SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR LE BAPTÊME DU CHRIST
ANALYSE. — 1. Le Christ se fait baptiser pour nous amener à la pénitence. — 2. Humilité de Jean. — 3. Il voit les cieux s'ouvrir et le Saint-Esprit en descendre : comment ? — 4. Le mystère de la Trinité se dévoile dans son entier. — 5. Exhortation au baptême.
1. Que Dieu se soit fait voir parmi nous ; que Notre-Seigneur Jésus-Christ ait été, en même temps, Dieu et homme, et qu'en lui aient manifestement paru les prérogatives de l'un et de l'autre, c'est un fait annoncé en bien des manières par les Prophètes, et affirmé par le saint Évangile d'aujourd'hui : de là nous devons conclure que, si Dieu a daigné se faire homme, c'était afin que l'homme, perdu par son péché, pût devenir Dieu. Après avoir accompli le mystère de l'Incarnation et pris sur lui les faiblesses de notre humaine mortalité, l'Homme-Dieu nous a appris la manière d'effacer nos fautes ; car il est venu demander à Jean-Baptiste le baptême de la pénitence, afin de nous procurer le salut par son propre baptême. Imitez donc et recevez le sacrement justificateur qu'a établi le Fils de Dieu. Il a fait pénitence, et, pourtant, aucune raisonne l'obligeait à la pénitence ; pleurez, vous, car vous avez tout motif de verser des larmes de douleur. Il a effacé les péchés de la chair ; c'est à vous de les déplorer. Il a purifié dans l'eau matérielle ce qui était sans taches ; pour vous, dont la conscience est souillée, purifiez-la dans le torrent de vos larmes.
2. En voyant Dieu s'approcher du baptême de pénitence pour le recevoir, le vénérable Prophète fut saisi de stupeur ; le trouble et l'épouvante se répandirent dans tout son être en la présence du Rédempteur. « Seigneur », s'écria-t-il, « soyez-moi propice ! Ces eaux où se purifient les corps sont la piscine réservée aux pécheurs. Je baptise les serviteurs, mais je ne dois point baptiser le Maître. Je le sais, vous venez de la source des eaux célestes ; pourquoi donc entacher les choses divines au contact des choses de la terre ? En vous se trouvent des sources toutes pures, dont les eaux abondantes rafraîchissent les terres desséchées et communiquent la fécondité à celles qui sont stériles. Ô saint, si, seulement, vous m'ordonniez de m'approcher de ces eaux salutaires ! si, seulement, vous daigniez en verser sur moi de vos propres mains ! Purifié de mes souillures charnelles, je pourrais marcher dans le sentier du ciel, j'ignorerais les faiblesses coupables de la chair ! ». Néanmoins le Sauveur persiste dans son dessein ; puis, voilant pour un instant sa divinité, il dit à Jean : « Fais maintenant ce que je dis, car il nous faut accomplir toute justice ». Voyez, quelle céleste réponse ! Le Christ ne nie pas qu'il soit Dieu, mais parce qu'il est devenu homme, il veut accomplir tout ce qu'exigent les prescriptions de la loi. Car c'est justice qu'il reçoive ce qu'il doit donner, et qu'il imprime le sceau de la perfection à ce qu'il doit léguer à l'Église. Alors Jean le laissa : il ne se sépara point de lui, mais il l'abandonna à sa propre volonté, pour lui laisser faire ce qu'il désirait. Il voyait dès lors, en effet, que le baptême du Sauveur sanctifierait les eaux, et que ce bain serait, non plus celui de la pénitence, mais celui de la grâce.
3. « Aussitôt qu'il fut baptisé, Jésus sortit de l'eau, et les cieux s'ouvrirent ». Emblème de la promptitude avec laquelle devait s'opérer l'œuvre de notre régénération, et de la facilité avec laquelle le vieil homme se changerait en homme nouveau. Jésus est baptisé, et tous les secrets mystères de l'homme se dévoilent. Les cieux s'ouvrent en présence de Jean, non pour rendre profanes les mystères célestes ; mais pour rendre accessible à l'homme l'entrée du paradis, fermée par nos fautes. Les cieux s'ouvrent, sans qu'il y ait scission dans les éléments, sans qu'on aperçoive la moindre déchirure, la plus petite anfractuosité dans les airs, ou que Dieu ait besoin d'en soutenir les parois... Cependant l'œil spirituel peut apercevoir ce que 1'œil charnel ne saurait découvrir. Rempli de l'Esprit-Saint, Ezéchiel assure que les cieux se sont ouverts devant lui, et qu'il y a lu la mystérieuse signification des quatre animaux. De même en a-t-il été de saint Etienne, au moment où il a rendu un si beau témoignage à Jésus-Christ. Plein de l'Esprit-Saint, et portant ses regards vers le ciel, il a vu la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu, et il a dit : « Je vois les cieux ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu ». Il a donc vu les cieux ouverts, celui qui prophétisait en l'Esprit ; il a vu les cieux ouverts, celui qui confessait si ouvertement le Christ : « Et j’ai vu », dit le Précurseur, « l'Esprit de Dieu descendant du ciel comme une colombe et venant sur lui », c'est-à-dire sur Notre-Seigneur Jésus-Christ. Rien d'étonnant à ce que Jean ait vu venir le Saint-Esprit, puisque, avant de naître, il a tressailli dans le sein d'Elisabeth, en présence de la mère du Sauveur, et que, dans le désert, il a ainsi annoncé le Christ : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers ». Mais, dira peut-être quelqu'un, comment a-t-on pu voir l'Esprit de Dieu, puisqu'il est invisible, incompréhensible et répandu dans tous les éléments, un Esprit qui est évidemment Dieu ? Le Sauveur ne dit-il pas dans l'Évangile que « Dieu est esprit ? » Ce qui voit l'esprit de Dieu, c'est le cœur pur, c'est toute intelligence dont l'Esprit-Saint daigne s'approcher. Par la toute-puissance de sa divinité, et selon son bon plaisir, il pénètre dans ce cœur, dans cette intelligence ; il s'y rend visible. « L’Esprit de Dieu souffle où il veut » : il gouverne toutes choses, sans être gouverné par aucune ; le monde entier reçoit la vie de cette âme éternelle, qui donne la connaissance du ciel et la refuse, qui a développé l'étendue des mers, qui couvre toute la terre et qui, pénétrant dans le vaste corps du monde, communique libéralement la vie à toutes les semences. Car telle est la nature de la Divinité, que, partout où tu remarques le mouvement et la vie, tu dois y voir l'action de l'Esprit de Dieu.
4. Dans le baptême du Sauveur se manifestent, d'une part, le dessein secret et difficile à saisir du Saint-Esprit, et, d'autre part, le mystère tout entier de la Trinité. L'Esprit de Dieu connaissait le Verbe, et il l'avait vu se revêtir de notre humanité. Pour montrer aux hommes que sa puissance est égale à celle du Fils de Dieu, il prend donc la forme d'une colombe, bien qu'il soit d'une nature subtile et simple, que la sainteté lui appartienne en propre, et qu'il se trouve à l'abri de toute investigation. Et, pour que la Trinité apparaisse dans son entier, le Père, que personne n'a jamais vu, si ce n'est le Fils unique, se fait entendre et fait connaître, par son propre témoignage, le Christ que l'Esprit-Saint désigne déjà. Voici ses paroles : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances ». Admirable mystère de la puissance divine ! Que les voies de l'Esprit de Dieu sont impénétrables ! Il s'est revêtu des dehors d'un oiseau inoffensif ; puis il est descendu du haut des cieux sur Jésus-Christ, immédiatement après son baptême ; ainsi nous a-t-il montré que l'infusion du Saint-Esprit se fait dans l'âme au moment du baptême ; ainsi encore a-t-il réfuté d'avance l'erreur méchante qui consisterait à dire que les paroles de Dieu le Père s'adressaient à Jean, et non à Dieu le Fils.
5. Ici, mes frères, il convient de tourner toute notre indignation contre les impies, et d'en finir avec la mauvaise foi des Juifs, qui ne croient point à la venue du Messie, quand le ciel lui-même lui rend témoignage, qui refusent de reconnaître comme Dieu celui que le Père déclare être son Fils. Aussi, mes très-chers frères, réunissons-nous dans un même sentiment de foi, et soyons tous assez fermes pour confesser Dieu le Père, et son Fils Jésus, et le Saint-Esprit, et reconnaître, en même temps, qu'ils ne forment à eux trois qu'une seule et même substance. Quant à vous, frères bien-aimés, à qui nous procurons le bonheur d'entendre les leçons de l'Apôtre, hâtez-vous de recevoir aussi le baptême. Que rien, en lui, ne vous paraisse abject ; que rien, en lui, ne vous semble méprisable. Le Sauveur du monde a daigné entrer dans cette piscine ; hâtez-vous donc, « du temps qu'il fait jour, dans la crainte d'être surpris par les ténèbres ». Si nombreuses que soient les blessures faites à vos cœurs par le péché, si hideuses que soient les taches imprimées à votre âme par vos fautes, nous les cicatriserons, nous les ferons disparaître avec l'eau vive du baptême : votre conscience y sera purifiée de toutes vos anciennes iniquités, une lumière toute spirituelle y sera répandue en vous ; c'est ainsi que, par mon ministère, s'accomplira parfaitement en votre personne le grand mystère de ce jour ; c'est ainsi que le ciel s'ouvrira pour vous, et que je vous ferai voir le Christ, Notre-Seigneur, à qui l'honneur, la puissance et la gloire appartiennent pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
25 janvier : Conversion de saint Paul
PREMIER SERMON DE SAINT BERNARD POUR LE JOUR DE LA CONVERSION DE SAINT PAUL
Comment nous devons nous convertir à son exemple.
1. C'est avec raison, mes bien chers frères, que toutes les nations célèbrent aujourd'hui avec des transports d'allégresse, la fête de la conversion du Docteur des nations. Que de rameaux, en effet, sont sortis de ce tronc ! Paul converti devient la conversion du monde entier. Il convertit bien des hommes quand il vivait, et maintenant encore, quoiqu'il ait cessé de vivre sur la terre, il en convertit toujours beaucoup à Dieu, par le ministère de la prédication ; et, bien qu'il mène à présent en Dieu une vie bien plus heureuse qu'autrefois, il ne cesse pas, dans son sein, de convertir encore les hommes, et cela par son exemple, par ses prières et par sa doctrine. Si donc, la mémoire de sa conversion est un jour de fête pour les hommes, c'est qu'elle est encore une source de biens pour ceux qui en conservent le souvenir. En effet, dans ce souvenir, le pécheur conçoit l'espoir du pardon, et se trouve ainsi porté à faire pénitence ; quant à celui qui déjà se repent de ses fautes, il trouve la forme d'une conversion parfaite. Qui est-ce qui désormais pourrait se laisser aller au désespoir, à la pensée de la grandeur de ses fautes, quand il entend raconter comment Saul fut tout à coup changé en un vase d'élection, au moment même où il ne respirait que menaces et carnage contre les disciples du Seigneur ? Quel homme, sous le poids de ses iniquités, pourra dire maintenant : je ne saurais m'élever à de meilleurs sentiments, en voyant au milieu de la route que parcourait le plus cruel persécuteur du nom chrétien, cet homme, le cœur débordant de rage, changé tout à coup en un prédicateur fidèle ? Cette seule conversion nous montre à tous, dans un jour, la grandeur de la miséricorde et l'efficacité éclatante de la grâce de Dieu.
2. Saint Luc nous dit : « Tout à coup une lumière du ciel l'environna de toutes parts (Act. IX, 4). » Ô faveur vraiment inestimable de la bonté divine ! Elle inonde de l'éclat d'une lumière céleste le corps de celui qui n'est pas même encore capable d'ouvrir les yeux de l'âme aux rayons de cette lumière, elle répand sur lui la clarté qu'elle ne pouvait pas encore répandre en lui. « En même temps une voix se faisait entendre. » Les témoignages que rendent la lumière et la parole sont bien dignes de foi, et il n'y a point lieu de douter de la vérité quand elle entre dans notre âme en même temps par nos yeux et par nos oreilles. C'est ainsi, oui, c'est de la même manière que précédemment, sur les bords du Jourdain, une colombe apparut et une voix se fit entendre sur la tête du Seigneur ; c'est ainsi encore que sur une montagne, quand Jésus-Christ se transfigura devant ses disciples, ils entendirent la voix du Père. « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » Saul est pris sur le fait ; il ne peut ni feindre, ni nier. Il tient à la main les lettres de sa cruelle mission, de son autorité exécrable, de l'injuste pouvoir qui lui est donné. « Pourquoi me persécutes-tu ? » dit la voix. Mais quoi, est-ce le Christ qu'il persécutait en massacrant ses membres sur la terre ? Est-ce que si ceux qui ont attaché son corps sacré à la croix ont persécuté Jésus-Christ, celui qui était transporté d'une haine inique contre son corps qui est l'Église, car l' Église est, le corps de Jésus-Christ, ne le persécutait pas aussi lui-même ? Enfin, s'il a donné son propre sang pour prix de la rédemption des âmes, ne vous semble-t-il pas que celui qui, poussé par la méchanceté, détourne de lui, par de pernicieux exemples et par le scandale, les âmes qu'il a rachetées, lui fait endurer une persécution beaucoup plus cruelle encore que celle des Juifs mêmes qui ont fait couler son sang.
3. Reconnaissez, mes frères, et redoutez l'alliance de ceux qui mettent obstacle au salut des âcres. C'est un sacrilège horrible qui l'emporte en quelque sorte sur le crime même de ceux qui ont porté des mains impies sur le Seigneur de majesté. Il semblait que le temps des persécutions était passé, mais, vous le voyez, elles ne font défaut ni au chrétien, ni au Christ lui-même. Et ce qu'il y a de plus grave, c'est que ce sont ceux qui ont reçu du Christ le nom de chrétiens qui le persécutent aujourd'hui. Oui, mon Dieu, ce sont vos proches et vos amis qui fondent sur vous et se lèvent contre volis. On dirait que tous les chrétiens, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, se sont concertés contre vous ; le mal a envahi le corps fout entier, et n’ pas laissé une place intacte depuis la tête jusqu’aux pieds, et même il a pris naissance parmi les anciens de votre peuple, parmi vos vicaires sur la terre, parmi ceux-là mêmes qui semblent établis pour régir votre peuple. On ne peut plus dire avec le proverbe : « Tel peuple, tel prêtre, » car le prêtre et le peuple sont loin de se ressembler. Hélas, hélas ! Seigneur Dieu ! Les premiers à vous persécuter sont précisément ceux qui recherchent avec amour les premières places dans votre Église et y tiennent le premier rang ! Ils se sont emparés de la citadelle de Sion et de tousses remparts ; et maintenant ils promènent librement et comme il leur plait l'incendie dans la cité tout entière. Leur genre de vie est misérable, mais le bouleversement de votre peuple est bien plus misérable encore. Et plût au ciel qu'ils bornassent là le mal qu'ils font ! Peut-être s'en trouverait-il qui, prévenus et prémunis par les avertissements du ciel, se donneraient garde de faire ce qu'ils font, tout en pratiquant ce qu'ils enseignent, suivant ces paroles : « Faites ce qu'ils vous disent, mais ne regardez pas ce qu'ils font (Matt. XXIII, 3). » De nos jours, les ordres sacrés sont un moyen de faire des gains honteux, on spécule sur la piété. On trouve des gens d'un empressement excessif à recevoir ou plutôt à prendre des fonctions à charge d'âmes. Mais cette charge est pour eux le moindre de leurs soucis, le salut des âmes est la dernière de leurs préoccupations. Pouvait-on soulever une persécution plus grave contre le Sauveur des âmes ? Le reste des hommes agit mal envers Notre-Seigneur, et on peut bien dire que, de nos jours, il y a beaucoup d'antéchrists. Toutefois, on peut bien leur dire que, eu égard aux bienfaits et au pouvoir que ses ministres reçoivent de lui, leur persécution lui est plus cruelle et il la ressent plus vivement, bien que, à côté d'eux, il y en ait beaucoup qui agissent en mille manières différentes et en mille occasions diverses contre le salut du prochain. Voilà ce que le Christ a sous les yeux, et il garde le silence ; voilà ce qu'il souffre, et il fait comme si de rien n'était. Aussi, devons-nous fermer également les yeux, et garder le silence, d'autant plus qu’il s'agit de nos prélats et des chefs de nos églises. Oui, il le faut, et d'ailleurs ils aiment mieux eux-mêmes qu'il en soit ainsi, et échapper au jugement des hommes, au risque de subir un jour le terrible jugement réservé à ceux qui sont placés à la tête des autres, et de recevoir les châtiments rigoureux réservés à ceux qui ont eu la puissance en main.
4. J'ai peur, mes très-chers frères, qu'il ne se trouve un persécuteur du Christ jusque parmi nous ; car la raison même nous dit que nuire au salut, c'est persécuter le Sauveur. Quelles actions de grâces, pour le salut de mon âme, puis-je rendre à celui de mes frères qui me verse le breuvage empoisonné de la détraction fraternelle ? C'est avec raison que les détracteurs sont représentés comme des êtres odieux à Dieu même (Rom. I, 31). Mais que dirons-nous, aussi, de celui qui, par son exemple, prêche le relâchement aux autres, les trouble par sa singularité, les inquiète par sa curiosité, et les fatigue par son impatience et ses murmures, de celui enfin qui contriste l'esprit de Dieu dont ils sont remplis, en scandalisant le moindre de ceux qui croient en lui ? N'est-ce pas là manifestement persécuter le Seigneur ? Aussi, mes frères, pour que le nom et le crime de persécuteurs du Christ soient à jamais loin de nous, je vous en prie, mes bien-aimés, montrons-nous constamment tous pleins de bienveillance et de douceur, supportons-nous les uns les autres avec patience, et excitons-nous mutuellement à ce qu'il y a de mieux et de plus parfait. Quel est le serviteur de Dieu qui croira avoir fait assez de ne le point persécuter, si, de plus, il ne se conduit point envers lui en véritable serviteur ? Quelle récompense pourrions-nous espérer si nous nous bornions à ne point lui résister sans songer à l'assister ? D'ailleurs, s'il y avait un cœur assez faible pour se tenir satisfait de n'être pas contre Dieu, s'il n'est pas pour lui, qu'il écoute ce que le Christ lui-même a dit : « Celui qui n'est point avec moi, est contre moi ; et celui qui n'amasse point avec moi, dissipe (Matt. XII, 30). »
5. « Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous ? Il répondit : Seigneur, qui êtes-vous (Act. IX, 4 et 5) ? » On voit, à ces mots, qu'en effet, la lumière d'en haut n'était que répandue autour de lui et n'avait pas encore pénétré dans son âme. En effet, Paul entendait la parole du Seigneur, mais il ne voyait pas sa face, parce qu'il n'en était encore qu'à entendre pour croire, car, comme il le dit plus tard, « la foi vient de l'ouïe (Rom. X, 17). » Qui êtes-vous, dit-il ? Car il ne connaissait point celui qu'il persécutait, et voilà pourquoi il obtint miséricorde, c'est parce qu'il ne savait pas ce qu'il faisait. Apprenez, par là, mes frères, combien Dieu est un juste juge, et qu'il considère non-seulement ce que nous faisons, mais encore dans quelles dispositions d'âme nous le faisons, et prenez bien garde de ne point regarder comme petit, quelque petit que ce soit en effet, le mal que vous faites sciemment. Ne dites point dans votre cœur : c'est peu de chose, je n'ai pas besoin de m'en corriger, il n'y a pas grand mal pour moi à demeurer dans ces péchés véniels sans gravité. Parler ainsi, mes frères bien-aimés, c'est de l'impénitence, c'est un blasphème contre le Saint-Esprit, un blasphème irrémissible. Paul blasphéma aussi, mais non point contre le Saint-Esprit, parce qu'il blasphémait sans le savoir. Et comme son blasphème n'était point contre l'Esprit-Saint, il en obtint le pardon.
6. « Qui êtes-vous, Seigneur ? Et le Seigneur lui dit : Je suis Jésus de Nazareth que vous persécutez (Ibidem, 5). » Je suis le Sauveur que vous persécutez à votre perte ; je suis celui dont votre loi a dit : « Il sera appelé le Nazaréen (Matt. II, 23), » et vous ignorez que cette prédiction est accomplie. Mais lui : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse (Ibidem) ? » Voilà, mes frères, le modèle d'une vraie conversion. « Mon cœur est prêt, dit-il, Seigneur, mon cœur est prêt (Psal. CVII, 2). » Je suis tout prêt et sans trouble dans l'âme pour garder vos commandements. Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Parole courte, mais pleine de sens, mais vive et efficace, mais digne d'obtenir un bon accueil (1 Tim. I, 15) ! Combien peu font preuve d'une telle obéissance, font une telle abnégation de leur propre volonté, au point de ne se réserver pas même leur propre cœur, et de ne rechercher constamment qu'une seule chose, non point leur volonté, mais la volonté de Dieu, et de s'écrier sans cesse : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » Ou avec Samuel : « parlez Seigneur, votre serviteur écoute (I Reg. III, 10), » hélas ! nous avons bien plus d'imitateurs de l'aveugle de l'Évangile que de ce nouvel apôtre ! Le Seigneur avait dit à un aveugle : « Que voulez-vous que je fasse pour vous (Luc. XVIII, 41) ? » Quelle bonté, Seigneur, quel honneur et quelle grâce ! Est-ce donc ainsi que le Seigneur s'informe de la volonté de son esclave pour la faire ? En vérité, cet aveugle était bien aveugle, pour n'avoir point vu cela, pour ne s'en être point ému, et ne s'être point écrié : Dieu me préserve de vous le dire, Seigneur, dites-moi plutôt ce que vous voulez que je fasse, car l'ordre exige, non que vous vous informiez de ma volonté, mais que je m'inquiète de la vôtre. Vous voyez, mes frères, combien il était nécessaire qu'il se fit là une vraie conversion. Il est encore de même aujourd'hui, telle est la faiblesse et la perversité de plusieurs qu'on est obligé de leur demander quelle est leur volonté, et de leur dire aussi, que dois-je faire pour vous ? au lieu de dire eux-mêmes : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » Les ministres et les vicaires du Christ sont dans la nécessité de chercher ce que ces hommes veulent qu'on leur commande, non point quelle est la volonté du maître. L'obéissance de ces gens-là n'est pas complète, ils ne sont point disposés à obéir en toute chose, ils n'ont point l'intention de suivre partout celui qui n'est pas venu sur la terre pour faire sa volonté mais celle de son père. Ils distinguent, jugent et décident en quoi ils doivent obéir à ceux qui leur commandent quelque chose, que dis-je, en quoi ils doivent obéir ? C'est en quoi leur supérieur doit faire leur volonté que je devrais dire. Que ceux qui sont dans ces dispositions, tout en voyant qu'on les supporte, qu'on condescend et qu'on se prête à leur faiblesse, ne restent point dans l'état où ils sont ; qu'ils rougissent, je les en prie, d'être toujours comme des enfants ; s'ils ne veulent s'entendre dire un jour Qu'ai-je du faire pour vous que je n'aie pas fait ? Et si, après avoir abusé de la patience et de la bienveillance de leurs supérieurs, ils craignent que toute l'indulgence dont ils ont été l'objet ne mette le comble à leur trop juste condamnation.
7. « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Et le Seigneur lui répondit : Levez-vous, entrez dans la ville, et là, on vous dira ce que vous avez à faire (Act. IX, 7). » Ô Sagesse qui disposes et règles tout, en effet, avec douceur ! Tu adresses à un homme, pour connaître de lui ta volonté, celui à qui tu parles toi-même, afin de lui faire apprécier les avantages de la vie commune et pour que, une fois qu'il aura été instruit par un homme, il sache lui-même venir en aide à ses semblables, dans la mesure des grâces qu'il aura reçues. « Entrez dans la ville. » Voue voyez, mes frères, que ce n'est pas sans une disposition particulière de Dieu, que vous êtes vous-mêmes entrés dans la cité par excellence ? du Seigneur des vertus, pour y apprendre quelle est la volonté de Dieu. Certainement celui qui vous a rempli d'une crainte salutaire, ô mon frère, et a tourné votre cœur vers le désir de votre sainte volonté vous a dit aussi : « Levez-vous, et entrez dans la cité. » Mais remarquez combien dans les lignes suivantes la simplicité et la douceur chrétiennes nous sont particulièrement recommandées. « Ayant ouvert les yeux, il ne voyait point, et les gens de sa suite le conduisaient par la main (Act. IX, 8). » Ô heureuse cécité que celle qui frappe de ténèbres salutaires, pour les convertir, ceux dont les veux n'étaient jadis ouverts que pour le mal. Je pense que dans les trois jours que Paul passe sans manger, dans une prière continuelle, il faut voir une règle de conduite donnée à ceux qui, venant de renoncer au siècle, ne respirent pas encore dans les consolations du ciel. Ils doivent aussi attendre le Seigneur en toute patience, prier sans relâche, chercher, demander et frapper, et leur Père des cieux finira par les exaucer en un temps opportun. Il ne les oubliera point pour toujours, il viendra à eux et y viendra même sans trop tarder. Si vous êtes avec le Seigneur plein de bonté et de miséricorde, pendant trois jours entiers, sans manger, vous pouvez être sûrs qu'il ne vous renverra point à jeun.
8. Après cela, Ananie reçoit l'ordre d'imposer les mains à Saul : mais il ne s'y prête point sans résistance, car il est bien éclairé. Remarquez que c'est la conduite que plus tard saint Paul lui-même recommande de suivre à l'un de ses disciples, en lui disant : « N'imposez pas trop vite les mains à personne (I Tim. V, 22). » Il vit, dit notre Évangéliste, (Saint Bernard désigne ici l'Évangéliste saint Luc par le mot Seigneur ; toutefois il est hors de doute que les paroles qu’il rapporte ici sont de saint Luc, non point de Notre-Seigneur.) un homme qui lui imposa les mains, pour lui faire recouvrer la vue (Act, IX, 12). » Or, mes frères, bien que Paul eût eu cette vision, il ne recouvra point encore pour cela la vue. Pensez-vous qu'il n'attendit point qu’Ananie vînt lui imposer les mains, parce qu'il ne connut peut-être qu'en songe qu'il devait venir ? Si je vous fais cette réflexion, mes frères, c'est parce que je crains qu'il n'y en ait parmi vous qui se noient éclairés, bien qu'ils ne l'aient encore été qu'en songe, et qui, au lieu de permettre qu'on les conduise par la main, se posent en guides pour les autres, car lorsqu'on n'a point encore reçu la charge d'administrer les choses, quand on n'est pas encore établi pour en être le dispensateur, enfin lorsqu'on n'a pas encore reçu l'ordre de voir et de prévoir, pour ceux qui, bien que ayant les yeux ouverts, ne voient rien, osent présumer de leurs forces, dans de pareilles entreprises, c'est avoir l'esprit rempli de pensées vaines, et se nourrir de vains songes. Gardons-nous de ce défaut, mes frères, autant qu'il dépendra de nous ; préférons être sans honneur, et conduits par la main, à l'école de l'humble et doux Jésus, Notre-Seigneur, à qui est l'honneur et la gloire, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
DEUXIEME SERMON DE SAINT BERNARD POUR LE JOUR DE LA CONVERSION DE SAINT PAUL
1. C'est aujourd'hui que Paul s'est converti, ou plutôt que Saul est devenu Paul, car c'est aujourd'hui qu'il est devenu comme le tout petit enfant, dont le Seigneur a dit, dans son Évangile : « Si vous ne vous convertissez, et si vous ne devenez comme ce petit enfant, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux (Matt. XVIII, 3). » Peut-être était-ce de lui-même que le Sauveur parlait alors, car lui, le Seigneur, grand par excellence, et digne de toutes louanges, nous a été donné tout petit enfant ; aussi ne se montre-t-il pas grand à nos yeux, mais tout petit, afin de nous donner, en sa personne, un exemple aussi agréable qu'efficace d'un abaissement nécessaire. Tournez-vous donc vers cet enfant, mon frère, pour devenir enfant vous-même, et pour être un véritable enfant, en vous convertissant à lui. En effet, écoutez en quels termes pleins de clarté il se propose lui-même à vous, sous les traits de l'enfance, pour vous enseigner la vraie forme de la conversion, en vous proposant, d'une façon toute spéciale, en sa personne, ce qui est le propre d'un petit enfant. « Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et humble de cœur (Matt. XI, 29). » Il y a deux manières d'être petit, la douceur et l'humilité : l'une nous rend petits au dedans de nous-mêmes, et l'autre au dehors. Mais si ces deux vertus nous rendent petits, elles ne sont point petites pour cela, puisque c'est l'unique enseignement que cet enfant, si grand dans son abaissement, nous donne. C'est donc aujourd'hui que saint Paul s'est converti, et qu'il a cessé d'être Saul, aujourd'hui qu'il s'est fait doux et humble de cœur ; mais ce qui le prouve bien davantage encore, c'est la grandeur de la grâce qu'il a reçue, car elle n'eût pas été si grande si son humilité n'avait été grande aussi.
2. D'ailleurs, la douceur, ce genre d'humilité extérieure, selon ce que je disais tout à l'heure, étant plus facile à saisir que l'autre, nous est recommandée de trois manières différentes, dans la conversion de saint Paul. La douceur est exposée en nous, aux assauts de trois sortes d'ennemis, aux paroles injurieuses, aux pertes matérielles et aux violences corporelles ; c'est dans ces trois épreuves que se montre la patience, et que s'exerce la douceur, et elle est éprouvée quand elle a pu supporter cette triple attaque sans en être ébranlée. Or, on peut voir comment dans ces épreuves Paul s'est montré Paul dès le premier instant de sa conversion, c'est-à-dire déjà plein de douceur et de patience. « Saul, pourquoi me persécutez-vous ? Il vous est dur de regimber contre l'aiguillon (Act. IX, 4 et 5). » Voilà bien, certes, une parole dure à entendre, pleine de reproches et de menaces. Quant au corps, il est frappé et jeté par terre. Eut-il aussi à subir l'épreuve des pertes matérielles ? Assurément oui, puisqu'il perdit tout à fait la vue, car, dit l'auteur sacré, « Ayant ouvert les yeux, il ne voyait rien. » Le saint homme Job, que Dieu même nous a signalé comme le plus digne exemple de cette double vertu, a été mis, lui aussi, à cette double épreuve. Mais je laisse à votre sagacité le soin de développer cette pensée ; il me suffit de vous faire remarquer que la forme de la vraie conversion consiste, en grande partie dans cette douceur, à la honte de ceux qui devraient être convertis et se trouvent plutôt pervertis, ou retourner en sens contraire, par les violences corporelles, par les pertes matérielles, et, ce qui est pis encore, par de simples paroles blessantes.