SERMON CCLXVII DE SAINT AUGUSTIN
POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE. I. L'ESPRIT-SAINT VIVANT DANS L'ÉGLISE.
ANALYSE. — Quand l'Esprit-Saint descendit sur les cent vingt premiers disciples, il leur conféra le don des langues, afin de rendre dès lors son Église en quelque sorte universelle. Aujourd'hui que cette universalité est un fait accompli, le don des langues n’est pas nécessaire à qui reçoit le Saint-Esprit ; il vient en nous pour être la vie de notre âme, comme l'âme est la vie de notre corps ; et de même que l'âme, en faisant vivre tous les membres qui ne sont point séparés du corps, laisse à chacun ses spéciales, ainsi l’Esprit-Saint laisse dans sa vocation particulière chacun des membres du corps mystique animé par lui.
1. La solennité de ce jour nous rappelle la grandeur du Seigneur notre Dieu et la grandeur de la grâce qu'il a répandue sur nous ; car si on célèbre une solennité, c'est pour empêcher l'oubli d'un événement accompli. Aussi le mot solennité, solemnitas, vient-il de solet in anno, et signifie par conséquent ce qui se répète chaque année. Quand le lit d'un fleuve ne se dessèche point en été et que ce fleuve coule toute l'année, per annum, on dit que son cours est ininterrompu, en latin perenne ; ainsi appelle-t-on solennel, solemne, ce qui se célèbre chaque année, quod solet in celebrari.
Aujourd'hui donc nous célébrons l'avènement du Saint-Esprit : car après avoir promis, sur la terre, le Saint-Esprit, le Seigneur l'a envoyé du haut du ciel. En promettant de l’envoyer du haut du ciel il avait dit : « Si je ne m'en vais, il ne peut venir ; mais je vous l'enverrai quand je serai parti » . Voilà pourquoi il souffrit, mourut, ressuscita et monta au ciel, où il devait accomplir sa promesse. Accomplissement, attendu des disciples, c’est-à-dire, comme il est écrit, de cent vingt âmes, ou du nombre décuplé des Apôtres, car ils avaient été choisis au nombre de douze, et l'Esprit-Saint descendit sur cent vingt. Donc en l'attendant ils étaient réunis dans une mémé demeure et ils y priaient ; car c'était la foi qui dès lors inspirait leur désir, leur prière était animée, d'une ferveur toute spirituelle ; c'étaient des outres neuves qui attendaient du ciel un vin nouveau et ce vin y descendit, car le raisin mystérieux avait été foulé et la gloire en rayonnait. Aussi bien lisons-nous dans l'Évangile : « L'Esprit n'avait pas été donné encore, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié »
2. À leurs supplications, que fut-il répondu ? Vous venez de l'entendre ; quel prodige ! Tous ceux qui étaient la ne savaient qu'une langue ; et le Saint-Esprit étant descendu en eux, les ayant remplis, ils parlèrent plusieurs langues, les langues de tous les peuples, sans les avoir sues auparavant, sans les avoir apprises ; c'est qu'ils avaient pour Maître celui qu'ils venaient de recevoir ; en entrant en eux il les remplit et ils débordèrent ; et le signe qu'on avait reçu le Saint-Esprit, c'est qu'aussitôt qu'on en était rempli on parlait toutes les langues. Ce phénomène ne, se réalisa pas seulement dans les cent vingt disciples. Le même livre sacré nous apprend qu'une fois devenus' croyants, les hommes ensuite recevaient le baptême, puis l'Esprit-Saint, et qu'alors ils parlaient les langues de tous les peuples. Les témoins de ce fait furent frappés de stupeur, et parmi eux les uns se laissèrent aller à l'admiration, les autres à la dérision, jusqu'à dire : « Ces gens sont ivres, ils ont bu du vin nouveau ». Dans ce qu'ils disaient en riant il y avait quelque chose de vrai, et les fidèles étaient bien des outres remplies d'un vin nouveau. Ne venez-vous pas d'entendre lire dans l'Évangile : « Nul ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ? » Un homme charnel ne donne pas entrée en lui aux choses spirituelles. L'homme charnel est le vieil homme, mais la grâce fait l'homme nouveau ; et plus un homme est renouvelé, amélioré, plus il reçoit abondamment la vérité qu'il goûte. Le vin nouveau bouillonnait en eux, et de ce bouillonnement jaillissaient des discours dans toutes les langues.
3. Est-ce qu'aujourd'hui, mes frères, on ne reçoit plus le Saint-Esprit ? Le croire serait se montrer indigne de le recevoir. Oui, il se donne encore. Pourquoi donc ne parie-t-on pas toutes les langues comme on les parlait alors en recevant l'Esprit-Saint ? Pourquoi ? Parce que nous voyons réalisé ce que figurait ce don des langues. Que figurait-il ? Recueillez vos souvenirs ; lorsque nous célébrions le quarantième jour après Pâques, nous vous avons rappelé que Jésus-Christ Notre-Seigneur avait recommandé son Église à notre piété immédiatement avant de monter au ciel. Les disciples lui ayant demandé quand arriverait la fin des siècles, il leur répondit : « Ce n'est pas à vous de connaître les temps ni les moments que le Père a réservés en son pouvoir » ; puis leur promettant ce qui s'accomplit aujourd'hui. « Vous recevrez, leur dit-il, la vertu de l'Esprit-Saint survenant en vous ; et vous rue servirez de témoins a Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre ». Réunie à cette époque dans une seule habitation, l'Église reçut le Saint-Esprit ; elle ne comptait que peu de membres, et elle était répandue au milieu de toutes les langues de l'univers entier. Or ne voyons-nous pas aujourd'hui ce qu'annonçait ce prodige ? Pourquoi cette petite Église parlait-elle dès lors les langues de toutes les nations ? N'est-ce point parce que du levant au couchant notre grande Église se fait entendre aujourd'hui à tous les peuples ? Mais voilà tout accompli ce que promettait ce fait. Nous l'avons appris, et nous le voyons de nos leur. « Écoute, ma fille, et vois », a-t-il été dit à cette Reine : « écoute, ma fille, et vois » ; écoute ma promesse, vois-en l'accomplissement. Ton Dieu ne t'a pas trompée ; tu nus pas été déçue par ton Époux, tu n'es point dupe de Celui qui t'a donné son sang pour dot, ni abusée par Celui qui de laide t'a rendue si belle et qui a fait de toi une vierge, de prostituée que tu étais. C'est toi qu'il te promettait alors, qu'il te promettait quand tu étais peu nombreuse ; et dans quelle multitude immense ne te vois-tu pas répandue conformément à sa promesse ?
4. Qu'on ne dise donc plus. Puisque j'ai reçu le Saint-Esprit, pourquoi ne parlé-je pas toutes les langues ? Si vous voulez recevoir l'Esprit-Saint, écoutez-moi, mes frères. On appelle âme l'esprit qui fait vivre tous les hommes ; on appelle âme l'esprit dont vit chacun d'eux. Or, vous voyez ce que fait l'âme dans le corps : c'est elle qui donne la vie à tous les membres ; elle voit dans les yeux, entend par les oreilles, flaire par le nez, parle avec la langue, travaille avec les mains et marche dans les pieds ; elle est dans toutes membres pour leur communiquer la vie, et en communiquant la vie à tous, elle donne à chacun d'accomplir sa fonction particulière. Aussi n'est-ce pas l'œil qui entend, ni l'oreille ou la langue qui voit, ni l'oreille encore ou l’œil qui parle ; tous ces organes vivent néanmoins ; l'oreille vit comme la langue ; les fonctions sont différentes, la vie est commune. Ainsi en est-il dans l'Église de Dieu. Il est des saints en qui elle fait des miracles, il en est d'autres par qui elle annonce la vérité ; dans ceux-ci elle garde la virginité, dans ceux-là la pudeur conjugale ; chacun d'eux a son don, sa fonction spéciale, mais tous ont la même vie. Ce que l'âme est pour le corps humain, l'Esprit-Saint l'est pour le corps du Christ ou l’Église ; l'Esprit-Saint fait dans toute l'Église ce que fait l'âme dans tous les membres d'un même corps.
Soyez donc ce que vous avez à redouter, ce que vous avez à faire, ce que vous aurez à éviter. Quand on retranche dans le corps humain ou plutôt du corps humain un membre quelconque, la main, le doigt, le pied, l’âme reste-t-elle dans ce membre coupé ? Pendant qu'il restait uni au corps, il avait là vie ; une, fois retranché, il ne l'a plus. Ainsi vit le chrétien catholique, tant qu'il puise la vie dans le corps de l'Église ; une fois qu'il en est séparé, c'est un hérétique, un membre amputé et sans vie. Si donc vous voulez la vie du Saint-Esprit, conservez la charité, aimez la vérité, et tenez à l'unité pour parvenir à l'éternité. Ainsi soit-il.
SERMON CCLXVIII DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE
II. UNITÉ DE L'ÉGLISE.
ANALYSE. — En accordant aux premiers disciples le don de parler toutes les langues, le Saint-Esprit annonçait que 1'Église, sans rien perdre de son unité, allait se répandre dans tout l'univers. Aussi l'Esprit-Saint, qui en est la vie, maintient-il en elle cette unité, comme notre âme maintient l'union entre tous les membres de notre corps. Cette même unité n'était-elle pas figurée dans le moment de la création, quand, au lieu de former d'abord un couple humain comme il avait formé deux à deux les autres êtres animés, Dieu forma d'abord Adam seul pour former de lui la femme ? Il n'est donc pas étonnant que Jésus-Christ ait insisté comme il l'a fait sur l'unité de l’Église, surtout après sa résurrection, au moment de son ascension et en envoyant le Saint-Esprit.
1. La descente de l'Esprit-Saint a fait pour nous de ce jour un jour solennel ; c'est le cinquantième jour depuis la résurrection. Si cependant vous multipliez par sept les sept semaines qui se sont écoulées depuis, vous ne trouverez que quarante-neuf jours ; on en ajoute un pour montrer le rôle que doit jouer l’unité.
Mais en descendant, qu'a produit le Saint-Esprit lui-même ? Comment a-t-il prouvé, manifesté sa présence ? Il a donné aux disciples de parler tous toutes les langues. Or, ils étaient dans un même local au nombre de cent vingt : nombre sacré et mystérieux, mais décuplé, des Apôtres du Christ. Est-ce que dire que chacun de ceux qui reçurent l’Esprit-Saint, parlait une langue étrangère différente et que tous réunis parlèrent ainsi les langues de tous les peuples ? Non ; mais chacun d'eux, chacun d'eux en particulier parlait toutes les langues. Le même homme le faisait comprendre de tous les peuples ; et cette unité vivante s'adressant à tous représentait l'unité de l'Église au milieu de toutes les nations. Ici donc voilà encore une recommandation en faveur de l'unité de 1'Église catholique répandue par tout l'univers.
2. Ainsi avoir le Saint-Esprit, c'est faire partie de cette Église qui s'exprime dans toutes les langues ; et n'en pas faire partie, c'est n'avoir pas le Saint-Esprit. Si effectivement l'Esprit-Saint a daigné se révéler par, ce, don des langues, c'est pour nous apprendre qu'on est son temple quand on vit en union avec cette Église qui les parle toutes. « Soyez un seul corps », dit l'apôtre saint Paul, « un seul corps et un seul esprit ».
Considérez nos propres membres ; il y en a plusieurs dans notre corps, et tous reçoivent la vie d'un même esprit. Regardez, avec cet esprit humain qui fait que je suis un homme, je les mets tous au repos ; je leur commande ensuite de se mouvoir, je dis à mes yeux de voir, à mes oreilles d'entendre, à ma langue de parler, à mes mains de travailler, à mes pieds de marcher. Les fonctions sont propres à chaque organe ; mais un même esprit les maintient tous ; et si nombreux que soient les ordres donnés et les actes accomplis, il n'y a qu'un maître pour tout commander. Or, ce qu'est à nos membres notre esprit ou notre âme l'Esprit-Saint l'est aux membres du Christ, à son corps où à son Église. Aussi l'Apôtre a-t-il eu soin en nommant ce corps, de nous faire entendre que ce n'est pas un corps mort. « Soyez un seul corps », dit-il. Mais, dites-nous, ô Apôtre, si ce corps est vivant ? — Il l'est. — Pourquoi ? — Parce qu'il y a en lui un esprit : « Et un seul esprit ».
Par conséquent, mes frères, en jetant les yeux sur notre corps, plaignez les membres retranchés de l'Église. Nos membres, tant que nous avons la vie et la santé, accomplissent toutes leurs fonctions. Un d'entre eux souffre-t-il quelque part ? Tous les autres souffrent avec lui. Mais s'il souffre, il ne saurait, expirer tant qu'il reste uni au : corps. Et qu'est-ce qu'expirer, sinon rendre l'esprit D'un autre côté si on retranché ce membre du corps, entraîne-t-il avec lui l'esprit qui l'anime ? On reconnaît sans doute encore la nature de ces organes ; on voit si c'est un doigt, une main, un bras, une oreille ; séparé du corps, il conserve sa forme, mais non sa vie. Ainsi en est-il de l'homme séparé de l'Église. Tu cherches en lui les sacrements, ils sont ; le baptême, l'y voilà ; le Symbole, il y est encore, C'est la forme ; mais si l'Esprit ne t'anime intérieurement ; c'est en vain qu'extérieurement tu te glorifies de ta forme.
3. Mes très-chers frères, Dieu insiste singulièrement sur l'unité. Voici un trait qui doit vous frapper. Quand, à l'origine du monde, Dieu forma toutes choses, quand il créa les astres dans le ciel, et sur la terre les plantes et les arbres, il dit : « Que là terre produise » ; et à l'instant furent produits les arbres et tout ce qui verdit ; il dit aussi : « Que la terre produise toute âme vivante de tous les troupeaux et de tous les bestiaux » ; ce qui s'accomplit. Dieu a-t-il fait sortir d'un même oiseau tous les autres oiseaux ; d'un poisson tous les poissons, d'un cheval tous les chevaux, et d'une bête toutes les bêtes ? La terre n'a-t-elle pas produit à la fois plusieurs animaux de même espèce, et ne s'est-elle pas couverte au loin d'une infinité de mêmes plantés ? Mais quand il s'est agi de former le genre humain, Dieu n'a créé qu'un homme pour en être la tige ; il n'a pas même voulu créer séparément l'homme et la femme, il n'a créé que l'homme pour en tirer la femme. Pourquoi cela ? Pourquoi le genre humait commence-t-il avec un seul homme, sinon pour inspirer au genre humain l'amour de l'unité ? Aussi le Christ Notre-Seigneur est-il né d'une femme seulement ; la Vierge est le symbole de l'unité, et, en conservant comme sa virginité, l'unité demeure incorruptible.
4. D'ailleurs il prêche lui-même à ses Apôtres l'unité dé l'Église. Il se présente à eux, et eux croient voir un fantôme, ils ont peur, ils se raffermissent et lui leur dit : « Pourquoi vous troublez-vous et pourquoi ces pensées montent-elles dans votre cœur ? Voyez mes mains, palpez et reconnaissez, car un esprit n'a ni os ni chair comme vous m'en voyez ». Comme ils étaient troublés encore, mais de joie, il prend de la nourriture, non qu'il en ait besoin, mais parce qu'il en a le pouvoir, il en prend sous leurs yeux ; et, en défendant ainsi contre les impies la réalité de son corps, il soutient l'unité de son Église. Que dit-il en effet ? « N'avais-je pas raison de vous déclarer, quand j'étais encore avec vous, qu'il fallait que s'accomplît tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes et dans les psaumes ? Alors il leur ouvrit l'intelligence », c'est l'Évangéliste qui parle, « pour qu'ils comprissent les Écritures, puis il leur dit : Ainsi est-il écrit et ainsi fallait-il que le Christ souffrît et ressuscitât d'entre les morts le troisième jour ».
Voilà bien notre Chef ; voilà le Chef, où sont les membres ? Voilà l'Epoux, où est l'épouse ? Lis l'acte matrimonial. Écoute l'Epoux. Tu veux connaître l'épouse ? Écoute-le ; personne ne la lui enlève, personne ne la lui remplace par une étrangère. Ou cherches-tu à connaître le Christ ? Est-ce dans les fables écrites par les hommes du dans la vérité des Évangiles ! L'Epoux a souffert, il est ressuscité le troisième jour, il s'est montré à ses disciples. Le voilà, Mais elle ? Interrogeons-le. « Ainsi fallait-il que le Christ souffrît et ressuscitât d'entre les morts le troisième jour ». C'est chose faite, on le voit. Parlez encore, Seigneur ; parlez, afin que nous ne nous égarions pas. — « Et qu'on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés au milieu de tous les peuples, à commencer par Jérusalem ». Or la prédication a commencé à Jérusalem et elle est arrivée jusqu'à nous ; la vérité est là et ici en même temps ; pour arriver jusqu'à os contrées elle n'a pas dû quitter celles-là ; elle s'est étendue sans émigrer. Voilà comment le Sauveur prêchait l'unité, aussitôt après sa résurrection.
Mais il vécut ensuite quarante jours avec ses disciples ; puis avant de monter au ciel, il leur recommanda de nouveau son Église. C'est nu Epoux qui avant de partir recommande à ses amis son épouse ; non pour qu'elle s'attache à aucun d'eux, non pour qu'elle en aime aucun comme son Epoux, mais pour qu'elle l’aime, lui, à titre d'Époux, et eux à titre d'amis de l'Époux. C'est d'ailleurs ce que veulent avec ardeur des amis véritables, ils ne souffrent pacque l'épouse se souille d'impurs amours ; ils en ont horreur, quand eux-mêmes en sont l’objet. Contemplez ici un ami zélé de l'Époux divin. Il voyait l'épouse se prostituer en quelque sorte à des amis de l'Époux : « J'apprends, dit-il, qu'il y a des scissions parmi vous, et je le crois en partie. — J'ai été averti, mes frères, par ceux qui sont de la maison de Chloé, qu'il y a des contestations entre vous, et que chacun de vous dit : Moi je suis à Paul, et moi à Apollo, et moi à Céphas, et moi au Christ. Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? ou bien est-ce au nom de Paul que vous avez reçu le baptême ? » Oh ! le vrai ami ! Il repousse loin de lui l'amour de l'épouse d'autrui. Afin de pouvoir régner avec l'Epoux, il ne veut pas être aimé à sa place. Le Christ ainsi leur a recommandé, son Église, et, quand il est monté au ciel, voici ce qu'il leur a dit. Eux cherchaient à connaître la fin du monde : « Apprenez-nous, demandaient-ils, quand arriveront ces choses, et quelle sera l'époque de votre avènement. — Il ne vous appartient pas, répondit-il, de savoir les temps que le Père a réservés pour sa puissance ». Écoute, ô disciple, ce que veut te faire connaître le Maître. « Mais vous recevrez, poursuit-il, la vertu de l'Esprit-Saint, qui descendra en vous ».
C'est ce qui est arrivé. Le quarantième jour il est monté au ciel, et l'Esprit-Saint, descendant aujourd'hui même ; remplit tous ceux qu'il trouve réunis et leur fait parler toutes les langues, pour prêcher à tous l'amour de l'unité.
Cette unité nous est donc tout à la fois recommandée par le Seigneur ressuscité et par le Christ montant au ciel, puis recommandée de nouveau par l'Esprit-Saint descendant aujourd'hui.
SERMON CCLXIX DE SAINT AUGUSTIN POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE
III. L'ESPRIT-SAINT ET L'ÉGLISE CATHOLIQUE.
ANALYSE. — En accordant aux premiers disciples sur lesquels il descendit le don de parler toutes les langues, le Saint-Esprit voulait apprendre au monde que pour le trouver il faudrait s'unir à la société religieuse qui parlerait toutes les langues, conséquemment à l'Église catholique. Ceux qui sont séparés de cette Église, les hérétiques et les schismatiques, peuvent, il est vrai, avoir conservé le baptême du Christ ; mais ils n'ont pas son Esprit. Car premièrement Dieu a montré dès le début du christianisme que l'Esprit-Saint se donnait indépendamment du baptême, avant ou après comme pendant le baptême, auquel par conséquent il n'est pas attaché. Secondement l'Esprit-Saint étant l'Esprit de charité n'habite pas évidemment en ceux qui n'ont pas la charité or aucun de ceux en qui vit l’esprit de discorde n’a la charité ; les Donatistes particulièrement en sont privés puisqu’ils ne cessent de faire contre nous des accusations calomnieuses que défend la charité. Qu'ils ne s'autorisent pas de leur langage religieux ; il faut que la vie, réponde aux paroles ; il faut en particulier conserver dans l'unité la pratique de la charité.
1. Nous célébrons, aujourd'hui, comme chaque année, l'avènement de l'Esprit-Saint, et il faut, pour solenniser cette fête, une réunion solennelle, une solennelle lecture et un discours également solennel. Les deux premières conditions sont remplies, puisque vous êtes venus ici en très-grand nombre et puisque vous avez entendu la lecture sacrée. Accomplissons la troisième, et ne refusons pas l'hommage de notre parole à Celui qui a fait à des ignorants le don de parler toutes les langues, qui a attaché à son service, parmi tous les peuples, le langage des savants, et par qui toutes les langues de l'univers sont entrées dans l'unité de la foi.
En effet, « il se fit soudain un bruit du ciel, comme s'il eût soufflé un vent impétueux ; alors leur apparurent diverses langues qui étaient comme du feu, et ce feu se reposa sur chacun d'eux, et ils commencèrent à parler des langues comme l'Esprit-Saint leur donnait de parler ». Ce souffle en effet ne flétrissait point, il ranimait ; ce feu ne brûlait point, il fortifiait. Ainsi, s'accomplissait cette antique prophétie : « Il n'y a ni langue ni idiome où ne se fassent entendre leurs paroles » ; et c'était afin, qu'en se répandant de tous côtés pour prêcher l'Évangile, ils réalisassent ce qui suit : « Leur voix s'est répandue par toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités de l'univers ». Que figurait effectivement le Saint-Esprit, en accordant de parler les langues de tous les peuples, à ces hommes qui n'avaient appris que leur langue maternelle, et en marquant par là sa présence au milieu d'eux ? N'était-ce pas que tous les peuples devaient croire à l'Évangile et que l'Église universelle parlerait toutes les langues comme les parlait chacun des premiers fidèles ?
Que répondent à cela ces hommes qui refusent de s'incorporer et de s'unir à cette grande société chrétienne qui fructifie et se développe au milieu de tous les peuples ? Peuvent-ils nier qu'aujourd'hui encore le Saint-Esprit descende dans l'âme des chrétiens ? Pourquoi donc ne voit-on ni parmi nous ni parmi eux ce qui était alors le témoignage de son avènement ? Pourquoi personne ne parler t-il toutes les langues, sinon parce que nous voyons accompli ce que signifiait ce don des langues ? Comme alors chaque fidèle parlait toutes les langues, ainsi l'unité formée par tous les fidèles les parle toutes aujourd'hui. D'où il suit que membres du corps immense où on les parle toutes, nous les avons toutes encore maintenant.
2. De là on peut conclure encore que tout en gardant le baptême du Christ comme nous reconnaissons qu'ils le gardent, ni les hérétiques ni les schismatiques ne possèdent le Saint-Esprit, à moins qu'ils ne s'attachent à l'unité compacte de l'Église en partageant sa charité. Eux aussi auront alors le don des langues, parce qu'ils appartiendront au corps qui les parle, à ce corps du Christ qui s'étend partout et dans lequel ils conserveront l'unité de l'esprit par le lien de la paix. N'être pas retenu par ce lien, c'est être esclave. « Car nous n'avons pas reçu encore une fois l'esprit de servitude pour nous conduire par la crainte ; mais nous avons reçu l'esprit d'adoption des enfants qui nous porte à crier : Abba, Père ». Voilà pourquoi nous avons raison de croire que si l'Esprit-Saint a manifesté alors sa présence par le don des langues, c'était pour faire entendre que, maintenant qu'il ne se révèle pas de la même manière, en ne le possède pas, après même avoir été purifié par le sacrement de baptême, quand on est séparé de cette communion qui embrasse tous les peuples.
Afin d'ailleurs d'empêcher de croire qu'en recevant le baptême au nom de la sainte Trinité, on reçoit aussi et conséquemment l'Esprit-Saint, il s'est produit au sein même de l'unité des différences remarquables. Les uns en effet n'ont mérité de recevoir le Saint-Esprit qu'après avoir été baptisés, et il a fallu que pour le leur donner les Apôtres vinssent à Samarie, où ils avaient été régénérés en leur absence. D'autres, mais c'est l'unique exemple qu'on puisse citer, l'ont reçu avant même le baptême : c'est Corneille et ceux qui l'accompagnaient ; car pendant que Pierre leur adressait la parole, le Ciel leur accorda ce que ne pouvait plus contester aucune puissance humaine. Sur d'autres, et c'est ce qui arriva surtout fréquemment, il descendit pendant que les Apôtres imposaient les maires. Il en est encore sur lesquels il est descendu sans qu'il n'eût aucune imposition de mains et pendant que tous étaient en prière ; comme il est arrivé le jour dont aujourd'hui nous célébrons solennellement la mémoire, pendant qu'au nombre de cent vina âmes les Apôtres et les disciples étaient réunis dans le cénacle. Il en est même, répétons-le, qui l'ont reçu sans que personne imposât les mains, sans que personne priât et pendant que tous écoutaient la divine parole : nous venons de le voir dans la personne de Corneille et de ceux de sa maison. Pourquoi des manières si différentes de se donner, sinon pour qu'on n'attribue rien à l'orgueil humain, mais tout à la grâce et à la puissance de Dieu ? Aussi cette distinction si marquée entre la réception du baptême et la réception de l'Esprit-Saint, nous dit hautement de ne pas regarder si tôt comme ayant le Saint-Esprit ceux que nous ne nions pas être en possession du baptême. Combien donc l'ont moins encore ceux qui ne peuvent donner aucune preuve de leur amour pour l'unité chrétienne ! « Car la charité de Dieu est répandue dans nos cœurs », non par nous, mais, comme ajoute le texte sacré, « par l'Esprit-Saint qui nous a été donné ». De même donc qu'autrefois le don des langues parlées par tous les peuples révélait sa présence dans un homme ; ainsi la manifeste-t-il aujourd'hui par la charité qui nous unit à toutes tes nations.
3. « Mais l'homme animal, dit l'Apôtre, ne perçoit pas ce qui vient de l'Esprit de Dieu ». Et que reproche-t-il à ces hommes de vie animale ? « Chacun de vous répète : Moi je suis à Paul, et moi à Apollo, et moi à Céphas, et moi au Christ. Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Ou bien est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? » De même eu effet que les hommes spirituels aiment l'unité ; ainsi les hommes de vie animale recherchent les divisions. C'est de ces derniers que l'apôtre saint Jude écrit en termes formels : « Ce sont des gens qui se séparent ; hommes de vie animale, ils n'ont pas l'Esprit ». Est-il rien de plus clair ? rien de plus exprès ?
Insensés ! qu'ils cessent donc de se flatter et de nous dire : Eh ! que pouvons-nous recevoir encore en nous réunissant à vous, puisque vous reconnaissez que nous avons le baptême du Christ ? — Vous avez le baptême du Christ, leur répondons-nous ; venez pour avoir aussi son Esprit. Redoutez cette parole de l'Écriture : « Quiconque ne possède point l'Esprit du Christ, celui-là n'est point à lui ». Vous vous êtes revêtus du Christ en recevant son sacrement ; revêtez-vous de lui encore en imitant ses exemples ; « parce que le Christ a souffert pour nous, en nous laissant son exemple pour nous amener à marcher sur ses traces ». Prenez garde « d'avoir seulement la forme de la piété et d'en rejeter la vertu ». Or, quelle est la vertu principale de la piété, sinon l'amour de l'unité ? « J'ai vu le terme de la perfection, est-il dit dans un psaume ; c'est votre commandement immensément large ». Quel est ce commandement, sinon celui dont il est écrit : « Je vous donne un commandement nouveau, c'est de vous aimer réciproquement ? » Pourquoi l'appeler large, sinon parce que c'est « la charité de Dieu répandue en nos cœurs ? » Pourquoi est-il le terme de toute perfection, sinon parce « la charité est la plénitude de la loi, et que la loi tout entière se résume dans ces mots : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ? » Or, vous ne voulez pas que sans l'avoir vu et sans en avoir la preuve, on croie du mal de vous. Est-ce donc aimer votre prochain comme vous-mêmes que de croire, sans l'avoir vu non plus et sans preuve, du mal de l'univers entier ?
4. Vous vous imaginez invoquer le Seigneur Jésus ; peut-être même que sans en avoir l'intelligence vous vous appuyez sur ce témoignage de l'Apôtre : « Nul ne peut dire Seigneur Jésus, que par le Saint-Esprit ». Mais c'est à dessein et en lui donnant une acception spéciale que l'Apôtre emploie ici ce mot, dire. Non, « nul ne dit Seigneur Jésus, que par le Saint-Esprit », pourvu qu'il s'agisse du langage des œuvres et non-seulement du langage des lèvres. Ne peuvent-ils répéter « Seigneur Jésus », ceux dont Jésus lui-même nous dit : « Faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font ? » Toutes les hérésies, celles mêmes que vous condamnez, ne disent-elles pas « Seigneur Jésus ? » Jésus assurément n'exclura point du royaume des cieux ceux qu'il trouvera unis à l'Esprit-Saint ; il le déclare toutefois : « Ce ne sont pas tous ceux qui me crieront : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux ». Cependant il est bien vrai que « nul ne dit Seigneur Jésus que par le Saint-Esprit », pourvu, je le répète, qu'on le dise par ses œuvres. Aussi le Seigneur ajoute-t-il : « Mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux ». Dans le même sens l'Apôtre dit de quelques-uns : « Ils se vantent de connaître Dieu, et ils le nient par leurs actions ». Si les actions nient, elles affirment aussi ; et tel est le sens qu'il faut donner à ces mots : « Nul ne dit Seigneur Jésus, que par l'Esprit-Saint ».
Donc, si vous ne vous rattachez à l'unité, si vous continuez à vous en séparer, vous mènerez une vie animale, vous n'aurez pas l'Esprit-Saint. Vous y joindrez-vous avec hypocrisie ? « plais l'Esprit-Saint qui enseigne la sagesse fuira votre dissimulation ». Ah ! comprenez donc que vous ne posséderez cet Esprit divin qu'en vous attachant de cœur et par une charité sincère à cette unité sainte.
Répondons-leur de la sorte quand ils nous demandent : Qu'avons-nous à gagner ? De plus, soyons pour eux, mes frères, des modèles de bonnes œuvres, sans nous enorgueillir, si nous sommes debout, et sans désespérer d'eux, s'ils sont tombés.