LES SEPT FRÈRES QUI FURENT LES FILS DE SAINTE FÉLICITÉ
Les sept frères étaient fils de sainte Félicité; leurs noms sont : Janvier, Félix, Philippe, Silvain, Alexandre, Vital et Martial. D'après l’ordre de l’empereur Antonin, ils furent amenés tous avec leur mère auprès du préfet Publius qui les avait mandés devant lui, et qui exhorta la mère à avoir pitié d'elle et de ses enfants : Elle dit : « Je ne me laisserai ni gagner par tes caresses, ni effrayer par tes menaces. Ma confiance repose dans l’Esprit-Saint que je possède; vivante, je triompherai de toi, mais morte, ma victoire sera encore plus grande. » Et se tournant vers ses enfants, elle dit : « Mes enfants, levez la tête et (223) regardez le ciel, mes très chers, car c'est là que J.-C. nous attend. Combattez « avec courage pour J.-C., et persistez dans son amour. » Quand le préfet eut entendu cela, il lui fit donner des soufflets. Et comme la mère et ses fils paraissaient très constants dans la foi, tous furent tués dans divers supplices sous les yeux de leur mère qui les encourageait. Cette sainte Félicité est appelée par saint Grégoire plus que martyre, parce qu'elle fut martyrisée sept fois dans ses enfants et la huitième fois dans son propre corps. Le même saint parle ainsi dans ses homélies : « Sainte Félicité qui, par sa foi, fut la servante de J.-C., devint aussi martyre du même J.-C. par, sa prédication. Elle craignait de laisser vivre, après elle, les sept enfants qu'elle avait, autant que les parents charnels ont coutume de craindre de leur survivre. Elle enfanta dans l’esprit ceux qu'elle avait enfantés dans la chair, afin de donner à Dieu par ses paroles ceux qu'elle avait donnés au monde par la chair. Ces enfants qu'elle savait être son sang, elle ne pouvait les voir mourir sans douleur, mais elle avait dans le cœur un amour si fort , qu'elleput surmonter la douleur corporelle. Aussi ai-je bien raison d'appeler cette femme plus qu'une martyre, car elle mourut autant de fois et avec tant de douleur qu'elle avait de fils. Après avoir mérité tous ces martyres, elle obtint pour elle aussi la palme victorieuse des martyrs; car ce n'était pas assez pour l’amour qu'elle portait à J.-C. que de mourir une seule fois. » — Ils souffrirent vers l’an du Seigneur 110.
Il y avait une église du nom de cette sainte, Paris, rue des Postes. Sa vie est tirée de Métaphraste. Surius et Lepomanus la rapportent.
L'interprétation de Saincte Théodore. — Théodore est dicte atheos, c'est-à-dire Dieu. Et de oraison, et ce vault autant adire comme oraison a Dieu. Car elle oura etdepria tant Dieu que 1e pechie quelle avoit fait lui fust pardonne.
Théodore était une femme mariée et de noble extraction. Du temps de l’empereur Zénon, elle habitait Alexandrie avec son époux, homme riche et craignant Dieu. Or, le démon, jaloux de la sainteté de Théodore, enflamma un riche de concupiscence pour elle. Il la fatiguait de messages répétés et de présents afin de la faire consentir à sa passion; mais elle renvoyait ses messagers avec dédain et méprisait ses présents. Il la tourmentait au point de ne lui laisser aucun instant de repos et peu s'en fallut qu'elle en perdît la vie. Enfin il lui adressa une magicienne, qui l’exhortait beaucoup à avoir pitié de cet homme et à se rendre à ses désirs. Or, comme Théodore répondait que jamais elle ne commettrait un péché si énorme sous les yeux de Dieu qui voit tout, la magicienne ajouta : « Tout ce qu'on fait de jour, Dieu le sait certainement et le voit, mais tout ce qui se passe sur le soir et après le soleil couché, Dieu ne le voit pas du tout. » Et la jeune femme dit à la magicienne :
« Est-ce que tu dis la vérité ? » « Oui, répondit-elle, je dis la vérité. » Théodore, trompée par les paroles de cette femme, lui dit de faire venir l’homme chez elle vers le soir et qu'elle accomplirait sa volonté. La magicienne ayant rapporté cela, cet homme entra dans des transports de joie; il vint chez Théodore à l’heure qu'elle avait indiquée, commit un crime avec elle et se retira. Mais Théodore rentrant en soi-même versait des larmes très amères, et se frappait la figure en disant : « Ah ! malheur à moi ! j'ai perdu mon âme; j'ai détruit ce qui me rendait belle. » Son mari, revenu à la maison, voyant sa femme dans la désolation et dans les pleurs, sans en connaître la cause, s'efforçait de la consoler : mais elle ne voulait accepter aucune consolation. Le matin étant venu, elle alla à un monastère de religieuses et demanda à, l’abbesse si Dieu pouvait avoir connaissance d'un crime grave qu'elle avait commis à la chute du jour. L'abbesse lui répondit : « Rien ne peut être caché à Dieu qui sait et voit tout ce qui se passe, à telle heure que ce soit. » Théodore pleura amèrement et dit : « Donnez-moi le livre du saint Évangile, afin que moi-même je tire mon sort. » Et en ouvrant le livres elle trouva ces mots : « Quod scripsi, scripsi, ce que j'ai écrit, je l’ai écrit. » Elle revint à sa maison et un jours pendant que son mari était absent, elle se coupa la. chevelure, prit les habits de son mari et alla en toute hâte à un monastère de moines éloigné de huit milles, elle demanda à être reçue dans la communauté et l’obtint. Quand on lui demanda son nom, elle répondit qu'elle s'appelait Théodore. Elle s'acquittait en toute humilité de ce qu'on lui donnait à faire, et son (226) service était agréable à tout le monde. Or, quelques années après, l’abbé appela frère Théodore, et lui commanda d'atteler les bœufs et d'aller chercher de l’huile à la ville. Quant à son mari, il pleurait beaucoup dans la crainte que sa femme ne fût partie avec un autre homme. Et voici que l’ange du Seigneur lui dit : « Lève-toi dès le matin; reste dans la rue du martyre de saint Pierre, apôtre, et celle qui viendra au-devant de toi, ce sera ton épouse. » Après quoi, Théodore vint avec des chameaux; elle vit et reconnut alors son mari et se dit en elle-même. « Hélas mon bon mari, que de peines je me donne pour être délivrée du péché que j'ai commis contre toi ! » Et quand elle se fut approchée, elle le salua en disant : « Joie à mon seigneur. » Or, il ne la reconnut point, mais après avoir attendu très longtemps et s'être dit qu'il avait été trompé, une voix se fit entendre qui lui dit : « Celui qui t'a salué hier matin, était ton épouse. »
La bienheureuse Théodore était d'une telle sainteté qu'elle opérait beaucoup de miracles : car elle arracha un homme de la gueule d'une bête féroce qui l’avait lacéré, et le ressuscita par ses prières. Elle poursuivit elle-même l’animal, le maudit : et il tomba mort aussitôt. Mais le diable qui ne voulait point supporter sa sainteté lui apparut : « Prostituée plus qu'aucune autre, lui dit-il, adultère, tuas quitté ton mari pour venir ici et me mépriser; par toutes mes terribles puissances, je te livrerai des combats, et si je ne te fais renier le crucifié, tu pourras dire que ce n'est pas moi qui t'attaque. » Mais elle fit le signe de la croix (227) sur elle et à l’instant le démon disparut. Une autre fois, elle revenait de la ville avec des chameaux; ayant reçu l’hospitalité dans un endroit, une jeune fille vint la trouver la nuit et lui dit : « Dors avec moi. » Théodore l’ayant repoussée avec dédain, cette fille en alla trouver un autre qui était couché au même lieu. Or, quand elle se vit enceinte, on lui demanda de qui elle avait conçu, elle dit : « C'est le moine Théodore qui a dormi avec moi. » L'enfant étant né, on le. porta à l’abbé du monastère. Celui-ci, après avoir tancé Théodore qui réclamait son indulgence, lui mit l’enfant sur les épaules et la chassa du monastère. Or, elle resta pendant sept ans hors du cloître, et elle nourrit l’enfant du lait dés troupeaux. Le diable, jaloux d'une si grande patience, se présenta devant elle sous les trais de son mari : « Que faites-vous ici, madame ? lui dit-il. Voici que je languis pour vous, et ne puis trouver aucune consolation; venez donc, ma lumière; quand vous auriez fait le mal avec un autre homme, je vous le pardonne. » Mais celle-ci, persuadée que, c'était son mari, lui répondit : « Je ne demeurerai plus désormais avec vous parce que le, fils de Jean le soldat a couché avec moi, et je veux faire pénitence de la faute que j'ai commise envers vous. » Puis elle se mit en prières et aussitôt la vision disparut : elle reconnut alors que c'était le démon. Une autrefois encore le diable voulut l’effrayer; car les démons se présentèrent à elle sous la forme de bêtes terribles et il y avait un homme qui les excitait en disant : « Mangez cette prostituée. » Mais elle pria et les bêtes disparurent. Une autre fois, c'était une troupe de (228) soldats qui venaient conduits par un prince que les autres adoraient, et les soldats dirent à Théodore : « Lève-toi et adore notre prince. » Elle répondit : « J'adore le Seigneur Dieu. » Lorsqu'on eut rapporté cela au prince, il la fit amener et battre jusqu'à la croire morte; après quoi toute la foule s'évanouit. Une autre fois encore, elle vit auprès d'elle une quantité d'or; mais elle prit la fuite en se signant et se recommandant à Dieu.- Un jour, elle vit un homme qui portait une corbeille pleine de 'toutes sortes de mets et cet homme lui dit : « Le prince qui t'a frappé m’a chargé de te dire : Prends et mange, car il t'a maltraité par ignorance. » Alors elle se signa et tout disparut. Après sept ans révolus, l’abbé, en considération de sa patience, la réconcilia et la fit entrer dans le monastère avec son enfant. Quand elle y eut passé deux ans, de manière à ne mériter que des éloges, elle prit l’enfant et s'enferma avec lui dans sa cellule. L'abbé, qui en fut informé, envoya quelques moines écouter avec la plus grande attention ce qu'elle pouvait dire avec cet enfant. Or, elle le serra dans ses bras et le baisa en disant : « Mon fils bien-aimé, le temps de ma vie s'est écoulé, je te laisse à Dieu; qu'il soit ton père et ton soutien, fils chéri; vis dans la pratique du jeûne et de la prière, et sers tes frères avec dévouement. » En disant ces mots; elle rendit l’esprit et s'endormit heureusement dans le Seigneur vers l’an de J.-C. 470. À cette vue, l’enfant se mit à verser d'abondantes larmes. Or, cette nuit-là même, l’abbé du monastère eut la vision suivante : On faisait des préparatifs pour des noces magnifiques auxquelles se rendaient les ordres (229) des anges, des prophètes, des martyrs et de tous les saints : au milieu d'eux, une femme marchait seule, environnée d'une gloire ineffable : arrivée au lieu- du festin, elle s'assit sur un lit et tous les assistants étaient pleins d'attention pour elle, quand se fit entendre une voix qui disait : « Celui-ci est le père Théodore qui a été accusé faussement d'avoir eu un enfant. Sept ans se sont, écoulés depuis cette époque; et elle a été châtiée pour avoir souillé le lit de son mari. » L'abbé, à son réveil, se hâta d'aller avec les frères à la cellule de Théodore qu'il trouva déjà morte. Après être entrés, ils la découvrirent et trouvèrent que c'était une femme. Aussitôt l’abbé envoya chercher le père de la fille qui avait sali la réputation de Théodore et il lui dit : « L'homme de ta fille est mort »; et en ôtant les vêtements, le père reconnut que c'était une femme.
Quand on apprit cela, il y eut une grande et générale frayeur; alors l’ange du Seigneur parla ainsi à l’abbé : « Lève-toi vite, prends un cheval et cours à la ville, et celui que tu rencontreras prends-le et le ramène avec toi. » Il était sur le chemin, quand un homme accourut au-devant de lui : L'abbé lui ayant demandé où il allait, cet homme lui dit : « Ma femme est morte et je vais la voir. » Et l’abbé fit monter à cheval avec lui le mari de Théodore; quand ils furent arrivés, ils pleurèrent beaucoup et ils l’ensevelirent avec de grands honneurs. Alors le mari de Théodore prit la cellule de sa femme, où il resta jusqu'au moment qu'il s'endormit dans le Seigneur. L'enfant de Théodore suivit les avis de sa nourrice et se fit remarquer (230) par une entière honnêteté de mœurs, de sorte qu'à la mort de l’abbé, il fut élu à l’unanimité pour le remplacer.
Sigebert de Gemblours, Chron, an., 405
Alexis vient de a, qui veut dire beaucoup, et lexis, qui signifie sermon. De là Alexis, qui est très fort sur la parole de Dieu.
Alexis fut le fils d'Euphémien, homme d'une haute noblesse à Rome, et le premier à la cour de l’empereur : il avait pour serviteurs trois mille jeunes esclaves revêtus de ceintures d'or et d'habits de soie. Or, le préfet Euphémien était rempli de miséricorde, et tous les jours, dans sa maison, on dressait trois tables pour les pauvres, les orphelins, les veuves et les pèlerins qu'il servait avec empressement; et à l’heure de none, il prenait lui-même son repas dans la crainte du Seigneur avec des personnages religieux. Sa femme nommée Aglaë avait la même dévotion et les mêmes goûts. Or, comme ils n'avaient point d'enfant, à leurs prières Dieu accorda un fils, après la naissance duquel ils prirent la ferme résolution de vivre désormais dans la chasteté. L'enfant fut instruit dans les sciences libérales, et après avoir brillé dans tous les arts de la philosophie, et avoir atteint l’âge de puberté, on lui choisit une épouse de la maison de; l’empereur et on le maria. Arriva l’heure de la nuit où il alla avec son épouse dans la chambre nuptiale : alors le saint jeune homme commença par instruire cette jeune personne de la crainte de Dieu, et à la porter à conserver la pudeur de la virginité. Ensuite il lui donna son anneau d'or et le bout de la ceinture qu'il portait en lui disant de les conserver : « Reçois ceci, et conserve-le tant qu'il plaira à Dieu, et que le Seigneur soit entre nous. » Après quoi il prit de ses biens, alla. à la mer et s'embarqua à la dérobée sur un vaisseau qui faisait voile pour Laodicée, d'où il partit pour Edesse, ville de Syrie, dans laquelle on conservait un portrait de Notre-Seigneur J.-C. peint sur .un linge sans que l’homme y ait mis la main. Quand il y fut arrivé, il distribua aux pauvres tout ce qu'il avait apporté avec soi, puis se revêtant de mauvais habits, il commença par se joindre aux autres pauvres qui restaient sous le porche de l’église de la Vierge Marie. Il gardait des aumônes ce qui pouvait lui suffire; le reste, il le donnait aux pauvres. Cependant, son père; inconsolable de la disparition de son fils, envoya ses serviteurs par tous pays, afin de le chercher avec soin. Quelques-uns vinrent à Edesse et Alexis les reconnut; mais eux ne le reconnurent point, et même ils lui donnèrent l’aumône comme aux autres pauvres. En l’acceptant, il rendit grâces à Dieu en disant « Je vous rends grâces, dit-il, Seigneur, de ce que vous m’avez fait recevoir l’aumône de mes serviteurs. » À leur retour, ils annoncèrent au père qu'on n'avait pu le trouver en aucun lieu. Quant à sa mère, à partir du Jour de son départ, elle étendit un sac sur le pavé de sa chambre, où au milieu de ses veilles, elle poussait ces cris (232) lamentables : « Toujours je demeurerai ici dans le deuil, jusqu'à ce que j'aie retrouvé mon fils. » Pour son épouse, elle dit à sa belle-mère : « Jusqu'à ce que j'entende parler de mon très cher époux, semblable à une tourterelle; je resterai dans la solitude avec vous. » Or, la dix-septième année qu'Alexis demeurait dans le. service de Dieu sous le porche dont il a été question plus haut, une image de la Sainte Vierge qui se trouvait là, dit enfin au custode de l’église : « Fais entrer l’homme de Dieu, parce qu'il est digne du royaume du ciel et l’Esprit divin repose sur lui : sa prière s'élève comme l’encens en la présence de Dieu. » Et comme le custode ne savait de qui la Vierge parlait, elle ajouta : « C'est celui qui est assis dehors sous le porche. » Alors le custode se hâta de sortir et fit entrer Alexis dans l’église. Ce fait étant venu à la connaissance du public, on se mit à lui donner dés marques de vénération; mais Alexis, fuyant la vaine gloire, quitta Edesse et vint à Laodicée, où il s'embarqua dans l’intention d'aller à Tharse de Cilicie; cependant Dieu en disposa autrement, car le navire, poussé par le vent, aborda au port de Rome. Quand Alexis eut vu cela, il se dit en lui-même : « Je resterai inconnu dans la maison de mon père et je ne serai à charge à aucun autre. » Il rencontra son père qui revenait du palais entouré d'une multitude de gens obséquieux, et il se mit à lui crier : « Serviteur de Dieu, je suis un pèlerin, fais-moi recevoir dans ta maison, et laisse-moi me nourrir des miettes de ta table, afin que le Seigneur daigne avoir pitié de toi, à ton tour, qui es pèlerin aussi. » En entendant ces mots, le père, par amour (233) pour son fils, l’introduisit chez lui; il lui donna un lieu particulier dans sa maison, lui envoya de la nourriture de sa table; en chargeant quelqu'un d'avoir soin de lui. Alexis persévérait dans la prière, macérait son corps par les jeûnes et par les veilles. Les serviteurs de la maison se moquaient de lui à tout instant; souvent ils lui jetaient sur la tête l’eau qui avait servi, et l’accablaient d'injures : mais il supportait tout avec une grande patience. Il demeura donc inconnu de la sorte pendant dix-sept ans dans la maison de son père.
Ayant vu en esprit que le terme de sa vie était proche, il demanda du papier, et de l’encre; et il écrivit le récit de toute sa vie. Un jour de dimanche, après la messe solennelle, une voix se fit entendre dans le sanctuaire en disant : « Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes fatigués et je vous soulagerai. », Quand on entendit cela, on fut effrayé; tout le monde e jeta la face contre terre, quand pour la seconde fois, la voix se fit entendre et dit : « Cherchez l’homme de Dieu afin qu'il prie pour Rome. » Les recherches n'ayant abouti à rien, la voix dit de nouveau : « C'est dans la maison d'Euphémien que vous devez chercher. » On s'informa auprès de lui, et il dit qu'il ne savait pas de qui on voulait parler. Alors les empereurs Arcadius et Honorius vinrent avec le pape Innocent à la maison d'Euphémien : et voilà que celui qui était chargé d'Alexis vint trouver son maître et lui dire : « Voyez, Seigneur, si ce ne serait pas notre pèlerin; car vraiment c'est un homme d'une grande patience. » Euphémien courut aussitôt, mais il le trouva (234) mort : il vit sa figure toute resplendissante comme celle d'un ange : ensuite il voulut prendre le papier qu'il avait dans la main, mais il ne put l’ôter. En sortant il raconta ces détails aux empereurs et aux pontifes qui, étant entrés dans le lieu où gisait le pèlerin, dirent : « Quoique pécheurs, nous avons cependant le gouvernement du royaume; et l’un de nous a la charge du gouvernement pastoral de l’Église universelle, donne-nous donc ce papier :afin que nous sachions ce qui y est écrit : » Le pape s'approchant prit le papier, que le défunt laissa aussitôt échapper, et il le fit lire devant tout le peuple, en présence du père lui-même. Alors Euphémien, qui entendait cela, fut saisi d'une violente douleur; il perdit connaissance et tomba pâmé sur la terre. Revenu un peu à lui, il déchira ses vêtements, s'arracha les cheveux blanchis, se tira la barbe, et se déchira lui-même de ses propres mains, puis se jetant sur le corps de son fils, il criait : « Malheureux que je suis ! pourquoi, mon fils, pourquoi m’as-tu contristé de la sorte ? pourquoi pendant tant d'années m’as-tu plongé dans la douleur et les gémissements ? Ah ! que je suis malheureux de te voir, toi, le bâton de ma vieillesse, étendu sur un grabat ! tu ne parles pas : ah ! misérable que je suis ! quelle consolation pourrai-je jamais goûter maintenant ? » Sa mère en entendant cela, semblable à une lionne qui a brisé le piège où elle était prise, s'arrache les vêtements, se rue échevelée, lève les yeux au ciel, et comme la foule était si épaisse qu'elle ne pouvait arriver jusqu'au saint corps, elle criait : « Laissez-moi passer, que je voie mon fils, que (235) je voie la consolation de mon âme, celui qui a sucé mes mamelles. » Arrivée au corps, elle se jeta sur, lui en criant : « Quel malheur pour moi ! mon fils,, la lumière de mes yeux, qu'as-tu fait là ? pourquoi avoir agi si cruellement envers nous ? Tu voyais ton père et ta malheureuse mère en larmes, et tu ne te faisais pas connaître à nous ! Tes esclaves t'injuriaient et tu le supportais ! » Et à chaque instant elle se jetait sur le corps, tantôt étendant les bras sur lui, tantôt caressant de ses mains ce visage angélique, tantôt l’embrassant : « Pleurez tous avec moi, s'écriait-elle; puisque, pendant dix-sept ans, je l’ai eu dans ma maison et je n'ai pas su que ce fût mon fils. Et encore il y avait des esclaves qui l’insultaient et qui l’outrageaient en le souffletant ! Suis-je malheureuse ! qui donnera à mes yeux une fontaine de larmes pour pleurer nuit et jour celui qui est la douleur de mon âme ? » La femme d'Alexis, vêtue d'habits de deuil, accourut baignée de larmes. « Quel malheur pour moi ! quelle désolation ! me voici veuve, je n'ai plus personne à regarder et sur lequel j'aie à lever les yeux. » Mon miroir est brisé, l’objet de mon espoir a péri. Aujourd'hui. commence pour moi une douleur qui n'aura point de fin. » Le peuple témoin de ce spectacle versait d'abondantes larmes. Alors le pontife et les empereurs avec lui placèrent le corps sur un riche brancard, et le conduisirent au milieu de la ville. On annonçait au peuple qu'on avait trouvé l’homme de Dieu que tous les citoyens recherchaient. Tout le monde courait au-devant du saint. Y avait-il un infirme ? il touchait ce très saint corps, et aussitôt il était guéri; les aveugles (236) recouvraient la vue, les possédés du démon étaient délivrés; tous ceux qui étaient souffrants de n'importe quelle infirmité recevaient guérison. Les empereurs, à la vue de tous ces prodiges, voulurent porter eux-mêmes, avec le souverain pontife, le lit funèbre, pour être sanctifiés aussi par ce corps saint. Alors les empereurs firent jeter une grande quantité d'or et d'argent sur les places publiques, afin que la foule, attirée par l’appât de cette monnaie, laissât parvenir le corps du saint jusqu'à l’église. Mais la populace qui ne tint aucun compte de l’argent, se portait de plus en plus auprès du corps saint pour le toucher. Enfin ce fut après de grandes difficultés qu'on parvint à le conduire à l’église de saint Boniface, martyr; on l’y laissa sept jours qui furent consacrés à la prière. Pendant ce temps on éleva un tombeau avec de l’or et des pierres précieuses de toute nature, et on y plaça le saint corps avec grande vénération. Il en émanait une odeur si suave que tout le monde le pensait plein d'aromates. Or, saint Alexis mourut le 16 des calendes d'août, vers l’an 398.