SERMON DE SAINT BERNARD POUR LE JEUDI SAINT
Sur le baptême, sur le sacrement de l'autel et sur le lavement des pieds.
1. Voici des jours que, nous devons observer, des jours pleins de piété, et de grâce, pendant lesquels, les hommes, même les plus scélérats, reviennent à des sentiments de, pénitence. Telle est la force des mystères qui se célèbrent ces jours-ci, qu'ils sont capables de fendre des cœurs de pierre et d'attendrir des âmes dures comme le fer. D'ailleurs, ne voyons-nous pas aujourd'hui encore, non-seulement les corps célestes compatir à la passion de Jésus-Christ, mais la terre même trembler dans ses fondements, les rochers se fendre et les sépulcres s'entr'ouvrir par la confession des péchés des hommes. Mais il en est des aliments de l'âme comme de ceux du corps, les uns font sentir leur goût et leur saveur dès qu'on les mange ; les autres, au contraire, ont besoin d'être broyés. Pour ceux qu'il est facile à l'âme de goûter, il n'est pas besoin de notre ministère pour être préparés, mais quant aux aliments qui dérobent leurs propriétés, ils réclament une étude plus attentive. Et, de même qu'une mère ne donne point une noix entière à son jeune enfant, mais a soin de la casser pour ne lui en donner que les cuisses ; ainsi devrais-je faire pour vous, mes Frères bien-aimés, si je le pouvais, et vous expliquer les secrets de nos mystères ; mais je ne le puis. Prions donc, la sagesse qui est notre mère, de nous rompre à vous et à moi-même ces noix qu'a produites la verge sacerdotale d'Aaron, la verge pleine de force que le Seigneur, a fait pousser sur la montagne de Sion. Nous avons bien des mystères à discuter ensemble, mais le peu de temps dont nous disposons ne nous permet pas de les approfondir tous. Peut-être aussi s'en trouve-t-il plusieurs parmi vous dont l'esprit est trop faible pour aborder de tels sujets. Je me contenterai donc de vous dire ce que Dieu lui-même m'inspirera sur les trois sacrements (Le mot que nous rendons ici par sacrement, est pris dans un sens général et s'applique non-seulement aux sacrements de la loi nouvelle, tels que le Baptême et l'Eucharistie, mais encore aux simples sacramentaux tels que le lavement des pieds que l'abbé Ernald de Bonneval appelle aussi un sacrement dans son sermon sur l'ablution des pieds, qu'on peut lire dans les œuvres cardinales du Christ. Quant au nombre des sacrements proprement dits de l'Église, il se trouve exactement tel que maintenant dans les œuvres de Hugues de saint-Victor.), que ces jours nous rappellent plus particulièrement.
2. On entend par sacrement un signe ou un secret sacré. Il y a bien des choses qu'on fait pour elles-mêmes, il y en a beaucoup aussi qu'on fait pour en signifier d'autres, celles-ci sont appelées, et sont en effet des signes. Prenons un exemple : Il peut se faire qu'on donne un anneau à quelqu'un uniquement pour lui donner un anneau : un tel don n'a aucune signification ; mais si on le donne comme un titre à un héritage, il devient un signe et celui qui le reçoit peut dire alors L'anneau n'a aucune valeur, il est vrai, mais il représente l'héritage que je désirais avoir. De même, lorsque le Seigneur vit que sa passion approchait, il eut soin d'investir ses disciples de sa force, afin que la grâce invisible fût communiquée par un signe sensible. Voilà pourquoi tous les sacrements ont été institués : telle est la communion eucharistique, telle l'ablution des pieds, tel enfin le baptême lui-même, le premier des sacrements, celui dans lequel nous sommes entés en Jésus-Christ par la ressemblance de sa mort ; et la triple immersion qui se fait de nous alors rappelle les trois jours que nous allons célébrer. Mais de même qu'il y a bien des signes extérieurs qui différent les uns des autres, ainsi, pour ne point sortir de l'exemple que nous avons choisi, y a-t-il plusieurs sortes d'investitures selon les différentes grâces dont nous sommes investis. Ainsi le chanoine est investi par le livre, l'abbé par la crosse, et l'évêque par la crosse et l'anneau ; et, de même que dans ces différentes cérémonies, les grâces conférées sont différentes, ainsi les signes de leur collation différent aussi entre eux. Or, de quelle grâce sommes-nous investis par le baptême ? Nous sommes lavés de nos péchés. Qui est-ce qui peut rendre pur celui qui est né d'un germe impur, sinon Dieu seul, parce que seul il est pur et exempt de tout péché ? Le sacrement qui produisait jadis cet effet était la circoncision, dont le couteau retranchait, de notre chair, la rouille de la faute originelle qui s'était étendue de nos premiers parents jusqu'à nous ; mais quand vint le Seigneur, l'agneau plein de douceur et de bonté, dont le joug aussi est doux et le fardeau léger, il se produisit un changement en bien, et la rouille invétérée du péché se fondit dans l'eau et l'onction du Saint-Esprit, la cruauté du remède disparut.
3. Mais peut-être me dira-t-on et me demandera-t-on pourquoi, si le baptême efface en nous le péché que nous tenons de nos premiers parents, il reste encore dans nos âmes, un foyer de cupidité, comme un levain puissant de péché ; car nul ne saurait révoquer en doute que cette dure loi du péché ne soit passée de nos premiers parents jusqu'à nous, puisque nous devons tous la vie à une volonté pécheresse, d'où (Dans plusieurs manuscrits, ces mots, a d'où vient que notre volonté à nous est elle-même corrompue et comme remplie d'ulcères, manquent complètement, néanmoins on ne peut nier qu'ils se relient parfaitement à la suite du discours où il est parlé « du pus qui s'écoule des ulcères invétérés. ») vient que notre volonté à nous est elle-même corrompue et comme remplie d'ulcères, et que, même malgré nous, nous ressentons les attraits de la concupiscence et les mouvements désordonnés qu'éprouvent les bêtes elles-mêmes. Je vous l'ai dit bien souvent, mes frères, et il ne faut point le perdre de vue, c'est parce que nous sommes tous tombés en Adam ; oui, nous sommes tombés, dis-je, mais sur un tas de pierres et dans la boue : voilà pourquoi non-seulement nous sommes souillés, mais encore blessés et rompus. Nous laver est l'affaire d'un instant, mais il faut une longue suite de soins pour nous guérir de nos blessures. Or, nous sommes lavés dans le baptême où l'acte de notre damnation se trouve effacé ; de plus nous recevons dans ce sacrement la grâce de n'avoir même plus rien à craindre de la concupiscence, si nous ne voulons point céder à ses attraits, et nous sommes pour ainsi dire débarrassés du pus infect de nos anciens ulcères, en même temps qu'est effacée notre condamnation, cette réponse de mort qui en découlait auparavant. Mais qui est-ce qui pourra refréner des mouvements si impétueux ? Qui est-ce qui pourra supporter les démangeaisons dévorantes de cet antique ulcère ? Ne désespérez point de le pouvoir, car nous avons pour cela aussi, une grâce qui nous aide et nous rend parfaitement sûrs du succès : c'est le sacrement où nous recevons le corps et le sang précieux de Notre-Seigneur. Ce sacrement produit deux effets en nous : en premier lieu il affaiblit la concupiscence dans les petites, choses, et, dans les grandes, il nous empêche d'y consentir. Si donc, il y en a parmi vous qui ressentent moins souvent et moins fort les mouvements de la colère, de l'envie, de la luxure et des autres passions pareilles à celles-là, qu'ils en rendent grâces au corps et au sang de Notre-Seigneur, car c'est un effet de la vertu de ce sacrement dans son âme, et qu'il se réjouisse en voyant que son dangereux ulcère approche de sa guérison complète.
4. Mais d'où vient que tant que nous sommes dans ce corps de péché et que nous vivons dans ces temps mauvais, nous ne puissions être sans péché ? Faut-il donc désespérer de nous ? Non, non, écoutez saint Jean vous dire : « Si nous prétendons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous. Mais si nous confessons nos péchés, Dieu est juste et fidèle, il nom les remettra et nous purifiera de toute iniquité (I Joan. 1, 8 et 9). » En effet, pour que nous ne doutions point de la rémission de nos fautes quotidiennes, nous avons le sacrement du lavement des pieds. Vous voulez savoir où j'ai appris que c'est là un sacrement pour la rémission des péchés ? C'est de la bouche même du Seigneur, quand il dit à Pierre : « Vous ne savez pas maintenant pourquoi je fais ce que je fais, mais vous le saurez plus tard (Joan. XIII, 7). » Il ne parla point de sacrement, il se contenta de dire : « Je vous ai donné l'exemple, pour que vous fassiez à vos frères, ce que vous m'avez vu faire à vous-mêmes (Ibid. 15). » Il avait pourtant bien des choses à leur dire, mais ils ne pouvaient point encore les porter en ce moment-là. Voilà pourquoi, tout en ne voulant point les laisser tout à fait dans l'incertitude et le doute, il ne leur dit pourtant point ce qu'ils n'étaient pas encore en état d'entendre. Mais voulez-vous vous convaincre qu'il n'était pas seulement question là d'un simple exemple, mais bien d'un sacrement ? Écoutez ce que Jésus dit à Pierre : « Si je ne vous lave point, vous n'aurez point de part avec moi (Ibid. 8). » Il y a donc, caché sous cette ablution, quelque chose de nécessaire au salut, puisque, sans elle, Pierre lui-même ne saurait prétendre, avoir part au royaume de Jésus-Christ et de Dieu. Aussi, voyez si saint Pierre ne fut point effrayé à cette terrible menace, s'il n'a pas reconnu aussitôt qu'il y avait là un mystère de salut, car il s'est écrié à l'instant même : « Seigneur, lavez-moi, non-seulement les pieds, mais les mains aussi et la tête (Ibid. 9). » Mais qui nous dit que cette ablution des pieds a pour but de nous laver des fautes non mortelles dont il est impossible que nous soyons complètement exempts en cette vie ? Nous le voyons à la réponse même que fit le Seigneur à Pierre, quand il lui présentait ses mains et sa tête à laver aussi, en effet, il lui dit : « celui qui sort du bain n'a besoin que de se laver les pieds (Ibid. 1,0). » Effectivement, celui qui n'a plus de péchés mortels, est comme s'il sortait, du bain, sa tête, c'est-à-dire ses intentions, et ses mains, c'est-à-dire ses œuvres, et sa vie tout entière, sont pures ; mais ses pieds, qui sont les affections de l'âme, tant que nous marchons sur la poussière de cette vie, ne peuvent pas être complètement exempts de toute souillure ; il est impossible que l'esprit ne se laisse pas quelquefois aller au moins à de fugitifs sentiments de vanité, de sensualité ou de curiosité, un peu plus qu'il ne faut ; car, « nous faisons tous beaucoup de fautes (Jac. III, 2). »
5. Toutefois, que nul de nous ne méprise, ne regarde comme peu de chose ces sortes de fautes, car il est impossible d'être sauvé avec ces péchés-là, impossible même de les effacer, sinon par Jésus-Christ et en vertu de ses mérites. Non, je le répète, que nul, parmi, nous, ne s'endorme dans une fâcheuse sécurité, et ne se laisse aller à des paroles de malice, en cherchant à s'excuser de ces sortes de fautes (Psal. CXL, 4) ; car, comme il a été dit à saint Pierre par le Sauveur en personne, s'il ne les lave lui-même, nous n'aurons point de part avec lui. Toutefois, il ne faut pas non plus que nous nous en préoccupions à l'excès, car il nous est facile d'en obtenir le pardon de Dieu, qui ne demande pas mieux que de nous l'accorder ; il suffit pour cela que nous les reconnaissions. Dans ces sortes de fautes qui sont à peu près inévitables, si la négligence à la prévenir est coupable, la crainte excessive d'y tomber est un mal. Aussi, dans la prière qu'il nous a enseignée, a-t-il voulu que nous priions tous les jours pour obtenir le pardon de ces fautes quotidiennes (Luc. XI, 4). En parlant de la concupiscence, nous avons dit que si le Sauveur nous a arrachés à la damnation, attendu que, selon l'Apôtre, « il n'y a plus maintenant de damnation à craindre pour ceux qui sont en Jésus-Christ (Rom. VIII, 1), » cependant il l'a laissée vivre dans nos cœurs pour nous humilier, nous affliger, nous apprendre tout ce que nous procure la grâce, et nous forcer à recourir à lui. Il en est de même de ces fautes légères : s'il n'a pas voulu, par un secret dessein de sa bonté, nous en délivrer entièrement, c'est afin de nous apprendre que, si nous sommes incapables, par nos propres forces, de nous soustraire entièrement même à ces petits péchés, à plus forte raison ne saurions-nous de nous-mêmes éviter ceux qui sont plus grands, et qu'ainsi nous craignions constamment de perdre sa grâce, en voyant qu'elle nous est si nécessaire, et nous nous tenions sans cesse sur nos gardes contre un pareil malheur.
CINQUANTE ET UNIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN POUR LA CÈNE DU SEIGNEUR
ANALYSE. — 1. Il faut recevoir saintement les saints mystères.— 2. Frayeur des disciples et effronterie de Judas. — 3. Chute de Pierre. — 4. Son repentir.
1. Vous êtes venus en grand nombre pour prendre part au banquet de ce jour, pour assister à l'immolation de l'Agneau et faire la Pâque avec les disciples de Jésus-Christ or, je vous en conjure, apportez aux divins mystères des cœurs sincères et remplis de charité ; qu'il n'y ait dans vos âmes aucune duplicité, que le nuage de l'envie ne projette point son ombre sur votre homme intérieur ; puissiez-vous apporter à la manducation de l'Agneau une innocence d'agneau ! Puisse la brebis immaculée ne point former en vous des membres de loup ! Car celui qui s'assied à cette table et y participe indignement, n'arrivera pas avec Pierre au port du salut, mais il fera avec Judas un irrémédiable naufrage il subira la peine due à son crime, comme ce traître qui a reçu le bienfait du Seigneur avec une conscience coupable. Enfin Judas n'a apporté à la cène aucune franchise, il n'y a mis que de la dissimulation ; aussi, dès qu'il a eu reçu, de la main du Christ, le morceau de pain trempé, le diable est-il entré en lui.
2. Je veux, mes frères, examiner pieusement avec vous les premiers passages de la leçon que vous venez d'entendre : « Le Seigneur était à table avec ses douze disciples ; et, comme ils mangeaient, il leur dit : Je vous le dis en vérité, l'un de vous me trahira ; et ils furent contristés, et chacun d'eux commença à lui dire : Est-ce moi, Seigneur ? » Heureux Apôtres ! vous vous chagrinez parce que vous êtes innocents, mais votre sort est plus digne d'envie que celui de Judas ; car si son audace l'empêche de rougir, elle sera exemplairement punie ; ne savez-vous pas, en effet, que jamais vous n'avez formé contre le Sauveur un pareil projet ? Vous vous tenez en garde contre votre propre fragilité, aussi vous devenez tristes et vous questionnez votre Maître sur une faute que votre conscience ne vous reproche pas. Mais vous en croyez plus à lui qu'à vous. Vous supposez que l'accusation portée an milieu de ce repas tombe sur vous, et Judas ne veut point sentir le trait qui vient de le frapper. Vous tombez dans l'épouvante, rien qu'à entendre cette accusation, et celui qui a conçu un tel crime demeure paisible. Consultez donc votre Seigneur, interrogez votre bon Maître. Il est la vérité même, il prévoit tout ; qu'il vous réponde. Oui, qu'il désigne l'abominable personnage, et que l'accusation ne pèse plus sur tous, qu'il vous indique celui que vous devez fuir. Qu'il nomme hautement le fils de perdition, afin que l'assemblée, malgré son innocence, ne reste pas sous le poids du soupçon. « Jésus », dit l'Évangile, « leur répondit : Celui qui porte la main vers le plat avec moi, me trahira ». Voilà déjà quelque chose de plus clair ; cependant, je ne vois encore citer aucun nom propre. Les Apôtres s’arrêtent interdits, ils cessent de manger ; mais, avec la témérité et l'effronterie qui le distinguent, Judas avance la main vers le plat avec son Maître ; il veut, par son audace, simuler une bonne conscience. Il a entendu, sans rougir, ce que le Maître a dit de lui, et il continue à manger ; sa conscience vient d'être mise à nu, et il n'en porte pas moins encore la main au plat. Bien qu'averti une fois, deux fois, il ne recule pas devant la trahison ; au contraire, son impudence trouve un aliment dans la longanimité du Sauveur, et il se prépare un trésor de colère pour le jour de la colère. Alors Jésus lui annonce la punition qui l'attend, afin que la prédiction du châtiment le ramène au bien, puisque des miracles n'ont pu le détourner du mal : « Le Fils de l'homme s'en va, selon ce qui est écrit de lui ; mais malheur à celui par qui le Fils de l'homme sera trahi ! Il vaudrait a mieux pour lui qu'il ne fût jamais né. – Judas, celui qui le trahissait, répondant, lui dit : Maître, est-ce moi ? » Judas, à qui dis-tu : Est-ce moi ? Dis plutôt : C'est moi. De toute éternité, il sait que c'est toi. S'il te parle ainsi maintenant, ce n'est, de sa part, ni oubli ni ignorance ; c'est bonté et pitié pour toi. Prévaricateur misérable et corrompu, si tu rentrais en toi-même, tu te rappellerais, parce que tu l'as appris, que ton Maître connaît l'avenir et que rien ne saurait lui être caché ; donc, encore une fois, s'il te parle ainsi, ce n'est point cirez lui l'effet de l'ignorance ; il n'a d'autre but que de t'exciter au repentir. Mais comme la cupidité t'a fait perdre le sens, comme l'avarice a rendu ton cœur aveugle, tu fais semblant de demander si c'est toi qui aurais conçu le crime de trahison. Sa Divinité connaît toutes les pensées de ton âme ; mais malheur à toi, car tu as perdu tout sentiment d'humanité et tu ne sais plus que singer la charité !
3. « Après avoir récité un hymne, ils s'en a allèrent à la montagne des Oliviers, et Jésus leur dit : Vous serez tous scandalisés, cette nuit, à cause de moi. Pierre, répondant, lui dit : Quand tous les autres seraient scandalisés à cause de vous, moi, je ne le serai jamais. Jésus lui dit : Je te le dis en vérité, cette nuit, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. Pierre lui dit : « Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas ». Voilà donc une discussion engagée entre deux, entre le médecin et le malade ; celui-ci se croyait parfaitement sain, celui-là lui annonçait qu'il se chaufferait à l'âtre du feu du prétoire ; mais laissons cela de côté pour un instant, et jusqu'au dénouement de l'affaire. « Judas, qui le leur livrait, leur avait donné ce signe : Celui que j'embrasserai, c'est lui, arrêtez-le ». Qu'avez-vous entendu, mes frères ? Qui pourrait, sans frémir, penser à pareille chose ? Quelles oreilles seraient capables de supporter un tel langage ? Quel cœur ne se révolterait à l'entendre ? « Il leur avait donné ce signe : Celui que j'embrasserai, c'est lui, arrêtez-le ». Ô signalement sacrilège ! Ô criminelle convention ! Ô contrat digne de tous les châtiments ! En vertu de cette entente, la guerre commence par un baiser ; le symbole de la paix sert à briser les liens sacrés de la concorde, et le profane Judas a voulu commencer les hostilités par ce que les nations emploient d'ordinaire pour les finir ! « Il leur avait donné ce signe : Celui que j'embrasserai, c'est lui, arrêtez-le ». Judas, tu as donné ce signe ; ton mauvais génie n'a rien trouvé de mieux que cette convention d'après laquelle on enlèverait ton Maître pour le faire cruellement souffrir, au moment même où tu ferais la paix avec lui ! À cause de toi, beaucoup se sentiront glacés d'épouvante ; car ils craindront de n'avoir qu'une paix simulée avec leur prochain. Ce cou scélérat, que tu étends aujourd'hui pour embrasser le Christ, tu le relèveras demain, tu l'allongeras, pour te pendre. Tu as appris, pour ton malheur, à compter de l'argent ; car bientôt tu supputeras le poids de ton propre corps. Sur ces entrefaites, on saisit le Sauveur, pour le conduire chez le prince des prêtres. Tandis que les autres disciples s'esquivent honteusement, Pierre, le faiseur de belles promesses, s'écarte d'abord assez loin ; puis il arrive lui-même près de la maison du prince, et, dans l'attente du dénouement de l'affaire, il se met à regarder dans le porche. Comme il faut que s'accomplisse incessamment la prédiction relative à l'âtre de feu du prétoire, il s'approche pour s'y chauffer. Saisi de crainte, il renie le Christ pour qui il avait promis même de mourir ; il gît, brisé dans la torpeur de l'oubli comme dans un lit de douleur ; une vieille femme décrépite, comme une fièvre violente, a brisé ses forces ; un sommeil léthargique s'est emparé de lui ; mais voilà que tout à coup la voix matinale du crieur vient frapper ses oreilles.
4. Enfin il s'éveille, il entend le chant du coq, il se voit grièvement blessé. Pareilles à des messagers, ses larmes portent à son médecin l'expression de sa douleur, et aussitôt il reçoit le remède divin. C'est à lui que s'applique cette parole de l'Écriture : « Mes compagnons et mes proches se sont approchés de moi, et mes amis se sont tenus au loin » ; et cette autre : « Les blessures d'un ami sont salutaires, les baisers d'un ennemi sont envenimés ». De même que l'apôtre Judas est devenu traître, de même est-il devenu ennemi, d'ami qu'il était ; car il a été écrit de lui : « L'homme de ma paix, de ma confiance, qui mangeait à ma table, a levé le pied contre moi ». Et encore : « Les ennemis de l'homme, ce seront ses serviteurs ». C'est pourquoi, mes frères, nous devons tous éviter avec soin les discours trompeurs, afin de partager le bonheur éternel avec les saints. Conservons la véritable paix et la croyance à l'unité perpétuelle de la Trinité ; alors nous mériterons d'être admis dans le royaume des cieux et de rendre grâces à Notre-Seigneur Jésus-Christ, pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Vendredi saint : La Passion du Seigneur
CINQUANTE-DEUXIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR LA PASSION DU SAUVEUR ET LES DEUX LARRONS
ANALYSE. — 1. Paroles du larron au larron qui souffrait avec lui. — 2. Sa prière au Christ. — 3. Réponse du Christ. — 4. Comment le larron a été baptisé.
1. Le Seigneur Jésus était attaché à la croix, les Juifs blasphémaient, les princes ricanaient, et bien que le sang des victimes tombées sous ses coups ne fût pas encore desséché, le larron lui rendait hommage ; d'autres secouaient la tête en disant : « Si tu es le Fils de Dieu, sauve-toi toi-même ». Jésus ne répondait pas, et, tout en gardant le silence, il punissait les méchants. Pour la honte des Juifs, le Sauveur ouvre la bouche à un homme qui doit plaider sa cause ; cet homme n'est autre qu'un larron crucifié comme lui ; car deux larrons avaient été crucifiés avec lui, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Au milieu d'eux se trouvait le Sauveur. C'était comme une balance parfaitement équilibrée, dont un plateau élevait le larron fidèle, dont l'autre abaissait le larron incrédule qui l'insultait à sa gauche. Celui de droite s'humilie profondément : il se reconnaît coupable au tribunal de sa conscience, il devient, sur la croix, son propre juge, et sa confession fait de lui un docteur. Voici sa première parole, elle s'adresse à l'autre brigand : « Ni toi, non plus, tu ne crains pas ! » Hé quoi, larron ? tout à l'heure tu volais, et maintenant tu reconnais Dieu ; tout à l'heure tu étais un assassin, et maintenant tu crois au Christ ! Dis-nous donc, oui, dis-nous ce que tu as fait de mal ; dis-nous ce que tu as vu faire de bien au Sauveur. Nous, nous avons tué des vivants, et, lui, il a rendu la vie aux morts ; nous, nous avons dérobé le bien d'autrui, et, lui, il a donné tous ses trésors à l'univers ; et il s'est fait pauvre pour me rendre riche. — Il discute avec l'autre larron : Jusqu'ici, dit-il, nous avons marché ensemble pour commettre le crime. Offre ta croix, on t’indiquera le chemin à suivre, si tu veux vivre avec moi. Après avoir été mon collègue dans la voie du crime, accompagne-moi jusqu'au séjour de la vie ; car cette croix, c'est l'arbre de vie. David a dit en l'un de ses psaumes : « Dieu connaît les sentiers du juste, et la voie de l'impie conduit à la mort ».
2. Après sa confession, il se tourne vers Jésus : « Seigneur », lui dit-il, « souvenez-vous de moi, lorsque vous serez arrivé en votre royaume ». Je ne savais comment dire au larron : Pour que le Christ se souvienne de toi, quel bien as-tu fait ? À quelles bonnes œuvres as-tu employé ton temps ? Tu n'as fait que du mal aux autres, tu as versé le sang de ton prochain, et tu oses dire « Souvenez-vous de moi ! » Larron, tu es devenu le compagnon de ton Maître, réponds donc : J'ai reconnu mon Maître, au milieu des ignominies de mon supplice ; aussi ai-je le droit d'attendre de lui une récompense. Qu'il soit cloué à une croix, peu m'importe ! je n'en crois pas moins que sa demeure, que le trône de sa justice est dans le ciel. « Seigneur », dit-il, « souvenez-vous de moi, lorsque vous serez arrivé en votre royaume ».
3. Le Christ n'avait ouvert la bouche ni en présence de Pilate, ni devant les princes des prêtres : de ses lèvres si pures n'était tombé aucun mot de réponse à l'adresse de ses ennemis, parce que leurs questions n'étaient pas dictées par la droiture. Et voilà qu'il parle au larron sans se faire attendre, parce que celui-ci le prie avec simplicité : « En vérité, en vérité, je te le dis : aujourd'hui même tu seras avec moi dans le paradis ». Hé quoi, larron ? tu as demandé une faveur pour l'avenir, et tu l'as obtenue pour le jour même ! Tu dis : « Lorsque vous arriverez en votre royaume », et, pas plus tard qu’aujourd’hui, il te donne une place au paradis !
4. Mais comment expliquer ceci ? Le Christ promet la vie au larron, et le larron n'a pas encore reçu la grâce ? Le Seigneur dit en son saint Évangile : « Quiconque ne renaît pas de l'eau et de l'Esprit-Saint ne peut entrer dans le royaume des cieux ». Et le temps ne permet pas de baptiser le larron. Dans sa miséricorde, le Rédempteur imagine à cela un remède. Un soldat s'approche ; d'un coup de lance, il ouvre le côté du Christ, et de cette plaie « s'échappent du sang et de l'eau » qui rejaillissent sur les membres du larron. L'apôtre Paul a dit ceci : « Vous vous êtes approchés de la montagne de Sion et de l'aspersion de ce sang qui parle plus haut que celui d'Abel ». Pourquoi le sang du Christ parle-t-il plus haut que celui d'Abel ? Parce que le sang d'Abel accuse un parricide, tandis que celui du Christ innocente l'homicide et accorde, pour les siècles des siècles, le pardon à ceux qui se repentent. Ainsi soit-il.
Homélie de Saint Augustin, évêque - Docteur de l’Église
1. Homélies sur l’évangile de Jean 51, 4 : BA 73B, 292-295
2. Homélies sur l’évangile de Jean 117, 19-21 : BA 75, 296-299
3. Homélies sur l’évangile de Jean 115, 1 : BA 75, 250-253
« Pour le Fils de Dieu égal au Père, pour le Verbe par qui tout a été fait, s’il a voulu être Roi d’Israël, c’est condescendance et non promotion » (Saint Augustin)
1. « Quelle grandeur y a-t-il à ce que le Roi des siècles devienne le Roi des hommes ? Car si le Christ est Roi d’Israël, ce n’est pas pour exiger le tribut, ni pour armer de fer des soldats, ni pour vaincre visiblement des ennemis. Ce qui le fait Roi d’Israël, c’est qu’il lui appartient de régir les esprits, de prendre soin de nous, en vue de l’éternité, de conduire au Royaume des Cieux ceux qui croient, qui espèrent et qui aiment. Ainsi donc, pour le Fils de Dieu égal au Père, pour le Verbe par qui tout a été fait, s’il a voulu être Roi d’Israël, c’est condescendance et non promotion, marque de miséricorde et non augmentation de pouvoir. Car celui qui est appelé sur terre « Roi des Juifs » est dans les cieux le Seigneur des Anges ».
2. « Mais le Christ est-il Roi des Juifs seulement, ou aussi des Gentils ? Il l’est plus encore des Gentils. Dans la prophétie, il dit : « J’ai été établi Roi par Dieu, sur Sion sa montagne sainte, promulguant le précepte du Seigneur » ; mais pour qu’à cause de Sion, personne ne puisse dire qu’il a été Roi pour les seuls Juifs, il ajoute aussitôt : « Le Seigneur m’a dit : « Tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré ; demande, et je te donnerai les nations pour ton héritage, et en ta possession les frontières de la terre » (Psaume 2, 6-8) ».
3. « Jésus répond à Pilate : « Mon Royaume n’est pas de ce monde. Si mon Royaume était de ce monde, mes serviteurs certes lutteraient pour que je ne sois pas livré aux Juifs ; mais maintenant mon royaume n’est pas d’ici ». Voilà ce que le bon Maître a voulu que nous sachions. Mais d’abord il devait nous montrer la vanité de l’opinion des hommes, au sujet de son royaume, opinion soit des païens, soit des Juifs, de qui Pilate la tenait. Ils prétendaient le mettre à mort pour avoir convoité une royauté illégitime, ou parce que ceux qui règnent portent habituellement envie à ceux qui sont appelés à régner, et qu’il fallait en effet prendre garde que son Royaume ne s’opposât soit aux Romains, soit aux Juifs. Le Seigneur aurait pu répondre : « Mon Royaume n’est pas de ce monde » à la première question du gouverneur qui lui dit : « Es-tu Roi des Juifs ? ». Mais à son tour, il lui demande s’il dit cela de lui-même, ou si c’est d’autres qu’il l’a entendu dire. Jésus veut montrer, par la réponse que va faire Pilate, que cette accusation lui a déjà été rapportée par les Juifs contre lui-même, comme un crime ; il nous découvre aussi les pensées des hommes, pensées « dont il savait qu’elles sont vaines » (Psaume 93, 11). Et après la réponse de Pilate, il pouvait répondre encore aux Juifs et aux Païens, avec plus d’à-propos et de clarté : « Mon royaume n’est pas de ce monde ».