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SAINT QUENTIN

 

Quentin, noble citoyen romain, vint à Amiens où ayant fait beaucoup de miracles, il fut pris par l’ordre de Maximien, préfet de la ville, et battu de verges, jusqu'à l’entier épuisement des bourreaux ; après quoi il fut jeté eu prison. Mais un ange l’ayant délivré, il alla au milieu de la ville prêcher le peuple. Pris une seconde fois, étiré du haut du chevalet jusqu'à ce que ses veines eussent été rompues, rudement battu à coups de nerfs de bœuf, il endura l’huile, la poix, la graisse bouillante ; comme il se moquait du président, celui-ci irrité lui fit jeter dans la bouche de la chaux, du vinaigre et de la moutarde. Mais il demeurait encore inébranlable ; alors il fut conduit à Vermand, où le président lui fit enfoncer deux broches qui allaient de sa tête à ses cuisses, et dix clous entre ses ongles et sa chair ; enfin il le fit décapiter. Son corps jeté dans un fleuve y resta caché 55 ans, et fut retrouvé ainsi qu'il suit par une noble dame romaine. Comme (235) elle se livrait assidûment à l’oraison, une nuit, elle est avertie par un ange d'aller en toute hâte au camp de Vermand à l’effet d'y chercher en tel endroit le corps de saint Quentin et de l’ensevelir avec honneur. Elle se rendit donc, avec une grande suite, à l’endroit désigné, et y ayant fait sa prière, le corps de saint Quentin entier et sain, et répandant une odeur suave, surnagea aussitôt sur le fleuve. Elle l’ensevelit : et pour la récompenser de ce bon office, elle recouvra l’usage de la vue. Elle bâtit en cet endroit une église, après quoi elle se retira dans ses domaines.



SAINT EUSTACHE

Tiré des actes anciens dans lesquels le Bréviaire romain a pris la légende de l’office du saint.

 

Eustache s'appelait d'abord Placide. C'était le commandant des soldats de l’empereur Trajan. Bien que adonné au culte des idoles, il pratiquait avec grande assiduité les œuvres de miséricorde. Il avait une épouse idolâtre et miséricordieuse comme lui ; il en eut deux fils qu'il éleva selon son rang, avec une magnificence extraordinaire ; comme il se faisait un devoir de s'adonner aux œuvres de miséricorde, il mérita d'être dirigé dans la voie de la vérité. Un jour en effet qu'il se livrait à la chasse, il rencontra un troupeau de cerfs, au milieu desquels il en remarqua un plus beau et plus grand que lés autres, qui se détacha pour gagner une forêt plus vaste. Tandis que les autres militaires courent après les cerfs, Placide poursuit celui-ci de tous ses efforts et s'attache à le prendre. Comme il le suivait avec acharnement, le cerf parvient enfin à gravir la cime d'un rocher ; Placide s'approche et songe aux moyens de ne pas le manquer ; or, pendant qu'il considère, le cerf avec attention, il voit au milieu de ses bois la figure de la Sainte Croix plus resplendissante que les rayons du soleil, et l’image de J.-C., qui lui adresse ces paroles parla bouche du cerf, comme autrefois parla l’ânesse de Balaam : « Placide, pourquoi me persécutes-tu ? C'est par bonté pour toi que je t'apparais sur cet animal. Je suis le Christ que tu honores sans le savoir : tes aumônes ont monté devant moi, et voilà pourquoi je suis venu ; c'est pour te chasser moi-même par le moyen de ce cerf que tu courais. » D'autres auteurs disent pourtant que ce fut l’image qui lui apparut entre les bois dit cerf qui proféra ces paroles. En entendant cela, Placide, grandement saisi, tomba de son cheval ; revenu à lui après une heure, il se releva et dit : « Faites-moi comprendre ce que vous me dites et alors je croirai en vous. » J.-C. lui dit : « Placide, je suis le Christ qui ai créé le ciel et la terre, qui ai fait jaillir, la lumière et l’ai séparée des ténèbres ; j'ai réglé le temps, les jours et les années ; j'ai formé l’homme du limon de la terre ; pour sauver le genre humain, je suis apparu ici-bas avec un corps, et après avoir été crucifié et enseveli, je suis ressuscité le troisième jour. » À ces mots, Placide tomba de nouveau sur terre et dit : « Je crois, Seigneur, que c'est vous qui avez tout fait, et que vous (237) ramenez ceux qui s'égarent. » Alors le Seigneur lui dit : « Si tu crois, va, trouver l’évêque de la ville, et fais-toi baptiser. » « Voulez-vous, répondit Placide, que j'annonce ces vérités à ma femme et à mes fils, afin qu'eux aussi croient en vous ? » Le Seigneur lui dit : « Informe-les, afin qu'ils soient purifiés comme toi : mais reviens ici demain, je t'apparaîtrai de nouveau pour te dévoiler plus amplement l’avenir. » Quand il fut rentré à sa maison et qu'il eut rapporté ces merveilles à son épouse, au lit, celle-ci s'écria en disant : « Mon Seigneur, et moi aussi, la nuit passée, je l’ai vu et il m’a dit : « Demain ton mari, tes fils et toi, vous viendrez à moi : Je reconnais maintenant que c'est J.-C. » Ils allèrent donc, an milieu de la nuit, trouver l’évêque de Rome qui les baptisa en grande joie, et qui donna à Placide le nom d'Eustache, à sa femme celui de Théospita et à ses fils ceux d'Agapet et de Théospite. Le matin arrivé ; Eustache se rendit à la chasse, comme la veille, et parvenu au même endroit, il fit aller de divers côtés ses soldats, sous prétexte de dépister le gibier, et restant à la place où il avait eu la première vision, il eu eut une seconde : alors tombant le visage contre terre, il dit : « Je vous supplie, Seigneur, de manifester à votre serviteur ce que vous lui avez promis. » Tu es bienheureux, lui répondit le Seigneur, d'avoir reçu le bain de ma grâce, parce que tu as alors vaincu le diable. Tu viens de fouler aux pieds celui qui t'avait déçu. Tu vas montrer maintenant ta foi : car pour l’avoir abandonné, le diable va te livrer de grands combats : il faut donc que tu supportes de rudes épreuves afin de recevoir la couronne de la (238) victoire. Il faut que tu souffres beaucoup afin que déchu de vaines grandeurs du monde, tu sois humilié, pour, être élevé plus tard aux honneurs spirituels. Ne faiblis donc pas : ne reporte pas la vue sur ta gloire passée, car il faut que, par la voie des tentations, tu te montres un autre Job. Cependant quand tu auras été humilié, je viendrai à toi, et ; te rendrai ta gloire première. Dis-moi donc, si tu veux accepter les tentations à présent ou à la fin de ta vie ? » Eustache répondit : « Seigneur, s'il faut qu'il en soit ainsi, à l’instant commandez que les tentations nous éprouvent, mais donnez-nous la vertu de patience. » Ne perds pas courage, reprit le Seigneur ; ma grâce en effet gardera vos âmes. » Alors le Seigneur monta an ciel, et Eustache revint chez lui donner ces nouvelles à sa femme.

Quelques jours s'étant écoulés, la mort, sous la forme d'une peste, se déchaînant sur tous ses serviteurs et ses servantes, les moissonna tous : peu de temps après, tous ses chevaux et tous ses troupeaux moururent subitement. Alors des scélérats, voyant ces ravages, se ruèrent pendant la nuit sur sa maison, emportèrent tout ce qu'ils trouvèrent, et pillèrent l’or, l’argent et tous ses autres biens : lui-même, avec sa femme et ses fils, rendit grâces à Dieu et s'enfuit tout nu. : pour échapper à la honte, ils allèrent en Égypte. Tout ce qu'il possédait fut anéanti par la rapine des méchants. L'empereur et le sénat entier regrettaient beaucoup la perte d'un général aussi distingué, sur lequel on ne pouvait obtenir aucun renseignement. Après avoir fait quelque chemin, les fugitifs arrivèrent à la mer Où ayant trouvé un vaisseau, ils s'embarquèrent. Alors (239) le maître du navire, voyant que la femme d'Eustache était fort belle, conçut un grand désir de la posséder. Après la traversée, il exigea d'Eustache le prix du passage, et comme ils n'avaient pas d'argent, il ordonna que cette femme fût retenue pour payement, dans la conviction de l’avoir à soi. Eustache, informé de cela, refusa absolument d'y consentir, et comme il persistait, le maître fit signe à Ses matelots de le précipiter dans la mer ; afin de pouvoir ainsi posséder sa femme. Eustache, qui s'aperçut de cela, leur abandonna sa femme tout désolé, et prenant ses deux enfants, il s'eri alla en versant des larmes : « Malheur à moi et à vous, dit-il, car votre mère est livrée à un mari étranger ! » Parvenu sur les bords d'un fleuve, il n'osa le passer avec ses deux fils à la fois, parce qu'il y avait beaucoup d'eau ; mais en en laissant un sur la rive, il se mit en devoir de transporter l’autre ; quand il eut passé le fleuve à gué, il posa par terre l’enfant qu'il avait porté, et se hâta de venir prendre l’autre. Il était au milieu du fleuve, lorsqu'un loup accourut tout à coup, saisit l’enfant qu'il venait de mettre sur la rive, et s'enfuit dans la forêt. Eustache, qui n'espérait pas le sauver, courut à l’autre : mais en y allant survint un lion qui s'empara du petit enfant et s'en alla. Or, comme il ne pouvait l’atteindre, puisqu'il n'était encore qu'au milieu du fleuve, il se mit à gémir et à s'arracher les cheveux. Il se serait laissé noyer, si la divine providence ne l’eut retenu. Des bergers, qui virent le lion emporter un enfant vivant, le poursuivirent avec leurs chiens, et Dieu permit que l’animal lâchât sa proie sans lui avoir fait aucun mal. D'un (240) autre côté, des laboureurs se mirent à crier après le loup et délivrèrent de sa gueule l’autre enfant aussi sain et sauf. Or, bergers et laboureurs, tous étaient du même village et ils nourrirent les enfants chez eux. Eustache de son côté ignorait cela ; alors il s'en alla bien triste. « Quel malheur pour moi ! disait-il en pleurant ; il y a peu de temps, j'étais beau comme un arbre,. couvert de fruits et de feuilles ; aujourd'hui je suis tout dépouillé ! Que je suis malheureux ! j'étais entouré de soldats, et aujourd'hui je suis réduit à rester seul, n'ayant pas même la consolation de posséder mes enfants auprès de moi ! Je me souviens, Seigneur, que vous m’avez dit que je serais tenté comme Job, mais je vois que je suis traité plus durement encore. Dépouillé de tous ses biens, il avait au moins un fumier sur lequel il pût s'asseoir ; mais moi, il ne me reste pas même rien qui ressemble à cela. Il eut des amis qui compatissaient à sa position, pour moi, je n'ai eu que des bêtes féroces, qui m’ont enlevé mes enfants : sa femme lui fut laissée, la mienne m’a été ravie. Mettez fin, Seigneur, à mes tribulations ; et placez une garde à ma bouche dans la crainte que mon cœur se laisse aller à des paroles de malice, et que je mérite d'être rejeté de devant votre face. » Etouffé par ses sanglots, il alla dans un hameau où s'étant mis à gage, il garda les champs des habitants, l’espace de quinze ans ; quant à ses fils, ils furent élevés dans un autre village, sans savoir qu'ils fussent frères. Le Seigneur conserva aussi la femme d'Eustache, et l’étranger ne la connut pas ; au contraire il la renvoya intacte, après quoi il mourut.

Or, l’empereur et le peuple romain étaient fort inquiétés par les ennemis. L'empereur, qui se rappela Placide et les victoires que souvent il avait remportées par lui sur les ennemis, s'attristait singulièrement du changement survenu à la suite de sa disparition inattendue ; il envoya donc des soldats dans les différentes parties du monde, en promettant de grandes richesses et des honneurs à ceux qui l’auraient trouvé. Or, deux soldats, qui avaient servi sous Placide, arrivèrent au village où il demeurait. Placide qui, du champ où il se trouvait, les aperçut venir, les reconnut aussitôt à leur démarche, et le souvenir de sa dignité lui revenant à la mémoire, il en fut troublé : « Seigneur, dit-il, de même que, contre tout espoir, je viens de voir ceux qui ont vécu autrefois avec moi, faites aussi qu'un jour je puisse voir ainsi ma femme ; car, pour mes enfants, je sais qu'ils ont été dévorés par les bêtes féroces. » Alors il entendit une voix lui dire : « Confiance, Eustache, dans peu tu seras rétabli dans tes honneurs, et tu retrouveras ta femme. » Il s'avança vers les soldats qui ne le reconnurent point ; mais après l’avoir salué, ils lui demandèrent s'il connaissait un étranger nommé Placide, qui avait une femme et deux enfants. Il avoua n'en rien savoir ; cependant sur la prière qu'il leur en fit, ils vinrent au logis et Eustache les servit. En se rappelant son ancienne position, il ne pouvait contenir ses larmes : Il fut forcé de sortir pour se laver le visage et revint les servir. Mais les soldats, qui le considéraient, se disaient l’un à l’autre : « Quelle ressemblance frappante entre cet homme et celui que nous cherchons ! » (242) L'un d'eux dit : « Oui, il lui ressemble beaucoup ; examinons donc ; s'il porte à la tète la cicatrice dune blessure qu'il a reçue à la guerre, c'est lui. » Ils examinèrent et ayant distingué cette marque, ils furent convaincus dès l’instant que c'était celui-là même qu'ils cherchaient. Ils se jetèrent à son cou pour l’embrasser, et s'informèrent de sa femme et de ses fils. Eustache leur dit que ses fils étaient morts et sa femme captive. Or, les voisins vinrent tous voir ce qui se passait, les soldats ne manquèrent pas de vanter son courage et de publier la gloire qu'il s'était acquise : alors ils lui mettent sous les jeux l’ordre de l’empereur, et le revêtent d'habits précieux. Après quinze jours de marche, ils arrivèrent auprès de l’empereur qui, à cette nouvelle, vint au-devant d'Eustache. Il ne l’eut pas plus tôt vu qu'il se jeta à son cou pour l’embrasser. Eustache raconta alors tout ce qui lui était arrivé aussitôt après, ou l’entraîna au ministère de la guerre et on le contraignit à reprendre ses anciennes fonctions. Quand il eut compté ses soldats, et qu'il eut vu qu'ils étaient en trop petit nombre relativement à la multitude des ennemis, il fit lever des recrues dans les jeunes gens de toutes les villes et des bourgades. Or, le pays oit avaient été élevés ses enfants eut à fournir deux jeunes soldats. Tous les habitants de l’endroit désignèrent au commandant militaire les deux fils d'Eustache comme les plus aptes au service. Eustache, qui vit deux jeunes gens de bonne mine et d'un extérieur distingué, conçut pour eux une, singulière affection, et leur donna les premières places à sa table. Il partit donc pour la guerre, enfonça les (243) bataillons ennemis, et fit reposer son armée durant trois. jours, dans l’endroit où sa femme était une pauvre hôtelière. Or, par une permission de Dieu, les deux jeunes gens furent logés dans la maison de leur mère, sans qu'ils sussent qui elle était. Comme, ils se reposaient sur le midi, et qu'ils s'entretenaient ensemble, ils vinrent à parler de leur enfance, de leur mère assise près de là, elle écoutait avec attention ce qu'ils se racontaient l’un à l’autre. L'aîné disait au plus jeune « Moi, de ma jeunesse, je ne. me rappelle rien autre chose, sinon que mon père était général d'armée, et que ma mère avait une rare, beauté : ils eurent deux fils, moi et un plus jeune encore, qui lui aussi était remarquablement beau. Ils nous prirent et partirent une nuit de notre maison, puis ils s'embarquèrent, mais, j'ignore où ils allaient. Comme nous débarquions, je ne sais comme il se fit que notre mère resta sur le navire, et notre père s'en alla, nous portant tous les deux et pleurant. Arrivé sur le bord d'un fleuve, il le passa avec mon jeune frère et me laissa sur la rive : mais comme il revenait pour me prendre, un loup survint et enleva mon frère ; mon père était encore loin de moi, quand un lion sorti de la forêt me saisit et m'emporte dans le bois, mais des bergers m’arrachèrent de la gueule du lion, et je fus élevé dans la maison que tu connais ; je n'ai pu savoir depuis ce qu'était devenu mon père ainsi que le petit enfant. » À ce récit, le cadet se prit à pleurer et à dire : « Par Dieu ! d'après ce que j'entends, je suis ton frère, puisque ceux qui m’ont élevé me disaient aussi : « Tous t'avons arraché à un loup. » Ils se (244) jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et s'embrassèrent en pleurant.

La mère qui entendait cela et qui reconnaissait dans ce récit toutes les circonstances de ce qui lui était arrivé, pensa longtemps à part soi que ce pourrait bien être ses enfants. Le lendemain donc, elle alla trouver le général d'armée et lui adressa la parole en ces termes . « Je vous prie, seigneur, de me faire reconduire dans ma patrie ; carie suis du pays des Romains et étrangère ici. » En parlant, elle vit sur lui les cicatrices que portait son mari ; alors elle le reconnut et sans pouvoir se contenir, elle se jeta à ses pieds en' disant : « Je vous- en prie, seigneur, racontez-moi ce que vous faisiez autrefois ; car je pense que vous êtes Placide, général d'armée ; vous avez aussi un autre nom qui est Eustache ; ce Placide, le Sauveur l’a converti ; il a subi telle et telle épreuve ; c'est moi qui suis sa femme, j'ai été enlevée sur mer ; j'ai été préservée de toute souillure ; c'est moi qui ai eu deux fils, Agapet et Théopiste. » En entendant ce récit, Eustache la considère attentivement et reconnaît en elle son épouse : alors versant des larmes de joie, il l’embrassa en glorifiant Dieu le consolateur des affligés. Son épouse lui dit alors : « Seigneur, où sont nos enfants ? » « Ils ont été pris par des bêtes farouches, répondit-il. » Il lui raconta donc comment il les avait perdus. Sa femme lui dit : « Rendons grâces à Dieu, car je pense que comme il nous a donné, le bonheur de nous retrouver, il nous accordera encore celui de reconnaître nos enfants. » « Je vous ai dit, reprit Eustache, qu'ils ont été pris par des bêtes farouches. » (245) Elle répondit : « Hier, comme j'étais assise dans le jardin, j'ai entendu deux jeunes gens raconter l’histoire de leur enfance de telle et telle façon, et je crois que ce sont nos enfants ; interrogez-les donc, et ils vous la diront eux-mêmes. » Alors Eustache les manda et après avoir appris ce qui se rapportait à leur enfance, il reconnut que c'étaient ses fils. Lui et sa femme les embrassent en versant un torrent de larmes et les tinrent longtemps sur leur cœur. L'armée entière était au comble de la joie de ce que ces enfants étaient retrouvés et de ce que les barbares avaient été vaincus. À son retour, Eustache trouva Trajan mort, et ayant pour successeur Adrien, homme plus scélérat encore. En raison de la victoire qu'Eustache avait remportée, comme aussi à l’occasion de la rencontre que ce général avait faite de sa femme et de ses fils, l’empereur les reçut avec magnificence et fit préparer un grand festin. Le lendemain, il alla au temple des idoles afin d'offrir un sacrifice pour la victoire remportée sur les barbares. Or, l’empereur voyant qu'Eustache ne voulait pas sacrifier ni pour la victoire qu'il avait remportée, ni à l’occasion de la découverte de sa famille, l’exhortait cependant à le faire. Mais Eustache lui dit : « Le Dieu que j'adore, c'est J.-C., et je n'offre de sacrifices qu'à lui seul. » Alors l’empereur, en colère, ordonna de les exposer dans le cirque avec sa femme et ses enfants, et fit lâcher contre eux un lion féroce. Le lion accourut, et baissant la tête comme s'il eût. adoré ces saints personnages il s'éloigna d'eux humblement. L'empereur ordonna aussitôt de faire rougir au feu un taureau d'airain, et commanda de les y jeter tout vifs. (246) Les saints se mirent donc en prières et se recommandant à Dieu, ils entrèrent dans le taureau où ils rendirent leur âme au Seigneur. Trois jours après, on les en tira en présence de l’empereur ; et on les retrouva intacts au point que pas même leurs cheveux, ni aucune partie de leurs membres n'avait été atteinte par l’action du feu. Les chrétiens prirent leurs corps et les ensevelirent en un endroit fort célèbre où ils construisirent un oratoire. Ils pâtirent sous Adrien qui commença à régner vers l’an du Seigneur 120, aux calendes de, novembre, ou, d'après quelques auteurs, le douze des calendes d'octobre (20 septembre).



TOUS LES SAINTS

 

L'institution de la fête de tous les saints paraît se rattacher à quatre motifs : 1° la dédicace d'un temple ; 2° la fête des saints omis dans le cours de l’année ; 3° l’expiation de nos négligences ; 4° une plus grande facilité d'obtenir ce que nous demandons dans nos prières.

 

1. Cette fête fut instituée pour la dédicace d'un temple. Les Romains, après s'être rendus maîtres de l’univers, construisirent un temple magnifique au milieu duquel ils placèrent leur idole, et autour de sa statue, celles des divinités de chaque province tournées de face vers l’idole des Romains. S'il .arrivait qu'une province se révoltât, aussitôt, dit-on, par l’artifice du diable, la statue de l’idole de cette province tournait (247) le dos à l’idole de Rome, comme pour faire entendre qu'elle cessait de reconnaître son haut domaine. Alors les Romains levaient en toute hâte une armée nombreuse contre le pays révolté et le faisaient rentrer sous leurs lois. Mais ce ne fut pas assez pour les Romains d'avoir dans leur ville lés simulacres des faux dieux de toutes les provinces ; ils firent plus ; ce fut de construire un temple consacré à chacun des dieux qui les avaient rendus, en quelque sorte, les vainqueurs et les maîtres de toutes ces provinces. Cependant comme toutes les idoles ne pouvaient avoir chacune un temple dans Rome, les Romains, pour faire parade de leur folie, érigèrent, en l’honneur de tous les dieux, un temple plus merveilleux et plus élevé que les autres qu'ils nommèrent Panthéon, mot qui signifie tous les dieux et formé de Pan, tout et, Theos, Dieu. Les pontifes des idoles avaient en effet inventé, pour induire le peuple en erreur, que Cybèle, nommée par eux la mère de tous les dieux, leur avait ordonné d'élever un temple magnifique à ses enfants, si on voulait vaincre toutes les nations. On jeta les fondements du temple sur un plan sphérique, pour mieux démontrer par là l’éternité des dieux. Mais comme la largeur de la voûte était telle qu'il ne paraissait pas possible qu'elle se soutînt, quand l’édifice fut un peu élevé au-dessus du sol, on en remplit tout l’intérieur avec de la terre, dans laquelle on jeta, dit-on, de la monnaie : et l’on continua d'en faire autant jusqu'à l’entier achèvement de ce temple merveilleux. On permit alors à quiconque voudrait enlever la terre de garder pour soi tout l’argent qui y serait trouvé ; la foule accourut et vida de suite (248) l’édifice. Enfin, les Romains fabriquèrent un globe d'airain doré, en forme de pomme de pin, qu'ils placèrent au sommet. On rapporte encore que sur ce globe étaient sculptées demain de maître toutes les provinces, de telle sorte que celui qui venait à Rome pouvait savoir de quel côté du monde était son pays. Mais dans la suite des temps ce globe vint à tomber ; de là, l’ouverture qui est restée au sommet. Du temps donc de l’empereur Phocas, quand Rome avait depuis longtemps déjà reçu la foi du Seigneur, Boniface, le quatrième pape après saint Grégoire le Grand, vers : l’an du Seigneur 605, obtint de cet empereur ce temple qu'il purgea de ses idoles immondes et qu'il consacra le 3 des Ides de mai (13 mai), en l’honneur de la bienheureuse vierge Marie et de tous les martyrs. Il lui donna le nom de Sainte-Marie-aux-Martyrs (et il est connu aujourd'hui du peuple sous celui de Sainte-Mariede-la-Rotonde) ; car à cette époque, on ne célébrait pas encore dans l’Église de fêtes pour les confesseurs. Or, comme à cette consécration se rendait une multitude de monde infinie et que le manque de vivres ne permettait pas de la célébrer, un pape, du nom de Grégoire IV, établit de la transférer aux calendes (1er) de novembre, alors que la moisson et les vendanges sont terminées ; il décida qu'on célébrerait en ce jour, dans l’univers entier, une fête solennelle en l’honneur de tous les saints. Ce fut ainsi qu'un temple bâti pour toutes les idoles fut dédié à tous les saints, et que l’on adresse de pieuses louanges à la multitude des saints en un. lieu où l’on adorait une multitude d'idoles.

II. La fête de tous les saints a été instituée pour honorer ceux dont on ne célèbre pas la fête, et dont on ne fait pas même la mémoire. Nous rie pouvons pas, en effet, fêter tous les saints, tant à cause de leur grand nombre qu'à cause de l’impossibilité où nous réduisent notre faiblesse et notre infirmité, comme aussi à cause de l’insuffisance du temps, qui serait trop court. Car, ainsi que le dit saint Jérôme dans l’épître qui se trouve à la tête de son calendrier, il n'est pas de jour ; excepté celui des calendes (1er) de janvier, auquel on ne puisse assigner cinq mille martyrs, voilà pourquoi l’Église a sagement disposé que, rie pouvant célébrer la fête de tous les saints chacun en particulier, nous les honorions tous ensemble d'une manière générale. Mais, pourquoi célébrons-nous sur la terre les fêtes des saints ? Maître Guillaume d'Auxerre en assigne six raisons, dans sa Somme des offices. La première, c'est l’honneur de la divine majesté ; car en honorant les saints, c'est Dieu que nous Honorons et que nous proclamons admirable en leur personne, puisque celui qui fait honneur aux saints honore spécialement celui qui les a sanctifiés, La seconde, c'est pour obtenir aide à notre misère ; par nous-mêmes, nous ne pouvons obtenir le salut ; aussi avons-nous besoin des suffrages des saints, qu'il est juste que nous honorions si nous voulons mériter leur secours. On lit au IIIe livre des Rois, ce que Bersabée (nom signifiant puits d'abondance), c'est-à-dire l’Église triomphante, obtint, par ses prières, le royaume pour son fils, c'est-à-dire pour l’Église militante. La troisième augmente notre sécurité et notre (250) espérance, par la considération de la gloire des saints, qui nous est rappelée dans la fête que nous célébrons ; car si des hommes mortels, semblables à nous, ont pu être élevés à un pareil degré de gloire, il est certain que nous pourrons ce qu'ils ont pu, puisque le bras du Seigneur n'est, pas raccourci. La quatrième, c'est comme exemple offert à notre imitation. Quand revient la fête des saints, nous sommes portés à les imiter, à mépriser, comme eux, les choses de la terre, et à soupirer après les biens du ciel. La cinquième, c'est pour les payer de retour ; car les saints font une fête dans le ciel par rapport à nous, puisqu'il y a joie chez les anges de Dieu et chez les âmes des saints, pour un pécheur qui fait pénitence. Donc, il est juste que nous les payions de retour, et que, faisant de nous une fête dans les cieux, nous célébrions aussi sur la terre une fête pour eux. La sixième, c'est pour nous acquérir de l’honneur ; en honorant les saints, nous travaillons à notre avantage, nous nous procurons de l’honneur, parce que leur fête c'est notre gloire ; en honorant nos frères, nous nous honorons nous-mêmes. La charité fait que tous les biens soient communs ; or, nos biens sont célestes, terrestres et éternels.

Outre ces raisons, saint Jean Damascène, au livre IV, chap. VIII, en apporte d'autres. Il se demande pourquoi on doit honorer les saints, ainsi que leurs corps ou reliques. Il en donne des raisons dont plusieurs se tirent de leur dignité, d'autres de l’excellence de leurs corps. Il dit donc que leur dignité a quatre degrés : ils sont les amis de Dieu, les fils de Dieu, (251) les héritiers de Dieu et nos guides. Ses autorités, il les puise, quant au premier degré, dans saint Jean (XV) : « Je ne vous appellerai plus mes serviteurs, mais bien mes amis. » Quant au second degré, dans saint Jean (I) : « Il a donné à ceux qui l’ont reçu le pouvoir d'être faits enfants de Dieu. » Quant au troisième degré, dans la troisième épître aux Romains (VIII) : « S'ils sont enfants, donc ils sont héritiers. » Par rapport au quatrième degré, voici ce qu'il dit :

« Que de peines ne vous donneriez-vous pas, pour trouver un guide qui vous présenterait à un roi mortel et qui parlerait en votre faveur ? Eh bien ! les guides de tout le genre humain, nos intercesseurs auprès de Dieu, ne les honorera-t-on pas ? Oui, comme on doit honorer ceux qui élèvent un temple à Dieu ; et dont on' vénère la mémoire. » D'autres raisons sont prises de l’excellence de leurs corps ; saint Jean Damascène en assigne quatre et saint Augustin en ajoute une cinquième. Les corps des saints, en effet, ont été les celliers de Dieu, le temple de J.-C., le vase du parfum céleste, les fontaines divines et les membres du Saint-Esprit. Ils ont été : 1° les celliers de Dieu, et Dieu les a ornés comme des cénacles ; 2° le temple de J.-C. Dieu a habité en eux par l’intelligence ; J.-C. le dit aux apôtres : « Ne savez-vous pas que vos corps sont les temples de l’Esprit-Saint, qui habite en vous ? » Or, Dieu est esprit : et pourquoi donc ne pas honorer des temples, des tabernacles que Dieu anime Saint Jean Chrysostome dit à ce sujet : « L'homme se complaît à élever des palais, et Dieu à habiter dans ses saints. » « Seigneur, dit le Psalmiste, j'ai beaucoup (252) aimé la beauté de votre maison. » Quelle beauté ? Ce n'est pas celle qu'on obtient avec une variété de marbres précieux, mais celle qui vient de l’abondance de toutes les grâces. La première flatte la chair, la seconde vivifie l’âme. Celle-là ne dure qu'un temps, trompe les yeux ; celle-ci élève pour toujours l’intelligence jusqu'au ciel. ». 3° Ce sont les vases pleins d'un parfum spirituel : « Des reliques des saints, continue saint Jean Damascène, découle un parfum qui répand la meilleure odeur ; et que personne ne vienne me contredire : car, si d'un rocher, d'une pierre dure, il a jailli de l’eau dans le désert ; si, de la mâchoire de son âne, Samson brûlant de soif obtint de l’eau, à combien plus forte raison, des reliques des martyrs, doit-on croire qu'il découlera un parfum tout odoriférant, en faveur de ceux qui ont soif de la vertu divine de Dieu dans les saints, qui ont soif de cet honneur qui a sa source en Dieu ? » 4° Ce sont des fontaines divines : ils vivent au sein de la vérité et jouissent de la présence de Dieu. J.-C., notre maître, nous a donné, dans les reliques des saints, des sources de salut qui répandent des bienfaits de toute nature ; ils sont l’organe de l’Esprit-Saint.

C'est la raison qu'allègue saint Augustin (Cité de Dieu, l. I, c. XIII) « Il ne faut pas, dit-il, abandonner avec dédain les corps des saints qui, pendant leur vie, ont été l’organe et l’instrument du Saint-Esprit pour toute bonne Œuvre. » Ce qui fait dire à l’apôtre : « Est-ce que vous voulez éprouver J.-C. qui parle par ma bouche ? »

Il est dit encore de saint Étienne, que ses ennemis ne pouvaient résister à la sagesse et à l’esprit qui parlait en lui. Saint Ambroise s'exprime ainsi dans. son Hexaëmon : « Voici ce qu'il y a de plus précieux, c'est que l’homme soit l’organe de la voix de Dieu, et qu'il exprime les oracles divins avec des lèvres humaines. »

III. La fête de la Toussaint a été instituée pour expier nos négligences. En effet bien que nous ne fassions la fête que d'un petit nombre de saints, cependant il s'y mêle beaucoup de négligence, et notre ignorance comme notre négligence nous y font oublier une multitude de choses. Si, donc nous avons négligé quoi que ce soit dans les autres solennités des saints, nous pouvons le suppléer dans cette fête générale, et nous purifier des fautes qui pourraient nous être imputées. Cette raison est touchée dans le sermon qui se récite en ce jour dans l’office de l’Église (Il est du vénérable Bède, sermon XVIII). Il y est. dit : « Il a été décrété qu'en ce jour on ferait mémoire de tous les Saints, afin que si la fragilité humaine a quelque chose à regretter dans la manière dont elle a solennisé les Saints ; soit par ignorance et par négligence, soit par les embarras des affaires, elle puisse l’expier en cette circonstance. » Il faut remarquer qu'il y a quatre classes différentes de saints du Nouveau Testament, que nous honorons dans le courant de l’année et que nous réunissons aujourd'hui tous ensemble, afin de suppléer à ce que nous avons fait avec négligence : ce sont les apôtres ; les martyrs, les confesseurs et les vierges. D'après Raban, ils sont indiqués par les quatre parties du monde : par l’orient, les apôtres ; par le midi, les martyrs ; par l’aquilon, les confesseurs et par l’occident, les vierges. Les premiers sont les apôtres dont. la dignité et l’excellence sont certaines, car ils l’emportent en quatre manières sur tous les autres saints : 1° par la prééminence de leur dignité ils sont en effet les sages princes de l’Église militante, les puissants assesseurs du juge éternel, les doux pasteurs du troupeau du Seigneur. « C'était convenance, dit saint Bernard, que le, genre humain eût à sa tête des pasteurs et des docteurs pareils, qui joignissent à la douceur la puissance et la sagesse. Ils doivent posséder la douceur, pour m’accueillir avec bonté et miséricorde ; la puissance pour me protéger efficacement ; la sagesse pour me conduire à la vie par la voie qui aboutit à la cité d'en haut. » 2° Par la prééminence du pouvoir. Saint Augustin en parle comme il suit : « Dieu a donné aux apôtres pouvoir sur la nature, afin de la guérir ; sur les démons, pour les renverser ; sur les éléments pour les changer ; sur les âmes, pour les délier de leur péché ; sur la mort, pour la mépriser ; ce pouvoir est au-dessus de celui des anges, pour consacrer le corps du Seigneur. 3° Par la prérogative de la sainteté. Aussi était-ce pour ce qu'ils excellaient en sainteté et qu'ils étaient remplis de grâces que reluisaient en eux comme dans un miroir la vie et la conduite de J.-C., qu'ils reproduisaient en eux, comme on tonnait le soleil à ses ardeurs, une rose à son parfum, et le feu à sa chaleur. Ce qui fait dire à saint Jean Chrysostome, dans son (255) Commentaire sur saint Mathieu : « J.-C. envoie les apôtres, comme le soleil répand ses rayons, comme la rose l’odeur de son parfum, comme le feu ses étincelles, afin que comme le, soleil brille dans ses rayons, comme la rose se devine à son parfum, comme le feu se découvre par ses étincelles, de même la puissance de J.-C. se manifeste par leurs vertus. » 4° Par leur utilité réelle. Voici ce que dit saint Augustin à ce propos : « Ils sont des plus vifs, des plus inhabiles, ils sont en très petit nombre, et cependant quelle noblesse, quelle science, quelle force dans leurs discours ! Les génies les plus extraordinaires, les bataillons les plus épais, les intelligences les plus merveilleuses des auteurs, des orateurs et des docteurs sont soumises par eux au Christ. » — La seconde classe de saints se compose. des martyrs dont la dignité et l’excellence sont évidentes par la multiplicité, l’utilité et la constance de leurs tourments. Ils furent nombreux, parce que outre le martyre de sang, il y en a encore trois autres où le sang n'est pas répandu : savoir la modération dans l’abondance, comme David l’a possédée ; la largesse dans la pauvreté, comme chez Tobie et chez la. veuve de l’Évangile ; la chasteté dans la jeunesse, ainsi que Joseph la pratiqua en Égypte. D'après saint Grégoire il y a trois sortes de martyres où le sang n'est pas versé ; savoir : la patience dans l’adversité : « Nous pouvons, dit ce père, être martyrs sans subir le fer, si nous conservons au fond du cœur une vraie patience. » La compassion pour les affligés : « Celui qui témoigne de la douleur pour les misères d'autrui, celui-là porte la croix dans son esprit. » L'amour des (256) ennemis : « Supporter les mépris, dit-il encore, aimer qui vous hait, c'est le martyre au fond de la pensée. Les tourments furent utiles d'abord aux martyrs eux-mêmes, qui par là obtinrent la rémission de leurs péchés, une augmentation de mérites, et la possession de la gloire éternelle. Ils se l’acquirent au prix de leur sang, et c'est pour cela que l’on dit de ce sang qu'il est précieux, c'est-à-dire, plein de prix. C'est à ce sujet que parle ainsi saint Augustin dans la Cité de Dieu : « Quoi de plus précieux que la mort pour laquelle les péchés sont remis et les mérites accrus ! » Dans ses Commentaires sur saint Jean : « Le sang de J.-C. est précieux, et même sans prix ; cependant il a rendu précieux aussi le sang de ses fidèles, pour lesquels il a donné son sang comme rançon. » En effet s'il n'avait pas rendu précieux le sang de ses serviteurs, on ne dirait pas : « La mort des saints est précieuse aux yeux du Seigneur. » « Le martyre, dit saint Cyprien, c'est la fin des péchés, le terme du danger, le guide du salut, le maître de la patience, la maison de vie. » « Trois choses, dit saint Bernard, rendent précieuse la mort des saints : cessation de travail, joie de la situation nouvelle, assurance par rapport à l’éternité. » Ils nous sont d'une double utilité : 1° ce sont nos modèles dans la lutte. « Chrétiens, dit saint Chrysostome, tu es un soldat rempli de mollesse, si tu penses vaincre sans combat, triompher sans lutte exerces hardiment tes forces, combats rudement, prends bien tes mesures ; considère les conventions, fais attention à ta condition ; apprends les règlements de cette milice ; les conventions, c'est ce que tu as (257) promis, la condition, c'est celle dans laquelle tu -t'es engagé ; cette milice, c'est celle où tu t'es enrôlé. Tous ont combattu sous ces conventions ; tous ont vaincu dans cette condition, ont triomphé dans cette milice. » 2° Ils nous ont été donnés comme des patrons pour, nous secourir et par leurs mérites et par leurs prières. « Ô bonté immense de Dieu, dit saint Augustin, qui veut que les mérites des martyrs soient ce qui nous aide ! Il les éprouve pour nous instruire ; il les tourmente pour nous gagner ; il veut que leurs supplices soient notre profit. » « Si les apôtres et les martyrs, dit saint Jérôme, revêtus encore de leur corps, peuvent prier pour les autres, quand ceux-ci doivent encore être inquiets par rapport à eux-mêmes, à plus forte raison peuvent-ils le faire, après avoir remporté des couronnes, des victoires, des triomphes ! Moïse seul obtient le pardon de six cent mille hommes, et Étienne demande pardon pour Paul et pour beaucoup d'autres, et l’obtient ; auront-ils moins de pouvoir lorsqu'ils seront avec le Christ ? L'apôtre Paul dit que Dieu lui accorda la vie de deux cent soixante-seize âmes dans un navire : fermera-t-il la bouche quand il sera avec J.-C. ? » 3° Ils souffrirent avec constance ; saint Augustin dit à ce sujet : « L'âme du martyre c'est une épée resplendissante de charité, aiguisée par la vérité, agitée. par la force du Dieu (les batailles : elle a fait, les guerres, elle a terrassé ses nombreux contradicteurs, elle a frappé ses ennemis, elle a écrasé ses adversaires. » Saint Chrysostome ajoute : « Ceux qui étaient torturés sont restés plus forts que leurs bourreaux ; et des membres écorchés ont vaincu les écorcheurs. »

La troisième classe de saints renferme les confesseurs, dont la dignité et l’excellence sont évidentes en ce qu'ils ont confessé Dieu en trois manières : de cœur, de bouche, et d'action. La confession du cœur ne suffit pas sans celle de la bouche, comme le prouve par quatre raisons saint Chrysostome, Sur saint Mathieu : 1° « La racine de la confession ; c'est la foi du cœur, et la confession c'est le fruit de la foi ;. or, comme il est de toute nécessité que tant que la racine est vivante en terre, elle produise des branches et des feuilles, car si elle n'en produit pas, soyez sûr que sa racine est desséchée sous terre ; de même ; tant que 1a foi du cœur reste entière, toujours, elle enfante la confession dans la bouche : que si la confession de la bouche est flétrie, tenez pour certain que la foi du cœur est desséchée depuis longtemps déjà. » 2° « Si c'est un avantage pour vous de croire du fond du cœur, et de ne pas confesser votre foi devant les hommes, donc un infidèle hypocrite trouvera avantageux de confesser J.-C., quand bien même il ne croirait pas en lui du fond qui cœur : Maintenant s'il ne gagne rien à confesser sans avoir la foi, vous non plus, vous ne gagnerez rien à croire, si vous ne confessez pas. » 3° « Si vous croyez avoir fait assez pour J.-C. que de le connaître, sans le confesser. devant les hommes, ce sera donc assez pour vous que J.-C. vous connaisse, mais ne vous confesse pas devant, son Père. Or, si connaître Dieu n'est pas chose suffisante pour vous ; votre foi un lui suffira pas davantage. » 4° « Si la foi du cœur eût suffi, Dieu n'aurait créé que votre cœur seulement ; mais il a encore créé votre bouche afin que vous le (259) confessiez de cœur et de bouche. » 3° Ils ont confessé Dieu par leurs œuvres. Saint Jérôme dans son commentaire sur ce passage de l’épître à Tite : « Ils font profession de connaître Dieu », montre comment on peut confesser ou nier Dieu par ses Œuvres. « J.-C., dit-il ; est sagesse, justice, vérité, sainteté ; et courage. On renie la sagesse par la folie, la justice par l’iniquité, la vérité par le mensonge, la sainteté par les turpitudes, le courage par faiblesse d'esprit, et chaque fois que nous nous laissons vaincre par les vices et par les péchés, tout autant de fois, renions-nous Dieu ; tandis qu'au contraire, toutes les fois que nous faisons le bien, nous confessons Dieu. » La quatrième classe des saints est celle dés vierges, dont la dignité et l’excellence est évidente : 1° parce qu'elles sont les épousés du roi éternel. « Imaginez, si vous le pouvez, dit saint ; Ambroise, une beauté plus grande que la beauté de celle qui est aimée par le Roi, qui est prisée par le Juge, qui est dédiée au Seigneur, qui est consacrée à Dieu ? Toujours épouse et jamais mariée ! » 2° Parce qu'elles sont comparées aux Anges. « La virginité, dit ailleurs saint Ambroise, surpasse la nature humaine, puisqu'elle fait des hommes les compagnons des anges. Cependant chez les vierges, la victoire l’emporte encore sur celle des anges : car ceux-ci vivent sans la chair, tandis que les vierges triomphent dans la chair. 3° Parce qu'elles sont plus illustres que tout le reste des fidèles : « La virginité, dit saint Cyprien, est la fleur de l’église, la beauté et l’ornement de la grâce spirituelle. l’heureuse disposition à la louange et à l’honneur, une pauvre intègre et sans corruption, (260) l’image de Dieu, la plus illustre portion du troupeau de J.-C. » 1° Parce qu'elles sont préférées aux personnes mariées. Or, cette excellence que possède la virginité par rapport à l’union conjugale, est claire et certaine si on les compare. Le mariage féconde le corps, la virginité féconde l’esprit. Saint Augustin dit qu'il y a plus de générosité à imiter par avance avec la chair la vie des anges que d'augmenter dans la chair le nombre des mortels. Or, la fécondité est plus grande, comme aussi plus pleine de bonheur, à agrandir son esprit. qu'à concevoir dans son sein ; le mariage procrée des enfants de douleurs, et la virginité des enfants de joie et d'allégresse. « La continence, dit saint Augustin, est loin d'être stérile, mais c'est une mère féconde d'enfants de joie qu'elle enfante de vous, Seigneur. » Le mariage remplit la terre d'enfants, la virginité en. remplit le ciel. Saint Jérôme a dit : « Le mariage remplit la terre, la virginité remplit le paradis. Le mariage traîne, après soi grand nombre d'inquiétudes, la virginité engendre le calme. Gilbert disait : que la virginité est l’absence des chagrins, la paix de la chair, la rançon du vice et la reine des vertus. Le mariage, c'est le bien, la virginité, c'est le mieux. « Il y a autant de différence entre le mariage et la virginité, dit saint Jérôme à Pammachius, qu'il y en a entre ne pas pécher et bien faire ; ou pour adoucir, l’expression, qu'il y en a entre le bien et le mieux. Le premier est comparé aux épines, la seconde aux roses. » Saint Jérôme dit à Eustochium : « Je loue le mariage parce qu'il enfante des vierges. Je cueille la rose au milieu des épines, je tire l’or de la (261) terre, et la perle du coquillage. » 5° Parce qu'elles possèdent de nombreux privilèges. Les vierges en effet auront une couronne enrichie d'or ; elles seules chanteront, le cantique ; elles seront revêtues comme le Christ ; elles marcheront toujours à la suite de l’Agneau.

IV. Enfin, la fête de tous les saints a été instituée pour obtenir plus facilement ce que nous demandons dans nos prières : comme nous les honorons, en ce jour, tous à la fois, eux aussi prient tous ensemble pour nous, afin que nous obtenions plus facilement miséricorde de Dieu. S'il est en effet impossible de ne pas exaucer les prières d'une multitude, il sera plus impossible encore que les prières réunies de tous les saints ne soient pas exaucées. Cette raison est indiquée par l’oraison de l’office de ce jour dans laquelle nous disons : « Nous vous supplions, Seigneur, d'augmenter, avec le nombre de nos intercesseurs, l’abondance de votre miséricorde après laquelle nous soupirons (C'est l’oraison . Veneranda, qui reste reléguée dans les Sacramentaires). » Les saints intercèdent pour nous par mérite et par affection : par mérite, quand leurs mérites nous secondent : par affection, lorsqu'ils désirent l’accomplissement de nos souhaits : ce dont ils s'abstiennent toutefois à moins qu'ils ne reconnaissent . la nécessité d'accomplir la volonté de Dieu. Que tous les saints s'unissent en ce jour pour intercéder unanimement en notre faveur, nous en avons la preuve dans une vision qu'on raconte avoir eu lieu l’année qui suivit l’institution de cette solennité. À pareil jour, le coûtre de l’église de Saint-Pierre avait eu la dévotion de faire une station à chaque autel, et après avoir imploré les suffrages de tous les saints, il était enfin revenu à l’autel de saint Pierre, où s'étant reposé un instant, il fut ravi hors de lui. Il vit alors le Roi des rois assis sur un trône élevé, et autour de lui tous les anges. La Vierge des vierges ornée d'un diadème éclatant arriva aussitôt suivie d'une multitude de vierges et de continentes : À l’instant le roi se leva pour l’accueillir, et l’invita à s'asseoir sur un siège qu'il fit placer auprès du sien. Après cela vint un personnage, revêtu d'un habit de poil de chameau, suivi par nue multitude de vieillards vénérables. Ensuite s'en présenta un autre orné de vêtements pontificaux escorté par un chœur de plusieurs autres revêtus de la même manière : Enfin s'avança une multitude innombrable de soldats, après lesquels se présenta une foule infinie de nations diverses. Tous étant parvenus jusque devant le trône du Roi, ils fléchirent les genoux et l’adorèrent. Alors celui qui était orné d'habits pontificaux commença les matines que tous les autres continuèrent. Or, l’ange conducteur du coûtre lui expliqua la vision : « La vierge qui se trouvait au premier rang, c'était la mère de Dieu ; celui qui était vêtu de poil de chameau c'était saint Jean-Baptiste avec les patriarches et les, prophètes ; celui qui était revêtu d'ornements pontificaux était saint Pierre, avec les autres apôtres, les soldats étaient les martyrs, et le reste de la foule, se composait des confesseurs. Tous étaient venus en présence du roi pour rendre grâces de l’honneur à eux rendu (263) en ce jour par les mortels et pour prier en faveur de l’univers entier. » Ensuite il le conduisit dans un autre endroit où il lui montra des personnes des deux sexes, les unes sur des tapis d'or, d'autres à table, dans les délices : d'autres en fins nus, pauvres et mendiant des secours. Il lui dit alors que ce lieu était le purgatoire ; que les âmes qui vivaient dans l’abondance étaient celles dont les âmes les aidaient beaucoup de leurs suffrages, que les indigentes étaient celles dont on n'avait aucun souci. Il lui ordonna de rapporter toutes ces particularités au souverain Pontife, afin qu'après la fête de tous les saints il établît le jour des âmes, de manière que l’on adressât des supplications générales en faveur de ceux qui ne pouvaient en avoir de particulières.


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