Saint Josemaría Escrivá de Balaguer, Fondateur de l’Opus Dei, Amis de Dieu 293
Veux-tu aimer la Sainte Vierge ?
Veux-tu aimer la Sainte Vierge ? Eh bien ! fréquente-la. Comment ? En priant bien le Rosaire. Mais, dans le Rosaire... nous répétons toujours les mêmes choses ! Toujours les mêmes choses ? Et ceux qui s'aiment, ne se disent-ils pas toujours les mêmes choses l'un à l'autre ?... Comme les vertus surnaturelles grandiraient en nous, si nous parvenions à fréquenter vraiment Marie, qui est Notre Mère ! Ne craignons pas de lui répéter au long de la journée — avec le cœur, sans que les mots soient nécessaires — de petites prières, des oraisons jaculatoires. La dévotion chrétienne a réuni beaucoup de ces éloges enflammés dans les Litanies qui accompagnent le Saint Rosaire. Mais chacun est libre de les augmenter, de lui adresser de nouvelles louanges, de lui dire ce que — par une sainte pudeur qu'Elle comprend et approuve — nous n'oserions pas exprimer à voix haute. Je te conseille — pour terminer — de faire, si tu ne l'as pas encore faite, l'expérience personnelle de l'amour maternel de Marie. Il ne suffit pas de savoir qu'Elle est Mère, de la considérer de cette façon, de parler ainsi d'Elle. Elle est ta Mère et tu es son fils ; Elle t'aime comme si tu étais son fils unique en ce monde. Parle-lui en conséquence : raconte-lui tout ce qui t'arrive, honore-la, aime-la. Personne ne le fera pour toi aussi bien que toi, si tu ne le fais pas. Je t'assure que si tu prends ce chemin, tu trouveras aussitôt tout l'amour du Christ : et tu te trouveras plongé dans cette vie ineffable de Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit. Tu y puiseras des forces pour accomplir entièrement la Volonté de Dieu, tu t'empliras de désirs de servir tous les hommes. Tu seras le chrétien que tu rêves d'être parfois : débordant d'œuvres de charité et de justice, joyeux et fort, compréhensif envers autrui et exigeant envers soi-même. Telle est sans plus, la trempe de notre foi. Accourons à Sainte Marie qui nous accompagnera avec énergie et constance.
Extrait du Secret Admirable du Très Saint Rosaire, par Saint Louis-Marie Grignion de Montfort
Le Saint Rosaire, une arme contre le démon
« (…) Jamais personne ne pourra comprendre les richesses admirables de sanctification qui sont renfermées dans les prières et dans les mystères du Saint Rosaire. Cette méditation des mystères de la vie et de la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ est, pour tous ceux qui en font usage, la source des fruits les plus merveilleux. Aujourd'hui, on veut des choses qui frappent, qui émeuvent, qui produisent dans l'âme des impressions profondes. Qu'y a-t-il au monde de plus émouvant que cette histoire merveilleuse de notre Rédempteur se déroulant à nos yeux en quinze tableaux nous rappelant les grandes scènes de la vie, de la mort et de la gloire du Sauveur du monde ? (...) C'est une étrange illusion du démon de croire qu'on puisse faire des oraisons plus sublimes que celles du Pater et de l'Ave, en abandonnant ces divines oraisons qui sont le soutien, la force et la garde de l'âme. (…) Dites tous les jours, si vous pouvez, votre Rosaire entier ou du moins le chapelet. Y êtes-vous déjà arrivé par la grâce de Dieu, si vous voulez vous y conserver et y croître dans l'humilité, conservez la pratique du Saint Rosaire, car jamais une âme qui dit son Rosaire tous les jours ne sera formellement hérétique ni trompée par le démon ; c'est une proposition que je signerais de mon sang. (…) La Sainte Vierge a révélé au Bienheureux Alain qu'aussitôt que Saint Dominique prêcha le Rosaire, les pécheurs endurcis furent touchés et pleurèrent amèrement leurs crimes ; les jeunes enfants même firent des pénitences incroyables, la ferveur fut si grande, partout où il prêchait le Rosaire, que les pécheurs changèrent de vie et édifièrent tout le monde par leurs pénitences et l'amendement de leur vie. Si vous sentez votre conscience chargée de quelques péchés, prenez votre Rosaire, en récitant une partie en l'honneur de quelques mystères de la vie, de la passion ou de la gloire de Jésus-Christ, et soyez persuadé que, pendant que vous méditerez et honorerez ces mystères, Il montrera Ses Plaies sacrées à Son Père au ciel. Il plaidera pour vous et vous obtiendra la contrition et le pardon de vos péchés. Il dit un jour au Bienheureux Alain : "Si ces misérables pécheurs récitaient souvent mon Rosaire, ils participeraient aux mérites de ma Passion, et, comme leur Avocat, j'apaiserais la Divine Justice". Cette vie est une guerre et une tentation continuelles ; nous n'avons pas à combattre des ennemis de chair et de sang, mais les puissances mêmes de l'enfer. Quelles armes prendrons-nous, pour les combattre, que l'oraison que notre grand Capitaine nous a enseignée, que la Salutation angélique, qui a chassé les démons, détruit le péché et renouvelé le monde, que la méditation de la vie, de la Passion de Jésus-Christ, de la pensée de laquelle nous devons nous armer, comme nous ordonne Saint Pierre, pour nous défendre des mêmes ennemis qu'il a vaincus et qui nous attaquent tous les jours. « Depuis que le démon, dit le cardinal Hugues, a été vaincu par l'humilité et la Passion de Jésus-Christ, il ne se peut quasi attaquer à une âme armée de la méditation de ses mystères ou, s'il l'attaque, il en est vaincu honteusement ». « Induite vos armaturam Dei » (Eph 6,11). Armez-vous donc de ces armes de Dieu, du Saint Rosaire, et vous briserez la tête du démon, et demeurerez stables contre toutes ses tentations. Le Rosaire est si terrible au diable que les saints s'en sont servis pour l'enchaîner et le chasser des corps des possédés, comme plusieurs histoires rendent témoignage.
(…) Le Révérend Père Jean Amât, de l'ordre de Saint-Dominique, prêchait le Carême dans un lieu de ce royaume d'Aragon ; on lui amena une jeune fille possédée du démon ; après l'avoir plusieurs fois exorcisée, mais en vain, il lui mit son Rosaire au cou, et aussitôt elle se mit à faire de cris et des hurlements épouvantables, disant : "Otez-moi, ôtez-moi ces grains qui me tourmentent". Enfin le père, par compassion pour la pauvre fille, lui ôta son Rosaire du cou. La nuit suivante, lorsque le Révérend Père était dans son lit à se reposer, les mêmes démons qui possédaient cette fille vinrent à lui, tout écumants de rage, pour se saisir de sa personne ; mais avec son Rosaire qu'il tenait fortement à la main, malgré les efforts qu'ils firent pour le lui ôter, il les fouetta admirablement bien et les chassa en disant : "Sainte Marie, Notre-Dame du saint Rosaire, à mon aide !" Lorsque, le lendemain, il allait à l'église, il rencontra cette pauvre fille encore possédée ; un des démons qui étaient en elle se mit à dire en se moquant de lui : "Ah ! frère, si tu n'avais point eu ton Rosaire, nous t'aurions bien accommodé". Alors le Révérend Père jette derechef son Rosaire au cou de la fille, disant : "Par les très sacrés Noms de Jésus et de Marie, Sa Sainte Mère, et par la vertu du Très Saint Rosaire, je vous commande, esprits malins, de sortir de ce corps tout à l'heure" ; aussitôt ils furent contraints d'obéir, et elle fut délivrée. Ces histoires nous marquent quelle est la force du Saint Rosaire pour vaincre toutes sortes de tentations des démons et toutes sortes de péchés, parce que les grains bénits du Rosaire les mettent en fuite (…) ».
1er novembre : Toussaints
Attribuée à Saint Augustin
Ô vous qui habitez cette patrie immortelle !
Reine de tous les saints, glorieux Apôtres et Évangélistes, Martyrs invincibles, généreux Confesseurs, savants Docteurs, illustres Anachorètes, dévoués Moines et Prêtres, Vierges pures et pieuses femmes, Je me réjouis de la gloire ineffable à laquelle vous êtes élevés dans le royaume de Jésus-Christ, notre divin Maître. Je bénis le Très-Haut des dons et des faveurs extraordinaires dont il vous a comblés et du rang sublime où il vous élève. Ô amis de Dieu !
O vous qui buvez à longs traits au torrent des délices éternelles, et qui habitez cette patrie immortelle, cette heureuse cité, où abondent les solides richesses ! Puissants Protecteurs, abaissez vos regards sur nous qui combattons, qui gémissons encore dans l'exil, et obtenez-nous la force et les secours que sollicite notre faiblesse pour atteindre vos vertus, perpétuer vos triomphes et partager vos couronnes. Ô Vous tous, bienheureux habitants du ciel, saints amis de Dieu qui avez traversé la mer orageuse de cette vie périssable, et qui avez mérité d'entrer dans le port tranquille de la paix souveraine et de l'éternel repos ! Ô saintes âmes du paradis, vous qui, maintenant à l'abri des écueils et des tempêtes, jouissez d'un bonheur qui ne doit pas finir, je vous en conjure, au nom de la charité qui remplit votre cœur, au nom de Celui qui vous a choisis et qui vous a faits tels que vous êtes, écoutez ma prière.
Prenez part à nos travaux et à nos combats, vous qui portez sur vos fronts vainqueurs une couronne incorruptible de gloire ; ayez pitié de nos innombrables misères, vous qui êtes à jamais délivrés de ce triste exil ; souvenez-vous de nos tentations, vous qui êtes affermis dans la justice ; intéressez-vous à notre salut, vous qui n'avez plus rien à redouter pour le vôtre ; tranquillement assis sur la montagne de Sion, n'oubliez pas ceux qui gisent encore couchés dans la vallée des larmes. Puissante armée des saints, troupe bienheureuse des apôtres et évangélistes, des martyrs, des confesseurs, des docteurs, des anachorètes et des moines, des prêtres, des saintes femmes et des vierges pures, priez sans cesse pour nous misérables pécheurs. Tendez-nous une main secourable, détournez de nos têtes coupables la justice irritée de Dieu ; faites entrer par vos prières notre frêle navire dans le port de la bienheureuse éternité.
Sermon de Saint Jean Damascène (Vie de Barlaam et Josaphat, ch. 12)
« Ils se sont crucifiés au monde pour pouvoir se tenir à la droite du Crucifié. Ils ont ceint leurs reins de la Vérité dans l’attente de l’Époux immortel » (Saint Jean de Damas)
« Heureux, trois fois heureux ceux qui ont aimé Dieu et qui, à cause de leur charité pour lui, considérèrent tout le reste comme néant. Certes, ils ont versé d’abondantes larmes et ont passé jours et nuits dans l’affliction pour obtenir la consolation qui ne connait pas de fin. Ils se sont humiliés volontairement pour être exaltés au ciel. Ils ont soumis leur corps à la faim, à la soif et aux veilles, afin que les accueillent là-haut les délices et l’allégresse du paradis. Par leur pureté de cœur, ils sont devenus les demeures de l’Esprit-Saint, selon qu’il est écrit : « J’habiterai au milieu d’eux et j’y marcherai ». Ils se sont crucifiés au monde pour pouvoir se tenir à la droite du Crucifié ; ils ont ceints leurs reins de la Vérité et ils ont gardé leurs lampes toujours prêtes dans l’attente de la venue de l’Époux immortel. En effet, dotés des yeux de l’esprit, ils prévoyaient sans cesse l’heure redoutable du Jugement, ils avaient la contemplation, tant des biens futurs que du supplice éternel, inébranlablement fixée dans leur cœur. De même, ils s’acharnèrent à travailler ici-bas afin de ne pas être privés de la gloire éternelle. Ils devinrent insensibles aux passions, comme les anges et ils font chœur maintenant avec ceux dont ils ont imité la vie. Heureux, trois fois heureux, sont-ils ! Car ils ont abaissé le regard ferme de leur esprit, sur la vanité des choses présentes, l’incertitude et l’inconstance de la prospérité humaine ; ils y ont renoncé, se sont préparés un trésor de biens éternels et ont conquis cette vie qui ne connaît ni déclin ni interruption par la mort. Ces hommes admirables et saints nous qui sommes indignes et méprisables, nous nous efforçons donc de les imiter. Leur manière de vivre en citoyens du ciel, certes nous n’en atteignons point le niveau, mais nous reproduisons leur vie selon la possibilité de notre faiblesse et de nos pauvres capacités ; aussi, avons-nous revêtu leur habit, même si leurs œuvres nous dépassent. Car nous savons que cette promesse faite à Dieu est libératrice du péché et soutien de l’incorruptibilité que nous conféra le baptême divin ».
Sermon de Saint Bède le Vénérable, prêtre (Homélie 70 : PL 94, 450
« La Sainte Église est couronnée de leur victoire » (Saint Bède le Vénérable)
« Aujourd’hui, bien-aimés, dans la joie d’une seule Solennité, nous célébrons la fête de tous les saints. Le ciel exulte de leur société ; la terre est heureuse de leur patronage ; la Sainte Église est couronnée de leur victoire. Leur confession de foi est d’autant plus à l’honneur qu’elle a été plus ferme à la peine. Car, tandis que le combat augmente de violence, augmente aussi la gloire des combattants ; le triomphe du martyre s’embellit de la multiple diversité des souffrances ; et le poids de la récompense correspond au poids des tourments. Notre mère, l’Église catholique, répandue en long et en large par toute la terre, apprit en Jésus-Christ, son chef, à ne craindre ni les affronts, ni les croix, ni la mort. Constamment elle s’est affermie, non par la résistance, mais par l’endurance, et à tous ceux qui ont été, en glorieuse phalange, incarcérés comme des criminels, elle a inspiré, pour mener le combat avec la même courageuse ardeur, la triomphale perspective de la gloire. Ô vraiment bienheureuse mère Église ainsi honorée et illuminée de la divine condescendance, parée du sang glorieux des martyrs vainqueurs, revêtue de la blanche virginité d'une confession de foi inviolée. À ses fleurs ne manquent ni les roses ni les lys. Et maintenant, bien-aimés, que chacun rivalise pour recevoir la plus abondante dignité de ces deux honneurs, les couronnes blanches de la virginité, ou les couronnes pourpres du martyre. Dans les camps célestes la paix et la lutte ont chacune leurs fleurs pour couronner les soldats du Christ. L’immense et ineffable bonté de Dieu a même pourvu à ne pas étendre le temps des fatigues et du combat à ne pas l’allonger ni l’éterniser, mais à le rendre bref et, pour ainsi dire, d’un moment. Ainsi les combats et les fatigues sont pour cette vie brève et limitée, mais les couronnes et les récompenses des mérites sont pour la vie qui est éternelle. Ainsi les fatigues passent vite, mais les récompenses des mérites se prolongent sans fin. Après les ténèbres de ce monde ils verront une lumière ruisselante de blancheur, ils recevront un bonheur plus grand que les amertumes de toutes les souffrances. C’est ce que l’Apôtre atteste quand il dit : « Il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui doit se révéler en nous » (Romains 8, 18).
Prière de Padre Pio aux âmes bienheureuses
Ô âmes saintes qui êtes délivrées de tout tourment et jouissez déjà, au Ciel, d’un torrent de douceurs souveraines, oh, comme j’envie votre bonheur ! Ah ! Je vous en supplie, vous qui êtes si proches de la fontaine de vie, puisque vous me voyez mourir de soif en ce bas monde, faites-moi la faveur d’un peu de cette eau fraîche. Ô âmes bienheureuses, je le confesse, j’ai vraiment trop dilapidé ce qui faisait mon lot, j’ai vraiment trop mal gardé une pierre très précieuse ; mais vive Dieu, car je sens que cette faute n’est pas irrémédiable. Eh bien, âmes bienheureuses, ayez la gentillesse de m’aider un peu ; moi aussi, puisque mon âme ne peut trouver ce dont elle a besoin dans le repos et dans la nuit, je me lèverai comme l’épouse du Cantique des cantiques et je chercherai celui que mon âme aime : “Sur ma couche, la nuit, j’ai cherché celui que mon cœur aime”. Je le chercherai sans relâche, je le chercherai en toutes choses sans m’arrêter à aucune d’elles avant de l’avoir retrouvé sur le seuil de son royaume.
Georges Bernanos - ‘’Jeanne relapse et sainte‘’
« Notre Église est l'Église des saints » (Georges Bernanos)
« Qui s'approche d'elle avec méfiance ne croit voir que des portes closes, des barrières et des guichets, une espèce de gendarmerie spirituelle. Mais notre Église est l'Église des saints. Pour être un saint, quel évêque ne donnerait son anneau, sa mitre, sa crosse, quel cardinal sa pourpre, quel pontife sa robe blanche, ses camériers, ses suisses et tout son temporel ? Qui ne voudrait avoir la force de courir cette admirable aventure ? Car la sainteté est une aventure, elle est même la seule aventure. Qui l'a une fois compris est entré au cour de la foi catholique, a senti tressaillir dans sa chair mortelle une autre terreur que celle de la mort, une espérance surhumaine. Notre Église est l'Église des saints. Mais qui se met en peine des saints ? On voudrait qu'ils fussent des vieillards pleins d'expérience et de politique, et la plupart sont des enfants. Or l'enfance est seule contre tous. Les malins haussent les épaules, sourient : quel saint eut beaucoup à se louer des gens d'Église ? Hé ! Que font ici les gens d'Église ! Pourquoi veut-on qu'ait accès aux plus héroïques des hommes tel ou tel qui s'assure que le royaume du ciel s'emporte comme un siège à l'Académie, en ménageant tout le monde ? Dieu n'a pas fait l'Église pour la prospérité des saints, mais pour qu'elle transmît leur mémoire, pour que ne fût pas perdu, avec le divin miracle, un torrent d'honneur et de poésie. Qu'une autre Église montre ses saints ! La nôtre est l'Église des saints. À qui donneriez-vous à garder ce troupeau d'anges ? La seule histoire, avec sa méthode sommaire, son réalisme étroit et dur, les eût brisés. Notre tradition catholique les emporte, sans les blesser, dans son rythme universel. Saint Benoît avec son corbeau, saint François avec sa mandore et ses vers provençaux, Jeanne avec son épée, Vincent avec sa pauvre soutane, et la dernière venue, si étrange, si secrète, suppliciée par les entrepreneurs et les simoniaques, avec son incompréhensible sourire, Thérèse de l'Enfant-Jésus. Souhaiterait-on qu'ils eussent tous été, de leur vivant, mis en châsse ? assaillis d'épithètes ampoulées, salués à genoux, encensés ? De telles gentillesses sont bonnes pour les chanoines. Ils vécurent, ils souffrirent comme nous. Ils furent tentés comme nous. Ils eurent leur pleine charge et plus d'un, sans la lâcher, se coucha dessous pour mourir. Quiconque n'ose encore retenir de leur exemple la part sacrée, la part divine, y trouvera du moins la leçon de l'héroïsme et de l'honneur. Mais qui ne rougirait de s'arrêter si tôt, de les laisser poursuivre seuls leur route immense ? Qui voudrait perdre sa vie à ruminer le problème du mal, plutôt que de se jeter en avant ? Qui refusera de libérer la terre ? Notre Église est l'Église des saints. Tout ce grand appareil de sagesse, de force, de souple discipline, de magnificence et de majesté n'est rien de lui-même, si la charité ne l'anime. Mais la médiocrité n'y cherche qu'une assurance solide contre les risques du divin. Qu'importe ! Le moindre petit garçon de nos catéchismes sait que la bénédiction de tous les homme d'Église ensemble n'apportera jamais la paix qu'aux âmes déjà prêtes à la recevoir, aux âmes de bonne volonté. Aucun rite ne dispense d'aimer. Notre Église est l'Église des saints. Nulle part ailleurs on ne voudrait imaginer seulement telle aventure, et si humaine, d'une petite héroïne qui passe un jour tranquillement du bûcher de l'inquisiteur en Paradis, au nez de cent cinquante théologiens. « Si nous sommes arrivés à ce point, écrivaient au pape les juges de Jeanne, que les devineresses vaticinant faussement au nom de Dieu, comme certaine femelle prise dans les limites du diocèse de Beauvais, soient mieux accueillies par la légèreté populaire que les pasteurs et les docteurs, c'en est fait, la religion va périr, la foi s'écroule, l'Église est foulée aux pieds, l'iniquité de Satan dominera le monde !... » et voilà qu'un peu moins de cinq cents ans plus tard l'effigie de la devineresse est exposée à Saint-Pierre de Rome, il est vrai peinte en guerrière, sans tabard ni robe fendue !, et à cent pieds au-dessous d'elle, Jeanne aura pu voir un minuscule homme blanc, prosterné, qui était le pape lui-même.
Notre Église est l'Église des saints. Du Pontife au gentil clergeon qui boit le vin des burettes, chacun sait qu'on ne trouve au calendrier qu'un très petit nombre d'abbés oratoires et de prélats diplomates. Seul peut en douter tel ou tel bonhomme bien pensant, à gros ventre et à chaîne d'or, qui trouve que les saints courent trop vite, et souhaiterait d'entrer au paradis à petits pas, comme au banc d'ouvre, avec le curé son compère. Notre Église est l'Église des saints. Nous respectons les services d'intendance, la prévôté, les majors et les cartographes, mais notre cour est avec les gens de l'avant, notre cour est avec ceux qui se font tuer. Nul d'entre nous portant sa charge, (patrie, métier, famille), avec nos pauvres visages creusés par l'angoisse, nos mains dures, l'énorme ennui de la vie quotidienne, du pain de chaque jour à défendre, et l'honneur de nos maisons, nul d'entre nous n'aura jamais assez de théologie pour devenir seulement chanoine. Mais nous en savons assez pour devenir des saints. Que d'autres administrent en paix le royaume de Dieu ! Nous avons déjà trop à faire d'arracher chaque heure du jour, une par une, à grand-peine, chaque heure de l'interminable jour, jusqu'à l'heure attendue, l'heure unique où Dieu daignera souffler sur sa créature exténuée, Ô Mort si fraîche, ô seul matin ! Que d'autres prennent soin du spirituel, argumentent, légifèrent : nous tenons le temporel à pleines mains, nous tenons à pleines mains le royaume temporel de Dieu. Nous tenons l'héritage des saints. Car depuis que furent bénis avec nous la vigne et le blé, la pierre de nos seuils, le toit où nichent les colombes, nos pauvres lits pleins de songe et d'oubli, la route où grincent les chars, nos garçons au rire dur et nos filles qui pleurent au bord de la fontaine, depuis que Dieu lui-même nous visita, est-il rien en ce monde que nos saints n'aient dû reprendre, est-il rien qu'ils ne puissent donner ? ».
PREMIER SERMON DE SAINT BERNARD POUR LA FÊTE DE LA TOUSSAINT
Sur ce passage de l'Évangile : « Jésus voyant la foule, etc. (Matt. V, 1). »
1. La fête de tous les saints que nous faisons aujourd'hui mérite d'être célébrée avec toute sorte tic dévotion. En effet, si la fête de saint Pierre, de saint Étienne, ou de tout autre saint nous parait grande, et l'est, en effet, combien plus grande doit être pour nous celle que nous faisons aujourd'hui, puisque au lieu d'être la fête d'un seul saint, elle est la fête de tous les saints ? Vous n'ignorez pas, nies frères, que les gens du monde célèbrent leurs fêtes par des festins mondains, et que plus la solennité est grande plus aussi ils font bonne chère. Eh quoi donc ? ne faut-il pas aussi que ceux qui se sont convertis dans leur cœur, recherchent les délices du cœur ; les gens spirituels ne doivent-ils pas aussi rechercher des joies spirituelles ? Aussi, mes frères, notre festin est-il préparé, tout est-il cuit, et le temps de nous mettre à table est-il arrivé. Il est juste que nous commencions par les festins de l'âme puisque, sans l'ombre d'un doute, elle l'emporte sur le reste de notre être, et qu'elle est sans comparaison la meilleure partie de nous-mêmes. D'ailleurs, il est de toute évidence que la fête des saints se rapporte bien plus à l'âme qu'au corps. Or, les âmes doivent prendre beaucoup plus de part aux choses qui se rapportent à l'âme, attendu qu'il y a entre ces choses et elles un plus grand rapport. Voilà pourquoi aussi les saints compatissent beaucoup plus aux âmes, désirent davantage les biens des âmes et se complaisent plus dans leur réfection, ils ont, comme nous, été passibles, comme nous ils ont eu à déplorer les peines de notre voyage et de notre misérable exil, et à éprouver le poids accablant de ce corps, le tumulte du siècle, et les tentations de l'ennemi. On ne saurait donc révoquer en doute que cette solennité ne leur soit beaucoup plus agréable, parce qu'il y est pourvu, au festin des âmes, que celle que les mondains célèbrent, en donnant plus de soins à la chair dans les désirs de la volupté.
2. Mais où trouverons-nous le pain des âmes dans cette terre déserte, dans ce séjour d'horreur, dans cette solitude ? Où procurer le pain spirituel, sous le soleil où ne se trouve que travail, douleur et affliction d'esprit ? Mais je sais quelqu'un qui a dit : « Demandez et vous recevrez (Matt. VII, 7), » et ailleurs : « Si donc vous autres, tout méchants que vous êtes, vous savez néanmoins donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison, votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il le bon esprit à ceux qui le lui demandent (Luc. XI, 13) ? » Je n'ignore pas avec quelles instances vous avez, pendant toute la nuit et toute cette journée, demandé au ciel de vous donner le pain vivant qui fortifie non le corps, mais le cœur de l'homme. Car je n'oserai vous donner le nom de convives ; nous ne sommes que des, mendiants qui vivons de la prébende de Dieu, oui, des mendiants, étendus à la porte d'un roi excessivement riche, des pauvres couverts d'ulcères et désirant se nourrir, que dis-je, se soutenir au moins en mangeant les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres dont ils font, aujourd'hui la fête, qui nagent en ce moment au sein des délices, et qui reçoivent une mesure bonne et foulée, une mesure qui déborde. Nous espérons bien qu'il se trouvera quelqu'un pour nous distribuer ces miettes, car il y a un chaos immense, une distance infinie entre la libéralité, la bonté de Dieu et la cruauté du mauvais riche. Aussi, notre Père nous a-t-il donné notre pain aujourd'hui ; d'ailleurs, il faut bien que le Père des miséricordes se montre le Père des misérables, il nous a donné, dis-je, le pain du ciel, et nous a envoyé des vivres en abondance : je serai voire fidèle maître d'hôtel, puisse mon âme servir utilement à vous les préparer.
3. Mon cœur s'est échauffé pendant toute la nuit au-dedans de moi pour vous préparer les mets que je dois vous servir, et pendant que je méditais ces choses, un feu s'est embrasé dans mon âme (Psal. XXXVIII, 4), sans doute, celui que le Seigneur est venu apporter sur la terre, et qu'il n'a d'autre désir que de voir prendre comme un incendie. Pour une nourriture spirituelle, il faut nécessairement une cuisine spirituelle et lin feu spirituel. Il ne me reste plus qu'à vous servir ce que j'ai préparé ; pour vous, ne voyez que le Seigneur qui vous traite, non le serviteur qui vous distribué ce qu'il vous donne. Cas pour moi, en ce qui me concerne, je ne suis pas autre chose que votre compagnon do service, qui s'unit à vous pour mendier pour lui en même temps que, pour vous, comme le Seigneur le sait, le pain du ciel ; mais c'est votre Père lui-même, c'est lui qui vous repaît d'œuvres et de paroles, et même de la chair de son propre Fils, qui est une vraie nourriture. Quant aux œuvres, je lis : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père (Jean. IV, 34), » pour ce qui est des paroles, je lis également : « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Deut. VIII, 3. » Nous avons donc à nous nourrir aujourd'hui de ses œuvres et de ses paroles ; ensuite nous recevrons, s'il nous en fait la grâce, le sacrement sans tache de son corps sur la très-sainte table de son autel.
4. Nous lisons dans l'Évangile, que « Jésus, en apercevant une grande foule, monta sur une montagne (Matt. V, 1). » Les populations quittaient, en effet ; les villes et les bourgades pour aller entendre les prédications du Seigneur qui sauvait les âmes des uns, guérissait les corps des autres, et se les attachait tous par les liens du cœur, autant que par le bonheur qu'ils avaient à le voir. Car, sa voix était douce et sa figure agréable, s'il faut en croire celui qui lui dit : « Vous surpassez en beauté les enfants des hommes et une grâce admirable est répandue sur vos lèvres (Psal. XLIV, 8). » Tel est celui que nous suivons et à qui nous nous sommes attachés. Il est tout désirable, et non-seulement les populations, mais les saints anges eux-mêmes brûlent de le considérer. Que pourrai-je donc vous offrir de plus doux ? Il est les délices des anges. Coûtez donc et voyez combien le Seigneur est doux. Rien de ce qu'on peut désirer sur la terre ne saurait entrer en comparaison de cette douceur, de cette saveur, de cette sagesse qui est vraiment tirée des endroits les plus cachés. Et quoi ! faut-il s'étonner de trouver l'éclat dans le soleil, la beauté dans la fleur, le goût dans le pain et la fécondité dans la terre ? Mais toutes ces qualités-là sont autant de dons de Dieu, ton ne saurait douter, quelque part qu'il en ait donnée aux créatures, qu'il ne s'en soit réservé une plus grande encore.
5. Il ne faut pas croire que ce soit sans raison qu'il soit monté sur une montagne, d'autant plus que cela avait été prédit bien longtemps d'avarice, par un prophète qui avait dit : « montez sur une montagne, vous qui annoncez la bonne nouvelle à Sion ; élevez la voix avec force, vous qui évangélisez Jérusalem (Isa. XL, 9). » Dans cette ascension sur la montagne, je vous propose de voir, à moins que vous n'ayez trouvé quelque chose de mieux, ce que Saint Luc nous rappelle au commencement du livre des Actes des apôtres, quand il nous dit. « J'ai parlé dans mon premier livre, ô Théophile, de tout ce que Jésus a fait et enseigné (Act. I, 1). » Évidemment il n'a pas agi à la façon des Pharisiens qui liaient de lourds fardeaux qu'on ne pouvait porter, efforçaient les autres à les prendre sur leurs épaules, tandis que pour eux, ils n'y voulaient pas même toucher du bout du doigt (Matt. XXIII, 4). Est-ce que ce n'est pas là un pain délicieux pour l'âme, un pain qui fortifie le cœur de l'homme ? Je vous suis avec confiance, Seigneur, et je m'avance en toute sécurité dans la voie de vos commandements, parce que je sais que vous m'y avez précédé. Oui, je cours en toute sûreté dans la voie de vos commandements, depuis que je sais que vous êtes parti des extrémités du Ciel, pour parcourir votre carrière, et que vous êtes allé jusqu'à l'autre extrémité (Psal. XVIII, 7) en suivant la même voie. Je ne saurais, mes frères, vous mâcher ainsi chaque mot en détail, mais montrez-vous des animaux purs, et qui sachent ruminer, afin d'accomplir cette parole : « Il y a toujours un trésor précieux dans la bouche du sage (Prov. XXI, 20). » La brièveté du temps et l'abondance des matières, me forceront peut-être à borner mes paroles, et à passer un peu rapidement.
6. « Jésus, voyant la foule, monta sur une montagne : » il la voyait d'un regard de commisération, car elle était comme un troupeau de brebis errantes qui n'ont point de pasteur. Que veut-il nous apprendre lorsque, avant d'enseigner, il monte sur une montagne, si non qu'il faut que les prédicateurs de la parole de Dieu tendent en haut par les désirs de leur âme, et par la sainteté de leur vie, et gravissent la montagne des vertus ? « Lorsqu'il se fut assis, ses disciples s'approchèrent de lui (Matt. V, 1). Lorsqu'il se fut assis, » dit l'Évangéliste, autrement qui est-ce qui aurait pu s'approcher d'un pareil géant, s'il fût demeuré debout ? Mais il s'est baissé avec sa bonté extrême, il est descendu jusqu'à s'asseoir, en sorte qu'il pût dire à son Père : « Vous m'avez connu lorsque j'étais cassis, et vous me connûtes aussi quand je me fus levé (Psal : CXXXVIII, 1). » Il s'est assis, en effet, pour permettre aux publicains même et aux pécheurs, à Marie Madeleine et au Larron sur sa croix, de s'approcher de sa personne à laquelle ne sauraient s'élever les anges eux-mêmes, si elle demeurait debout. « Et lorsqu'il se fut assis ses disciples s'approchèrent de lui, » beaucoup plus par un mouvement dit cœur et par l'imitation de ses vertus que par le déplacement des pieds. C'est bien que l'Évangéliste nous dise que ce n'est pas la troupe des premiers venus, ni une partie du peuple, mais ses disciples qui se sont approchés de lui. Il arrive par là que de même que l'Ancien Testament, au rapport des Livres saints, a été donné sur le mont Sinaï, où Moïse seul était monté, tandis que le peuple attendait au pied (Exod. XXIV, 14), ainsi aujourd'hui les montagnes reçoivent la paix pour le peuple, et les collines, la justice ; ce que les apôtres devront un jour prêcher à la lumière, et annoncer sur les toits leur est dit dans une sorte de ténèbres, dans -le secret, et dans le tuyau de l'oreille. Après cela le récit de l'Évangéliste se poursuit ainsi
7. « Et, ouvrant la bouche, il les instruisait. » Aujourd'hui il ouvre sa propre bouche, comme il avait autrefois ouvert celle des prophètes. C'est pour cela que le Psalmiste a dit quelque part : « Seigneur vous m'ouvrirez la bouche, et mes lèvres annonceront vos louanges (Psal. I., 17). » Après avoir parlé autrefois en diverses occasions et en diverses marnières dans les prophètes (Hebr. I, 1), il parle enfin lui-même à son tour, comme s'il avait dit : Je vous parlais autrefois, aujourd'hui me voici soirs vos yeux. Heureux ceux qui ont entendu parler la Sagesse même incarnée, qui ont recueilli des lèvres mêmes du Verbe de Dieu, les paroles qui en découlaient. Mais ce qu'ils ont entendu nous a été conservé, et nous pouvons l'entendre à notre tour, quoique ce ne soit plus de ses lèvres. « Ouvrant donc la bouche, il les instruisait en disant : Bienheureux les pauvres d'esprit (Matt. V, 2). » Oui, on peut bien dire qu'il a ouvert sa bouche où se trouvent cachés des trésors de sagesse et de science, et sa doctrine est bien celle de Celui qui a dit dans l'Apocalypse, « Je m'en vais faire toutes choses nouvelles (Apoc. XXII 5), » et qui auparavant avait dit par un prophète, « Je vais ouvrir ma bouche, et je vous révélerai des choses cachées depuis le commencement du monde (Psal. LXXVII, 2). » Qu'y a-t-il de purs caché, eu effet, que le bonheur de la pauvreté ? Et pourtant c'est la vérité même qui nous en parle, la vérité qui ne peut ni tomber ni induire en erreur, c'est elle, dis-je, qui nous apprend que « les pauvres d'esprit sont bienheureux (Matt. V, 3). » Et vous insensés enfants d'Adam, vous recherchez encore les richesses, vous désirez toujours les richesses, quand le bonheur de la pauvreté a été annoncé, prêché par un Dieu au monde, et cru des hommes ! que les païens les recherchent, ils vivront sans Dieu ; qu'un juif soupire après elle, il n'a reçu que des promesses qui ont rapport à la terre ; mais de quel front, disons mieux, avec quelle conscience un Chrétien recherchera-t-il les richesses, après que le Christ lui-même a proclamé que les pauvres sont bienheureux ? Jusques à quand, enfants étrangers, jusques à quand votre bouche continuera-t-elle à ne parler que de vanité et à proclamer heureux les hommes qui possèdent ces choses, ces biens visibles, les biens de la vie présente, quand le Fils dé Dieu a ouvert la bouche pour nous faire entendre la vérité, pour dire heureux les pauvres, malheur aux riches ?
8. Mais remarquez bien qu'il ne parle pas des pauvres en général, des hommes du peuple qui ne sont pauvres que par le fait d'une misérable nécessité, non d'un acte louable de leur volonté. Je sais bien que leur misère, et leur affligeante détresse, peut leur être utile auprès de la miséricordieuse bonté de Dieu, mais je sais aussi que le Seigneur n'a point parlé d'eux en cet endroit ; il n'a parlé que de ceux qui peuvent dire avec le Prophète : « mon sacrifice sera volontaire (Psal. LIII, 8). » Il ne faut pas non plus conclure de là, que toute espèce de pauvreté volontaire soit ici l'objet des louanges de Dieu. En effet, il y eut des philosophes qui quittèrent tout, nous dit-on, afin, étant libres de tout souci des choses de ce monde, de pouvoir s'adonner plus librement à l'étude de la vanité ; ils ne voulaient point être riches des biens de la terre, afin de l'être d'avantage des choses qu'ils goûtaient plus. C'est pour les exclure qu'il est dit « les pauvres d'esprit, » c'est-à-dire pauvres par le fait d'une volonté toute spirituelle. « Bienheureux donc les pauvres d'esprit, » c'est-à-dire ceux qui le sont par suite d'une intention, d'un désir spirituel, uniquement pour plaire à Pieu, et pour faire leur salut : « car le royaume des cieux est à eux. » Or, qui est-ce qui parle ainsi, qui déclare les pauvres bienheureux, et les enrichit de la sorte ? Est-ce parce qu'il dit est vrai ? Oui, n'en doutez point, car celui qui promet qu'il en sera ainsi, est capable de tenir à ses promesses. Si l'ennemi murmure, il lui répondra : ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux ? Et votre œil est-il mauvais parce que je suis bon Matt. XX, 15) ? Si tu as été justement humilié pour avoir voulu t'élever contre moi, ne faut-il pas élever ceux qui s'humilient pour moi ? En effet, mes frères, si ce misérable ennemi a été précipité du ciel, pour avoir aspiré à la grandeur, convoité l'élévation, et présumé de monter plus haut qu'il n'était, n'est-il pas logique que ceux qui sont descendus à l'humble rang des pauvres volontaires, soient heureux et « possèdent le royaume des cieux, » qu'il a perdu ? Remarquez aussi avec quel à propos la Sagesse même a commencé par indiquer le remède au premier péché. C'est comme s'il avait, dit en termes plus clairs : Vous voulez obtenir le ciel que l'ange a perdu par son orgueil, l'ange, dis-je, qui a été confondu dans sa propre force, et au sein de ses innombrables richesses ? Embrassez l'humble pauvreté, et il est à vous. Mais continuons.
9. « Bienheureux ceux qui sont doux. » Bien, très bien. Voilà, en effet, comment il convenait de louer la douceur, après avoir fait l'éloge de la Pauvreté, attendu que la première tentation qui éprouve ordinairement ceux qui ont tout quitte, c'est celle qui résulte des souffrances du corps et des afflictions auxquelles la chair n'est point encore habituée. À quoi bon la pauvreté, si, ce qu'à Dieu ne plaise, celui qui s'est fait pauvre, tombe dans le murmure, devient impatient, né peut plus supporter le joug de la discipline ? Il est très-bien aussi, qu'après la promesse du royaume des cieux, ils en reçoivent un autre de moindre importance, comme une sorte de gage, afin que, selon ce mot de l'Écriture, « nous ayons en même temps la promesse de la vie présente et celle de la vie future (I Tim. IV, 8), » et que, par ce que nous voyons en cette vie, nous concevions une ferme espérance des biens de l'autre. « Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. » Or, par cette terre je comprends notre corps, attendu que si l'âme veut le posséder, si elle veut régner sur ses membres, il faut qu'elle soit elle-même pleine de douceur et soumise à son supérieur, car elle trouvera son inférieur tel qu'elle se sera montrée elle-même envers son supérieur. La créature, en effet, prend les armes pour venger l'injure de son Créateur. Ainsi toute âme qui trouve sa chair révoltée contre elle, doit reconnaître qu'elle est elle-même moins soumise qu'elle ne doit aux puissances supérieures. Qu'elle s'adoucisse donc et qu'elle s'humilie sous les mains puissantes du Très-Haut, qu'elle se soumette à Dieu, ainsi qu'aux prélats qui lui commandent de sa part, et aussitôt elle trouvera un corps obéissant et soumis aussi. En effet, c'est la Vérité même qui nous le dit : « Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. » Or, voyez si ce second remède n'est pas celui que réclame notre seconde blessure. En effet, après la chute de l'ange, Ève est la première créature qui pèche ; agitée par l'inquiétude de l'esprit, elle rejette en même temps le joug si doux et le fardeau bien léger de la défense du Seigneur, parce qu'elle De veut point attendre qu'elle mérite de recevoir la perfection de son bonheur de la main de Dieu qui lui avait déjà donné tout le reste, et préfère la cueillir elle-même, sûr le conseil du serpent. Voilà pourquoi elle perdit le paradis, la terre des délices, voilà pourquoi elle ressentit dans son corps même une loi de révolte. Mais peut-être, à ces mots du Seigneur, soupirez-vous déjà après la mansuétude, et vous plaignez-vous de la sauvagerie de votre propre crieur, de ses mouvements qui le font ressembler à une bête féroce, de son humeur farouche et indomptée. Remarquez donc ce qui suit.
10. « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. » Il faut user du fouet pour dompter le cheval ; ce qui triomphe d'une âme qui n'est pas douce, c'est là contrition de l'esprit et les larmes continuelles. Aussi, dans toutes vos actions, rappelez-vous vos fins dernières, ayez sans cesse sous les yeux du cœur l'horreur de la mort, les séparations terribles du jugement dernier ; les flammes redoutables de l'enfer. Songez aux misères de votre pèlerinage, repassez dans l'amertume de votre âme le souvenir de vos années ; songez aux périls de la vie de l'homme, et pensez à votre propre fragilité. Si vous vous nourrissez constamment de ces pensées, je vous assure que vous ressentirez peu tous les maux du dehors, vous serez absorbé tout entiers par les peines intérieures. Mais le Seigneur ne souffrira point, mon frère, que vous soyez sans consolation aucune, car il est le père des miséricordes, et le Dieu de toute consolation. Les promesses de la Vérité. « Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés, » s'accompliront en entier pour vous. D'ailleurs, je trouve dans Salomon une pensée qui se rapporte à merveille à celle-là : « Mieux vaut, dit-il, aller à une maison de deuil, que dans une maison de festin. (Eccli. VII, 3). » Tu serais bienheureuse, toi aussi, ô Ève, si après ta faute, tu avais cherché la consolation des larmes ; si ton cœur s'était tourné vers le regret, tu aurais promptement obtenu ton pardon. Mais voilà que tu as recherché une bien misérable consolation, en entraînant ton mari dans ta chute ; tu as ainsi empoisonné toute ta race, en lui inoculant un poison terrible, un vice affreux, tel enfin, que de, nos jours encore, on se console de son malheur par le malheur des autres. Ô Ève, quelle malheureuse consolation est la tienne, et combien malheureuse aussi est la consolation de ceux qui t'imitent ! Mais « bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. » Mais en quoi consiste cette consolation, sinon dans la grâce de la dévotion qui prend sa source dans l'espérance du pardon, qu'est-elle autre chose que l'infinie douceur du bien, le goût de la sagesse, si petit qu'il soit, dont le Seigneur, en attendant, commence dans sa bonté, par rafraîchir l'âme affligée ! Mais ce goût même, qu'est-ce, sinon quelque chose qui éveille nos désirs, et excite notre amour, selon ce qui est dit : « Ceux qui me mangent, auront faim encore, et ceux qui me boivent, voudront encore boire (Eccli. XXIV, 29) ? » Aussi le Seigneur continue-t-il aussitôt :
11. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés (Matt. V, 6). » Que celui donc qui a faim ait une faim plus grande, que celui qui brûle de désir, soit consumé par des désirs encore plus ardents ; car, plus vos désirs seront grands, plus vous devez recevoir : que dis-je, ce n'est pas l'imperfection et la mesure de vos désirs qui seront la règle, attendu que vous ne pouvez désirer avec perfection que dans, l'état de perfection ; or, on ne peut être dans cet état de perfection tant qu'on ne le désire point d'une manière parfaite ; mais vous recevrez une bonne mesure, une mesuré foulée, pressée et enfaîtée. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. » Le palais de notre cœur est trop faible encore, et notre âme trop languissante pour ne pas trouver la justice dure et insipide : mais quand on y a goûté, on sait ce qu'il en est, et combien sont heureux ceux qui en sont affamés, attendu « qu'ils seront rassasiés. » Ô satiété vraiment heureuse et glorieuse ! Ô saint festin ! Ô agapes désirables ! Là il n'y a plus ni anxiété ni dégoût, parce que la satiété est complète, cependant le désir est toujours immense. « Bienheureux ceux qui out faim et, soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. » Je crois que ces paroles sont dirigées contre Adams, qui peut-être bien a eu une partie de la justice, puisqu'il compatit à sa femme ; mais s'il eût eu véritablement faim de la justice, il se serait :mie en peine de rendre ce qu'il devait, non-seulement à sa femme, mais aussi et surtout à son Créateur. S'il devait compatir à sa femme, il devait la discipliner, puis qu'elle était son inférieure, car l'homme est le chef de la femme (Ephes. V, 13). Or il devait à Dieu obéissance et soumission. Mais que penser, mes frères, en voyant que de tous ceux qui jugent si sévèrement ce qu'il a fait, il y en a tant qui ont la folie de l'imiter ? Il yen a tant, disje, qui s'indignent contre lui, parce qu'il a écouté la voix de sa femme plutôt que celle de Dieu, et qui eux-mêmes écoutent aussi leur Ève, je veux dire leur propre chair, dé préférence à Dieu ! Mes frères, si en ce moment nous voyions Adam placé, par les pensées qui s'élèvent dans son cœur, entre les prières de sa femme et le commandement de son Créateur, ne crierions-nous pas ; Prends garde, malheureux, fais attention, ne cède point ; ta femme a, été séduite, ne te range pas de son côté ? Pourquoi donc, toutes les fois que nous sommes exposés à une tentation pareille, ne nous disons-nous point aussi la même chose avec la même conviction ? « Car, bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. » Mais qu'est-ce que toute notre justice, par rapport à Dieu ? N'est-ce pas, pour me servir de l'expression même du Prophète, comme un linge souillé d'un sang impur ? Bien plus, si on va au fond des choses, toute notre justice sera trouvée injuste, et moins que cela encore. Que sera ce donc de nos péchés, si nôtre justice ne peut guère répondre pour elle-même ? Aussi, devons-nous nous écrier avec le Prophète : « Seigneur, n'entiez pas en jugement avec votre serviteur (Psal. CXLII, 2), » et recourir en toute humilité à la miséricorde, qui seule peut sauver nos, âmes, et méditer sérieusement les paroles suivantes :
12. « Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde. » Or, remarquez comment Zachée embrasse l'une et l'autre à la fois, quand il dit : « Seigneur, je vais donner la moitié de mon bien aux pauvres, et, si j'ai fait du, tort à quelqu'un, je lui rendrai quatre fois autant (Luc. XIX, 8). » Voyez-vous quelle faim il a de la justice, celui-là, quand, non content de rendre ce qu'il doit à la rigueur, il le restitue au quadruple. Il se montre également d'une grande miséricorde quand il donne aux pauvres la moitié de son bien. Toutefois je ne puis passer sous silence ce qui me vient à la pensée ; il faut que ma bouche dise les louanges du Seigneur, oui, les louanges du Seigneur, non les vôtres ; car ce n'est point à vous, mais à son nom que je rapporte la gloire. Certainement Zachée, dont l'Évangile fait l'éloge, a donné la moitié de ses biens aux pauvres ; mais moi, je vois ici bien des Zachées qui ne se sont rien réservé de tout ce qu'ils possédaient. Qui m'écrira l'histoire évangélique de tous ces Zachées, ou plutôt de tous ces Pierres qui peuvent dire aussi avec toute confiance ara Seigneur : « Nous avons tout quitté et nous sommes mis à votre suite (Matt. XIX, 27) ? » Mais elle est écrite déjà dans l'Évangile éternel et scellée dans le livre de vie. « Bienheureux les miséricordieux parce qu'ils obtiendront miséricorde. » Mais maintenant, mes frères, ce que je dis va droit à la cruauté d'Adam qui semblait d'abord n'avoir faibli que par amour pour sa femme. Nous savons, en effet, Adam, que cette femme est l'os de tes os, la chair de ta chair, et que c'est par amour pour elle que tu as péché. Eh bien, voyons donc jusqu'à quel point tu l'aimais. Voilà le Seigneur qui vient armé d'un glaive de feu pour punir votre prévarication, mets-toi entre ses coups et elle, et dis-lui : Seigneur, ma femme était bien faible, elle s'est laissé séduire ; c'est moi qui ai péché, sa faute est la mienne, que votre vengeance ne retombe que sur moi. Mais bien loin de tenir ce langage : « La femme que vous m'avez donnée, dit-il, m'a présenté du fruit de cet arbre et j'en ai mangé (Gen. III, 12). » Ô perversité ! Tu ne veux point être puni pour-elle, et tu n'as pas refusé de partager sa faute ! Ô douleur, comme tu as tout confondu dans ta malheureuse miséricorde, quand tu aurais dû té montrer sévère, et comme tu te montrés pernicieusement cruel quand tu aurais dû faire preuve de miséricorde ? En effet, tu n'aurais dû, à aucun titre, pécher pour lui plaire, et tu devrais, au contraire, satisfaire pour elle de bon cœur. Car, mes frères, telle est la règle et la justice, c'est de ne jamais faire mal pour personne, la miséricorde consiste à se charger volontiers du péché d'autrui. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice parce qu'ils seront rassasiés. Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde. » Voyons la suite.
13. « Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu. » Oui, heureux et bienheureux sont-ils, puisqu'ils verront celui que les anges brûlent de considérer, celui dont la vision seule st toute la vie éternelle. Mon cœur vous a dit : Ma face a cherché la vôtre, Seigneur, je rechercherai votre face. En effet, qu'y a-t-il pour moi au ciel, et que désiré-je sur la terre ? Ma chair et mon cœur sont tombés en défaillance dans mon désir de vous avoir, ô mon Dieu, vous qui êtes le Dieu de mon cœur, et mon partage pour toute l'éternité (Psal. LXXII, 24 et 25). Quand donc me comblerez-vous de joie par la vue de votre visage (Psal. XV, 11) ? Malheur à moi à cause de l'impureté de mon cœur, c'est elle qui s'oppose à ce que je sois digne, dés à présent, d'être admis à cette bienheureuse vision. Quel soin, mes frères, quelle ardeur ne faut-il pas apporter à purifier l'œil dont nous devons voir notre Dieu ? Or, je sens que cet œil est obscurci chez moi par trois sortes de souillures, par la concupiscence de la chair, par la concupiscence de la gloire temporelle et par la conscience de nos fautes passées ; mon âme est, en effet, agitée par deux sortes de désirs que je ne puis éteindre ni par la raison, ni par rues propres forces, tant que je demeure dans ce siècle mauvais, et que je suis retenu par les liens de ce corps de mort. Toutefois contre ces souillures, j'ai recours à la prière ; voilà pourquoi, de même que les yeux du serviteur sont attachés sur les mains de leurs maîtres, ainsi mes yeux sont, fixés sur le Seigneur, notre Dieu, en attendant qu'il ait pitié de nous (Psal. CXXII, 3), parce que seul, il est pur, et que seul il peut rendre pur celui qui est conçu d'un germe impur (Job. XIV, 4). De même, contre la conscience du péché, nous avons le remède de la confession ; car la confession lave toutes les souillures ; ce qui purifie l'œil de toutes les souillures, c'est donc la prière et la confession. Or, « Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu. » Ils le verront à la fin du monde, face à face, ils le verront dès maintenant même, mais seulement comme en énigme et dans un miroir, car ils ne le connaissent qu'en partie, mais alors ils le connaîtront parfaitement. Tout homme, dans la conscience de qui le péché vit encore enfermé, pèche par excès d'espérance, et se figure que ses péchés déplaisent moins à Dieu qu'ils ne lui déplaisent, en effet, ou bien il pèche par défaut d'espérance, en pensant que Dieu est sans miséricorde. Dans les deux cas, il mérite également que Dieu lui dise : « Vous avez crié, ô homme d'iniquité, que je vous ressemblerais (Psal. XLIX, 22) ; » car, ni dans l’un ni dans l'autre cas, cet homme, ne voit Dieu, son iniquité se trompe elle-même, en se forgeant une idole à la place de ce qu'il ne saurait être. « Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu. » Par conséquent, malheureux Ève, et Adam, qui ont cherché une excuse à leur péché, dans des paroles de malice. En fuyant le remède de la confession, ils demeurent le cœur souillé et ils se trouvent rejetés de la vue de Dieu. Poursuivons.
14. « Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés les enfants de Dieu. » Il est bien juste qu'ils soient appelés les enfants de Dieu, puisqu'ils auront accompli fceuvre de son Fils. En effet, c'est par Lui que nous sommes réconciliés avec Dieu, c'est lui qui a pacifié dans son sang tout ce qu'il y a dans lés cieux et sur la terre, Lui, le médiateur entre Dieu et l'homme ; l'homme Jésus-Christ. Remarquez, en effet, comment, par ces trois béatitudes, l'âme se trouve réconciliée avec elle-même, par les deux suivantes avec le prochain, par la sixième avec Dieu, et comment par la septième il réconcilie aussi les autres entre eux, se trouvant lui-même reçu dans la grâce du Seigneur, et placé au sein de la félicité bienheureuse. En effet, la pauvreté, la douceur et les larmes reproduisent dans l'âme une sorte de ressemblance et d'image de l'éternité qui embrasse tous les temps ; car, en même temps que la pauvreté s'assure l'avenir, la douceur possède le présent et les larmes de la pénitence récupèrent le passé, selon ce qui est écrit : « Je repasserai devant vous, Seigneur, toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon âme (Isa. XXXVIII, 15). » De leur côté, la justice et la miséricorde nous rapprochent du prochain, puisque, tandis que la première nous empêche de faire au prochain ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit à nous-mêmes, la miséricorde, ait contraire, nous porte à lui faire ce que nous désirerions qu'il nous fit. Alors, réconciliés avec nous-mêmes, réconciliés avec Dieu, il ne nous reste plus qu'à nous réconcilier aussi avec Dieu, avec une pleine confiance, par la pureté du cœur. Mais bienheureux ceux qui, dans un sentiment de reconnaissance de se voir réconciliés, se montrent pieusement inquiets pour les autres et travaillent de tout leur pouvoir à les réconcilier entre eux et avec Dieu. De quelles louanges ne trouvez-vous point digne, en effet, et avec quelle affection ne devez-vous point accueillir celui de vos frères qui, non content de vivre sans querelle au milieu de ses frères, veille sans cesse sur lui pour qu'il n'y ait rien en lui d'exerçant pour les autres ; qui supporte avec la plus grande patience tout ce qu'il a de pénible dans les autres, fait siens les scandales de chacun et s'écrie avec l'Apôtre : « Qui est scandalisé sans que je brûle, qui est faible sans que je partage sa faiblesse (II Cor. XI, 28) ? Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés les enfants de Dieu (Matt. V, 9). » Dieu n'est pas un Dieu de dissensions, mais un Dieu de paix, aussi est-il juste de donner le nom de ses enfants à ceux qui sont les enfants de la paix.
15. La huitième béatitude est la prérogative des martyrs ; mais le martyre et la force de le souffrir ne semblent plus être de ce temps. De nos jours, ou honoré davantage la justice, du moins en apparence, mais il en est bien peu qui souffrent la persécution pour elle, si tant est qu'il y en ait, mais s'il s'en trouvé, je les déclare bienheureux, parce que le royaume dé Dieu est à eux, et personne ne pourra les y poursuivre. Si les tribulations se multiplient, que noire joie grandisse à proportion, ne regardons point aux maux qui se voient, mais à la récompense qui est invisible ; ce qui ne se voit pas est pour l'éternité. Vous serez bienheureux, continue le Sauveur, lorsque les hommes vous chargeront d'injures, vous persécuteront, et, à cause de moi, diront foute sorte de mal contre vous. Réjouissez-vous alors et tressaillez d'allégresse, parce qu'une grande récompense vous est réservée dans le ciel (Matt. V, 11 et 12), » bien plus abondante que ne l'aura été votre travail sur la terre. Mais d'oie vient que c'est la même promesse qui est faite aux pauvres et aux martyrs ? Ne serait-ce point parce que la pauvreté volontaire est une sorte de martyre ? Le Prophète a dit : « Heureux celui qui n'a point couru après l'or, et qui n'a point mis son espérance dans l'argent et dans les trésors. Quel est-il celui-là et nous le louerons ? Car il a fait des merveilles durant sa vie (Eccl. XXXI, 8 et 9. ») Que se peut-il voir de plus merveilleux, en effet, ou quel martyre plus grand que de se condamner à la faim en face d'une table bien servie ; au froid, quand on a des vêtements aussi nombreux que riches et précieux, de souffrir l'a pauvreté au sein des richesses que le monde lui-même nous offre, que le malin fait briller à nos yeux, et que notre appétit naturel convoite ? Est-ce que celui qui aura combattu ainsi et rejeté les promesses du monde, qui se sera ri des tentations de l'ennemi et, ce qui est plus glorieux encore, qui aura triomphé de lui-même et crucifié sa propre concupiscence avec ses ardeurs, n'a pas bien mérité une couronne ? Après tout, si le royaume des cieux est promis également aux pauvres et aux martyrs, c'est que la pauvreté acheté ce que le martyre souffert pour Jésus-Christ obtient sans délai.