean de Damas
Nativité de la Très Sainte Vierge Marie, par Saint Jean Damascène
« Neuf mois étant accomplis, Anne mit au monde une fille et l'appela du Nom de Marie. Quand elle l'eut sevrée, la troisième année, Joachim et elle se rendirent au Temple du Seigneur et, ayant offert au Seigneur des victimes, ils présentèrent leur petite fille Marie pour qu'elle habitât avec les vierges qui, nuit et jour, sans cesse, louaient Dieu. Quand elle eut été amenée devant le Temple du Seigneur, Marie gravit en courant les quinze marches sans se retourner pour regarder en arrière et sans regarder ses parents comme le font les petits enfants. Et cela frappa d'étonnement toute l'assistance, au point que les prêtres du Temple eux-mêmes étaient dans l'admiration.
Puisque la Vierge Marie devait naître d'Anne, la nature n'a pas osé devancer le germe béni de la grâce. Elle est restée sans fruit jusqu'à ce que la grâce eût porté le sien. En effet il s'agissait de la naissance, non d'un enfant ordinaire, mais de cette première-née d'où allait naître le premier-né de toute créature, en qui subsistent toutes chose. Ô bienheureux couple, Joachim et Anne ! Toute la création vous doit de la reconnaissance, car c'est en vous et par vous qu'elle offre au créateur le don qui surpasse tous les dons, je veux dire la chaste Mère qui était seule digne du Créateur.
Aujourd'hui sort de la souche de Jessé le rejeton sur lequel va s'épanouir pour le monde une fleur divine. Aujourd'hui Celui qui avait fait autrefois sortir le firmament des eaux crée sur la terre un ciel nouveau, formé d'une substance terrestre ; et ce ciel est beaucoup plus beau, beaucoup plus divin que l'autre, car c'est de lui que va naître le soleil de justice, celui qui a créé l'autre soleil....
Que de miracles se réunissent en cette enfant, que d'alliances se font en elle ! Fille de la stérilité, elle sera la virginité qui enfante. En elle se fera l'union de la divinité et de l'humanité, de l'impassibilité et de la souffrance, de la vie et de la mort, pour qu'en tout ce qui était mauvais soit vaincu par le meilleur. Ô fille d'Adam et Mère de Dieu ! Et tout cela a été fait pour moi, Seigneur ! Si grand était votre amour pour moi que vous avez voulu, non pas assurer mon salut par les anges ou quelque autre créature, mais restaurer par vous-même celui que vous aviez d'abord créé vous-même. C'est pourquoi je tressaille d'allégresse et je suis plein de fierté, et dans ma joie, je me tourne vers la source de ces merveilles, et emporté par les flots de mon bonheur, je prendrai la cithare de l'Esprit pour chanter les hymnes divins de cette naissance...
Aujourd’hui le créateur de toutes choses, Dieu le Verbe compose un livre nouveau jailli du cœur de son Père, et qu’il écrit par le Saint-Esprit, qui est langue de Dieu…
O fille du roi David et Mère de Dieu, Roi universel. Ô divin et vivant objet, dont la beauté a charmé le Dieu créateur, vous dont l'âme est toute sous l’action divine et attentive à Dieu seul ; tous vos désirs sont tendus vers cela seul qui mérite qu'on le cherche, et qui est digne d'amour ; vous n'avez de colère que pour le péché et son auteur. Vous aurez une vie supérieure à la nature, mais vous ne l'aurez pas pour vous, vous qui n'avez pas été créée pour vous. Vous l'aurez consacrée tout entière à Dieu, qui vous a introduite dans le monde, afin de servir au salut du genre humain, afin d'accomplir le dessein de Dieu, I'Incarnation de son Fils et la déification du genre humain. Votre cœur se nourrira des paroles de Dieu : elles vous féconderont, comme l'olivier fertile dans la maison de Dieu, comme l'arbre planté au bord des eaux vives de l'Esprit, comme l'arbre de vie, qui a donné son fruit au temps fixé : le Dieu incarné, la vie de toutes choses. Vos pensées n'auront d'autre objet que ce qui profite à l'âme, et toute idée non seulement pernicieuse, mais inutile, vous la rejetterez avant même d'en avoir senti le goût.
Vos yeux seront toujours tournés vers le Seigneur, vers la lumière éternelle et inaccessible ; vos oreilles attentives aux paroles divines et aux sons de la harpe de l'Esprit, par qui le Verbe est venu assumer notre chair... vos narines respireront le parfum de l'époux, parfum divin dont il peut embaumer son humanité. Vos lèvres loueront le Seigneur, toujours attaché aux lèvres de Dieu. Votre bouche savourera les paroles de Dieu et jouira de leur divine suavité. Votre cœur très pur, exempt de toute tache, toujours verra le Dieu de toute pureté et brûlera de désir pour lui. Votre sein sera la demeure de celui qu'aucun lieu ne peut contenir. Votre lait nourrira Dieu, dans le petit enfant Jésus. Vous êtes la porte de Dieu, éclatante D'UNE PERPÉTUELLE VIRGINITÉ. Vos mains porteront Dieu, et vos genoux seront pour lui un trône plus sublime que celui des chérubins... Vos pieds, conduits par la lumière de la loi divine, le suivant dans une course sans détours, vous entraîneront jusqu'à la possession du Bien-Aimé. Vous êtes le temple de l'Esprit-Saint, la cité du Dieu vivant, que réjouissent les fleuves abondants, les fleuves saints de la grâce divine. Vous êtes toute belle, toute proche de Dieu ; dominant les Chérubins, plus haute que les Séraphins, très proche de Dieu lui-même.
Salut, Marie, douce enfant d'Anne ; l’amour à nouveau me conduit jusqu’à vous. Comment décrire votre démarche pleine de gravité ? votre vêtement ? le charme de votre visage ? cette sagesse que donne l'âge unie à la jeunesse du corps ? Votre vêtement fut plein de modestie, sans luxe et sans mollesse. Votre démarche grave, sans précipitation, sans heurt et sans relâchement. Votre conduite austère, tempérée par la joie, n'attirant jamais l'attention des hommes. Témoin cette crainte que vous éprouvâtes à la visite inaccoutumée de l'ange ; vous étiez soumise et docile à vos parents ; votre âme demeurait humble au milieu des plus sublimes contemplations. Une parole agréable, traduisant la douceur de l'âme. Quelle demeure eût été plus digne de Dieu ? Il est juste que toutes les générations vous proclament bienheureuse, insigne honneur du genre humain. Vous êtes la gloire du sacerdoce, l’espoir des chrétiens, la plante féconde de la virginité. Par vous s'est répandu partout l'honneur de la virginité Que ceux qui vous reconnaissent pour la Mère de Dieu soient bénis, maudits ceux qui refusent...
O vous qui êtes la fille et la souveraine de Joachim et d'Anne, accueillez la prière de votre pauvre serviteur qui n'est qu'un pécheur, et qui pourtant vous aime ardemment et vous honore, qui veut trouver en vous la seule espérance de son bonheur, le guide de sa vie, la réconciliation auprès de votre Fils et le gage certain de son salut. Délivrez-moi du fardeau de mes péchés, dissipez les ténèbres amoncelées autour de mon esprit, débarrassez-moi de mon épaisse fange, réprimez les tentations, gouvernez heureusement ma vie, afin que je sois conduit par vous à la béatitude céleste, et accordez la paix au monde. À tous les fidèles de cette ville, donnez la joie parfaite et le salut éternel, par les prières de vos parents et de toute l'Église.


Homélie de Saint Jean de Damas
Nativité de la Très Sainte Vierge, par Saint Jean Damascène
« Puisque la Vierge Mère de Dieu devait naître de Sainte Anne, la nature n’a pas osé anticiper sur la grâce : la nature demeura stérile jusqu’à ce que la grâce eût porté son fruit. Il fallait qu’elle naisse la première, celle qui devait enfanter le premier-né antérieur à toute créature, en qui tout subsiste. Joachim et Anne, heureux votre couple ! Toute la création est votre débitrice. C’est par vous, en effet, qu’elle a offert au Créateur le don supérieur à tous les dons, une mère toute sainte, seule digne de celui qui l’a créée. Réjouis-toi, Anne, la stérile, toi qui n’enfantais pas ; éclate en cris de joie, toi qui n’as pas connu les douleurs. Réjouis-toi, Joachim : par ta fille un enfant nous est né, un Fils nous a été donné. On proclame son Nom : Messager du grand dessein de Dieu, qui est le salut de tout l’univers, Dieu fort. Oui, cet enfant est Dieu. Joachim et Anne, heureux votre couple, et parfaitement pur ! On vous a reconnus grâce à votre fruit, selon cette parole du Seigneur : Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Vous avez eu une conduite agréable à Dieu et digne d’elle que vous avez engendrée. À cause de votre vie chaste et sainte, vous avez produit le joyau de la virginité, CELLE QUI DEVAIT ÊTRE VIERGE AVANT L’ENFANTEMENT, VIERGE EN METTANT AU MONDE, VIERGE APRÈS LA NAISSANCE ; LA SEULE TOUJOURS VIERGE D’ESPRIT, D’ÂME ET DE CORPS. Joachim et Anne, couple très chaste ! En observant la chasteté, cette loi de la nature, vous avez mérité ce qui dépasse la nature : vous avez engendré pour le monde celle qui sera, sans connaître d’époux, la Mère de Dieu. En menant une vie pieuse et sainte dans la nature humaine, vous avez engendré une fille supérieure aux Anges, qui est maintenant la Souveraine des Anges. Enfant très gracieuse et très douce ! Fille d’Adam et Mère de Dieu ! Heureux ton père et ta mère ! Heureux les bras qui t’ont portée ! Heureuses les lèvres qui, seules, ont reçu tes chastes baisers pour que tu demeures toujours parfaitement vierge. Acclamez Dieu, terre entière, sonnez, dansez, jouez. Élevez la voix, élevez-la, ne craignez pas. »


Sermon de Saint Jean Damascène (Homélie 2 pour la Nativité de la B. V. Marie : PG 97, 842
« La deuxième homélie sur la Nativité [de la Vierge Marie] est restituée depuis longtemps à Saint Théodore Studite » († 826) [Pierre Voulet, s.j., dans SC 80, p. 8])
 « Nous vous félicitons encore, ô bienheureuse Anne, d’avoir eu le privilège de donner à la terre l’espérance de tous les cœurs » (Saint Théodore Studite)
« On ouvre devant nous la chambre nuptiale de Sainte Anne, où s’offrent à nos regards deux modèles à la fois : l’un de vie conjugale, dans la mère ; et l’autre, de virginité, dans la fille. La première a été récemment délivrée de l’opprobre de la stérilité ; et bientôt la seconde, par un enfantement étranger aux lois de la nature, donnera naissance au Christ, que l’opération divine aura formé et formé semblable à nous. C’est donc à bon droit que, remplie de l’Esprit de Dieu, Anne fait ainsi éclater son bonheur et son allégresse : Réjouissez-vous avec moi de ce que mes entrailles stériles ont porté le rejeton que le Seigneur m’avait promis, et de ce que mon sein nourrit, selon mes vœux, le fruit de la bénédiction d’en haut. J’ai mis de côté le deuil de la stérilité, pour revêtir les habits de fête de la fécondité. Qu’en ce jour, Anne, la rivale de Phénenna, se réjouisse avec moi, et célèbre par son exemple le nouveau et si étonnant prodige opéré en moi. Que Sara, comblée de joie en ses vieux jours par une grossesse qui était la figure de ma fécondité tardive, s’unisse à mes transports. Que les femmes qui n’ont jamais conçu célèbrent avec moi l’admirable visite que le ciel a daigné me faire. Que toutes celles qui ont eu cette joie de la maternité disent également : Béni soit le Seigneur qui a exaucé les prières et rempli les vœux de ses servantes, et qui, rendant féconde une épouse stérile, lui a donné ce fruit incomparable d’une Vierge devenue Mère de Dieu selon la chair, une Vierge dont le sein très pur est un ciel, où celui qu’aucun lieu ne peut contenir a voulu demeurer. Mêlons nos voix aux leurs pour offrir aussi nos louanges à celle qu’on appelait stérile, et qui maintenant est mère d’une mère vierge. Disons-lui avec l’Écriture : Heureuse la maison de David dont vous êtes issue ! Heureux le sein dans lequel le Seigneur lui-même a construit son arche de sanctification, c’est-à-dire Marie, qui l’a conçu sans le concours de l’homme. Vous êtes vraiment heureuse et trois fois heureuse, Anne, d’avoir mis au monde une fille à qui le Seigneur a donné en partage la béatitude, cette Vierge Marie, que son nom même rend singulièrement vénérable, le rejeton qui a produit la fleur de vie, Jésus-Christ ; cette Vierge dont la naissance a été glorieuse, et dont l’enfantement sera plus sublime que tout au monde. Nous vous félicitons encore, ô bienheureuse Anne, d’avoir eu le privilège de donner à la terre l’espérance de tous les cœurs, le rejeton objet des divines promesses. Oui, vous êtes bienheureuse, et bienheureux est le fruit de vos entrailles. Les âmes pieuses glorifient celle que vous avez conçue, et toute langue célèbre avec joie votre enfantement. Et certes il est digne, il est on ne peut plus juste, de louer une sainte que la bonté divine a favorisée d’un oracle et qui nous a donné le fruit merveilleux duquel est sorti le très doux Jésus ».
12 septembre : le Nom de Marie


Sermon de Saint Bernard de Clairvaux, abbé (A la louange de la Vierge mère 2, 17 : SC 390, 168-171)
« Que ce doux nom ne soit jamais loin de votre bouche, jamais loin de votre cœur » (Saint Bernard)
« "Et le nom de la vierge était Marie", est-il dit. Parlons encore un peu de ce Nom qui est interprété « étoile de la mer » et qui convient si bien à la Vierge Mère. C’est vraiment avec beaucoup d’à-propos qu’elle est comparée à un astre, car, tout comme un astre sans se nuire, émet son rayon, ainsi la Vierge, sans se nuire, a donné le jour au Fils. Le rayon ne diminue en rien l’éclat de l’astre, pas plus que le Fils, l’intégrité de la Vierge. Elle est donc cette noble étoile surgie de Jacob, et son rayon illumine le monde entier : sa splendeur brille dans les cieux et pénètre les enfers ; éclaire aussi les terres et réchauffe les esprits bien plus que les corps, elle nourrit les vertus et consume les vices. C’est elle, dis-je, la brillante et merveilleuse étoile levée forcément au-dessus de cette grande et vaste mer, étincelante de mérites, lumineuse par ses exemples. Ô toi, qui que tu sois, qui te sais vacillant sur les flots de ce monde parmi les bourrasques et les tempêtes, plutôt que faisant route sur la terre ferme, ne détourne pas les yeux de l’éclat de cet astre si tu ne veux pas te noyer durant les bourrasques. Si surgissent en toi les vents des tentations, si tu navigues parmi les écueils des épreuves regarde l’étoile, appelle Marie. Si tu es ballotté sur les vagues de l’insolence et de l’ambition, du dénigrement ou de la jalousie, regarde l’étoile, appelle Marie. Si la colère, l’avarice ou les désirs de la chair secouent l’esquif de ton âme, regarde vers Marie. Si, troublé par la démesure de tes crimes, confus par l’infection de ta conscience, terrifié par l’horreur du jugement, tu commences à sombrer dans le gouffre de la tristesse, l’abîme du désespoir, pense à Marie. Dans les périls, dans les angoisses, dans les perplexités, invoquez Marie, pensez à Marie. Que ce doux nom ne soit jamais loin de votre bouche, jamais loin de votre cœur ; mais pour obtenir une part à la grâce qu’il renferme, n’oubliez point les exemples qu’il vous rappelle. En suivant Marie, on ne s’égare point, en priant Marie, on ne craint pas le désespoir, en pensant à Marie, on ne se trompe point ; si elle vous tient par la main, vous ne tomberez point, si elle vous protège, vous n’aurez rien à craindre, si elle vous conduit, vous ne connaîtrez point la fatigue, et si elle vous est favorable, vous êtes sûr d’arriver ; vous comprendrez ainsi par votre propre expérience pourquoi il est écrit : "Le nom de la vierge était Marie"« .
14 septembre : la Croix glorieuse


Magnifique texte d’André de Crète (660-740) qui résume très bien le sens de cette fête :
« Nous célébrons la fête de la Croix, de cette Croix qui a chassé les ténèbres et ramené la lumière. Nous célébrons la fête de la Croix et, avec le Crucifié, nous sommes portés vers les hauteurs, nous laissons sous nos pieds la terre et le péché pour obtenir les biens du ciel. Quelle grande chose que de posséder la Croix : celui qui la possède, possède un trésor. Je viens d'employer le mot de trésor pour désigner ce qu'on appelle et qui est réellement le meilleur et le plus magnifique de tous les biens ; car c'est en lui, par lui et pour lui que tout l'essentiel de notre Salut consiste et a été restauré pour nous. En effet, s'il n'y avait pas eu la Croix, le Christ n'aurait pas été crucifié, la vie n'aurait pas été clouée au gibet et les sources de l'immortalité, le sang et l'eau qui purifient le monde, n'auraient pas jailli de son côté, le document reconnaissant le péché n'aurait pas été déchiré, nous n'aurions pas reçu la liberté, nous n'aurions pas profité de l'arbre de vie, le Paradis ne se serait pas ouvert ! S'il n’y avait pas eu la Croix, la mort n'aurait pas été terrassée, l'Enfer n'aurait pas été dépouillé de ses armes. La Croix est donc une chose grande et précieuse. Grande, parce qu'elle a produit de nombreux biens, et d'autant plus nombreux que les miracles et les souffrances du Christ ont triomphé davantage. C'est une chose précieuse, parce que la Croix est à la fois la souffrance et le trophée de Dieu. Elle est sa souffrance, parce que c'est sur elle qu’il est mort volontairement ; elle est son trophée, parce le diable y a été blessé et vaincu, et que la mort y a été vaincue avec lui ; les verrous de l'Enfer y ont été brisés, et la Croix est devenue le Salut du monde entier. La Croix est appelée la gloire du Christ, et Son Exaltation. On voit en elle la coupe désirée, la récapitulation de tous les supplices que le Christ a endurés pour nous ».


Homélie de Saint Léon, pape (Sermon 59, 6-7 : PL 54, 340-341 - CCL 138A, 356-359 - SC 74, 60-61)
« Ô puissance admirable de la croix ! 0 gloire ineffable de la Passion ! Là se trouve le Tribunal du Seigneur, le Jugement du monde, le pouvoir du Crucifié ! » (Saint Léon)
« Bien-aimés, voici donc le Christ exalté par la croix ; le regard de l’âme ne doit pas être frappé seulement par l’aspect extérieur qui se présenta aux yeux des impies, de ceux pour qui Moïse dit : « Et ta vie sera suspendue devant tes yeux et tu craindras jour et nuit sans pouvoir croire en ta vie » (Deutéronome 28, 66). Ces hommes, dans la crucifixion du Seigneur, en effet, ne purent penser à rien d’autre qu’à leur forfait ; et s’ils ont de la crainte, ce n’est pas celle qui justifie la vraie foi, mais celle qui tourmente la mauvaise conscience. Pour nous, que notre intelligence, illuminée par l’Esprit de Vérité, accueille d’un cœur pur et libre la Gloire de la Croix qui rayonne au ciel et sur la terre ; que son regard intérieur contemple le sens de ces paroles du Seigneur sur l’imminence de sa passion : « C’est maintenant le jugement de ce monde ; c’est maintenant que le Prince de ce monde va être jeté dehors ; et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jean 3, 14).
O puissance admirable de la Croix ! 0 gloire ineffable de la Passion ! Là se trouve le Tribunal du Seigneur, le Jugement du monde, le pouvoir du Crucifié ! 0ui, tu as tiré tout à toi, Seigneur, et, lorsque tu « étendais les mains tout le jour vers un peuple incrédule et obstiné à te contredire » (Isaïe 65, 2), le monde entier reçut l’intelligence pour confesser ta majesté. Tu as tiré tout à Toi, Seigneur, lorsque, pour maudire le crime judaïque, tous les éléments prononcèrent une sentence unanime ; les luminaires célestes s’obscurcirent et le jour se changea en nuit ; la terre elle-même fut ébranlée de secousses insolites et la création entière se refusa à servir des impies ! Tu as tiré tout à Toi, Seigneur, parce que, le voile du temple déchiré, le Saint des Saints s’est retiré loin de pontifes indignes : la figure se changea alors en Vérité, la prophétie en manifestation, la Loi en Évangile.
Tu as tiré tout à toi, Seigneur, afin que partout le culte de toutes les nations célébrât par un sacrement plénier et manifeste ce qui se cachait sous l’ombre des figures dans un seul temple de Judée. Maintenant, en effet, l’ordre des lévites est plus illustre, la dignité des anciens plus élevée, l’onction des prêtres plus sainte : car ta croix est source de toute bénédiction, cause de toute grâce ; par elle, les croyants tirent force de la faiblesse, gloire de l’opprobre, vie de la mort. Maintenant aussi la diversité des sacrifices d’animaux prend fin et l’offrande unique de Ton Corps et de Ton Sang consomme tous les rites de sacrifices : car tu es le véritable « Agneau de Dieu qui enlèves les péchés du monde » (Jean 1, 29), et tu achèves en toi tous les mystères ; ainsi, de même que toutes les victimes font place à un seul sacrifice, tous les peuples ne forment plus qu’un seul royaume ».


Léon Bloy, extrait de "Le Symbolisme de l'Apparition", Paris, Librairie Lemercier, 1925, pp. 271 à 279. Réédité par le « Mercure de France ».
Léon Bloy (1846-1917) : Les larmes de Marie
Les Larmes de la Mère des Douleurs remplissent l'Écriture et débordent sur tous les siècles. Toutes les mères, toutes les veuves, toutes les vierges qui pleurent n'ajoutent rien à cette effusion surabondante qui suffirait pour laver les cœurs de dix mille mondes désespérés. Tous les blessés, tous les dénués et tous les opprimés, toute cette procession douloureuse qui encombre les atroces chemins de la vie, tiennent à l'aise dans les plis traînants du manteau d'azur de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Toutes les fois que quelqu'un éclate de pleurs, dans le milieu de la foule ou dans la solitude, c'est elle-même qui pleure, parce que toutes les larmes lui appartiennent en sa qualité d'Impératrice de la Béatitude et de l'Amour. Les Larmes de Marie sont le Sang même de Jésus-Christ, répandu d'une autre manière, comme sa Compassion fut une sorte de crucifiement intérieur pour l'Humanité sainte de Son Fils. Les Larmes de Marie et le Sang de Jésus sont la double effusion d'un même cœur et l'on peut dire que la Compassion de la Sainte-Vierge était la Passion sous sa forme la plus terrible. C'est ce qu'expriment ces paroles adressées à Sainte Brigitte : « L'affliction du Christ était mon affliction parce que son cœur était mon cœur ; car comme Adam et Eve ont vendu le monde pour une seule pomme, mon Fils et moi, nous avons racheté ce monde avec un seul Cœur. »
Les larmes sont un legs de la Mère des Douleurs, legs tellement redoutable qu'on ne peut le dissiper dans les vaines affections du monde sans se rendre coupable d'une sorte de sacrilège. Sainte Rose de Lima disait que nos larmes sont à Dieu et que quiconque les verse sans songer à Lui, les lui vole. Elles sont à Dieu et à Celle qui a donné à Dieu la chair et le sang de son Humanité. Si Saint Ambroise, se souvenant de Monique, appelle Augustin, le Fils de si grandes larmes ; filius tantarum lacrymarum, à quelle profondeur ne faut-il pas entendre que nous sommes fils des Larmes de la Créature d'exception qui a reçu l'incomparable privilège, en tant que Mère de Dieu, d'offrir au Père Éternel une réparation suffisante pour le crime sans nom ni mesure qui servit à Jésus à accomplir la rédemption du Monde ? Quand Sainte Monique pleurait sur les égarements du futur docteur de la grâce, ses larmes étaient comme un fleuve de gloire qui portait son fils incrédule dans ses bras infatigablement étendus à l'Auteur de la Grâce. Mais, cependant, elle n'avait que ses larmes à offrir et c'était la conversion de ce seul fils qu'elle avait en vue. Quand Marie pleure sur nous, ses Larmes sont un véritable déluge universel du Sang Divin, dont elle est la Dispensatrice souveraine et cette effusion est en même temps la plus parfaite de toutes les oblations. Comme Elle est la seule Mère selon la Grâce qui ait le pouvoir de le faire adorer à l'innombrable multitude de ses autres enfants par la seule vertu de ses Larmes.
Les Larmes de la Sainte Vierge ne sont mentionnées dans l'Évangile qu'une seule fois, lorsqu'elle prononce sa quatrième Parole, après avoir retrouvé Son Fils. Et c'est elle-même qui en parle à ce moment-là. Ailleurs, les Évangélistes disent simplement que Jésus pleura et cela doit nous suffire pour deviner ce que faisait sa Mère. Saint Bernardin de Sienne dit que la douleur de la Sainte Vierge a été si grande que si elle était divisée et partagée entre toutes les créatures capables de souffrir, celles-ci périraient à l'instant. Or, si l'on tient compte de la prodigieuse illumination de cette Ame remplie de l'Esprit Saint pour qui les choses futures avaient sans doute une réalité actuelle et sensible, il faut entendre cette affirmation, non seulement du Vendredi Saint, mais encore de tous les instants de Sa vie, depuis la salutation de l'Archange jusqu'à Sa mort.
Lorsque la Sainte Famille repoussée de toutes les portes de Bethléem s'en allait chercher un refuge dans cette caverne sauvage où devait se lever le Soleil du monde, les Larmes de Marie marquèrent le seuil de ces demeures inhospitalières qui n'avaient pas de place pour accueillir la misère de Dieu. Ces Larmes sorties du même Cœur que le Sang du Verbe incarné furent un signe de colère divine pour les misérables habitants de ce désert de cœurs. Elles durent ronger le granit et le sol à des profondeurs épouvantables, et il ne fallut rien moins que le sang innocent de tous les nouveaux-nés pour en apaiser la fureur et pour en effacer la trace. Plus tard, pendant la Fuite en Egypte, quand Jésus enfant prenait possession de l'immense monde obscur de la gentilité représenté par cette terre d'angoisse, il était porté dans les bras de sa Mère qui préludait ainsi aux conquêtes de sa domination future. La longue route de ces pauvres pèlerins et les lieux pleins d'idoles où ils s'arrêtèrent furent arrosés de beaucoup de larmes silencieuses qui coulaient le long des joues de la Vierge sans tache et tombaient sur le sol comme une semence, après avoir roulé sur les membres de l'Enfant divin. Deux cents ans après, cette même Egypte devenue patrie des tribulations volontaires, se remplissait de ces sublimes Anachorètes qui furent, après les Martyrs, la plus splendide floraison du catholicisme.
Le Mystère des Trois Jours d'absence étant arrivé, Marie parcourt les rues et les places de Jérusalem à la recherche de Son Enfant perdu. La recherche dure trois jours en compagnie de l'homme extraordinaire que les Saints ont appelé l'ombre du Père éternel. Ils pleurent tous les deux, et cette fois, leurs larmes sont attestées par Elle-même qui parle si rarement. Ils cherchent de tous côtés, ils interrogent les passants riches ou pauvres, vertueux ou criminels, moqueurs ou compatissants. Qu'on se représente cet interrogatoire unique de tous les habitants d'une ville indifférente ou affairée par la Mère des Vivants à la recherche du Verbe de Dieu. Ces Trois Jours d'absence qui furent le troisième glaive de Marie et que quelques écrivains catholiques regardent comme le plus douloureux de tous, méritent qu'on y pense profondément. Il est bon de remarquer que cette Mère Incomparable, dans l'impuissance absolue de découvrir son Fils avant le terme mystérieux et incertain pour Elle des Trois Jours, et connaissant d'ailleurs par la plénitude de son Illumination prophétique les détails les plus affreux de la Passion, dut principalement porter ses recherches sur la future Voie douloureuse où elle savait que Son Amour serait un jour foulé aux pieds de la plus cruelle et de la plus vile populace. C'est là, sans doute, qu'Elle répandit ses Larmes les plus amères, préparant ainsi le sol pour d'autres effusions à venir dans un temps où personne ne chercherait plus le Verbe de Dieu dans Jérusalem. L'éternité seule pourra donner à la conscience humaine la vraie mesure de ce fait d'une telle Mère cherchant un tel Fils dans une ville si étrangement prédestinée. C'est bien autre chose qu'à Bethléem où du moins Marie ne cherchait qu'un abri pour enfanter la Lumière. Ici, elle cherche la Lumière absente avec l'étonnante incertitude d'avoir mérité cet abandon et l'évidence supérieure de l'inutilité parfaite de Ses recherches, si ce soupçon déchirant est réellement fondé. Dans le premier cas, la dureté de cœur des habitants de Bethléem est une espèce de prodige humain qui regarde tous les pécheurs et qui démasque soudainement les abîmes de la nature de l'homme déchu ; dans le second cas, l'apparente cruauté de Jésus pour sa Mère est un mystère divin qui la regarde seule, une sorte de préparation ineffable, par la pratique d'une transcendante humiliation, aux abandons terribles d'un avenir de sang et d'agonie. Dans ces deux circonstances évangéliques, ce qu'il y a d'extérieur et de sensible pour nous, c'est toujours l'effusion d'un même cœur immense et brisé qui ne se contente pas d'avoir donné la Vie au Soleil de justice mais qui voudrait encore lui faire un océan de larmes amoureuses où il pût se coucher avec splendeur.
15 septembre : la Vierge des douleurs

suivant