HOMÉLIES SUR LA PENTECOTE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME
DEUXIÈME HOMÉLIE.
ANALYSE. - 1° Dans cette homélie, dont on ne peut pas fixer l'année, saint Jean Chrysostome exhorte les fidèles à se réjouir, parce que la fête qu'ils célèbrent est la principale ou, comme il dit, la Métropole de toutes les fêtes ; qu'elle en est le complément, parce qu'en ce jour nous recevons les fruits des promesses du Fils de Dieu. — 2° Il prouve que toutes les grâces nous viennent par l'Esprit-Saint ; il établit sa divinité contre les hérétiques macédoniens qui l'attaquaient ; il examine pourquoi Jésus-Christ n'a pas envoyé le Saint-Esprit à ses disciples aussitôt après son ascension, pourquoi le Saint-Esprit est descendu sur eux en forme de langues. — 3° Il engage ses auditeurs à décorer leurs âmes de toutes les vertus pour recueillir les fruits que l'Esprit-Saint leur apporte, dont le principal est la charité, qui exclut l'envie ; il attaque avec force ce vice, et finit par adresser la parole à ceux qui étaient nouvellement baptisés, pour qu'ils travaillent à conserver la grâce qu'ils viennent de recevoir.
1. Qu'elles sont excellentes, mes très-chers frères, et au-dessus de toute expression les grâces dont nous comble aujourd'hui un Dieu plein de bonté ! Ainsi réjouissons-nous tous, et, dans les transports de notre joie, rendons hommage à notre divin Maître, puisque ce jour nous ramène une fête solennelle qui rassemble tout le peuple. Comme, dans la nature les saisons se succèdent les unes aux autres, de même, dans l’Église, les fêtes qui se remplacent nous occupent successivement des différents mystères. Après avoir célébré la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa passion, sa résurrection, son ascension glorieuse, nous sommes enfin arrivés aujourd'hui au comble de tous les biens, à la principale de toutes les fêtes, au fruit des promesses du Fils de Dieu.
Si je m'en vais, dit-il, je vous enverrai le Consolateur, et je ne vous laisserai pas orphelins. (Jean, XVl, 7.) Voyez-vous l'attention de ce divin Maître et sa bonté infinie ! Avant ces jours, il s'est élevé au ciel, il est remonté sur son trône royal, et a repris sa place à la droite de son Père ; aujourd'hui il fait descendre pour nous l'Esprit-Saint, et nous envoie avec lui du ciel des biens sans nombre.
Car, je vous le demande, parmi toutes les grâces qui opèrent notre salut, en est-il une seule qui ne nous soit dispensée par ce divin Esprit ? par lui nous sommes affranchis de la servitude, appelés à la liberté, honorés d'une adoption divine ; nous sommes formés de nouveau, pour ainsi dire ; nous déposons le fardeau pesant et odieux de nos péchés. C'est par l'Esprit-Saint que nous voyons des assemblées de prêtres, que nous avons des ordres de docteurs. De cette source découlent les révélations, les remèdes salutaires de nos âmes ; enfin de là viennent tous les avantages qui décorent l'Église du Seigneur. Aussi saint Paul s'écrie-t-il : C'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses, distribuant à chacun ses dons suivant qu'il lui plaît. (I Cor. XII, 2.) Il dit suivant qu'il lui plaît, et non suivant qu'on le lui ordonne. Il dit encore distribuant et non distribué, c'est-à-dire agissant de son autorité propre et non par une autorité étrangère à laquelle il obéisse. En un mot, saint Paul attribue à l'Esprit-Saint la même puissance qui, d'après son témoignage, convient au Père ; et comme il dit de celui-ci : C'est Dieu qui opère toutes choses dans tous les hommes (I Cor. XII, 6) ; il dit de l'Esprit-Saint : C'est un seul même Esprit qui opère toutes ces choses, distribuant ses dons à chacun suivant qu'il lui plaît. Ne voyez-vous pas dans l'Esprit-Saint une puissance parfaite, égale à celle du Père ? Des êtres qui ont une même nature, ont sans doute une même autorité ; des êtres qui ont une dignité pareille, doivent avoir la même puissance. C'est par l'Esprit-Saint que nous avons trouvé la délivrance de nos péchés ; c'est par lui que nous avons été lavés de toutes nos taches ; c'est par l'efficacité de sa présence et en participant à la grâce, que nous sommes devenus anges, d'hommes que nous étions. Ce n'est pas que notre nature ait été changée ; mais ce qui est beaucoup plus admirable, quoique conservant la nature humaine nous montrons en nous une vie angélique. Tel est le pouvoir de l'Esprit-Saint ; et comme le feu ordinaire fait un vase solide d'une molle argile, de même le feu de l'Esprit divin, lorsqu'il trouve une âme bien préparée, quoique plus molle que l'argile, il la rend plus ferme que l'airain ; et celui qui, peu auparavant, était souillé de la lie du péché, il le rend tout à coup plus brillant que le soleil. C'est ce que nous apprend le bienheureux Paul, lorsqu'il s'écrie : Ne vous y trompez pas ; ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les impudiques, ni les abominables, ni les ambitieux, ni les avares, ni les voleurs, ni les hommes adonnés au vin, ni les ravisseurs du bien d'autrui, ne seront héritiers du royaume de Dieu. (I Cor. VI, 9 et 10.) Après avoir parcouru presque toutes les espèces de vices et montré que tous ceux qui sont sujets à ces désordres, ne sont pas faits pour le royaume céleste, il ajoute aussitôt : C'est là ce que furent autrefois quelques-uns de vous ; mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés..... comment et de quelle manière ? dites-nous-le, grand apôtre ; c'est là ce que nous cherchons : Au nom, dit-il, de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par l'Esprit de notre Dieu. Voyez-vous, mes très-chers frères, la puissance de l'Esprit-Saint ? voyez-vous comme le divin Esprit a fait disparaître tous les vices, et a élevé tout à coup à des honneurs suprêmes ceux que le péché avait dégradés ?
2. Qui pourrait donc assez déplorer les blasphèmes de ces hommes qui entreprennent d'attaquer la divinité de l'Esprit-Saint, et qui, comme des furieux, ne pouvant être détournés d'une erreur coupable par la grandeur de ses bienfaits, osent agir contre leur propre salut, dépouillent un Dieu, autant qu'il est en leur pouvoir, de la majesté divine, et le font descendre à la condition de simple créature ? Je leur dirais volontiers : Pourquoi, je vous prie, déclarez-vous une telle guerre à la divinité de l'Esprit-Saint, ou plutôt à votre propre salut ? pourquoi ne daignez-vous point vous rappeler ces paroles du Sauveur à ses disciples : Allez, enseignez toutes les nations, en les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit ? (Matth. XXVI, 19.) Ne voyez-vous pas une dignité pareille ? ne voyez-vous pas une ressemblance parfaite ? ne voyez-vous pas une Trinité indivisible ? une des trois personnes offre-t-elle quelque différence, quelque changement, ou quelque diminution ? osez-vous ajouter vos commandements aux commandements du divin Maître ? ne savez-vous pas que parmi les hommes celui qui porterait l'audace jusqu'à entreprendre d'ajouter ou de retrancher quelques mots aux dépêches du prince, qui cependant a la même origine et la même nature que nous, subirait le dernier supplice sans que rien pût le sauver de la punition ? Si donc on a tant à craindre de la part d'un homme, quel pardon peuvent espérer des hommes qui entreprennent d'altérer les paroles du Sauveur commun, et qui refusent d'écouter le digne organe du Fils de Dieu dont il annonce les oracles, saint Paul, qui leur crie d'une voix éclatante : L'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, l'esprit de l'homme n'a pas conçu ce que Dieu prépare pour ceux qui l'aiment ? (I Cor. II, 9.) Mais si l'œil n'a pas vu, si l'oreille n'a pas entendu, si l'esprit de l'homme ne peut concevoir ce que Dieu prépare pour ceux qui l'aiment, d'où pouvons-nous, bienheureux Paul, en avoir la connaissance ? Attendez un moment, et vous allez entendre cet apôtre qui s'explique en termes clairs : Mais Dieu, dit-il, nous l'a révélé par son Esprit. Et il ne s'arrête point là ; mais afin de montrer la grande puissance de cet Esprit divin, et qu'il est de même nature que le Père et le Fils, il continue : Parce que l'Esprit pénètre tout, et même les profondeurs de Dieu. Ensuite, voulant nous instruire plus exactement encore par des exemples humains, il ajoute : Car qui des hommes connaît ce qui est en l'homme, sinon l'esprit de l'homme, qui est en lui ? Ainsi nul ne connaît ce qui est en Dieu, sinon l'Esprit de Dieu. Voyez-vous une doctrine parfaite ? Comme il n'est pas possible, dit-il, qu'un autre connaisse ce qui est dans la pensée d'un homme, si ce n'est lui-même ; ainsi personne ne connaît les choses de Dieu, sinon l'Esprit de Dieu ; ce qui est la plus forte preuve, la preuve la plus propre à établir la divinité de l'Esprit-Saint. Dans l'exemple qu'apporte saint Paul, il semble dire : Il n'est pas possible qu'un homme ignore jamais ce qui est dans sa pensée. Eh bien ! dit-il, l'Esprit-Saint connaît aussi parfaitement les choses de Dieu. N'est-il donc pas clair que dans ce passage le bienheureux apôtre confond ceux qui, prévenus eux-mêmes contre leur propre salut, déclarent la guerre à la divinité de l'Esprit-Saint, et, le dépouillant, autant qu'il est en eux, de la dignité de Seigneur et de Maître, le rabaissent à la simple condition des êtres créés et mortels ? Mais si, par un vain esprit de dispute, ces hommes combattent ouvertement les paroles de là divine Écriture, nous, du moins, qui regardons les dogmes sacrés qu'elle renferme comme des oracles venus d'en-haut, renvoyons à Dieu la gloire qui lui est due, et montrons en nous, avec la droiture de la foi, l'exactitude de la vérité.
Je n'en dirai pas davantage contre ceux qui ont la hardiesse d'attaquer, dans leurs enseignements, les oracles de l'Esprit divin. Il est nécessaire de vous expliquer pourquoi le Seigneur n'a pas accordé à ses disciples, aussitôt après son ascension, tous les biens qu'il leur avait promis ; pourquoi il ne leur a envoyé la grâce de l'Esprit-Saint qu'après la leur avoir fait attendre quelques jours, et les avoir abandonnés à eux-mêmes. Ce n'est pas au hasard et sans cause qu'il a tenu cette conduite. Il savait, sans doute, que les hommes n'estiment, comme ils le doivent, les biens, qu'en les comparant aux maux ; qu'ils n'apprécient, comme elle le mérite, la position la plus douce et la plus heureuse que quand ils ont éprouvé une situation contraire. Par exemple, car c'est une vérité qu'il faut démontrer clairement, un homme qui jouit de la santé la plus florissante, ne peut en bien connaître tout le prix, à moins qu'une maladie survenue ne lui ait fait éprouver un état contraire. Pour apprécier à sa valeur le bienfait de la lumière du jour, il faut sortir de l'obscurité de la nuit. L'expérience du contraire est donc toujours le meilleur maître pour nous apprendre et nous faire sentir toute l'importance des avantages dont nous jouissons. Voilà pourquoi lorsque les disciples eurent joui d'une infinité de biens, par la présence de leur divin Maître, et trouvé en sa compagnie le bonheur et la gloire (car tous les habitants de la Palestine regardaient comme des astres bienfaisants, des hommes qui ressuscitaient les morts, chassaient les démons, guérissaient la lèpre et toutes les maladies, qui enfin opéraient une infinité de prodiges, ils étaient donc connus et même célèbres). Voilà, dis-je, pourquoi Dieu a permis qu'ils fussent séparés quelque temps de la puissance de Celui qui les soutenait, afin qu'étant laissés à eux seuls, ils sentissent mieux tout l'avantage de la présence d'un Maître plein de bonté, et que le sentiment des biens passés leur fît recevoir, avec plus de reconnaissance, le don dé l'Esprit consolateur. Ils étaient tristes, affligés, découragés, abattus par la séparation de leur Maître ; l'Esprit-Saint les a consolés, il a ranimé leur courage, dissipé le nuage de tristesse qui les enveloppait, il les a éclairés de sa lumière, et les a tirés de leur embarras. Ils avaient entendu cette parole du Sauveur : Allez, enseignez les nations ; mais chacun d'eux flottait incertain, et ne savait de quel côté il devait tourner ses pas ; dans quelle partie de la terre il devait aller prêcher la parole : l'Esprit-Saint venant à eux en forme de langues, leur distribue les régions de la terre qu'ils doivent instruire, et par la langue de feu, sous la figure de laquelle il repose sur chaque disciple, il écrit dans l'âme de chacun, comme dans un livre, l'autorité qu'il lui confie ; il lui marque la partie du monde qu'il doit éclairer de ses instructions.
Voilà pourquoi l'Esprit-Saint est venu les visiter en forme de langues ; c'était aussi pour nous rappeler le souvenir d'une ancienne histoire. Comme dans les premiers âges du monde, les hommes, entraînés par l'orgueil, avaient voulu construire une tour qui s'élevât jusqu'au ciel, mais que Dieu, par la division des langues, avait dissipé leur criminel complot, l'Esprit-Saint descend aujourd'hui sous la forme de langues de feu, afin de réunir le monde divisé, et, par une opération nouvelle et extraordinaire, au lieu qu'autrefois les langues avaient divisé la terre et rompu une ligue coupable, les langues, aujourd'hui, réunissent la terre, et ramènent l'union où régnait la discorde. Voilà donc pourquoi l'Esprit-Saint se montre sous la forme de langues ; il emprunte des langues de feu, à cause de l'abondance des épines que le péché avait fait croître en nous. Quelque gras et quelque fertile que soit un champ par lui-même, s'il n'est point labouré, il se couvre et se hérisse partout de buissons et d'épines ainsi notre âme, quoique sortie bonne des mains du Créateur, quoique propre par elle-même à produire des fruits de vertu, ne recevant pas la culture de la piété, ni la semence de la connaissance de Dieu, a produit comme une forêt d'épines et de plantes inutiles, que l'impiété a fait croître en elle. Et semblable à la terre, dont la face est souvent cachée sous la multitude des épines et des mauvaises herbes, la pureté et la dignité de la plus noble portion de nous-mêmes étaient comme étouffées et ne paraissaient pas, jusqu'à ce que le divin Cultivateur de la nature humaine l'eût purifiée par le feu de son Esprit, et l'eût rendue propre à recevoir les semences célestes.
3. Tels sont les biens, et de plus grands encore, que ce jour nous a procurés. Célébrons-le donc, ce jour, d'une manière qui réponde aux grâces qu'il nous apporte, célébrons-le en décorant nos âmes de toutes les vertus, plutôt qu'en ornant de fleurs l'entrée de nos maisons, et en revêtant nos murs de tapis superbes, afin que nous puissions recevoir la grâce de l'Esprit-Saint, et recueillir les fruits qui en proviennent. Et quels sont ces fruits ? écoutons le bienheureux Paul : Les fruits de l'Esprit, dit-il, sont la charité, la joie, la paix. (Gal. V, 22.) Voyez quelle est l'exactitude du langage, et la suite naturelle des idées ! Il met la charité à la tête ; et après cela il parle des biens qui doivent suivre ; c'est après avoir planté la racine qu'il montre les fruits qui doivent naître ; c'est après avoir posé le fondement, qu'il bâtit dessus l'édifice ; c'est après être remonté à la source qu'il descend aux ruisseaux qui en découlent. Car la joie ne peut entrer dans nos âmes avant que nous ne regardions la prospérité d'autrui comme la nôtre, avant que le bien qui arrive à notre prochain ne nous soit aussi agréable que s'il nous arrivait à nous-mêmes. Or, nous ne parviendrons jamais à ce point de perfection, à moins qu'une charité supérieure ne domine chez nous avec empire, la charité, qui est la racine, la source, la mère de tous les biens spirituels. Comme une racine, elle produit mille branches de vertu ; comme une source, elle fait jaillir des eaux abondantes ; comme une mère, elle reçoit dans son sein et embrasse tous ceux qui ont recours à elle. Pénétré de cette vérité, saint Paul dit, dans une de ses épîtres, que la charité est le fruit de l'esprit. Il lui accorde dans une autre la glorieuse prérogative d'être l'accomplissement de la loi : La charité, dit-il, est l'accomplissement de la loi. (Rom. XIII, I0.) Lorsque le Sauveur du monde établit la règle certaine et la marque sûre à laquelle on reconnaîtra ses disciples, il ne propose point d'autre règle, d'autre marque que la charité : Tous les hommes, dit-il, connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de ! a charité les uns pour les autres. (Jean, XIII, 35.) Ainsi, recourons tous à la charité, embrassons-la avec ardeur, et décorons-nous de cette vertu pour célébrer la fête présente. Où est la charité, tous les défauts disparaissent ; où est la charité, tous les appétits déraisonnables se répriment. La charité, dit saint Paul, n'agit point à contre-temps, elle ne s'enfle point, elle n'est point ambitieuse. (I Cor. XIII, 4.) La charité ne fait point de mal à son prochain. Où la charité domine, il n'y a pas de Caïn qui tue son frère. Retranchez l'envie, et vous avez retranché la source de tous les maux ; coupez la racine, et vous avez supprimé le fruit. C'est moins dans l'intérêt de ceux qui sont en butte à l'envie, que je parle, que pour l'avantage de ceux qui éprouvent cette passion, puisque ces derniers se causent les plus grands préjudices, et se portent les coups les plus mortels, tandis que les persécutions de l'envie peuvent valoir aux autres, s'ils le veulent, des prix et des couronnes. Voyez comme le juste Abel est chanté et célébré tous les jours, et comme la mort violente qu'il a essuyée a été pour lui une source de gloire : étendu sans vie et sans mouvement, il ne parle qu'avec plus de force ; son sang, après la mort, élève la voix, et accuse hautement le malheureux fratricide ; celui-ci n'a survécu que pour recevoir la punition de son attentat, pour parcourir la terre toujours gémissant et tremblant. Et comme le crime de l'un l'a condamné à une vie plus triste que la mort même, ainsi la vertu de l'autre l'a rendu plus glorieux et plus brillant même après le trépas.
Nous donc, mes frères, afin que nous puissions acquérir plus de confiance, et dans ce monde et dans l'autre, afin que nous puissions recueillir plus de joie de cette fête, dépouillons-nous de tous les vices qui souillent et défigurent notre âme, et surtout de l'envie ; parce que, sans doute, eussions-nous fait une infinité de bonnes œuvres, nous en perdrions tout le mérite si nous étions dominés par cette passion basse et cruelle. Puissions-nous tous éviter ce fléau de toutes les vertus, et principalement ceux qui ont reçu aujourd'hui la grâce de la régénération qui ont dépouillé les anciens vêtements du péché, et qui peuvent briller avec le même éclat que les rayons du soleil ! Vous donc qui en ce jour avez été mis au nombre des enfants, conservez avec soin la blancheur éclatante des habits dont vous êtes maintenant revêtus, fermez de toute part l'entrée au démon, afin que recevant une grâce plus abondante du divin Esprit, vous puissiez produire des fruits au centuple, vous soyez jugés dignes de paraître avec confiance devant le Roi des cieux, lorsqu'il viendra juger le monde, et distribuer des biens ineffables à ceux qui auront terminé leur vie dans la vertu, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui soient la gloire et l'empire, maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
PREMIER SERMON DE SAINT BERNARD POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE.
Comment le Saint-Esprit opère trois choses en nous.
1. Mais, bien chers frères, nous faisons aujourd'hui la fête du Saint-Esprit, elle mérite d'être célébrée avec toute sorte de sentiments de joie et de dévotion, car il n'est rien de plus doux en Dieu que son Saint-Esprit ; il est la bonté même de Dieu, il n'est autre que Dieu même. Si donc nous faisons la fête des saints, à combien plus forte raison devons-nous célébrer la fête de celui par qui tous les saints sont devenus saints ? Si nous vénérons ceux qui ont été sanctifiés, à combien plus juste titre devons-nous honorer celui qui les a sanctifiés ? Nous faisons doue aujourd'hui la fête de l'Esprit-Saint qui a apparu sous une forme visible, tout invisible qu'il soit, et aujourd'hui ce même Esprit-Saint nous révèle quelque chose de sa personne, comme le Père et le Fils s'étaient précédemment révélés à nous ; car c'est dans la parfaite connaissance de la Trinité que se trouve la vie éternelle. Quant à présent nous ne la connaissons qu'en partie, et pour le reste qui nous échappe, que nous ne pouvons comprendre, nous le tenons par la foi. Pour ce qui est du Père, je le connais comme créateur de toutes choses, en entendant les créatures s'écrier toutes d'une voix : « C'est lui qui nous a faites, nous ne nous sommes point faites nous-mêmes (Psal. XCIX, 3), » et saint Paul, apôtre, dire : « Ce qu'il y a d'invisible en Dieu est devenu visible depuis la création du monde, par la connaissance que les créatures en donnent (Rom., I, 20). » Quant à son éternité et à son immutabilité, cela me dépasse trop pour que je puisse y rien comprendre, car il habite dans une lumière inaccessible. Pour ce qui est du Fils, j'en sais, par sa grâce, de grandes choses, je sais qu'il s'est incarné. Quant à sa génération éternelle, qui pourra la raconter (Isa. LIII, 8) ? Qui peut comprendre que le Fils est égal au Père ? En ce qui regarde le Saint-Esprit, si je ne connais point sa procession du Père et du Fils, car cette connaissance admirable est si loin de mon esprit, et si élevée que je ne pourrai jamais y atteindre (Psal. CXXXVIII, 8), du moins je sais quelque chose de lui, c'est l'inspiration. Il y a deux choses dans sa procession, c'est le lieu d'où il procède et celui où il procède. La procession du Père et du Fils se trouve, pour moi, enveloppée d'épaisses ténèbres, mais sa procession vers les hommes commence à devenir accessible à ma connaissance aujourd'hui, et elle est claire maintenant pour les fidèles.
2. Dans le principe, l'Esprit-Saint invisible manifestait sa venue par des signes visibles, il fallait qu'il en fût ainsi ; mais aujourd'hui, plus les signes sont spirituels, plus ils conviennent à leur nature, plus ils semblent dignes de lui. Il vint donc alors sur les apôtres sous la forme de langues de feu, afin qu'ils parlassent dans la langue de tous les peuples des paroles de feu, et qu'ils annonçassent avec une langue de feu une loi de feu. Que personne ne se plaigne que l'Esprit ne se manifeste plus à nous ainsi maintenant, « car le Saint-Esprit se manifeste à chacun selon qu'il est besoin (I Cor. XII, 7). » Après tout, s'il faut le dire, c'est plutôt à nous qu'aux apôtres que s'est faite cette manifestation du Saint-Esprit : en effet, à quoi devaient leur servir ces langues des nations, sinon à convertir les nations ? Le Saint-Esprit s'est manifesté à eux d'une autre manière qui leur était plus personnelle, et c'est de cette manière là qu'il se manifeste encore en nous à présent. En effet, il devint clair pour tous qu'ils avaient été revêtus de la vertu d'en haut, quand on les vit passer d'une si grande pusillanimité à une telle constance. Ils ne cherchent plus à fuir, ils ne songent plus à se cacher, dans la crainte des Juifs, bien loin de là, ils prêchent en public avec une constance plus grande que la crainte qui les poussait naguère à se cacher. On ne peut douter que le changement opéré en eux ne soit l'œuvre du Très-Haut, quand on se rappelle les craintes du prince dès apôtres à la voix d'une servante, et qu'on voit aujourd'hui sa force sous les coups dont les princes des prêtres le font charger. « Les apôtres sortirent du conseil ; dit l'Écriture, tout remplis de joie de ce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus (Act. V, 41), » qu'ils avaient abandonné quand on le conduisait lui-même, devant le conseil, et laissé seul par leur fuite. Peut-on douter après cela, qu'ils aient été visités par l'Esprit de force qui seul a pu faire éclater une puissance invisible dans leur âme ? C'est de la même manière aussi que les choses que l'Esprit-Saint opère en nous rendent témoignage de sa présence en nous.
3. Comme il nous a été ordonné de nous détourner du mal et de faire du bien (I Petr. III, 11, et Psal. XXXIII, 145), voyez comment le Saint-Esprit vient au secours dé notre faiblesse pour nous faire accomplir ces deux commandements, car si les grâces sont différentes, l'Esprit qui les donne est le même. Ainsi, pour nous détourner du mal, il opère trois choses en nous, la componction, la supplication et la rémission. En effet, le commencement de notre retour à Dieu est dans le repentir qui n'est certainement point le fruit de notre esprit, mais de l'Esprit-Saint : c'est une vérité que la raison nous enseigne et que l'autorité confirme. En effet, quel homme, s'il s'approche du feu, transi de froid, hésitera à croire, quand il se sera réchauffé, que c'est du feu que lui vient la chaleur qu'il n'aurait pu se procurer ailleurs ? Ainsi en est-il de celui qui, transi de froid par le péché, s'il vient se réchauffer aux ardeurs du repentir, il ne peut douter qu'il a reçu un autre esprit que le sien, qui le gourmande et le juge ? C'est d'ailleurs ce que nous apprend l'Évangile ; car, en parlant du Saint-Esprit que les fidèles doivent recevoir, le Sauveur dit : « Il convaincra le monde de péché (Joan. XVI, 8). »
4. Mais à quoi bon le repentir de sa faute, si on ne prie point pour en obtenir le pardon ? Or, il faut encore que ceci soit opéré par le Saint-Esprit, pour qu'il remplisse notre âme d'une douce confiance qui la porte à prier avec joie et sans hésiter. Voulez-vous que je vous montre que c'est là encore l'œuvre du Saint-Esprit ? D'abord, tant qu'il sera éloigné de vous, soyez sûr que vous ne trouverez rien qui ressemble à la prière au fond de votre cœur. D'ailleurs, n'est-ce pas en lui que nous nous écrions : Mon Père, mon Père (Rom. VIII, 16) ? N'est-ce pas lui encore qui prie pour nous avec des gémissements inénarrables (Ibidem, 26), et cela dans le fond même de notre cœur ? Que ne fait-il point dans le cœur du Père ? Mais, de même qu'au dedans de nous, il intercède pour nous, ainsi, dans le Père, il nous pardonne nos fautes de concert avec le Père ; dans nos cœurs, il remplit auprès du Père le rôle de notre avocat, et dans le cœur du Père il se conduit divers nous comme notre Seigneur. Ainsi c'est lui qui nous donne la grâce de prier, et c'est lui qui nous accorde ce que 'nous demandons dans la prière, et, en même temps qu'il nous élève vers Dieu, par une pieuse confiance en lui, il incline bien plus encore le cœur de Dieu vers nous, par un effet de sa bonté et de sa miséricorde. Aussi, pour que vous ne doutiez point que c'est le Saint-Esprit qui opère la rémission des péchés, écoutez ce qui fut dit un jour aux apôtres : « Recevez le Saint-Esprit, les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez (Joan. XX, 22 et 23). » Voilà donc ce que fait le Saint-Esprit pour nous éloigner du péché.
5. Quant au bien, qu'est-ce que le Saint-Esprit opère en nous pour nous le faire faire ? Il nous avertit, il nous meut, il nous instruit. Il avertit notre mémoire, il instruit notre raison, il meut notre volonté ; car toute l'âme est dans ces trois facultés. Pour ce qui est de la mémoire le Saint-Esprit lui suggère le souvenir du bien dans ses saintes pensées, et c'est par là qu'il secoue notre lâcheté et réveille notre torpeur. Aussi, toutes les fois, ô mon frère, que vous sentirez naître dans votre cœur le souvenir du bien, rendez gloire à Dieu, et hommage au Saint-Esprit, c'est sa voix qui retentit à vos oreilles, car il n'y a que lui qui parle de justice, et, comme dit l'Évangile : « Il vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit (Joann. XIV, 26). » Mais remarquez ce qui précède : « Il vous enseignera toutes choses (Ibid.). » Or, je vous ai dit qu'il instruit la raison. Il y en a beaucoup qui sont pressés de bien faire, mais ils ne savent ce qu'ils doivent faire, il leur faut, pour cela, encore une grâce du Saint-Esprit. Il faut qu'après nous avoir suggéré la pensée du bien, il nous apprenne à en venir aux actes, et à ne pas laisser la grâce de Dieu stérile dans notre cœur. Mais quoi ! n'est-il pas dit que « celui-là est plus coupable, qui sait ce qu'il faut faire et ne le fait point (Jacob. IV, 17) ? » Ce n'est donc point assez d'être averti et instruit du bien à faire, il faut encore que nous soyons mus, et portés à le faire par le Saint-Esprit qui aide notre faiblesse, et répand dans nos cœurs la charité qui n'est autre que la Bonne volonté.
6. Mais, lorsque le Saint-Esprit, survenant ainsi en vous, se sera mis en possession de votre âme tout entière, lui suggérera de bonnes pensées, l'instruira et l'excitera, en faisant entendre constamment sa voix dans nos âmes, et que nous entendrons ce que le Seigneur Dieu dira au dedans de nous en éclairant notre raison et enflammant notre volonté. Ne vous semble-t-il pas alors qu'il aura rempli, de langues de feu, la maison entière de notre âme ? Car, comme je vous l'ai déjà dit, l'âme est toute dans ces trois facultés. Que ces langues de feu nous semblent distinctes les unes des autres, c'est un signe de la multiplicité des pensées de notre esprit, mais dans leur multiplicité même, la lumière de la vérité, et la chaleur de la charité, en fera comme un seul et même foyer. D'ailleurs, on peut dire que la maison de notre âme ne sera complètement remplie qu'à la fin, lorsqu'il sera versé dans notre sein une bonne mesure, une mesure foulée, pressée, enfaîtée par dessus les bords. Mais quand en sera-t-il ainsi ? Seulement, lorsque les jours de la Pentecôte seront accomplis. Heureux ceux qui sont déjà entrés dans la quadragésime du repos, et qui ont commencé l'année jubilaire, je veux parler de ceux de nos frères à qui le Saint-Esprit a donné l'ordre de se reposer de leurs travaux, car c'est encore une de ses opérations. En effet, il y a deux époques que nous célébrons particulièrement, l'une est la Quadragésime, et l'autre la Quinquagésime ; l'une précède la Passion et l'autre suit la Résurrection ; la première est consacrée à la componction du cœur et aux larmes de la pénitence ; la seconde à la dévotion de l'esprit, et au chant solennel de l'Alléluia. La sainte quarantaine est la figure de la vie présente, et les cinquante jours qui la suivent sont l'image du repos des saints qui succède à leur mort. Lorsque les jours de cette cinquantaine seront terminés, c'est-à-dire au jugement dernier, et à la résurrection, le jour de la Pentecôte sera venu, et la maison sera toute remplie de la plénitude du Saint-Esprit. Car, la terre entière sera pleine de sa majesté lorsque, non-seulement notre âme, mais aussi notre corps devenu spirituel ressuscitera, si toutefois, selon l'avis que l'Apôtre nous donne, nous avons eu soin de le semer enterre, lorsqu'il était encore tout animal (I Cor. XV, 44).