TROISIÈME SERMON DE SAINT BERNARD POUR LE JOUR DE L'ASCENSION
Sur l'entendement et la volonté.
1. C'est aujourd'hui que le Seigneur du ciel s'élève par une puissance céleste au plus haut des cieux, se dégage comme d'une vaine fumée des infirmités de la chair et revêt un vêtement de gloire. Le soleil s'est élancé dés son lever, sa chaleur a grandi et a pris de la force, il a prodigué et multiplié les flots de sa lumière sur la terre, et personne ne peut échapper à sa chaleur. La Sagesse de Dieu est retournée au séjour de la sagesse, là où tous les habitants comprennent et recherchent le bien, et n'ont pas moins de perspicacité pour le découvrir que de bon vouloir pour écouter son langage. Quant à nous, nous habitons dans un pays où la malice abonde, où la sagesse est rare, « parce que le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et cette demeure terrestre abat le sens par la multiplicité des soins qui l'agitent sans cesse (Sap. IX, 15). » Par le sens dont il est parlé ici je pense qu'il faut entendre l'intelligence. En effet, on petit dire qu'elle est véritablement abattue lorsqu'elle se livre à mille pensées, et ne se recueille point dans la seule et unique méditation de la cité par excellence dont toutes les parties sont dans une parfaite union entre elles (Psal. CXXI, 3). Il faut que cette intelligence soit accablée, distraite par une foule de choses, en mille et mille manières. Quant à l'âme dont il est aussi parlé en cet endroit, je pense qu'elle n'est autre que nos affections qui cèdent à mille passions diverses dès que le corps se corrompt et qui, non-seulement ne peuvent se guérir, mais ne sauraient même se modérer jamais, tant que la volonté ne recherche point une seule chose, et ne tend point à cette seule et unique chose.
2. Il y a donc deux choses à purifier en nous, l'intelligence et la volonté ; l'intelligence afin qu'elle apprenne à connaître, la volonté afin qu'elle sache vouloir. Heureux, oui bien des fois heureux sont Elie et Enoch qui sont éloignés de toutes les choses et de toutes les occasions qui peuvent affaiblir leur intelligence ou leur volonté : ne vivant désormais que pour Dieu, ils ne connaissent que Dieu et ne veulent que lui, d'ailleurs nous lisons au sujet d'Enoch : « Il a été enlevé de peur que la malice des hommes ne corrompit son intelligence et que les apparences trompeuses des choses ne séduisissent son âme (Sap. IV, 11). » Pour nous, notre intelligence était troublée, pour ne point dire aveuglée, et notre volonté était souillée et même infiniment souillée ; mais le Christ est venu illuminer notre intelligence et le Saint-Esprit purifie notre volonté. En effet, le Fils de l'homme a opéré tant et de telles merveilles sur la terre qu'on peut bien dire qu'il a arraché notre intelligence à l'influence de toutes les choses du monde, et nous a mis en état de penser constamment, sans jamais nous lasser, aux merveilles qu'il a faites. On peut bien dire qu'il a ouvert à vos pensées un vaste champ à parcourir, et que le torrent de ces pensées coule dans un lit si profond que, selon le Prophète, il est impossible de le passer à gué (Ezech. XLVIII, 5). En effet, qui peut se rendre compte, par la pensée, à quel point le Seigneur de toutes choses nous a prévenus, comment il est venu à nous, et nous a secourus, comment sa Majesté sans pareille a voulu mourir, afin que nous eussions la vie, a voulu être esclave pour que nous fussions rois, a voulu aller en exil, afin que nous revinssions dans la patrie, a voulu enfin descendre aux œuvres les plus serviles, pour nous établir sur toutes les merveilles de ses mains ?
3. Le Seigneur des apôtres s'est montré lui-même si manifestement aux apôtres que, dès lors, ce n'est plus par les créatures visibles que nous avons pu comprendre ce qu'il y a d'invisible en Dieu (Rom. I, 20), mais c'est en contemplant face à face celui qui a fait toutes choses. Comme les disciples étaient des hommes charnels tandis que Dieu est esprit, et qu'il n'y a rien de commun entre la chair et l'esprit, il s'est voilé pour eux sous des dehors corporels, et leur a montré dans une chair vivifiante le Verbe de Dieu incarné, c'était leur montrer le soleil derrière un nuage, une lumière éclatante dans un vase de terre, un flambeau allumé dans une lanterne. Le souffle de notre bouche est le Seigneur Christ, car c'est à lui que nous disons : « Nous vivrons sous votre ombre parmi les nations (Thren. IV, 20), » sous votre ombre, dit le Prophète, au milieu des peuples, non point au milieu des anges, où il nous sera donné de contempler sa lumière dans tout son éclat, avec un œil d'une pureté parfaite. Voilà pourquoi il fut dit à Marie que la vertu du Très-Haut la couvrirait de son ombre, parce qu'il y avait lieu de craindre pour elle, si elle se fût trouvée inondée de tout l'éclat de sa lumière, qu'elle ne pût même de son regard d'aigle contempler la divinité dans toute sa splendeur. Le Seigneur ne s'est donc montré à ses disciples, dans la chair, que pour détacher toutes leurs pensées des choses de ce monde et les reporter sur sa personne visible qui disait et faisait des choses merveilleuses, et, par la chair, les conduire à l'esprit, car Dieu est esprit, et il faut que ses adorateurs l'adorent en esprit et en vérité (Joan. IV, 24). Ne vous semble-t-il pas, après cela, qu'il a encore éclairé leur esprit quand il ouvrit leur intelligence et leur fit comprendre le sens des Écritures, en leur montrant qu'il fallait que le Christ souffrît, ressuscitât d'entre les morts et entrât par cette voie dans sa gloire (Luc. XXIV, 26) ?
4. Mais, habitués à jouir de la présence de cette très-sainte chair, les apôtres ne pouvaient entendre parler d'un départ qui devait les priver de la présence du Seigneur, eux qui avaient renoncé à font pour lui. Pourquoi cela ? C'est parce que si leur intelligence était éclairée, leur volonté n'était pas encore purifiée. Aussi, entendons-nous leur doux maître leur dire avec beaucoup de douceur et de bonté : « Il vous est utile que je m'en aille ; car si je ne m'en vais point, le Consolateur ne viendra point à vous... Mais parce que je vous ai dit ces choses votre cœur se remplit de tristesse (Joan. XVI, 7 et 6). » Mais d'où vient que tant que le Christ restait, sur la terre, l'Esprit-Saint ne pouvait descendre sur les apôtres ? Est-ce qu'il lui était pénible de se trouver avec cette chair qui a été conçue et est née de lui, et par son opération, dans le sein d'une vierge et d'une vierge mère ? Loin de nous cette pensée. Mais il voulait nous tracer la route que nous devons suivre, et imprimer en nous la forme qui doit être la nôtre. Et, en effet, le Christ s'éleva dans les airs, au milieu des larmes de ses apôtres, mais il leur envoya le Saint-Esprit qui purifia ou plutôt changea leurs sentiments, c'est-à-dire leur volonté ; en sorte que dès-lors, après avoir voulu le retenir parmi eux, ils étaient heureux, au contraire, qu’il fût retourné dans les cieux. Voilà comment s'accomplit cette parole prophétique du Seigneur : « Vous serez dans la tristesse, mais cette tristesse se changera en joie (Joan. XVI, 20) ; » c'est ainsi que le Christ éclaira leur intelligence et que le Saint-Esprit purifia leur volonté, en sorte que pour eux, connaître le bien c'est le vouloir ; or, c'est dans ces dispositions seulement que se trouve la religion parfaite ou la perfection religieuse.
5. Il me revient en mémoire, en ce moment, ce que le saint prophète Elisée répondit au prophète Elie, quand il lui disait de lui demander ce qu'il voudrait au moment où il se séparerait de lui, on lui serait enlevé : « Je demande, dit-il, que votre double esprit demeure en moi. Elie reprit : Vous me demandez là une chose bien difficile. Néanmoins si vous me voyez quand je vous serai enlevé, vous aurez ce que vous demandez (IV Reg. II, 9 et l0). » Ne vous semble-t-il pas que le prophète Elie est la figure du Seigneur au jour de son ascension, et que le prophète Elisée est celle des apôtres qui soupirent avec inquiétude au moment où le Christ monte dans les cieux ? De même que Elisée ne pouvait détacher ses yeux du prophète Elie, ainsi les apôtres ne pouvaient renoncez à la présence de Jésus-Christ. C'est à peine s'il put leur persuader que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu. Mais que faut-il entendre par ce double esprit que Elisée demande, sinon la lumière de l'intelligence et la purification de la volonté ? C'est une chose difficile que d'avoir ce double esprit, car il est bien rare de trouver sur la terre un homme à qui il soit donné de le posséder. « Néanmoins, avait dit Élie, si vous me voyez quand je vous serai enlevé, vous aurez ce que vous demandez. » Vos chers disciples, ô Seigneur Jésus, n'ont donc rien à perdre quand ils vous verront vous élever dans les cieux, et que, d'un regard plein de regret, ils vous suivront dans votre ascension pleine de force et de puissance. Nous pouvons certainement regarder comme le double esprit d'Elisée ce dont le Sauveur parle à ses apôtres en leur disant : « Quiconque croira en moi fera les œuvres que, je fais, il en fera même de plus grandes encore (Joan. XIV, 12). » En effet, saint Pierre ne fit-il point de plus grandes choses que Jésus-Christ même, mais toutefois par Jésus-Christ, lorsque, selon les saintes Écritures, « les populations apportaient les malades dans les places publiques et les déposaient sur de petits lits, afin que lorsque Pierre viendrait à passer, son ombre couvrit quelqu'un d'eux et les guérit de leurs maux (Act. V, 15) ? On ne voit, en effet nulle part, que le Sauveur ait guéri qui que ce soit par la seule vertu de son ombre.
6. Pour moi, je ne fais pas un doute que votre intelligence à tous ne soit illuminée, mais j'ai ; plus d'un motif manifeste pour croire que votre volonté n'est pas également purifiée. Tous, en effet, vous connaissez la voie que vous devez suivre et la manière dont il faut marcher dans cette voie, mais vous ne le voulez point tous également. Il y en a plusieurs parmi vous, il est vrai, qui, non-seulement, marchent mais courent, mais volent à tous les exercices dont cette voie et cette vie sont remplies ; pour eux, les veilles sont courtes, les mets qui leur sont servis sont agréables et doux, leurs pauvres vêtements sont bons, et les travaux de leur vocation non-seulement sont tolérables, mais même pleins de charmes et d'attraits ; mais il y en a aussi d'autres pour qui il n'en est pas ainsi ; c'est avec un cœur sec ou plutôt à contre-cœur et par une sorte de respect humain qu'ils se traînent plutôt qu'ils ne se portent à toutes ces choses et sous l'empire seul de la crainte de l'enfer. Que dis-je ? Il y en a même quelques-uns qui se sont fait un front de courtisane qui ne sait plus rougir, que nous ne pouvons même plus forcer à ces sortes d'exercices. Oui, mes frères, il y en a beaucoup, parmi nous, qui s'assoient à la même table que nous, dorment à côté de nous, mêlent leurs chants aux nôtres, partagent nos travaux, et que j'appellerai bien malheureux, misérables même, attendu que, partageant toutes nos tribulations, ils n'ont aucune part à nos consolations. Dirai-je que le bras du Seigneur s'est raccourci et qu'il ne peut plus donner à tous ses enfants, quand je sais qu'il n'a qu'à ouvrir la main pour combler tout être vivant de ses bénédictions ? Quelle est donc la cause pourquoi il en est ainsi ? La voici, je crois : c'est qu'ils ne voient pas le Christ lorsqu'il leur est ravi, en d'autres termes, ils ne songent pas comment ils les a laissés orphelins, qu'ils sont des étrangers et des voyageurs sur la terre, qu'ils sont ici-bas dans leur corps de corruption comme dans un horrible cachot, et qu'ils ne sont point avec le Christ. Pour ces religieux-là, s'ils demeurent longtemps ainsi sous le fardeau qu'ils supportent, ils finiront par succomber ou par en être écrasés ; on peut dire qu'ils sont dans une sorte d'enfer et qu'ils ne respirent jamais pleinement à la lumière des miséricordes du Seigneur, ni dans cotte liberté de l'esprit qui seule rend doux le joug du Seigneur et son fardeau léger.
7. Or, cette tiédeur pernicieuse vient de ce que leur affection, c'est-à-dire leur volonté, n'est pas encore purgée, et que, pour eux, connaître le bien ce n'est pas encore le vouloir, parce qu'ils sont toujours pesamment attirés et subjugués par leur propre concupiscence. En effet, ils aiment dans leur chair toutes ces prévenances terrestres qui se manifestent par un mot, par un signe, par un fait, et de mille autres manières, et s'ils y renoncent quelquefois, ce n'est jamais sans espoir de retour. Voilà d'où vient qu'ils dirigent rarement leurs affections vers Dieu : leur componction n'est pas de tous les moments, elle a ses heures, et, si je puis le dire, ses moments. Or, l'âme ne saurait être remplie de la grâce du Seigneur dès qu'elle est sujette à toutes ces distractions ; mais si elle se dégage de celles-ci, elle sera comblée de celle-là, mais elle sera d'autant plus ou d'autant moins remplie de la grâce qu'elle se sèvrera plus ou moins de ces distractions charnelles. Ou plutôt, si vous l'aimez mieux, jamais, au grand jamais, les consolations de la grâce ne se mêleront à celles de la chair, car dès que leur huile ne trouve plus de vases vides, elle cesse de couler. D'ailleurs on ne peut mettre le vin nouveau que dans des outres nouvelles, si on veut conserver le vin et les outres. En effet, on ne peut mettre ensemble l'esprit et la chair, le feu et la tiédeur, surtout quand on sait que là tiédeur provoque le dégoût et les nausées au Seigneur même (Apoc. III, 16).
8. Mais si les Apôtres, parce qu'ils étaient encore attachés à la chair de Notre Seigneur, qui pourtant était Saint, car c'était la chair du Saint des saints, ne purent être remplis du Saint-Esprit que lorsque cette chair sainte leur fut enlevée, comment, tant que vous demeurerez attachés, collés à votre propre chair même, qui est on ne peut plus souillée, remplie de toutes les souillures qu'on peut imaginer, comment pouvez-vous espérer que vous recevrez cet esprit de toute pureté, tant que vous n'aurez pas tout à fait renoncé à ces consolations charnelles ? Sans doute dans le commencement, votre cœur sera rempli de tristesse ; mais cette tristesse fera bientôt place à la joie. En effet, dès ce moment vos affections seront purifiées, votre volonté sera renouvelée, ou plutôt il en sera créé une nouvelle en vous, en sorte que tout ce qui vous avait d'abord paru difficile, impossible même, vous paraîtra plein de douceur, vous l'embrasserez avec une sorte d'avidité. « Envoyez votre esprit, dit le Prophète, et ils seront créés de nouveau, et vous renouvellerez la face de la terre (Psal. CIII, 30). » De même que c'est à l'extérieur qu'on distingue les hommes entre eux, ainsi est-ce à la volonté de l'homme qu'on reconnaît ce qu'il est à l'intérieur. Ainsi donc, lorsque le Saint-Esprit est envoyé dans un homme, la face de la terre est recréée et refaite de nouveau, c'est-à-dire de terrestre qu'elle est, sa volonté devient céleste, toute prête à obéir plus rapidement même que la pensée ne commande. Bienheureux ceux qui en sont là ; non-seulement ils en sentent point la fatigue mais même leur cœur semble se dilater de bonheur d'une manière surprenante. Quant à ceux dont nous parlions tout à l'heure, Dieu en parle en ces termes effrayants : « Mon esprit ne demeurera point pour toujours en eux, parce qu'ils ne sont que chair (Gones. VI, 3), » c'est-à-dire charnels, et que tout ce qui était esprit en eux est devenu chair.
9. Eh bien, mes très-chers frères, puisque c'est aujourd'hui que l'Époux nous est enlevé, non sans que nos cœurs en ressentent quelque émotion et quel que trouble, mais pour nous envoyer l'Esprit de vérité, pleurons et prions, afin qu'il nous trouve, ou plutôt qu'il nous rende dignes de le recevoir, et qu'il remplisse la maison où nous nous trouvons réunis, et que, par son onction, plutôt que par ses coups, il nous instruise de toutes choses, qu'il illumine notre intelligence et purifie notre volonté, qu'il vienne enfin à nous et établisse sa demeure en nous. De même que le serpent de Moïse dévora tous les serpents des mages (Exord. VII, 12), ainsi, lorsque cet esprit sera venu en nous, absorbera-t-il toutes nos affections charnelles, toutes nos délectations sensuelles, et répandra-t-il ses consolations dans nos âmes, fera-t-il succéder le repos au travail, la joie à la tristesse, et la gloire à l'ignominie, et nous rendra pareils aux apôtres qu'il avait remplis, et qui se retiraient le cœur plein de joie de devant le conseil, parce qu'ils avaient eu le bonheur de souffrir des affronts pour le nom de Jésus (Act. V, 41). En effet, l'esprit de Jésus est un esprit bon, saint, droit, doux et principal, qui rend doux et large tout ce qui semble étroit et difficile dans ce siècle mauvais, qui fait trouver du bonheur dans les opprobres, et nous montre la gloire dans le mépris des hommes. Suivant le conseil du Prophète, examinons nos voies avec soin et surveillons nos désirs ; élevons au ciel nos mains et nos cœurs (Thess. III, 40), afin de nous réjouir, le jour de la descente du Saint-Esprit qui doit nous faire entrer dans toute vérité, selon la promesse du fils de Dieu.
QUATRIÈME SERMON DE SAINT BERNARD POUR LE JOUR DE L'ASCENSION
Il y a deux ascensions mauvaises, ce sont celle du démon et celle du premier homme ; il y en a six bonnes, ce sont celle du Christ et les nôtres.
1. Si nous célébrons les fêtes de Noël et de Pâques avec toute la piété qu'elles méritent, nous devons célébrer, avec une égale piété, celle de l'Ascension ; car elle n'est pas moins grande que les deux premières, elle en est la conséquence et le couronnement. Sans doute ce doit être, pour nous, un jour de fête et de joie, que celui où le Soleil supercéleste, le vrai Soleil de justice se montre à nos faibles regards dans un corps, derrière le voile d'une chair mortelle, comme dans un nuage qui tempérerait à nos yeux l'éclat éblouissant de sa lumière inaccessible. Sans doute ce fut encore pour nous un jour de joie et d'allégresse extrême, que celui où, déchirant l'humble sac de son corps, il s'enveloppa de gloire comme d'un manteau, en faisant disparaître du sac qu'il avait porté d'abord, non le tissu primitif, mais tout ce qui sentait la vétusté, l'usure, la bassesse et la misère, et en en faisant ainsi les prémices de notre rédemption : mais quel apport y a-t-il entre ces solennités et moi, si je vis tout entier sur la terre ? Qui est-ce qui serait assez présomptueux pour désirer s'élever dans les cieux, s'il n'y était excité par celui qui y remonta le premier, parce qu'il en était descendu ? Eh bien je vous le dis, pour moi ce lieu d'exil où je me trouve en ce moment, ne me semblerait guère plus tolérable que l'enfer même, si le Seigneur Dieu de Sabaoth ne nous avait laissé un germe d'attente et d'espérance, lorsqu'en s'élevant dans les cieux, il donna à toits les fidèles lieu d'espérer de s'y élever aussi. Après cela, il ajouta : « Si je ne m'en vais point le Paraclet ne viendra point à vous (Joan. XVI, 7). » Quel est ce Paraclet ? Celui qui répand la charité dans nos âmes, et pair qui la foi ne saurait nous tromper ; celui dis-je qui fait que notre vie est dans les cieux, qui est la vertu venant (lu haut du Ciel et par qui nos cœurs y sont portés. « Je m'en vais, dit le Sauveur, vous préparer une place, et après que je m’en serai allé et que je vous aurai préparé cette place, je reviendrai à vous pour vous prendre avec moi (Joan. XIV, 2 et 3), et partout où mon corps se trouvera s'assembleront les aigles (Matt. XXIV, 28 a Luc. XVII, 37). » Voyez-vous maintenant, comment la solennité de ce jour est le couronnement de toutes les solennités précédentes, dont elle prépare le résultat et augmente la grâce ?
2. Car si tout le reste, en celui qui nous est né et qui est né pour nous, s'est fait pour nous, ainsi en est-il aussi de son ascension ; elle s'est faite à cause de nous et pour nous. Dans le cours de notre vie, il y a bien des choses qu'il semble, en ce qui vous concerne, que nous faisons par hasard, et beaucoup aussi que nous faisons par nécessité. Quant à Jésus-Christ qui est la vertu et la sagesse de Dieu, il n'a jamais agi sous l'empire ni de l'un ni de l'autre. En effet, quelle nécessité pourrait s'imposer à la vertu de Dieu, et quel hasard pourrait se substituer à sa sagesse ? On ne peut donc douter qu'en lui, paroles, actions, souffrances, tout fut volontaire, tout fut plein de mystères et de salut. Connaissant cela, s'il arrive que certaines choses qui concernent le Christ, viennent à notre connaissance, il ne faut pas les considérer comme des inventions de notre part, mais comme dés choses dont la cause a pu nous demeurer inconnue jusqu'alors, et n'en a pas moins certainement existé pour cela. De même que celui qui compose un écrit place ses pensées dans un ordre particulier pour des raisons qu'il sait, ainsi en est-il de Dieu, surtout pour les choses que sa divine majesté a faites pendant qu'elle était dans une chair mortelle, il est certain qu'elles n'ont point été faites en dehors d'un ordre particulier. Mais le malheur pour nous est dans le peu de portée de notre esprit. Oui, il est dans notre science si pauvre de savoir, car nous ne connaissons qu'en partie et même en très-faible partie. C'est à peine si de ce foyer immense de lumière, de ce flambeau éclatant placé sur le chandelier, arrivent jusqu'à nous quelque rares et minces éclairs : Aussi devons-nous communiquer d'autant plus religieusement aux autres ce qui nous est révélé que ces révélations sont plus bornées pour chacun de nous. Voilà pourquoi, mes frères, je ne veux, ni ne dois vous priver des pensées que le Seigneur me fait la grâce de m'envoyer pour votre édification, au sujet de son ascension, ou plutôt de toutes ses ascensions, d'autant plus que telle est la nature des biens spirituels qu'on ne saurait les diminuer en les partageant avec les autres. Peut-être ce que j'ai à vous dire est-il déjà connu de plusieurs, car Dieu a pu le leur révéler comme à moi, mais en faveur de ceux dont l'esprit, occupé à des choses plus élevées encore, ou distrait par d'autres occupations, n'a point eu les pensées qui me sont venues, et même aussi à cause de ceux dont l'intelligence n'est point assez développée pour les avoir, je me sens dans l'obligation de vous exposer ce qui m'est venu à l'esprit.
3. Or celui qui est descendu sur la terre est le même Christ qui est monté dans les cieux (Ephes. IV, 40). » Ce sont les propres paroles de l'Apôtre. Pour moi, je crois que s'il est monté c'est précisément eu descendant, et qu'il fallait que le Christ descendit pour nous apprendre à monter. Nous sommes avides d'élévation, nous n'aspirons tous qu'à nous élever, c'est que nous sommes, en effet, de nobles créatures, douées d'une âme grande, et qui ont naturellement le goût de la grandeur. Mais malheur à nous si nous voulons suivre celui qui a dit un jour : « J'irai m'asseoir sur la montagne de l'alliance aux flancs de l'Aquilon (Isa. XIV, 14). » Ah malheureux, aux flancs de l'Aquilon ! Ce mont est glacé, nous ne saurions t'y suivre. Tu es dévoré par l'amour du pouvoir, tu oses ambitionner la puissance. Hélas ! combien en voyons-nous encore de nos jours monter sur tes pas infortunés ! que dis-je ? c'est à peine s'il s'en trouve quelques uns qui échappent, et chez qui l'amour de la domination ne règne pas en maître ! Voilà pourquoi ceux qui ont l'autorité en main sont appelés des bienfaiteurs (Luc. XXII, 25) ! de là vient que le pécheur est loué dans les désirs de son âme. Tout le monde flatte les puissants, tout le monde leur porte envie. Ah malheureux mortels à quelle remorque marchez-vous, de qui suivez-vous les traces ? Est-ce que vous ne voyez pas Satan tomber du haut du ciel, rapide comme !a foudre ? ne serait-ce point là la montagne qu'il gravit, ange encore, et où il devint le diable ? Mais remarquez ceci encore ; après sa chute, l'envie le tourmente encore affreusement et lui suggère la pensée d'entraîner l'homme avec lui, cependant il n'ose point lui conseiller de gravir cette montagne, où il n'a trouvé lui-même qu'une chute immense au lieu d'une élévation considérable.
4. Mais notre ennemi ne fut point pour cela à court de ruses : il montra à l'homme une montagne pareille à la science, et lui dit « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal (Gen. III, 5). » C'est encore là une montée dangereuse à gravir, ou plutôt c'est une véritable descente de Jérusalem a Jéricho. Cette montagne n'est autre que la science qui enfle ; nous voyons encore de nos jours une foule d'enfants d'Adam entreprendre de la gravir avec une incroyable ardeur, comme s'ils ne savaient pas quelle chute affreuse leur père a faite, en voulant en atteindre le sommet, chute si profonde et si grave que toute sa postérité en a été elle-même renversée et brisée.
O homme, les blessures que tu as reçues dans cette ascension du mont de la science, quoique tu fusses encore en partie dans les ténèbres de l'avenir, ne sont point encore guéries, et cela ne t'empêche point de faire aussi tous les efforts possibles, pour le gravir à ton tour ; tu veux donc que ton dernier état soit pire que le premier ? Ah ! malheureux, d'où te vient cette passion, cette sorte de rage ? Ô enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? pourquoi aimez-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge (Psal IV, 3) ? Ne savez-vous donc point que Dieu a choisi les moins sages selon le monde pour confondre les puissants (I Cor. I, 27) ? Les menaces terribles d'un Dieu qui doit perdre la sagesse des sages et réprouver la science des savants, ne sont-elles pas faites pour nous détourner d'une pareille entreprise (Ibidem 19) ? L'exemple de notre premier père, les sentiments de notre cœur, la dure expérience de la nécessité qui pèse sur nous par suite de notre amour insensé de la science, rien ne peut-il donc noirs y faire renoncer ?
5. Ainsi, mes frères, je viens de vous montrer une montagne que vous devez non point gravir, mais fuir ; c'est celle que montait celui qui voulait être comme Dieu, et savoir le bien et le mal. Ses descendants, encore de nos jours, continuent à la grossir et à l'élever ; rien n'est méprisable à leurs yeux dès que çà peut servir à élever plus haut encore le sommet de la science. Afin de passer pour être plus savants que les autres, on les voit cultiver, avec une ardeur qui leur fait oublier la peine et la fatigue, les uns l'étude des belles-lettres, les autres la science des choses du monde, ceux-ci des arts d'agrément que Dieu a en horreur, et ceux-là un art servile quelconque. Voilà comment ils élèvent leur Babel, et par quel moyen ils se flattent de devenir semblables à Dieu, c'est en s'appliquant avec ardeur à ce qu'il ne faut pas, et en négligeant ce qu'il faut. Or, qu'y a-t-il de commun entre vous, mes frères, et ces montagnes dont la montée est remplie de tant de difficultés et semée de tant de périls ? Et pourquoi vous éloignez-vous de la montagne qu'il vous est si facile et si utile de gravir ? L'ambition du pouvoir a dépouillé l'ange de la félicité des anges, et le désir de savoir a fait perdre à l'homme la gloire de l'immortalité. Si quelqu'un songe à s'élever sur la montagne du pouvoir, que de contradicteurs ne rencontrera-t-il pas sur sa route ? Que de gens qui le repousseront, que d'obstacles l'arrêteront, que de difficultés embarrasseront sa marche ! Mais que sera-ce s'il réussit enfin à arriver au but de ses désirs ? L'Écriture nous le fait assez comprendre en disant : « Les puissants seront fortement tourmentés (Sap. VI, 8) ; » encore passé je sous silence les sollicitudes et les anxiétés dont le pouvoir lui-même est la source constante et féconde. Un homme a-t-il l'ambition de devenir savant ? à quelles fatigues va-t-il se condamner, à quelles tortures va-t-il soumettre son esprit ? Et pourtant, quoi qu'il fasse, il faut qu'il sache que c'est pour lui qu’il est dit : Vous vous mettriez en quatre que vous n'arriveriez pas au but, que vous vous proposez. Son œil verra avec une tristesse amère tout savant qui le tiendra pour moins instruit que soi, eu que l'opinion publique placera avant lui. Mais enfin, qu'est-ce qui l'attend quand une fois il se sera bien bourré de science ? « Je détruirai, répond le Seigneur, la sagesse du sage, et je rejetterai la science des savants (I Cor. I, 19). »
6. En deux mots, vous voyez donc bien, mes frères, du moins je le pense, comme nous devons, fuir l'une et l'autre montagne, si la chute de l'ange et celle de l'homme nous inspirent quelque crainte. Ô mont de Gelboé que jamais ni la rosée ni la pluie ne tombent sur vos cimes (II Rey. I, 21). Mais que faisons-nous cependant ? il ne nous est point avantageux de monter à la manière de l'ange ou d'Adam, et pourtant, nous n'avons qu'un désir, monter. Qui donc nous apprendra une ascension salutaire ? Qui sera-ce, si ce n'est pas celui dont il est écrit : « Celui qui est descendu est le même qui est monté (Ephes. IV, 10) ? » Il fallait, en effet, qu'il nous montrât comment on doit monter, pour que nous ne suivissions ni les pas, ni les conseils de ce perfide séducteur. Mais comme le Très-Haut ne pouvait monter plus haut, il descendit, et, en descendant, il nous a frayé une montée aussi douce que salutaire. Il est descendu du haut de la montagne de la toute-puissance, en s'enveloppant de la faiblesse même de notre chair ; il descendit aussi des sommets élevés de la science, parce qu'il lui a plu, à lui qui est Dieu, de sauver, par la folie de ce qu'il a prêché, ceux qui croient en lui. Où trouver, en effet, quelque chose de plus faible que le corps délicat et les membres chétifs d'un tout petit enfant ? qu'y a-t-il de moins docte qu'un nouveau-né qui ne connaît encore que le sein de sa mère ? Est-il un homme plus réduit à l’impuissance que celui qui a ses membres cloués, et dont notre œil peut compter tous les os ? Enfin, connaissez-vous rien de plus insensé que de donner sa vie en pâture à la mort pour acquitter une dette qu'on n'a point contractée ? Vous voyez à quel point il est descendu des hauteurs de sa puissance et des sommets élevés de sa sagesse, quand il s'est anéanti lui-même. Mais il ne pouvait s'élever plus haut sur la montagne de la bonté, ni manifester plus vivement sa charité. Ne vous étonnez donc point si le Christ est monté en descendant, puisque vous voyez que les deux autres, l'ange et l'homme, sont tombés en montant. Il me semble que celui qui disait « Qui est-ce qui montera sur la montagne du Seigneur, ou qui est-ce qui se tiendra debout dans son lieu saint (Psal. XXIII, 3) ? » se demandait où trouver quelqu'un pour monter sur cette montagne ? Il se peut que ce soit en voyant les hommes tomber, parce qu'ils étaient tourmentés du désir de monter, que le prophète Isaïe s'écriait : « Venez, et montons sur la montagne du Seigneur (Is. II, 3). » Ne vous semble-t-il pas aussi voir un reproche à l'adresse de l'homme et de l'ange pour avoir voulu gravir les deux montagnes dont nous avons parlé plus haut, dans ces paroles du Psalmiste : « Pourquoi vous imaginez-vous qu'il peut y avoir d'autres montagnes fertiles ? Il n'y a qu'une montagne grasse et fertile (Psal. LXVII, 16). » C'est la montagne où est la demeure du Seigneur, assise sur la croupe même des autres montagnes (Isa. II, 2), par-dessus lesquelles, celle qui s'écriait : « Le voici, il vient, sur les montagnes (Carat. u, 8), » avait vu l'Èpoux passer. En effet, il enseignait la voie à l'homme qui ne le connaissait pas, il le traînait par la main, et le conduisait comme un tout petit enfant ; voilà pourquoi il allait en quelque sorte pas à pas, afin qu'en le voyant aller de vertu en vertu, Sion reconnût en lui le Dieu des dieux ; car sa justice est comme les montagnes les plus élevées (Psal. XXV, 7).
7. Mais, si vous le voulez, voyons ce qu'il faut entendre par les bonds qu'il fait, lorsqu'il s'élance comme un géant dans la carrière ; comme un géant, dis-je, qui part de l'extrémité du ciel et qui va jusqu'à l'autre extrémité par des sortes de degrés (Psal. XVIII, 6). En premier lieu plaçons la montagne sur laquelle il monta en compagnie de Pierre, de Jacques et de Jean, et où il fut transfiguré en leur présence. Son visage devint brillant comme le soleil et ses vêtements blancs comme la neige. Or, cette gloire que nous contemplons sur la montagne de l'espérance n'est autre que celle de la résurrection. En effet, dans quel but est-il monté pour y être transfiguré, sinon afin de nous apprendre à nous élever en pensée vers cette gloire qui sera manifestée en nous un jour ? Heureux l'homme dont la pensée est toujours dans l'a présence du Seigneur, et qui, au fond de son cœur, repasse dans sa pensée, jusqu'à la fin, les délices qui se trouvent dans la droite de Dieu ! En effet, que peut-on trouver de pénible quand on repasse sans cesse, dans son esprit, cette vérité que les souffrances de cette vie n'ont rien de comparable avec la gloire qui nous attend dans l'autre ? Je me demande ce que pourrait apercevoir en ce monde pervers, celui dont l'œil ne cesse dé contempler les biens du Seigneur dans la terre des vivants, et d'être fixé sur les récompenses éternelles (Psal. XXVI, 19) ? « Mon cœur vous a parlé, Seigneur, s'écrie le Prophète, mon cœur vous a parlé, et mes yeux vous ont cherché ; je chercherai votre visage, Seigneur (Psal. XXVI, 13). » Oh ! qui me donnera de vous voir vous lever tous, et vous tenir dans un lieu élevé, et contempler l'allégresse dont le Seigneur doit vous inonder un jour ?
8. Ne trouvez point trop long, je vous en prie, le séjour que je vous fais faire sur le mont de la transfiguration ; si nous restons un peu trop longtemps sur cette montagne, nous pourrons passer un peu plus vite sur les autres. D'ailleurs, qui est-ce qui ne s'arrêterait volontiers sur ce mont, en entendant l'apôtre Pierre s'écrier lui-même au haut de cette montagne où il se trouvait : « Seigneur, nous sommes bien ici (Matt. XVII, 4) ? » Je me demandé ; en effet, quel bien peut être égal pour l'âme à celui de se trouver au sein de la félicité, en attendant que son corps y soit ; je me demande même s'il y a un autre bien que celui-là ? Il me semble même que celui qui s'est écrié ainsi : « Seigneur, nous sommes bien ici, » était entré dans le tabernacle admirable du Seigneur et avait pénétré jusqu'à sa demeure, au milieu de chants d'allégresse, de cris de joie et de félicitations semblables à ce qu'on entend à une table de festin (Psal. XLI, 5). Je vous le demande, en effet, mes frères, quel est celui d'entre vous qui, à la pensée intime de la vie future, je veux dire de la joie, du bonheur, de la félicité et de la gloire réservée aux enfants de Dieu, pour peu qu'il arrête son esprit à la considérer dans le silence de son âme ; ne s'écriera point aussitôt en exhalant, pour ainsi dire, un soupir de bonheur : « Seigneur, nous sommes bien ici ? » Sans doute ce n'est point dans ce triste pèlerinage où le corps sent le poids de la chaîne, mais c'est dans cette douce et salutaire pensée où le cœur nage en liberté qu'il peut redire ces paroles de Saint Pierre : « Qui me donnera des ailes comme à la colombe, afin que je puisse m'envoler et me reposer (Psal, LIV, 7), disait le Prophète ? Mais vous, enfants des hommes, enfants de celui qui descendit de Jérusalem à Jéricho, oui, ô vous, enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti. Remontez au plus haut de votre cœur, et Dieu sera exalté. Votre cœur, voilà le mont où le Christ se transfigure ; montez-y, et vous verrez que le Seigneur a rempli son sanctuaire de gloire (Psal. IV, 4).
9. Je vous en prie, mes frères, prenez garde que vos cœurs ne s'appesantissent point dans les inquiétudes de cette vie, car pour ce qui est de l'excès du boire et du manger, grâce à Dieu, je n'ai pas à vous faire la même recommandation (Luc. XXI, 44 et Rom. XIII, 43). Oui, mes frères, déchargez, je vous en conjure, déchargez vos cœurs du poids accablant des pensées de la terre et vous verrez, en effet, que le Seigneur a rempli son sanctuaire de gloire. Levez vos cœurs avec les mains de vos pensées, si je puis ainsi parler, et vous verrez le Seigneur transfiguré. Dressez dans vos cœurs des tentes, non-seulement pour les patriarches et les prophètes, mais édifiez les nombreuses demeures de la maison du ciel selon ce que disait celui qui allait, offrant partout, dans les tabernacles du Seigneur, l'hostie de ses chants et de ses cantiques et disait à Dieu : « Que vos tentes sont belles, Seigneur Dieu des armées ! Mon âme soupire si ardemment après la maison du Seigneur, qu'elle en tombe en défaillance (Psal. LXXXIII, 2). » Et vous aussi, mes frères, allez et venez avec ces sentiments, c'est-à-dire, avec l'hostie de votre dévotion et de votre piété, visitez en esprit, le séjour des cieux, ces nombreuses demeures qui se trouvent chez votre Père, et prosternez humblement vos cœurs devant le trône de Dieu et de l'Agneau adressez vos supplications pleines de respect aux divers chœurs des anges, saluez la troupe des patriarches, le bataillon des prophètes et le sénat des apôtres ; levez les yeux sur les couronnes des martyrs tressées de fleurs de pourpre ; admirez le chœur des vierges au lis odoriférant, et, en entendant les chants délicieux de leur cantique nouveau, prêtez une oreille attentive, autant du moins que votre faible cœur vous le permette. « Je me suis rappelé ces choses, disait le Prophète, et j'ai répandu mon âme au dedans de moi-même. » De quelles choses parlait-il ? « C'est que je passerai dans le lieu du tabernacle admirable du Seigneur, et que je pénétrerai jusques à sa demeure (Psal. XLI, 5). » il dit encore ailleurs : « Je me suis souvenu de Dieu, et cette pensée a fait mes délices (Psal. LXXVI, 4). » Ainsi le Prophète a vu Celui que les apôtres ont vu, et, du moins je le pense, il ne l'a pas vu d'une manière différente, si ce n'est que dans sa vision, il n'y eut rien de corporel, tout se passait en esprit. Il ne le vit certainement pas de la même manière que celui qui disait : « Nous l'avons vu, il est sans beauté et sans éclat (Isa. LIII, 4). » Evidemment il le vit transfiguré, et plus beau que tous les enfants des hommes, pour se montrer aussi heureux de cette vision que les apôtres l'étaient quand ils s'écrièrent . « Seigneur, nous sommes bien ici (Malt. XVII, 4). » Aussi, pour que la ressemblance entre lui et les apôtres soit plus complète, il dit lui-même que, dans son bonheur, son âme est tombée en défaillance, de même que nous voyons que les apôtres sont tombés la face contre terre. Combien grande est donc l'abondance de votre douceur, ô Seigneur, de cette douceur que vous avez cachée pour ceux qui vous craignent (Psal. XXX, 23) ! Si vous montez donc sur cette montagne, et si vous contemplez à découvert la gloire du Seigneur, je suis certain que vous ne pourrez vous empêcher de vous écrier : Seigneur, attirez-nous à votre suite. À quoi bon, en effet, savoir où l'on doit aller, si on ne sait la route qui doit conduire au but désiré ?
10. Mais après cela, vous avez une seconde montagne à monter, où vous entendrez la voix d'un prédicateur qui vous présentera une échelle de huit échelons dont le sommet touche aux cieux. « Bienheureux, vous dit-il, ceux qui souffrent persécution pour la justice, le royaume des cieux est à eux (Matt. V, 10). » Si vous êtes parvenu à gravir le premier mont, par une méditation soutenue de la gloire du ciel, vous n'aurez pas grand mal à vous élever au haut du second, pour y méditer jour et nuit, la loi du Seigneur, comme nous voyons que le fit le même prophète qui, non content de songer à ses récompenses, méditait sans cesse sur ses préceptes, parce qu'il les aimait extrêmement (Psal, CXVIII, 47). Voilà comment vous vous entendrez dire à vous-même : « Vous savez où je vais par la première ascension, et vous connaissez la route qui y mène (Joann. XIV, 4), » par la seconde. Prenez donc au fond du cœur la résolution de rechercher la voie de la vérité, de peur que vous ne soyez du nombre de ceux qui n'ont pas su trouver le chemin qui les conduisit dans une ville où ils pussent habiter (Psal. CVI, 4), et mettez-vous en peine de monter non-seulement par la méditation de la gloire du ciel, mais encore par un genre de vie digne d'obtenir cette gloire pour récompense.
11. La troisième montagne dont je trouve qu'il soit parlé dans la Sainte-Écriture, c'est celle sur laquelle il est monté pour prier seul (Matt. XVI, 23). Vous voyez par là si l'Epouse des Cantiques a eu raison de dire : « Le voici qui vient, sautant sur les montagnes (Cant. II, 8). » Sur la première, il fut transfiguré pour vous apprendre le but où vous devez tendre ; sur la seconde, il vous fait entendre des paroles de salut, afin de vous instruire des moyens par lesquels vous pouviez atteindre le but ; sur la troisième, il a prié, afin que vous fissiez tous vos efforts pour avoir la bonne volonté, non-seulement d'aller, mais encore de parvenir au but proposé. Car « celui qui sait le bien qu'il a à faire et ne le fait point est plus coupable que les autres (Jac. IV, 17). » Aussi, quand vous saurez que c'est dans la prière que nous obtenons la bonne volonté, lorsque vous serez instruit de ce que vous avez à faire, pour obtenir la force de le faire, vous devez aller sur la montagne de la prière, vous devez prier avec instance, vous devez prier avec persévérance, à l'exemple de Celui qui passait des nuits en prières, et votre Père qui est bon vous donnera un bon esprit, parce que vous le lui avez demandé (Luc XI, 13). Remarquez aussi combien il est à propos, à l'heure de la prière, de rechercher la retraiter puisque le Seigneur lui-même, non-content de nous le recommander dans ses discours, en nous disant : « Entrez dans votre chambre, et après en avoir fermé la porte, priez votre Père en secret (Matt. VI, 6), » nous en donne l'exemple dans sa conduite ; car, il n'emmène avec lui sur la montagne aucun de ses familiers, il y va seul pour prier.
12. Pourrons-nous trouver encore quelque autre ascension du Sauveur ? N'en doutez pas, mes frères, nous ne saurions, en effet, oublier la monture sur laquelle nous voyons qu'il fit son entrée à Jérusalem, non plus que la croix où il est monté, car, il a fallu que le Fils de l'homme fût élevé sur la croix, selon ce qu'il disait lui-même en ces termes : « Et lorsque j'aurai été élevé, j'attirerai tout à moi (Joann. XII, 32). » Eh bien donc, maintenant que vous savez ce qu'il faut faire, et que vous voulez le faire, que ferez-vous, en effet, puisque vous n'avez pas le moyen de l'accomplir (Rom. VII, 18) ? Car les mouvements de l'âne, de votre bête, ont une loi contraire, et tendent à s'imposer même à vous. Que ferez-vous donc, je vous le demande, ainsi monté sur la concupiscence dont les mouvements contraires à ceux de la raison, dominent dans tous vos membres ? En effet, voulez-vous jeûner ? Les aiguillons de la faim vous pressent. Avez-vous l'intention de passer la nuit dans une veille pieuse ? Le sommeil vous accable. Que faire avec cette monture ? Tous ses mouvements tiennent, en effet, de la bête ; ils nous sont communs avec l'âne sur lequel nous sommes assis, car, l'homme, est-il dit, « a été comparé aux bêtes de somme qui n'ont point la raison en partage, et il leur est devenu semblable (Psal. XLVIII, 13). » Montez, Seigneur, montez sur cette bête de somme, sur cet âne, et maîtrisez ses mouvements ; car, s'ils ne sont maîtrisés, ils nous maîtriseront ; s'ils ne sentent la pointe de l'éperon ; ils nous la feront sentir et, s'ils ne sont réprimés, ils nous opprimeront. Voilà pourquoi, ô mon âme, vous devez imiter encore le Seigneur dans cette sorte d'ascension, vous élever au dessus de vos appétits charnels et les dominer complètement. Car, si tu veux monter jusqu'au ciel, il faut que tu commences : par t'élever au dessus de toi-même, en foulant aux pieds les désirs de la chair qui combattent en toi contre toi.
13. Suis aussi, ô mon frère, le Christ montant sur sa croix, et s'élevant ainsi au dessus de la terre, et place-toi par là, non-seulement au dessus de toi, mais encore au dessus du monde entier, par l’élévation de ton âme, monte assez pour voir de haut et de loin toutes les choses de la terre, ainsi qu'il est écrit : « Ils verront la terre de loin (Isa. XXXIII, 17). » Ne te baisse sous l'attrait d'aucun plaisir du monde, ne te laisse abattre par aucune adversité. Garde-toi bien de placer ta gloire ailleurs que dans la croix du Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est crucifié pour toi (Gal. VI, 14) ; regarde, comme une véritable croix, tout ce que le monde désire le plus ; et toi, puisque tu es crucifié au monde, attache-toi de toute la force de ton cœur à ce que le monde regarde comme une croix.
14. Lorsque tu en seras là, que te reste-t-il encore à faire, sinon de t'élever jusqu'à celui qui est le Dieu béni par dessus tout dans les siècles des siècles ? Te trouver enfin dégagé des liens du corps et te voir avec Jésus-Christ, c'est ce qui est, sans comparaison, le meilleur pour toi, ô mon âme (Philipp. 1, 23). Le Prophète a dit quelque part en s'adressant à Dieu : « Bienheureux est l'homme qui attend de vous, ô mon Dieu, le secours dont il a besoin ; et qui dispose vers vous des ascensions dans son cœur... Il s'avance de vertu en vertu pour voir le Dieu des dieux dans la céleste Sion (Psal, LXXXIII 6 et 8)... » C'est la dernière ascension, car elle met seule le comble à tout, selon l'expression même de l'Apôtre qui nous dit : « Celui qui est ainsi descendu, le Christ, est le même qui est monté au dessus des cieux, afin d'accomplir toutes choses (Ephes. VI, 10), » Mais que dirai-je de cette ascension-là ? Où monterons-nous, mes frères, pour être où est le Christ ? Et que trouverons-nous là ? L'œil de l'homme, ô mon Dieu, n'a point vu hors de vous, ce que vous avez préparé à ceux qui vous aiment (Isa. LXIV, 4 et I Cor. II, 9). Désirons faire cette ascension, ô mes frères, ne soupirons qu'après elle, et que nos désirs soient d'autant plus ardents que notre intelligence fait plus complètement défaut en cette matière.