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LES LIVRES DE JOSUÉ DES JUGES, DE RUTH, DE SAMUEL ET DES ROIS
• Introduction
• Le livre de Josué
• Le livre des Juges
• Le livret de Ruth
• Les livres de Samuel
• Les livres des Rois

Introduction
Dans la Bible hébraïque, les livres de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois sont appelés les « Prophètes antérieurs », par opposition aux « Prophètes postérieurs », Isaïe, Jérémie, Ézéchiel et les Douze Petits Prophètes. Cette désignation s'explique par une tradition qui attribuait la composition de ces livres à des « prophètes », Josué pour le livre qui porte son nom, Samuel pour les Juges et Samuel, Jérémie pour les Rois. Elle se justifie par le caractère religieux qui leur est commun : ces livres, que l'on appelle parfois « historiques », ont pour sujet principal les rapports d'Israël avec Yahvé, sa fidélité ou son infidélité, surtout son infidélité, à la parole de Dieu, dont les prophètes sont les organes. De fait, les prophètes interviennent souvent : Samuel, Gad, Natân, Élie, Élisée, Isaïe, Jérémie, sans compter les figures de moindre grandeur. Les livres des Rois donnent le cadre où s'exerça le ministère des prophètes écrivains d'avant l'Exil.
Ainsi reliés à ce qui les suit dans la Bible, ces livres le sont aussi à ce qui les précède. Par leur contenu, ils font immédiatement suite au Pentateuque : à fin du Deutéronome, Josué est désigné comme le successeur de Moïse, et le livre de Josué commence au lendemain de la mort de Moïse. On a supposé qu'il y avait même une unité littéraire entre les deux ensembles et on a recherché la suite des « documents » ou des « sources » du Pentateuque dans le livre de Josué, déterminant ainsi un Hexateuque, ou même plus avant, jusqu'à la fin des Rois. Mais les efforts tentés pour retrouver les documents du Pentateuque dans Juges, Samuel et Rois n'ont donné aucun résultat satisfaisant. Même le livre de Josué ne permet que difficilement de retrouver la suite des documents du Pentateuque. Par ailleurs, l'influence du Deutéronome et de sa doctrine y est manifeste et les partisans d'un Hexateuque doivent admettre eux-mêmes une rédaction deutéronomiste de Josué. Ces rapports avec le Deutéronome se poursuivent dans les livres suivants, bien que d'une manière variable : ils sont étendus dans les Juges, très limités dans Samuel, dominants dans les Rois, mais ils sont toujours reconnaissables. On a donc fait l'hypothèse que le Deutéronome était le début d'une grande histoire religieuse qui se prolongeait jusqu'a la fin des Rois.
Le Deutéronome ayant justifié historiquement la doctrine de l'élection d'Israël et ayant défini la constitution théocratique qui en résulte, le litre de Josué montre l'installation du peuple élu dans la terre à lui promise, celui des Juges retrace la succession de ses apostasies et de ses retours en grâce, ceux de Samuel, après la crise qui conduisit à l'institution de la royauté et mit en péril l'idéal théocratique, disent comment cet idéal fut réalisé sous David, ceux des Rois décrivent la déchéance qui commença dès le régne de Salomon et qui, par une suite d'infidélités et malgré quelques rois pieux, conduisit à la condamnation du peuple par son Dieu. De cet ensemble, le Deutéronome aurait été détaché lorsqu’on voulut réunir tout ce qui concernait la personne et l’œuvre de Moïse (cf. l'Introduction au Pentateuque, p. 27).
Cette hypothèse semble justifiée, mais elle doit être complétée, ou corrigée, par deux corollaires. D'une part, la rédaction deutéronomiste s’est exercée sur des traditions orales ou des documents écrits, qui diffèrent par l’àge et par le caractère et qui, généralement, étaient déjà groupés en des ensembles, et elle a inégalement retouché les matériaux quelle utilisait. Cela explique que les livres, ou de grandes sections à l’intérieur des livres, gardent leur individualité. D’autre part, cette rédaction deutéronomiste elle-même ne fut pas d'une seule venue et chaque livre porte les indices de plusieurs éditions. À juger d’après le livre des Rois, dont le témoignage est le plus clair, il y eut au moins deux rédactions, l’une au lendemain de la réforme de Josias, l'autre pendant l’Exil. Sur ces divers points, des précisions seront données à propos de chaque livre.
Dans leur forme dernière, ces livres sont donc l’œuvre d'une école d’hommes pieux, pénétrés des idées du Deutéronome, qui méditent sur le passé de leur peuple et en tirent une leçon religieuse. Mais ils nous ont conservé aussi des traditions ou des textes qui remontent jusqu’à l’époque héroïque de la conquête, avec le récit des faits saillants de l’histoire d’Israël. Que celle-ci soit présentée comme une « histoire sainte » ne diminue pas son intérêt pour l'historien et lui donne valeur pour le croyant : ce dernier n'y apprendra pas seulement à retrouver la main de Dieu dans tous les événements du monde, il reconnaîtra dans la sollicitude exigeante de Yahvé à l'égard de son peuple élu, la lente préparation de l’Israël nouveau, la communauté des fidèles.
Le livre de Josué
→ Introduction aux premiers livres historiques
Le livre de Josué se divise en trois parties : a) la conquête de la Terre Promise, 1-12 : b) la répartition du territoire entre les tribus, 13-21 ; c) la fin de la carrière de Josué, et spécialement son dernier discours et l'assemblée de Sichem, 22-24. Il est certain que ce livre n'a pas été écrit par Josué lui-même, comme l'a admis la tradition juive, et qu'il met en œuvre des sources variées. Dans la première partie, on reconnaît, dans les chap. 2-9, un groupe de traditions qui se rattachent très probablement au sanctuaire benjaminite de Gilgal. Les chap. 2 et 9. l’histoire d’une femme, Rahab, et celle d’un groupe d'étrangers, les Gabaonites, encadrent ce premier ensemble littéraire. Dans les chap. 10-11, on trouve deux histoires de batailles, celle de Gabaôn et celle de Mérom, auxquelles est rattachée la conquête de tout le sud puis de tout le nord du pays. L’histoire des Gabaonites, chap. 9, en enjambant sur 10, 1-6, fait le lien entre ces deux groupes de chapitres, vraisemblablement réunis avant la fin de l’époque monarchique.
Les traditions recueillies dans les chap. 3-8 ont été conservées à Gilgal, un sanctuaire de Benjamin ; la figure de Josué, qui est un Éphraïmite, pourrait bien y être secondaire ; sa présence dans les récits veut souligner que, dès avant la royauté, l'entrée en Canaan s'est faite sous un chef unique. L’aspect étiologique de ces récits, c'est-à-dire leur souci d’expliquer des faits ou des situations qui restent observables, est indéniable et obéit à une motivation historique. Dans les récits relatifs à Jéricho, chap. 6, et à Aï, chap. 8, l'historicité des événements rapportés est difficile à prouver et ne reçoit pas l’appui des découvertes archéologiques.
La seconde partie est un exposé géographique d’un genre tout différent. Le chap. 13 localise les tribus de Ruben et de Gad et la demi-tribu de Manassé, déjà installées par Moïse en Transjordanie, d’après Nb 32. cf. Dt 3, 12-17. Les chap. 14-19 concernent les tribus à l’ouest du Jourdain et combinent deux sortes de documents : une description des limites des tribus, qui est d'une précision très inégale et qui remonte pour le fond à l'époque prémonarchique, et des listes de villes qui ont été ajoutées. La plus détaillée est celle des villes de Juda, 15, qui, complétée par une partie de villes de Benjamin, 18, 25-28, répartit les villes en douze districts ; elle reflète une division administrative du royaume de Juda, probablement sous Josaphat. En manière de compléments, le chap. 20 énumère les villes de refuge dont la liste n’est pas antérieure au règne de Salomon ; le chap. 21, sur les villes lévitiques, est une addition postérieure à l'Exil, qui utilise cependant les souvenirs de l'époque monarchique.
Dans la troisième partie, le chap. 22, sur le retour des tribus d'outre-Jourdain et l’érection d'un autel au bord du fleuve, porte les marques de rédactions deutéronomiste et sacerdotale ; il a pour origine une tradition particulière dont l'âge et le sens sont incertains. Le chap. 24 préserve le vieux et authentique souvenir d’une assemblée à Sichem et du pacte religieux qui y fut conclu.
À la rédaction deutéronomiste, on peut attribuer, outre des retouches de détail, les passages suivants : 1 (en grande partie) ; 8, 30-35 ; 10, 28-43 ; 11, 11-24 ; 12 (sauf la liste) ; 22, 1-8 ; 23 ; la révision de 24. La manière dont le chap. 24, retouché dans l’esprit du Deutéronome, a été maintenu à côté du chap. 23, qui s'en inspire mais est d’une autre main, fournit l’indice de deux éditions successives du livre.
Celui-ci présente la conquête de toute la Terre Promise comme le résultat d'une action d’ensemble des tribus sous la conduite de Josué. Le récit de Jg 1 offre un tableau différent : on y voit chaque tribu luttant pour son territoire et souvent mise en échec ; c'est une tradition d’origine judéenne, dont les éléments ont pénétré dans la partie géographique de Josué, 13, 1-6 ; 14, 6-15 ; 15, 13-19 ; 17, 12-18. Cette image d'une conquête dispersée et incomplète est plus proche de la réalité historique, que l’on ne peut restituer que d’une manière conjecturale. L'installation dans le Sud de la Palestine se fit à partir de Cadès et du Négeb et surtout par des groupes qui ne furent que progressivement intégrés à Juda : les Calébites, Qenizzites, etc., et les Siméonites. L'installation en Palestine centrale fut l'œuvre des groupes qui traversèrent le Jourdain sous la conduite de Josué et qui comprenaient les éléments des tribus d’Éphraïm-Manassé et de Benjamin. L'installation dans le Nord eut une histoire particulière : les tribus de Zabulon, Issachar, Asher et Nephtali étaient établies depuis un temps indéterminé et ne sont pas descendues en Égypte. À Sichem, elles se rallièrent à la foi yahviste que le groupe de Josué avait apportée et elles acquirent leurs territoires définitifs en luttant contre les Cananéens qui les avaient asservies ou qui les menaçaient. Dans ces différentes régions, l’installation se fit en partie par des actions guerrières, en partie par une infiltration pacifique et par des alliances avec les précédents occupants du pays. Il faut retenir comme historique le rôle de Josué dans l'installation en Palestine centrale, depuis le passage du Jourdain jusqu'à l'assemblée de Sichem. Considérant la date qui a été indiquée pour l’Exode (Introduction au Pentateuque, p. 32), on peut proposer la chronologie suivante : entrée des groupes du Sud vers 1250, occupation de la Palestine centrale par les groupes venant d'outre-Jourdain à partir de 1225, expansion des groupes du Nord vers 1200 av. J.-C.
De cette histoire complexe, que nous ne restituons que par hypothèse, le livre de Josué donne un tableau idéalisé et simplifié. Il est idéalisé : l'époque de la sortie d'Égypte se continue dans cette conquête où Dieu intervient miraculeusement en faveur de son peuple. Il est simplifié : tous les épisodes se sont polarisés autour de la grande figure de Josué, qui mène les combats de la Maison de Joseph, 1-12, et à qui est attribuée une répartition du territoire qui ne s’effectua pas par lui ni d'un coup, 13-21. Le livre s'achève par les adieux et la mort de Josué, 23, 24, 29-31 ; ainsi, du début à la fin, il en est le personnage principal. En lui, les Pères de l'Église ont reconnu une préfiguration de Jésus : non seulement il porte le même nom sauveur, mais le passage du Jourdain, introduisant avec lui dans la Terre Promise, est le type du baptême en Jésus qui introduit à Dieu, et la conquête et la répartition du territoire sont devenues 1'image des victoires et de l'expansion de l'Église.
Cette terre de Canaan est bien, dans l'horizon de l'Ancien Testament, le vrai sujet du livre : le peuple, qui avait trouvé son Dieu au désert, reçoit maintenant sa terre, et il la reçoit de son Dieu. Car c'est Yahvé qui a combattu pour les Israélites, 23, 3-10; 24, 11-12, et leur a donné en héritage le pays qu'il avait promis aux Pères, 23, 5, 14.
Le livre des Juges
→ Introduction aux premiers livres historiques
Le livre des Juges comprend trois parties inégales : a) une introduction. 1, 1 - 2, 5 ; b) le corps du livre, 2, 6 - 16, 31 ; c) deux additions qui rapportent la migration des Danites, avec la fondation du sanctuaire de Dan, 17-18, et la guerre contre Benjamin en punition du crime de Gibéa, 19-21.
L’introduction actuelle au livre, 11-25, ne lui appartient pas vraiment : on a dit, à propos du livre de Josué, que c'était un autre tableau de la conquête et de ses résultats, considéré d'un point de vue judéen. Son insertion a occasionné la répétition à 2, 6-10 des renseignements sur la mort et la sépulture de Josué qui avaient déjà été donnés dans Jos 24, 29-31.
L'histoire des Juges est racontée dans la partie centrale, 2, 6 - 16, 31. Les modernes distinguent six « grands » juges, Otniel, Éhud, Baraq (et Débora), Gédéon, Jephté, Samson, dont les actions sont racontées d'une manière plus ou moins détaillée, et six « petits » juges, Shamgar, 3 ,31, Tola et Yaïr, 10, 1-5, Ibçân, Elôn et Abdôn, 12, 8-15, qui font seulement l'objet de brèves mentions. Mais cette distinction n'est pas faite dans le texte, il y a une différence beaucoup plus profonde entre les deux groupes et le titre commun de « juges » qui leur est donné est le résultat de la composition du livre, qui a joint des éléments d'abord étrangers entre eux. Les « grands juges » sont des héros libérateurs ; leur origine, leur caractère, leurs actions varient beaucoup, mais ils ont un trait commun : ils ont reçu une grâce spéciale, un charisme, ils ont été spécialement choisis par Dieu pour une mission de salut. Leurs histoires ont d'abord été racontées oralement, sous différentes formes, et elles se sont accrues d'éléments divers. Elles ont finalement été réunies dans un « livre des libérateurs », composé dans le royaume du Nord dans la première partie de l'époque monarchique. Il comprenait l'histoire d'Éhud, celle de Baraq et de Débora, peut-être déjà contaminée par le récit de Jos 11, concernant Yabîn de Haçor. L'histoire de Gédéon/Yerubbaal, à quoi l'on attacha l'épisode de la royauté d'Abimélek, l'histoire de Jephté augmentée de celle de sa fille. On recueillit deux vieilles pièces poétiques, le Cantique de Débora, 5, qui double le récit en prose, 4, et l'apologue de Yotam, 9, 7-15, dirigé contre la royauté d'Abimélek. Dans ce livre, les héros de certaines tribus devenaient des figures nationales qui avaient mené les guerres de Yahvé pour tout Israël. Les « petits juges », Tola, Yaïr, Ibçan, Élôn, Abdôn, viennent d'une tradition différente. On ne leur attribue aucun acte sauveur, on donne seulement des informations sur leur origine, leur famille et le lieu de leur sépulture, et l'on dit qu'ils ont « jugé » Israël pendant un nombre précis et variable d'années. D'après les emplois du verbe shâphât, « juger », dans les langues sémitiques de l'Ouest apparentées à l'hébreu, à Mari au XVIIIe siècle av. J.C., et à Ugarit au XIIIe siècle, jusque dans les textes phéniciens et puniques de l'époque gréco-romaine (les « suffètes » de Carthage), ces « juges » ne rendaient pas seulement la justice, ils gouvernaient. Leur autorité ne s'étendait pas au-delà de leur ville ou de leur district. Ce fut une institution politique intermédiaire entre le régime tribal et le régime monarchique. Les premiers rédacteurs deutéronomistes possédaient des renseignements authentiques sur ces juges, mais ils ont étendu leur pouvoir à tout Israël et les ont mis en succession chronologique. Ils ont transféré leur titre aux héros du « livre des libérateurs », qui sont ainsi devenus des « juges d'Israël ». Jephté servit de trait d'union entre les deux groupes : il avait été un libérateur mais il avait aussi été un juge : on connaissait et on donne à son propos les mêmes informations, 11, 1-2 ; 12, 7, que pour les « petits juges » au milieu desquels son histoire est insérée. On assimila aussi une figure qui n'avait primitivement rien à faire avec aucun des deux groupes : le singulier héros danite Samson, qui n'avait été ni un libérateur ni un juge mais dont on racontait en Juda les prouesses contre les Philistins, 13-16. On ajouta à la liste Otniel, 3, 7-11, qui appartient à l'époque de la conquête, cf. Jos 14, 16-19 ; Jg 1, 12-15, et, plus tard, Shamgar, 3, 31, qui n'est même pas un Israélite, cf. Jg 5, 6 ; on obtenait ainsi le chiffre de douze, symbolique de tout Israël. C'est également la rédaction deutéronomiste qui a donné au livre son cadre chronologique : retenant les informations authentiques sur les « petits juges », elle a ponctué les récits par des indications conventionnelles, où reviennent les chiffres de 40, durée d'une génération, ou de son multiple 80, ou de sa moitié 20, dans un effort pour obtenir un total qui, combiné avec d'autres données de la Bible, corresponde aux 480 ans que l'histoire deutéronomiste met entre la sortie d'Égypte et la construction du Temple, 1 R 6, 1. Dans ce cadre, les histoires des Juges remplissent sans laisser de lacunes la période qui s'est écoulée entre la mort de Josué et le début du ministère de Samuel. Mais les rédacteurs deutéronomistes ont surtout donné au livre son sens religieux. Celui-ci s'exprime dans l'introduction générale de 2, 6 - 3, 6 et dans l'introduction particulière à l'histoire de Jephté, 10, 6-16, ainsi que dans les formules rédactionnelles qui remplissent presque toute l'histoire d'Otniel, qui est une composition deutéronomiste, et qui encadrent les grandes histoires suivantes : les Israélites ont été infidèles à Yahvé et il les a livrés à des oppresseurs, les Israélites ont invoqué Yahvé et celui-ci leur a envoyé un sauveur, le juge. Mais les infidélités reprennent, et la série recommence. Ce livre deutéronomiste des Juges eut au moins deux éditions. Les indices les plus clairs sont : les deux éléments qui s'additionnent dans l'introduction, 2, 11-19 et 2, 6-10 + 2, 20 - 3, 6, et les deux conclusions à l'histoire de Samson, 15, 20 et 16, 30, qui signifient que le chap. 16 est une addition.
Ce livre ne contenait pas encore les appendices, 17-21. Ceux-ci ne racontent pas l'histoire d'un juge, mais ils rapportent des événements qui se sont passés avant l'institution de la monarchie, et c'est pourquoi ils ont été ajoutés à la fin du livre après le retour de l'Exil. Ils reproduisent d'anciennes traditions et ils ont eu une longue histoire littéraire ou prélittéraire avant d'être insérés ici. Les chap. 17-18 ont pour origine une tradition danite sur la migration de la tribu et la fondation du sanctuaire de Dan, qui a été transformée dans un sens péjoratif. Les chap. 19-21 combinent deux traditions des sanctuaires de Miçpa et de Béthel, qui furent étendues à tout Israël ; peut-être d'origine benjaminite, ces traditions furent révisées en Juda dans un sens hostile à la royauté de Saül à Gibéa.
Le livre est à peu près notre seule source pour la connaissance de l'époque des Juges. Il ne permet pas d'en écrire une histoire suivie. La chronologie qu'il donne est artificielle, nous l'avons dit. Elle additionne des périodes qui ont pu se chevaucher dans le temps, les oppressions comme les libérations n'affectant jamais qu'une partie du territoire, et l'époque des Juges ne s'est pas étendue sur plus d'un siècle et demi.
Les principaux événements dont le souvenir nous est conservé ne peuvent être datés qu'approximativement à l'intérieur de cette période. La victoire de Tanak sous Débora et Baraq, 4-5, peut avoir été remportée vers le milieu du XIIe siècle, elle est antérieure à l’invasion madianite (Gédéon) et à l’expansion des Philistins hors de leur territoire propre (Samson). Il ressort surtout que, pendant cette période troublée, les Israélites n'eurent pas seulement à lutter contre les Cananéens premiers possesseurs du pays, ainsi ceux de la plaine de Yizréel battus par Débora et Baraq, mais contre les peuples voisins, Moabites (Ehud), Ammonites (Jephté), Madianites (Gédéon), et contre les Philistins nouvellement arrivés (Samson). Dans ces dangers, chaque groupe défend son territoire. Il arrive qu'on s'unisse aux groupes voisins, 7, 23, ou inversement qu'une tribu puissante proteste parce qu’elle n’a pas été invitée à partager le butin, 8, 1-3 ; 12, 1-6. Le Cantique de Débora, 5, stigmatise les tribus qui n’ont pas répondu à l’appel et, chose remarquable, Juda et Siméon ne sont même pas nommés.
Ces deux tribus vivaient au Sud, séparées par la barrière formée par les villes non israélites de Gézer et de Jérusalem, et leur isolement prépare leur rupture avec les tribus du Nord, rupture qui surviendra après la mort de Salomon. En revanche, la victoire de Tanak, en donnant aux Israélites la plaine de Yizréel, permet l'union de la Maison de Joseph et des tribus du Nord. Cependant l'unité entre les différentes fractions était assurée par la participation à la même foi religieuse : tous les Juges furent des Yahvistes convaincus et le sanctuaire de l'arche à Silo devint un centre où tous les groupes se retrouvaient. De plus, ces luttes ont forgé l'âme nationale et prépare le moment où, devant un danger général, tous s’uniront contre l’ennemi commun, sous Samuel.
Le livre enseignait aux Israélites que l'oppression est un châtiment de l’impiété et que la victoire est une conséquence du retour à Dieu. L’Ecclésiastique loue les Juges pour leur fidélité, Si 46, 11-12, l’épitre aux Hébreux présente leurs succès comme la récompense de leur foi ; ils font partie de cette « nuée de témoins » qui encouragent le chrétien à rejeter le péché et à courir avec endurance l’épreuve qui lui est proposée, He 11, 32-34 ; 12, 1.
Le livret de Ruth
→ Introduction aux premiers livres historiques
Le livret de Ruth est placé à la suite des Juges dans la Septante, la Vulgate et les traductions modernes. Dans la Bible hébraïque, il est rangé avec les Hagiographes comme l'un des cinq rouleaux, les « megillôt », qu'on lisait aux principales fêtes, Ruth servant pour la fête de la Pentecôte. Bien que son sujet rattache le livre à la période des Juges, cf. 1, 1, il ne faisait pas partie de la rédaction deutéronomiste qui s’est étendue de josué à la fin des Rois.
C’est l’histoire de Ruth la Moabite qui, après la mort de son mari, un homme de Bethléem émigré en Moab, revient en Juda avec sa belle-mère Noémi et épouse Booz, un parent de son mari, en application de la loi du lévirat ; de ce mariage naît Obed qui sera le grand-père de David.
Une addition, 4, 18-22, donne une généalogie de David, parallèle à celle de 1 Ch 2, 5-15.
La date de composition est très discutée et l’on a proposé toutes les périodes depuis David et Salomon jusqu’à Néhémie. Les arguments avancés pour une date tardive : place dans le canon hébreu, langue, coutumes familiales, doctrine, ne sont pas décisifs et le livret, moins les derniers versets, pourrait avoir été composé à l’époque monarchique. C’est une histoire édifiante, dont l’intention principale est de montrer comment est récompensée la confiance qu'on met en Dieu, dont la miséricorde s'étend jusque sur une étrangère, 2, 12. Cette foi en la Providence et cet esprit universaliste sont l’enseignement durable du récit. Le fait que Ruth a été reconnue comme la bisaïeule de David a donné un prix particulier au livret, et saint Matthieu a inclus le nom de Ruth dans la généalogie du Christ, Mt 1, 5.
Les livres de Samuel
→ Introduction aux premiers livres historiques
Les livres de Samuel ne formaient qu’un seul ouvrage dans la Bible hébraïque. La division en deux livres remonte à la traduction grecque, qui a également joint Samuel et Rois sous un même titre : les quatre livres des Règnes ; la Vulgate les appelle les quatre livres des Rois. Le Samuel hébreu correspond aux deux premiers. Ce titre provient de la tradition qui attribuait au prophète Samuel la composition de cet écrit.
Le texte est l’un des plus mal conservés de l'Ancien Testament. La traduction grecque des Septante donne un texte assez souvent différent, qui remonte à un prototype dont les grottes de Qumrân ont livré d’importants fragments. Il existait donc plusieurs recensions hébraïques des livres de Samuel.
On y distingue cinq parties : a) Samuel, 1 S 1-7 ; b) Samuel et Saül, 1 S 8-15 ; c) Saül et David, 1 S 16 à 2 S 1 ; d) David, 2 S 2-20 ; e) suppléments, 2 S 21-24.
L'ouvrage combine ou juxtapose des sources et des traditions diverses sur les débuts de la période monarchique. Il y a une histoire de l’arche et de sa captivité chez les Philistins, 1 S 4-6, où Samuel ne paraît pas et qui se continuera dans 2 S 6. Elle est encadrée par un récit de l’enfance de Samuel, 1 S 1-3, et par un récit qui présente Samuel comme le dernier des Juges et anticipe la libération du joug philistin, 7. Samuel joue un rôle essentiel dans l’histoire de l’institution de la royauté, 1 S 8-12, où l'on a distingué depuis longtemps deux groupes de traditions : 9 ; 10, 1-16 ; 11 d'une part et 8 ; 10, 17-24 ; 12 d’autre part. On a appelé le premier groupe une version « monarchiste » de l’événement et le second, une version « anti-monarchiste » ; cette dernière serait postérieure. En fait, les deux traditions sont anciennes et représentent seulement des tendances différentes ; de plus, le second courant n’est pas si « anti-monarchiste » qu’on le dit, il est seulement opposé à une royauté qui ne respecterait pas les droits de Dieu. Les guerres de Saül contre les Philistins sont racontées dans 13-14, avec une première version du rejet de Saül, 13, 7b-15a ; une seconde version de ce rejet est donnée dans 15, en liaison avec une guerre contre les Amalécites. Ce rejet prépare l’onction de David par Samuel, 16, 1-13. Sur les débuts de David et ses démêlés avec Saül, des traditions parallèles et, semble-t-il, également anciennes ont été recueillies dans 1 S 16, 14 - 2 S 1, où les doublets sont fréquents. La fin de cette histoire se trouve dans 2 S 2-5 : la royauté de David à Hébron, la guerre philistine et la prise de Jérusalem assurent la contirmation de David comme roi sur tout Israël, 2 S 5 12. Le chap. 6 reprend l’histoire de l'arche ; la prophétie de Natân, 7, est ancienne mais a été remaniée ; le chap. 8 est un sommaire rédactionnel. À partir de 2 S 9 commence un long récit qui ne s'achèvera qu’au début des Rois, 1 R 1-2. C’est l'histoire de la famille de David et des luttes autour de la succession au trône, écrite dans la première moitié du règne de Salomon peut-être en utilisant des témoignages directs. Elle est interrompue par 2 S 2, 1-24, qui rassemble des pièces d’origine diverse sur le règne de David.
En dehors de la grande histoire de 2 S 9-20, il est possible que d’autres ensembles aient été constitués dès les premiers siècles de la monarchie : un premier cycle de Samuel, deux histoires de Saül et de David. Il se peut aussi que ces ensembles aient déjà été combinés aux environs de l'an 700, mais les livres ne reçurent leur forme définitive que dans la grande histoire deutéronomiste. Cependant l'influence du Deutéronome est ici beaucoup moins apparente que dans Juges et Rois. On la décèle en particulier dans les premiers chapitres de l'ouvrage, notamment 1 S 2, 22-36 ; 7 et 12, peut-être dans un remaniement de la prophétie de Natân, 2 S 7, mais le récit de 2 S 9-20 a été conservé à peu près sans retouche.
Les livres de Samuel couvrent la période qui va des origines de la monarchie israélite à la fin du règne de David, L’expansion des Philistins - la bataille d’Apheq, 1 S 4, se situe vers 1050 - mettait en danger l’existence même d’Israël et imposa la monarchie. Saül, vers 1030, débute comme un continuateur des Juges, mais sa reconnaissance par toutes les tribus lui confère une autorité générale et permanente : la royauté est née. La guerre de libération commence et les Philistins sont rejetés chez eux, 1 S 14 ; les rencontres ultérieures se font en bordure du territoire israélite, 1 S 17 (Vallée du Térébinthe), 28 ef 31 (Gelboé). Ce dernier combat tourne au désastre et Saül y meurt, vers 1010. L'unité nationale est à nouveau compromise, David est sacré roi à Hébron par les Judéens, et les tribus du Nord lui opposent Ishbaal, descendant de Saül, réfugié en Transjordanie. Cependant, le meurtre d’Ishbaal rend l'union possible et David est reconnu comme roi par Israël.
Le second livre de Samuel ne donne qu'en bref les résultats politiques du règne de David ; ils furent cependant considérables. Les Philistins furent définitivement repoussés, l’unification du territoire s’acheva par l’absorption des îlots cananéens, et d'abord Jérusalem, qui devint la capitale politique et religieuse du royaume. Toute la Transjordanie fut soumise et David étendit son contrôle sur les Araméens de la Svrie méridionale. Cependant, lorsque David mourut, vers 970, l'unité nationale n'était pas vraiment réalisée ; David était roi d'Israël et de Juda, et ces deux fractions s'opposaient souvent : la révolte d'Absalom a été soutenue par les gens du Nord, le Benjaminite Shéba a voulu soulever le peuple au cri de « À tes tentes, Israël ». On pressent déjà le schisme.
Ces livres portent un message religieux ; ils énoncent les conditions et les difficultés d'un royaume de Dieu sur la terre. L'idéal n'a été atteint que sous David ; cette réussite a été précédée par l'échec de Saül et elle sera suivie par toutes les infidélités de la monarchie, qui appelleront la condamnation de Dieu et feront la ruine de la nation. À partir de la prophétie de Natân, l'espérance messianique s'est alimentée aux promesses faites à la maison de David, le Nouveau Testament s'y réfère trois fois, Ac 2, 30 ; 2 Co 6, 18 ; He 1, 5. Jésus est descendant de David et le nom de « fils de David » que le peuple lui donne est une reconnaissance de ses titres messianiques. Les Pères ont établi un parallèle entre la vie de David et celle de Jésus, le Christ, élu pour le salut de tous, roi du peuple spirituel de Dieu et cependant persécuté par les siens.
Les livres des Rois
→ Introduction aux premiers livres historiques
Comme ceux de Samuel, les livres des Rois ne formaient d'abord qu'un ouvrage de la Bible hébraïque. Ils correspondent aux deux derniers livres des Règnes dans la traduction grecque et des Rois dans la Vulgate.
Ils font immédiatement suite aux livres de Samuel et l R 1-2 contient la fin du grand document de 2 S 9-20. Le long récit du règne de Salomon, 1 R 3-11, détaille l'excellence de sa sagesse, la splendeur de ses constructions, surtout du Temple de Jérusalem, l'étendue de ses richesses. C'est une époque glorieuse, certes, mais l'esprit conquérant du règne de David a disparu : on consente, on organise, surtout on exploite. L'opposition entre les deux fractions du peuple se maintient et, à la mort de Salomon, en 931, le royaume se divise : les dix tribus du Nord font une sécession aggravée d'un schisme religieux, 1 R 12-13. L’histoire parallèle des deux royaumes d'Israël et de Juda se développe de 1 R 14 à 2 R 17 ; c'est souvent l'histoire des luttes entre ces royaumes frères, c'est aussi celle des assauts extérieurs de l'Égypte contre Juda et des Araméens dans le Nord. Le danger devient plus pressant quand les armées assyriennes interviennent dans la région, d'abord au IXe siècle, plus fortement au VIIIe siècle, où Samarie tombe sous leurs coups en 721, cependant que Juda s'est déjà déclaré vassal. L'histoire de Juda seul se continue jusqu'à la ruine de Jérusalem en 587 dans 2 R 18 - 25, 21. Le récit s'étend surtout sur deux règnes, celui d'Ézéchias, 2 R 18-20, et celui de Josias 2 R 22-23, marqués par un réveil national et une réforme religieuse. Les grands événements politiques sont alors l’invasion de Sennachérib sous Ézéchias en 701, en réponse au refus du tribut assyrien, et, sous Josias, la ruine de l’Assyrie et la formation de l'empire chaldéen. Juda dut se soumettre aux nouveaux maîtres de l'Orient, mais se révolta bientôt. Le châtiment ne tarda pas : en 597, les armées de Nabuchodonosor prirent Jérusalem et déportèrent une partie de ses habitants ; dix ans après, un sursaut d'indépendance amena une nouvelle intervention de Nabuchodonosor, qui s’acheva en 587 par la ruine de Jérusalem et une seconde déportation. Les Rois s'achèvent par deux courts appendices, 2 R 25 22-30.
L'ouvrage cite nommément trois de ses sources, une Histoire de Salomon, les Annales des rois d'Israël et les Annales des rois de Juda, mais il en eut d'autres : outre la fin du grand document davidique, 1 R 1-2, une description du Temple, d'origine sacerdotale, 1 R 6-7, surtout une histoire d'Élie composée vers la fin du IXe siècle et une histoire d’Élisée un peu postérieure ; ces deux histoires sont à la base des cycles d'Élie, 1 R 17 - 2 R 1, et d'Élisée, 2 R 2-13. Les récits du règne d'Ézéchias qui mettent en scène Isaïe, 2 R 18, 17 - 20, 19, proviennent des disciples de ce prophète.
Lorsque l’utilisation des sources n'y contrevient pas, les événements sont enfermés dans un cadre uniforme : chaque règne est traité pour lui-même et entièrement, le début et la fin des règnes sont marqués par des formules à peu près constantes, où ne manque jamais un jugement sur la conduite religieuse du roi. Tous les rois d'Israël sont condamnés à cause du « péché originel » de ce royaume, la fondation du sanctuaire de Béthel ; parmi les rois de Juda, huit seulement sont loués pour leur fidélité générale aux prescriptions de Yahvé. Mais cette louange est six fois restreinte par la remarque que « les hauts lieux ne disparurent pas » ; seuls Ézéchias et Josias reçoivent une approbation sans réserve.
Ces jugements s’inspirent évidemment de la loi du Deutéronome sur l'unité du sanctuaire. Il y a davantage : la découverte du Deutéronome sous Josias et la réforme religieuse qu'elle inspira marquent le point culminant de toute cette histoire, et l’ouvrage entier est une démonstration de la thèse fondamentale du Deutéronome, qui est reprise dans 1 R 8 et 2 R 17 ; si le peuple observe l'alliance conclue avec Dieu, il sera béni, s’il la transgresse, il sera châtié. Cette influence deutéronomiste se retrouve dans le style, chaque fois que le rédacteur développe ou commente ses sources.
Il est vraisemblable qu'une première rédaction deutéronomiste fut faite avant l’Exil, avant la mort de Josias à Megiddo en 609, et la louange décernée à ce roi, 2 R 23, 25 (moins les derniers mots), serait la conclusion de l’ouvrage primitif. Une seconde édition, également deutéronomiste, fut donnée pendant l’Exil, après 562 si on lui attribue la fin actuelle du livre, 2 R 25, 22-30, un peu plus tôt si on l’arrête après le récit de la seconde déportation, 2 R 25, 21, qui a l’allure d’une conclusion. Il y eut enfin quelques additions, pendant et après l’Exil.
Les livres des Rois doivent être lus dans l’esprit où ils ont été écrits, comme une histoire du salut. L'ingratitude du peuple élu, la ruine successive des deux fractions de la nation paraissent tenir en échec le plan de Dieu, mais il y a toujours pour sauvegarder l’avenir du groupe de fidèles qui n'ont pas plié le genou devant Baal, un reste de Sion qui garde l’Alliance. La stabilité des résolutions divines se manifeste dans la permanence étonnante de la lignée davidique, dépositaire des promesses messianiques, et le livre, sous sa forme dernière, se clôt sur la grâce fait à Joiakîn, comme sur l’aurore d’une rédemption.