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LES ÉPÎTRES DE SAINT PAUL
• Introdduction
• Épîtres aux Thessaloniciens
• Épîtres aux Corinthiens
• Épîtres aux Galates et aux Romains
• Épître aux Philippiens
• Épîtres aux Éphésiens et aux Colossiens
• Épître à Philémon
• Lettres à Timothée et à Tite

Introduction
Saint Paul nous est connu, mieux qu'aucune autre personnalité du NT, par ses Épîtres et par les Actes des Apôtres, deux sources indépendantes qui se confirment et se complètent, malgré quelques divergences de détail. Des synchronismes avec des événements connus de l'histoire - surtout le proconsulat de Gallion à Corinthe, Ac 18, 12 - permettent en outre de fixer certaines dates et ainsi d'établir une chronologie relativement précise de la vie de l'Apôtre.
Né à Tarse de Cilicie, Ac 9, 11 ; 21, 39 ; 22, 3, vers le début de notre ère, Phm 9, d'une famille juive de la tribu de Benjamin, Rm 11 1 ; Ph 3 5, mais en même temps citoyen romain, Ac 16, 37s ; 22 25-28 ; 23 27, il reçut dès sa jeunesse à Jérusalem, de Gamaliel, une forte éducation religieuse selon les doctrines pharisiennes, Ac 22, 3 ; 26, 4s ; Ga 1 14 ; Ph 3 5. D'abord persécuteur acharné de la jeune Église chrétienne, Ac 22 4s ; 26, 9-12; Ga 1, 13, il fut brusquement retourné, sur le chemin de Damas, par l'apparition de Jésus ressuscité qui, en lui manifestant la vérité de la foi chrétienne, lui signifia sa mission spéciale d'Apôtre des païens, Ac 9, 3-19p; Ga 1, 12, 15s ; Ep 3, 2s. À partir de ce moment (vers l'an 33) il va vouer toute sa vie au service du Christ qui l'a « saisi », Ph 3, 12. Après un séjour en Arabie et un retour à Damas, Ga 1 17, où déjà il prêche, Ac 9 20, il monte à Jérusalem vers l'an 37, Ga 1, 18 ; Ac 9, 26-29, puis se retire en Syrie-Cilicie, Ga 1, 21 ; Ac 9, 30, d'où il est ramené à Antioche par Barnabé avec qui il enseigne, Ac 11, 25s, cf. déjà 9, 27. Une première mission apostolique, au début des années 40, lui fait annoncer l'Évangile en Chypre, Pamphylie, Pisidie et Lycaonie, Ac 13-14 ; c'est alors, selon saint Luc, qu'il se met à porter son nom romain Paul de préférence à son nom juif Saul, Ac 13, 9, et aussi qu'il prend le pas sur son compagnon Barnabé à cause de sa prépondérance - dans la prédication, Ac 14, 12. Son second voyage missionnaire, Ac 15, 36 - 18, 22, entre 47 et 51, l'amène en Europe. Il rencontre Gallion à Corinthe durant l'été 51, après quoi (Ga 2, 5) il monte à Jérusalem pour participer au concile apostolique où l'on admet, en partie sous son influence, que la Loi juive n'oblige pas les chrétiens convertis du paganisme, Ac 15 ; Ga 2, 3-6 ; en même temps sa mission d'Apôtre des païens est officiellement reconnue, Ga 2, 7-9, et il repart pour un nouveau voyage apostolique, le troisième, Ac 18, 23 - 21, 17. Nous reparlerons plus loin de ses voyages pour situer les différentes épîtres qui les jalonnent. En 58, il est arrêté à Jérusalem, Ac 21, 27 - 23, 22, et tenu prisonnier à Césarée de Palestine jusqu'en 60, Ac 23, 23 - 26, 32. En automne 60, le procurateur Festus l'envoie sous escorte à Rome, Ac 27, 1 - 28, 16, où Paul demeure deux ans, Ac 28, 30, de 61 à 63. Là se borne notre connaissance certaine de la vie de Paul. Des traditions anciennes, reposant en partie sur les Épîtres pastorales (dont la valeur historique sera commentée plus bas) affirment que, deux ans plus tard, le procès fut annulé, faute de preuves et que Paul put de nouveau voyager vers l'Est - ou qu'il a peut-être accompli son projet de voyage en Espagne (Rm 15, 24, 28 ). Toujours selon la tradition, un nouvel emprisonnement à Rome se serait terminé par le martyre de Paul, entre 64 et 68.
Les Épîtres et les Actes nous tracent aussi un portrait saisissant de la personnalité de l'Apôtre.
Paul est un passionné, une âme de feu qui se dévoue sans compter à un idéal. Et cet idéal est essentiellement religieux. Pour lui, Dieu est tout, et il le sert avec une loyauté absolue, d'abord en persécutant ceux qu'il tient pour des hérétiques, Ga 1, 13 ; cf. Ac 24, 5, 14, puis en prêchant le Christ quand il a compris par révélation qu’en lui seul est le salut. Ce zèle inconditionné se traduit dans une vie d'abnégation totale au service de Celui qu'il aime. Labeurs, fatigues, souffrances, privations, périls de mort, 1 Co 4, 9-13 ; 2 Co 4, 8s ; 6, 4-10 ; 11, 23-27, rien ne compte à ses yeux du moment qu'il accomplit la tâche dont il se sent responsable, 1 Co 9, 16s. Rien de tout cela ne saurait le séparer de l'amour de Dieu et du Christ, Rm 8, 35-39 ; ou plutôt tout cela est précieux en le conformant à la Passion et à la Croix de son Maître, 2 Co 4, 10s ; Ph 3, 10s. Le sentiment de sa singulière élection lui donne des ambitions immenses. Quand il se reconnaît le souci de toutes les Églises, 2 Co 11, 28 ; cf. Col 1, 24, quand il déclare avoir travaillé plus que les autres, 1 Co 15, 10 ; cf. 2 Co 1l, 5, quand il demande à ses fidèles de l’imiter, 1 Co 11, 1+, ce n’est pas de l'orgueil, c’est la fierté légitime et très humble d’un saint : il se sait le dernier de tous, lui le persécuteur, 1 Co 15, 9 ; Ep 3, 8, et n'attribue qu’à la grâce de Dieu les grandes choses qui se font par lui, 1 Co 15, 10 ; 2 Co 4, 7 ; Ph 4, 13 ; Col 1, 29; Ep 3, 7.
L’ardeur de son cœur sensible se traduit bien dans ses sentiments pour ses fidèles. Plein d'abandon confiant envers ceux de Philippes, Ph 1, 7s ; 4, 10-20, il sursaute d'indignation quand ceux de Galatie s'apprêtent à trahir leur foi, Ga 1, 6 ; 3, 1-3, et ressent un douloureux embarras devant l'inconstance vaniteuse de ceux de Corinthe, 2 Co 12, 11 - 13, 10. Pour reprendre les volages il sait manier l'ironie, 1 Co 4, 8 ; 2 Co 11, 7 ; 12, 13, ou même les durs reproches, Ga 3, 1-3 ; 4, 11 ; 1 Co 3, 1 3 ; 5, 1-2; 6, 5; 11, 17-22 ; 2 Co 11, 3s. Mais c'est pour leur bien, 2 Co 7, 8-13. Et vite il tempère ses semonces par des accents de touchante tendresse, 2 Co 11, 1-2 ; 12, 14s : n'est-il pas leur unique père, l Co 4, 14s ; 2 Co 6, 13, cf. 1 Th 2, 11 ; Phm 10, leur mère, 1 Th 2, 7 ; Ga 4, 19 ? Que se rétablissent donc les bonnes relations d’autrefois, Ga 4, 12-20 ,2 Co 7 11-13 !
Au fait, c’est moins à eux qu’il s’en prend qu’aux adversaires qui tâchent de les séduire : ces chrétiens judaïsants qui veulent ramener ses convertis sous le joug de la Loi, Ga 1, 7 ; 2, 4 ; 6, 12 s. Pour eux, il n'a pas de ménagements, 1 Th 2, 15s ; Ga 5, 12 ; Ph 3, 2. À leurs prétentions orgueilleuses et charnelles, il oppose l'authentique puissance spirituelle qui se manifeste dans sa faible personne, 2 Co 10, 1 - 12, 12, et la sincérité que prouve son désintéressement, Ac 18, 3+. On a prétendu que ses rivaux étaient les grands apôtres de Jérusalem. Rien ne le prouve ; il s'agit plutôt de judéo-chrétiens intégristes qui se réclamaient de Pierre, 1 Co l, 12, et de Jacques, Ga 2, 12, pour ruiner le crédit de Paul. En fait, il respecte toujours l'autorité des vrais apôtres, Ga 1, 18 ; 2, 2, tout en revendiquant un titre égal à être un témoin du Christ, Ga 1, 11s ; 1 Co 9, 1 ; 15, 8-11 ; et s'il lui arrive de résister même à Pierre sur un point particulier, Ga 2, 11-14, il sait aussi se montrer conciliant, Ac 21, 18-26, et apporte le plus grand soin à cette collecte en faveur des pauvres de Jérusalem, Ga 2, 10, où il voit le meilleur gage de l'union entre les chrétiens de la gentilité et ceux de l’Église mère, 2 Co 8, 14 ; 9, 12-13 ; Rm 15, 26s.
Sa prédication est avant tout le « kérygme » apostolique, Ac 2, 22+, proclamation du Christ crucifié et ressuscité conformément aux Écritures, 1 Co 2, 2 ; 15, 3-4; Ga 3, 1. « Son » évangile, Rm 2, 16 ; 16, 25, ne lui est pas propre ; il est celui de la foi commune, Ga 1, 6-9 ; 2, 2 ; Col 1, 5-7, avec seulement une application spéciale à la conversion des païens, Ga 1, 16 ; 2, 7-9, dans la ligne universaliste inaugurée à Antioche. Paul est solidaire des traditions apostoliques, qu'il cite à l'occasion, 1 Co 11, 23-25 ; 15, 3-7, qu'il suppose partout et auxquelles il doit certainement beaucoup. Il semble qu'il n'ait pas connu le Christ durant sa vie, cf. 2 Co 5, 16+, mais il connaît ses enseignements, 1 Co 7, 10s ; 9, 14. Par ailleurs, il est aussi un témoin direct et sa conviction irrésistible est appuyée sur une expérience personnelle : car il a « vu » le Christ, 1 Co 9, 1 ; 15, 8. Il a bénéficié de révélations et d'extases, 2 Co 12, 1-4. Ce qu’il a reçu de la tradition, il peut aussi l'attribuer en toute vérité aux communications directes du Seigneur, Ga 1, 12; 1 Co 11, 23.
On a voulu mettre ces phénomènes mystiques au compte d'un tempérament exalté et malade. Rien n'est moins fondé. La maladie qui l’a arrêté en Galatie, Ga 4, 13-15, ne fut sans doute qu'une crise de paludisme ; et « l'écharde dans la chair », 2 Co 12, 7, pourrait bien être des oppositions à l'intérieur de ses communautés. Il n'a rien d'un imaginatif, à en juger par les images peu nombreuses et banales qu'il emploie : le stade, 1 Co 9, 24-27 ; Ph 3 12-14 ; 2 Tm 4 7s, la mer, Ep 4 14, l'agriculture, 1 Co 3 6-8, et la construction, 1 Co 3 10-17 ; Rm 15 20 ; Ep 2, 20-22, deux thèmes qu’il associe et mélange volontiers, 1 Co 3, 9 ; Col 2, 1 ; Ep 3, 17 ; cf Col 2, 19 ; Ep 4, 16. Il est plutôt un cérébral. À un cœur ardent s'unit chez lui une intelligence lucide, logique, exigeante, soucieuse d'exposer la foi selon les besoins de ses auditeurs. C'est ce qui nous a valu ces admirables développements théologiques dont il entoure le kérygme selon les circonstances. Sans doute cette logique n'est-elle pas la nôtre. Paul argumente parfois en rabbin, selon les méthodes exégétiques reçues de son milieu et de son éducation (par exemple Ga 3, 16 ; 4, 21-31). Mais son génie fait éclater les limites de cet héritage traditionnel, et c'est une doctrine profonde qu’il fait passer par des canaux un peu vieillis pour nous.
D'ailleurs ce Sémite a aussi une bonne culture grecque, reçue peut-être dès son enfance à Tarse, enrichie par des contacts répétés avec le monde gréco-romain, et cette influence se reflète dans sa manière de penser comme dans sa langue et dans son style. Il cite à l'occasion des auteurs classiques, 1 Co 15, 33, et connaît certainement la philosophie populaire à base de stoïcisme. Il doit à la « diatribè » cynico-stoïcienne son mode d'argumentation serrée par courtes questions et réponses, Rm 3, 1-9, 27-31, ou ses développements par accumulation rhétorique, 2 Co 6, 4-10 ; et quand il use au contraire de phrases longues et chargées, où les propositions se poussent en vagues successives, Ep 1, 3-14 ; Col 1, 9-20, il peut encore trouver ses modèles dans la littérature religieuse hellénistique. Il manie couramment le grec et avec peu de sémitismes. C’est le grec de son temps, bien entendu, celui de la « koîné » distinguée, mais sans prétentions atticisantes. Car il méprise les recherches de l'éloquence humaine et ne veut devoir sa force de persuasion qu'à la puissance de la Parole de foi, confirmée par les signes de l'Esprit, 1 Th 1, 5 ; 1 Co 2, 4s ; 2 Co 11, 6 ; Rm 15, 18. Il arrive même que son expression soit incorrecte et inachevée, 1 Co 9, 15, tant le moule du langage est impuissant à contenir le jaillissement d’une pensée trop riche ou d'émotions trop vives. Sauf de rares exceptions, Phm 19, il dicte, Rm 16, 22, à la manière accoutumée des anciens, se contentant d'écrire la salutation finale, 2 Th 3, 17 ; Ga 6, 11 ; 1 Co 16, 21 ; Col 4, 18 ; et si plus d’un morceau semble le fruit d’une rédaction longuement méditée, beaucoup d’autres donnent l’impression d’un premier jet spontané et sans retouches. Malgré ces défauts, ou peut-être à cause d’eux, ce style fougueux est d’une densité extraordinaire. Une pensée si élevée, exprimée d'une façon si brûlante, prépare au lecteur plus d'une difficulté (2 P 3, 16) ; mais elle lui offre en même temps des textes dont la puissance religieuse et même littéraire reste peut-être sans égale dans l’histoire des lettres humaines.
Ces épîtres que Paul nous a laissées sont des écrits occasionnels, on ne doit jamais l'oublier. Non des traités de théologie, mais des réponses à des situations concrètes. Véritables lettres qui s'inspirent du formulaire alors reçu, Rm 1, 1+, elles ne sont ni des « lettres » purement privées, ni des « épîtres » purement littéraires, mais des exposés que Paul destine à des lecteurs concrets, et au-delà d'eux à tous les fidèles du Christ. Il ne faut donc pas y chercher un énoncé systématique et complet de la pensée de l'Apôtre ; on doit toujours supposer derrière elles la parole vivante dont elles sont le commentaire sur des points particuliers. Elles n'en sont pas moins infiniment précieuses, d'autant que leur richesse et leur variété nous permettent de retrouver vraiment l’essentiel du message paulinien. Au hasard d'occasions et d’auditoires différents, se découvre une même doctrine fondamentale, centrée autour du Christ mort et ressuscité, mais qui s'adapte, se développe, s'enrichit au cours de cette vie donnée toute à tous, 1 Co 9, 19-22. Certains interprètes ont prêté à Paul un éclectisme qui lui aurait fait adopter au gré des circonstances des vues divergentes et même contradictoires, auxquelles il n'accordait aucune valeur absolue parce qu'il leur demandait seulement de gagner les cœurs au Christ. D'autres ont opposé à cette manière de voir un « fixisme » selon lequel la pensée de Paul, établie dès l'origine par l'expérience de sa conversion, n'aurait connu ensuite aucune évolution. La vérité est entre ces extrêmes : la théologie de saint Paul s'est développée selon une ligne continue, mais elle s’est réellement développée sous l'impulsion de l'Esprit qui dirigeait son apostolat. Nous reconnaîtrons les étapes de cette évolution en parcourant ses différentes épîtres selon leur ordre chronologique, qui n'est pas celui du Canon du NT, suivi par l’ensemble des traductions, où elles ont été rangées d'après leur longueur décroissante.
Épîtres aux Thessaloniciens
→ Introduction aux épîtres de saint Paul
Les premières en date sont adressées aux Thessaloniciens, que Paul a évangélisés au cours du deuxième voyage, Ac 17, 1-10, de l'automne 49 au printemps 50. Obligé par les attaques des Juifs de partir pour Bérée, d'où il gagna Athènes et Corinthe, c'est sans doute de cette dernière ville, durant l'été 50, qu'il écrivit 1 Th. Silas et Timothée sont à ses côtés et les bonnes nouvelles rapportées par ce dernier d'une deuxième visite à Thessalonique sont l'occasion pour Paul d'une effusion du cœur, 1-3, suivie d’exhortations pratiques, 4, 1-12 ; 5 12-28, entre lesquelles s’insère une réponse sur le sort des défunts et la Parousie du Christ, 4, 13 - 5, 11. Écrite sans doute de Corinthe quelques mois plus tard (2 Th 2, 15), 2 Th donne, avec d'autres exhortations pratiques, 1; 2, 13 - 3, 15, de nouvelles instructions sur la date de la Parousie et les signes qui doivent la précéder, 2, 1-12.
2 Th présente de frappantes ressemblances littéraires avec 1 Th, au point que des critiques y ont vu l'œuvre d'un faussaire qui se serait inspiré de saint Paul en imitant son style. Mais on ne voit guère le motif d'un tel faux, et il est plus simple de penser que l'Apôtre lui-même, voulant corriger certains éléments mal compris de son enseignement eschatologique 1 Th 5, 2.9, a écrit cette deuxième lettre en reprenant des formules de la première. Les deux écrits ne se contredisent pas mais se complètent ; et leur authenticité est également bien attestée par l’ancienne tradition de l'Église.
Outre leur intérêt de présenter déjà en germe bien des thèmes que reprendront les épîtres ultérieures, celles-ci sont importantes surtout par leur doctrine sur l'eschatologie. En cette étape ancienne de son apostolat, la pensée de l'Apôtre apparaît toute centrée sur la résurrection du Christ et sur sa venue en gloire qui apportera le salut à ceux qui auront cru en lui, fussent-ils déjà morts, 1 Th 4, 13-18. Cette venue glorieuse, il la décrit selon les traditions de l'apocalyptique juive et du christianisme primitif (discours eschatologique des Synoptiques, surtout de Mt). Conformément aux enseignements de Jésus, tantôt il insiste sur l'imminence imprévisible de cette venue qui requiert la vigilance, 1 Th 5, 1-11, au point de donner l'impression que lui et eux la verront de leur vivant, 1 Th 4, 17, tantôt il calme ses fidèles agités par cette perspective, en leur rappelant que le Jour n’est pas encore arrivé et doit être précédé de certains signes, 2 Th 2, 1-12. Ceux-ci ne sont plus aussi clairs pour nous qu'ils devaient l'être pour les lecteurs. Il semble que Paul conçoive l'Antichrist comme un individu réservé pour la fin des temps. Quant à l'obstacle « qui le retient présentement », 2 Th 2, 6, certains interprètes y ont vu l’Empire romain, d'autres la prédication évangélique, et la chose reste incertaine.
Épîtres aux Corinthiens
→ Introduction aux épîtres de saint Paul
Tandis qu'il écrivait ces épîtres, Paul évangélisait Corinthe durant plus de dix-huit mois, Ac 18, 1-18, du printemps 50 à la fin de l’été 51. Selon sa coutume d'agir dans les grands centres, il voulait implanter la foi au Christ dans ce port fameux très peuplé, d'où elle rayonnerait dans toute l'Achaïe, 2 Co 1, 1 ; 9, 2. De fait, il réussit à y établir, surtout dans les couches modestes de la population, 1 Co 1, 26-28, une forte communauté. Mais cette grande ville était un foyer de culture grecque, où s'affrontaient des courants de pensée et de religion fort divers. Le contact de la jeune foi chrétienne avec cette capitale du paganisme devait poser pour les néophytes bien des problèmes délicats. C'est à les résoudre que s'emploie l'Apôtre dans les deux lettres qu'il leur écrit.
La genèse de ces deux épîtres est assez claire, en dépit de quelques points douteux. Une première lettre « précanonique », 1 Co 5, 9-13, de date incertaine, n'a pas été conservée. Plus tard, durant le séjour qu’il fit à Éphèse au cours du troisième voyage, durant juste un peu plus de deux ans (52-54), Ac 19, 1 - 20, 1, des questions apportées par une délégation de Corinthiens, 1 Co 16, 17, auxquelles s’ajoutaient des informations reçues par le moyen d'Apollos, Ac 18, 27s ; 1 Co 16, 12, et des « gens de Chloé », 1 Co 1, 11, poussèrent Paul à écrire une nouvelle lettre, qui est notre 1 Co, aux environs de Pâques 54 (1 Co 5, 7s ; 16, 5-9). Peu après, une crise dut se produire à Corinthe, où Timothée joua probablement un rôle, (l Co 4, 17 ; 16, 10-11) et qui l'obligea à y faire une visite rapide et pénible, 2 Co 1, 23 - 2, 1, au cours de laquelle il promit de revenir bientôt, 2 Co l, 15-16. En fait, il ne revint pas et remplaça cette visite par une lettre sévère et écrite « parmi bien des larmes », 2 Co 2, 3s, 9, qui produisit un effet salutaire , 2 Co 7, 8-13. C’est en Macédoine, après avoir quitté Éphèse à la suite de crises très graves mal connues de nous, 1 Co 15, 32 ; 2 Co î, 8-10 ; Ac 19, 23-40, que Paul apprit de Tite cet heureux résultat, 2 Co l, 12 s ; 7, 5-16 ; et c’est alors qu’il écrivit les deux parties de 2 Co, pendant le printemps et l'été de 55. Il devait ensuite repasser par Corinthe, Ac 20, ls, cf. 2 Co 9, 5 ; 12, 14 ; 13 1, 10, pour de là remonter à Jérusalem et y être fait prisonnier.
Selon certains, 2 Co serait une compilation de plusieurs lettres - jusqu'à cinq - envoyées par Paul à Corinthe en différentes occasions. D'autres, moins impressionnés par les transitions difficiles que cette théorie cherche à expliquer, admettent cependant que les chap. 10-13 ne peuvent être la suite de 1-9. Il est psychologiquement impossible que Paul passe brutalement de la célébration de la réconciliation des chap. 1-9 à l'admonestation amère et aux justifications sarcastiques des chap. 10-13. On a suggéré que les chap. 10-13 pourraient être l'épître écrite dans les larmes, à cause de leur ton sévère, mais cela ne convient guère au contexte. L’épître écrite dans les larmes a été provoquée par la conduite d'un individu, 2 Co 2, 3-8, or il n'y est même pas fait allusion dans les chap. 10-13, qui parlent du tort fait aux communautés par les faux apôtres. Il est donc plus probable que ces chapitres ont été déterminés par une détérioration de la situation à Corinthe après l'envoi des chap. 1-9. Si ces épîtres apportent sur l'âme de Paul et sur ses relations avec ses convertis des lumières d'un extrême intérêt, leur importance doctrinale n'est pas moindre. Nous y trouvons, surtout dans 1 Co. des informations et des décisions sur bien des problèmes cruciaux du christianisme primitif, aussi bien dans sa vie intérieure : pureté des mœurs, 1 Co 5, 1-13; 6, 12-20, mariage et virginité, 1, 1-40, tenue des assemblées religieuses et célébration de l'eucharistie, 11-12, usage des charismes, 12, 1 - 14, 40, - que dans ses rapports avec le monde païen : appel aux tribunaux, 6, 1-11, viandes offertes aux idoles 8-10. Ce qui aurait pu n'être que cas de conscience ou règlements de liturgie devient, grâce au génie de Paul, occasion de vues profondes sur la vraie liberté de la vie chrétienne, la sanctification du corps, le primat de la charité, l'union au Christ. La défense de son apostolat, 2 Co 10-13, lui inspire des pages splendides sur la grandeur du ministère apostolique, 2 Co 2, 12 - 6, 10 ; et le sujet très concret de la collecte, 2 Co 8-9, est illuminé par l'idéal de l'union entre les Églises. L'horizon eschatologique est toujours présent et sous-tend tout l'exposé sur la résurrection de la chair, 1 Co 15. Mais les descriptions apocalyptiques de 1 Th et 2 Th font place à une discussion plus rationnelle qui justifie cette espérance difficile pour des esprits grecs. Cette adaptation de l'Évangile au monde nouveau où il pénètre se manifeste surtout dans l'opposition de la folie de la Croix à la sagesse hellénique. Aux Corinthiens qui se divisent en s'opposant leurs différents maîtres et leurs talents humains, Paul rappelle qu'il n'y a qu'un seul maître, le Christ, un seul message, le salut par sa croix, et que là est la seule et vraie Sagesse, l Co l, l0 - 4, 13. Ainsi, par la force des choses et sans renier les perspectives eschatologiques, il est amené à insister davantage sur la vie chrétienne présente, comme union au Christ dans la vraie connaissance qui est celle de la foi. Cette vie que donne la foi, il va l'approfondir encore, et, cette fois, par rapport au judaïsme, à la suite de la crise galate.
Épîtres aux Galates et aux Romains
→ Introduction aux épîtres de saint Paul
Les épîtres aux Galates et aux Romains doivent être traitées ensemble, car elles s'attaquent au même problème, l’une comme la première réaction que provoque une situation concrète, l'autre comme un exposé plus calme et plus complet qui met en ordre les idées suscitées par la polémique. Cette étroite parenté des deux épîtres est une des raisons majeures qui déconseillent de reporter la composition de Ga aux premières années de Paul, avant même le concile de Jérusalem, ainsi que certains l'ont proposé. Il a paru à ceux-ci que la deuxième visite de Paul à Jérusalem, racontée en Ga 2, 1-10, devait être la deuxième visite mentionnée par les Actes, 11, 30 ; 12, 25, non la troisième, Ac 15, 2-30 (qui diffère sur plusieurs points du récit de Paul). Celui-ci paraissant d'autre part ignorer le Décret de Ac 15, 20, 29 (cf. Ga 2, 6), sa lettre devait être antérieure au concile de Jérusalem, et il suffisait pour cela d’admettre que les « Galates » fussent les Lycaoniens et les Pisidiens évangélisés durant le premier voyage missionnaire, l'aller et le retour de Paul expliquant la double visite que paraît supposer Ga 4, 13. Mais tout cela est peu fondé. S’il est vrai que la Lycaonie et la Pisidie ont été politiquement rattachées dès 36-25 av. J. C. à la Galatie, le langage courant du Ier siècle de notre ère n'en a pas moins continué à réserver cette dernière dénomination à la Galatie proprement dite, sise plus au nord, et il paraît en particulier difficile que leurs habitants aient pu être appelés « Galates », Ga 3, 1. D’ailleurs cette supposition difficile n'est nullement exigée. La deuxième visite de Ga 2, 1-10 s'identifie fort bien avec la troisième de Ac 15 - avec laquelle elle a de si fortes ressemblances - beaucoup mieux qu'avec la deuxième, Ac 11, 30 ; 12, 25, si peu importante que Paul a pu la passer sous silence dans son argumentation de Ga, à moins encore qu'elle n'ait pas eu lieu et résulte simplement d'un doublet littéraire de saint Luc (cf. les Actes, Introduction et Ac 11, 30+). Ainsi l’épître aux Galates est bien postérieure au concile de Jérusalem. Si Paul n'y parle pas du Décret, c'est peut-être que celui-ci est lui-même d’une époque plus tardive (cf. Ac 15, 1+), circonstance qui expliquerait aussi l’attitude de Pierre blâmée en Ga 2, 11-14. Les destinataires sont bien les habitants de la région « galate » parcourue par Paul lors des deuxième et troisième voyages, Ac 16, 6 ; 18, 23. Et la lettre a pu être écrite d'Éphèse, ou même de Macédoine, entre 54 et 55.
L’épître aux Romains a dû la suivre de près. Paul est à Corinthe (hiver 55-56), sur le point de partir pour Jérusalem d'où il espère se rendre à Rome et de là en Espagne, Rm 15, 22-32 ; cf. 1 Co 16, 3-6 ; Ac 19, 21 ; 20, 3. Mais il n'a pas fondé l'Église de Rome et n'est que médiocrement informé sur son compte, peut-être par des gens comme Aquilas, Ac 18, 2 ; les quelques allusions de son épître laissent seulement entrevoir une communauté où les convertis du judaïsme et du paganisme risquent de se mésestimer. Aussi juge-t-il à propos, pour préparer sa venue, d’envoyer par sa patronne Phébée, Rm 16, 1, une lettre où il expose sa solution du problème judaïsme et christianisme, telle qu’elle vient de mûrir sous le coup de la crise galate. Pour ce faire, il reprend les idées de Ga, mais d’une façon plus ordonnée et nuancée. Autant Ga représente un cri jailli du cœur où l’apologie personnelle, 1, 11 - 2, 21, se juxtapose à l’argumentation doctrinale, 3, 1 - 4, 31, et aux avertissements véhéments, 5, 1 - 6, 18, autant Rm offre un développement continu où quelques grandes sections s’enchaînent harmonieusement à l’aide de thèmes d’abord annoncés et ensuite repris.
Pas plus que des épîtres aux Corinthiens et aux Galates, l’authenticité de l’épître aux Romains n’est sérieusement discutée par personne. Tout au plus a-t-on pu se demander si les ch. 15 et 16 ne lui ont pas été ajoutés après coup. Ce dernier en particulier, avec ses salutations si nombreuses, aurait été primitivement un billet destiné à l’Église d’Éphèse. Mais le chap. 15, en dépit de certains manuscrits, ne peut être détaché du corps de l'épître ; et ceux qui y maintiennent également le chap. 16 font observer que Paul n’adresse jamais de salutations à des individus appartenant aux communautés dans lesquelles il a travaillé. Cela aurait provoqué des jalousies s’il en avait traité différemment certains, dans un groupe dont tous les membres lui étaient connus. La liste de noms du chap. 16 indique qu’il était adressé à une Église que Paul n’avait pas fondée - ce qui exclut Éphèse comme destinataire. Quant à la doxologie 16, 25-27, les caractères particuliers de son style ne constituent pas un motif suffisant pour rejeter son authenticité, mais peuvent suggérer une date plus tardive.
Tandis que les épîtres aux Corinthiens opposaient le Christ Sagesse de Dieu à la vaine sagesse du monde, les épîtres aux Galates et aux Romains opposent le Christ Justice de Dieu à la justice que les hommes prétendraient mériter par leurs propres efforts. Là le danger venait de l’esprit grec avec sa confiance orgueilleuse dans la raison ; ici il vient de l’esprit juif, avec sa confiance orgueilleuse en la Loi. Des judaïsants sont venus dire aux fidèles de Galatie qu’ils ne pouvaient être sauvés s’ils ne pratiquaient la circoncision, se plaçant ainsi sous le joug de la Loi, Ga 5, 2s. Paul s’oppose de toutes ses forces à ce retour en arrière qui rendrait vaine l’œuvre du Christ, Ga 5, 4. Sans nier la valeur de l’économie ancienne, il lui assigne ses justes limites d’étape provisoire dans l’ensemble du plan de salut, Ga 3, 23-25. La Loi de Moïse, de soi bonne et sainte, Rm l, 12, a fait connaître à l’homme la volonté de Dieu, mais sans lui donner la force intérieure de l’accomplir ; aussi n’a-t-elle abouti qu'à lui faire prendre conscience de son péché et du besoin qu’il a du secours de Dieu, Ga 3, 19-22 ; Rm 3, 20 ; 7, 7-13. Or ce secours de pure grâce, promis jadis à Abraham avant le don de la Loi, Ga 3, 16-18 ; Rm 4, vient d’être accordé en Jésus Christ : sa mort et sa résurrection ont opéré la destruction de l’humanité ancienne, viciée par le péché d’Adam, et la recréation d’une humanité nouvelle dont il est le prototype, Rm 5, 12-21. Rattaché au Christ par la foi et animé de son Esprit, l’homme reçoit désormais gratuitement la vraie justice et peut vivre selon la volonté divine, Rm 8, 1-4. Sa foi doit bien s’épanouir dans des œuvres bonnes ; mais ces œuvres accomplies par la force de l’Esprit, Ga 5, 22-25 ; Rm 8, 5-13, ne sont plus ces œuvres de la Loi dans lesquelles le Juif mettait sa confiance. Elles sont accessibles à tous ceux qui croient, fussent-ils venus du paganisme, Ga 3, 6-9, 14 ; Rm 4, 11. L’économie mosaïque, qui a eu sa valeur d’étape préparatoire, est donc désormais révolue. Les Juifs qui prétendent s’y maintenir se mettent en dehors du vrai salut. Dieu a permis leur aveuglement pour assurer l’accès des païens. Ils ne sauraient cependant déchoir pour toujours de leur élection première, car Dieu est fidèle : quelques-uns d’entre eux, le « petit reste » annoncé par les prophètes, ont cru ; les autres se convertiront un jour, Rm 9-11. Dès maintenant les fidèles du Christ, qu’ils soient d'origine juive ou païenne, doivent ne plus faire qu’un dans la charité et le support mutuel, Rm 12, 1 - 15, 13. Telles sont les grandes perspectives qui, esquissées dans Ga, sont amplifiées dans Rm et nous valent d’admirables développements sur le passé pécheur de toute l’humanité, Rm 1, 18 - 3, 20, et la lutte intérieure en chaque homme, Rm 7, 14-25, la gratuité du salut, Rm 3, 24 et passim, l’efficacité de la mort et de la résurrection du Christ, Rm 4, 24s ; 5, 6-11, participées par la foi et le baptême, Ga 3, 26s ; Rm 6, 3-11, l’appel de tous les hommes à devenir des enfants de Dieu, Ga 4, 1-7 ; Rm 8, 14-17, l’amour plein de sagesse du Dieu juste et fidèle qui dirige tout le plan du salut avec ses différentes étapes, Rm 3, 21-26 ; 8, 31-39. Les perspectives eschatologiques demeurent : nous sommes sauvés en espérance, Rm 5, 1-11 ; 8, 24 ; mais, comme dans les épîtres aux Corinthiens, l'accent est mis sur la réalité du salut déjà commencé : l'Esprit de la Promesse est déjà possédé à titre de prémices, Rm 8, 23, dès maintenant le chrétien vit dans le Christ, Rm 6, 11, et le Christ vit en lui, Ga 2, 20.
L’épître aux Romains représente ainsi l'une des plus belles synthèses de la doctrine paulinienne. Ce n’est pourtant pas une synthèse complète, ce n'est pas toute la doctrine. L’intérêt de premier plan que lui a valu la controverse luthérienne serait dommageable s’il faisait négliger de la compléter par les autres épîtres en l'intégrant dans une synthèse plus vaste.
Épître aux Philippiens
→ Introduction aux épîtres de saint Paul
Philippes, ville importante de Macédoine et colonie romaine, avait été évangélisée par Paul lors de son deuxième voyage, entre l’automne 48 et l’été 49, Ac 16, 12-40. Il y repassa à deux reprises au cours du troisième voyage. en hiver 54-55, Ac 20, 1-2, et à Pâques 56, Ac 20, 3-6. Les fidèles qu'il y gagna au Christ témoignèrent d’une affection touchante pour leur apôtre en lui envoyant des secours à Thessalonique, Ph 4, 16, puis à Corinthe, 2 Co ll, 9. Et quand Paul leur écrit, c’est précisément pour les remercier de nouveaux subsides qu’il vient de recevoir par l'intermédiaire de leur délégué, Êpaphrodite, Ph 4, 10-20 ; en agréant leur offrande, lui qui craignait d’ordinaire de paraître intéressé. Ac 18, 3+, il marque à leur égard une confiance toute particulière.
Paul est prisonnier au moment où il leur écrit, Ph 1, 7, 12-17, et l’on a longtemps pensé qu'il s’agissait de sa première captivité romaine. Cependant les échanges fréquents et apparemment très faciles que les Philippiens ont avec lui, et avec Ëpaphrodite alors près de lui, 2, 25-30, surprennent s’il se trouve dans la lointaine Rome. Surtout on comprend mal, si Paul est à Rome (ou à la rigueur à Césarée de Palestine, autre lieu d'une captivité connue de nous), que leur envoi d’argent par Épaphrodite soit la première occasion qu’ils aient trouvée d’aider l’Apôtre depuis leurs charités du deuxième voyage, 4, 10, 16, puisqu’il est repassé deux fois chez eux au cours du troisième voyage. Tout s'explique mieux si Paul écrit avant ces deux nouvelles visites, c’est-à-dire à Éphèse entre 52 et 54. Les allusions au « Prétoire », Ph 1, 13, et à la « maison de César », 4, 22, ne font pas difficulté, car il y avait des détachements de prétoriens dans les grandes villes, en particulier à Éphèse, aussi bien qu’à Rome. Notre ignorance d’une captivité de Paul à Éphèse n'est pas non plus un obstacle insurmontable, car Luc nous a dit fort peu de choses sur ce séjour de presque trois ans, et Paul laisse entendre qu'il y rencontra de bien graves difficultés, l Co 15, 32 ; 2 Co l, 8-10.
Si l’on admet cette hypothèse, il faut dissocier Ph de Col, Ep, Phm et la rapprocher des « grandes épîtres », en particulier de 1 Co. Loin de s’y opposer, le style et la doctrine de l’épître favorisent plutôt ce rapprochement. Aussi bien cet écrit est-il peu doctrinal. C'est plutôt une effusion du cœur, un échange de nouvelles, une mise en garde contre les « mauvais ouvriers » qui ravagent ailleurs les travaux de l’Apôtre et pourraient bien s’attaquer aussi à ses chers Philippiens, enfin et surtout un appel à l’unité dans l’humilité qui nous vaut l’admirable passage sur les souffrances du Christ, 2, 6-11 : que cette hymne rythmée soit citée par saint Paul ou qu’elle soit bien de lui, de toute façon elle apporte un témoignage de première valeur sur la foi primitive.
L'authenticité de Ph ne fait pas de doute mais son unité a été sérieusement mise en question. Pour beaucoup de critiques, ce pourrait être le résultat du regroupement de trois lettres. La division probablement la plus satisfaisante est la suivante : lettre A : 4, 10-20 ; lettre B : 1, 1 - 3, 1, 4, 2-9, 21-23 ; lettre C : 3, 2 - 4, 1. La lettre A, antérieure aux deux autres, aura été envoyée dès la réception du don apporté par Épaphrodite. La lettre C est probablement la dernière. C'est une brûlante polémique contre des missionnaires judéo-chrétiens dont il n'apparaît aucune trace dans la lettre B ; celle-ci est un appel serein à l’unité et à la persévérance, ainsi qu'au témoignage résolu à la vérité.
Épîtres aux Éphésiens et aux Colossiens
→ Introduction aux épîtres de saint Paul
Les épîtres aux Éphésiens et aux Colossiens forment un groupe bien homogène : même mission de Tychique en Col 4, 7s et Ep 6, 21s ; frappantes ressemblances de style et de doctrine entre Col et Ep. Paul est encore prisonnier, Phm 1, 9s, 13, 23 ; Col 4, 3, 10, 18 ; Ep 3, 1 ; 4, 1 ; 6, 20, et cette fois tout suggère Rome comme lieu de sa captivité (de 61 à 63) plutôt que Césarée où l'on s'expliquerait mal la présence de Marc ou d'Onésime, et qu’Éphèse où Luc ne paraît pas avoir été aux côtés de Paul. D'ailleurs le changement du style et le progrès de la doctrine requièrent une certaine distance entre Col, Ep et les « grandes épîtres » Co, Ga, Rm. Une crise est survenue dans l'intervalle : de Colosses, que Paul n'a pas évangélisée lui-même, 1, 4 ; 2, 1, son représentant apostolique Épaphras, 1, 7, est venu lui apporter des informations alarmantes. Aussitôt alerté, Paul répond par l'épître aux Colossiens qu'il confie à Tychique. Mais la réaction suscitée en son esprit par le nouveau péril a produit un approfondissement de sa pensée et, de même que Rm lui avait servi à mettre en ordre les idées jaillies dans Ga, de même il écrit cette fois encore une autre épître, pratiquement contemporaine de Col, où il organise sa doctrine en fonction du nouveau point de vue que vient de lui imposer la polémique. Cette admirable synthèse est notre épître « aux Éphésiens ». Une telle dénomination, qui n'est même pas textuellement garantie, cf. Ep 1, 1, pourrait faire illusion. En fait, Paul ne s'adresse pas aux fidèles d'Éphèse, qu'il a fréquentés durant trois ans, Ep 1, 15 ; 3, 2-4, mais plutôt aux croyants en général, et plus particulièrement aux communautés de la vallée du Lycus parmi lesquelles il fait circuler sa lettre, Col 4, 16.
L'interprétation dont nous venons de donner les grandes lignes respecte la tradition qui attribue Col et Ep à Paul et garde une forte probabilité. Mais depuis le milieu du XIXe siècle, l’authenticité de ces deux épîtres a été contestée. Le style lourd et répétitif semble à certains n'être pas paulinien ; les idées théologiques, particulièrement celles qui concernent le Corps du Christ, le Christ, Tête du Corps et l'Église universelle ne sont pas les mêmes que dans les lettres précédentes, les erreurs combattues sont postérieures à Paul et appartiennent plutôt au gnosticisme du IIe siècle. Ces objections méritent d'etre prises au sérieux. Elles sont formulées par de nombreux critiques y compris catholiques. Mais elles ne sont pas irréfutables. En fait, en ce qui concerne Col, on penche plutôt à présent en faveur de l'authenticité - et cela pour de bonnes raisons. Car non seulement on y retrouve ses idées fondamentales, mais les idées nouvelles s'expliquent de façon satisfaisante par les circonstances rapportées plus haut. La même chose peut se dire pour Ep mais là, le doute subsiste. Parmi les arguments en faveur de l'authenticité paulinienne, on note : 1) Ep est l'œuvre d’un auteur doué d'une pensée créatrice, non de quelqu'un qui utilise la pensée d'un autre. 2) Le style lent, riche, voire pesant de Col et Ep qui contraste tant avec les discussions rapides, heurtées des lettres antérieures peut s'expliquer par le fait que Paul ouvrait là de nouveaux et larges horizons. 3) Le style des lettres antérieures n'est lui-même pas totalement cohérent et on peut trouver deux exemples de ce style tardif, contemplatif et quasi liturgique en Rm 3, 23-26 et 2 Co 9, 8-14. La seule véritable difficulté vient de ce qu’en plusieurs passages, Ep semble emprunter des phrases à Col de manière servile et parfois maladroite mais cela peut venir du fait que Paul n'était pas habitué à composer intégralement ses lettres et qu'il peut dans le cas présent avoir permis à un disciple de jouer une part plus grande que d'habitude. Mais il faut reconnaître que les phénomènes notés en 2 et 3 s'expliqueraient plus facilement par l'hypothèse d'un auteur qui ne serait pas Paul si un tel auteur existe, qui fût un penseur au génie créateur semblable à celui de Paul, et qui, en même temps, acceptât d'emprunter servilement des phrases entières à d'autres lettres pauliniennes. La difficulté qu'il y a à postuler un être aussi hybride que fauteur d’Ephésiens est l’un des principaux facteurs qui ont poussé certains critiques à supposer que Colossiens, d'où sont tirées la plupart des phrases empruntées, était elle aussi non paulinienne. Sachant donc que l'authenticité paulinienne de ces deux épîtres est l'hypothèse la plus probable mais pas la seule possible, nous pouvons tenter de reconstituer la genèse de la pensée paulinienne dans Col et Ep. Les erreurs à Colosses, contre lesquelles se dresse Paul, ne sont pas encore celles des gnostiques du IIe siècle mais plutôt les idées communément rencontrées parmi les juifs esséniens. Le péril y venait de spéculations fondamentalement juives (Col 2, 16 ) sur les puissances célestes ou cosmiques. On accordait à celles-ci le pouvoir de contrôler le mouvement du Cosmos et les Colossiens tendaient à exagérer leur importance, jusqu’à compromettre la suprématie du Christ.
L'auteur de la lettre accepte le terrain de la lutte et ne met pas en doute l'activité de ces Puissances ; il les assimile même aux Anges de la tradition juive, cf. 2, 15. Mais c'est précisément pour les remettre à leur juste place dans le grand plan du salut. Ils ont joué leur rôle comme intermédiaires et administrateurs de la Loi. Aujourd'hui ce rôle est fini. En instaurant l'ordre nouveau, le Christ Kyrios a pris en main le gouvernement du monde. Son exaltation céleste l'a placé au-dessus des Puissances cosmiques qu'il a dépouillées de leurs anciennes attributions, 2, 15. Lui qui les dominait déjà de par la première création, à titre de Fils Image du Père, il les domine définitivement comme leur chef dans la nouvelle création où il a assumé en lui tout le Plérôme, c’est-à-dire toute la plénitude de l'Être, de Dieu et du monde en Dieu, 1, 13-20. Affranchis de ces « éléments du monde», 2, 8, 20. par leur union au Chef et la participation à sa Plénitude, 2, 10, les chrétiens n'ont plus à se remettre sous leur tyrannie par des observances désuètes et inefficaces, 2 16-23. Unis par le baptême au Christ mort et ressuscité, 2, 11-13, ils sont les membres de son Corps et ne reçoivent leur vie nouvelle que de lui comme de leur Tête vivifiante, 2, 19. C’est bien toujours ce salut chrétien qui intéresse l'auteur au premier chef, mais les besoins de la polémique l’ont amené à préciser l'extension cosmique de l’œuvre du Christ en y intégrant aux côtés de l'humanité sauvée ce vaste cosmos qui en est le cadre et qui se trouve lui aussi rangé, de façon indirecte, sous la mouvance du seul Seigneur. De là cet épanouissement du thème du « Corps du Christ », déjà esquissé naguère, 1 Co, 12 12+, avec une insistance nouvelle sur le Christ comme Tête ; de là cet élargissement cosmique de l'œuvre du salut ; de là cet horizon dilaté où le Christ est davantage considéré dans son triomphe céleste, tandis que l'Église dans son unité collective se construit vers lui ; de là enfin cet accent plus marqué sur l'eschatologie déjà réalisée, cf. Ep 2, 6+.
Ces perspectives sont reprises dans l'épître aux Éphésiens. Mais l’effort polémique pour remettre les Puissances à leur place a porté ses fruits, Ep 1, 20-22, et le regard se dirige davantage sur l'Église. Corps du Christ dilaté aux dimensions de l'univers nouveau, « Plénitude de Celui qui est rempli, tout en tout », 1, 23. Dans cette contemplation suprême qui est comme le sommet de son œuvre, l'auteur reprend bien des thèmes anciens pour les ordonner dans la synthèse plus vaste à laquelle il est parvenu. Il repense particulièrement les problèmes de l'épître aux Romains, cet autre sommet qui couronnait l'étape antérieure de sa pensée. Non seulement il en évoque d'un mot les aperçus sur le passé pécheur de l'humanité et sur la gratuité du salut par le Christ, 2 1-10, mais encore il reconsidère le problème des Juifs et des païens qui angoissait Paul naguère, Rm 9-11. Et cette fois, c'est sous la lumière apaisée de l'eschatologie réalisée dans le Christ céleste : désormais les deux peuples lui apparaissent unis, réconciliés en une seule humanité nouvelle, et marchant de concert vers le Père, Ep 2, 11-22. Cet accès des païens au salut d'Israël dans le Christ est le grand « mystère », 1, 9 ; 3, 3-6, 9 ; 6, 19; Col 1, 27 ; 2, 2 ; 4, 3, dont la contemplation lui inspire des accents inimitables : sur l'infinie sagesse divine qu'il y voit déployée, 3, 9s ; Col 2, 3, sur la charité insondable du Christ qui s'y manifeste, Ep 3, 18s, sur l'élection toute gratuite qui l’a choisi pour en être le ministre, 3, 2-8. Ce plan du salut s'est déroulé par étapes selon les desseins éternels de Dieu, 1, 3-14, et son terme est le mariage du Christ avec l'humanité sauvée qui est l'Église, 5, 22-32.
Épître à Philémon
→ Introduction aux épîtres de saint Paul
L'authenticité de l'épître à Philémon n'a pas été mise en doute. On la rapproche généralement de Col et Ep parce que Paul est alors prisonnier Phm 1, 9s, 13, 23; Col 4, 3, 10 ; Ep 3, 1 ; 4, 1 ; 6, 20, et parce que les noms de ses compagnes, Phm 12, 23-24, apparaissent en Col 4, 10-14. En conséquence, on les date des années 61-63. Mais les études récentes se refusent à donner une valeur décisive à ces indications et considèrent que l'emprisonnement de Paul à Éphèse (à un moment donné durant les années 52-54) serait un contexte plus approprié, particulièrement si l'on pense à la proximité entre Éphèse et Colosses, qui est la résidence supposée de Philémon, Phm 22, cf. Col 4, 9. Cette courte lettre annonce, à un chrétien de Colosses, converti par Paul, v. 19, le retour de son esclave fugitif Onésime, lui aussi gagné au Christ par l'Apôtre, v. 10. Ce billet autographe, v. 19, jette un jour précieux sur le cœur délicat de Paul ; il a aussi l'intérêt de nous confirmer sa solution du problème de l'esclavage. Rm 6, 15+ : même s'ils gardent leurs relations sociales d'antan, le maître et l'esclave chrétiens doivent vivre désormais comme deux frères au service du même Maître, v. 16, cf. Col 3, 22 - 4, 1.
Lettres à Timothée et à Tite
→ Introduction aux épîtres de saint Paul
Les lettres à Timothée et à Tite sont adressées à deux des plus fidèles disciples de Paul, Ac 16, 14 ; 2 Co 2, 13. Elles donnent des directives pour l'organisation et la conduite des communautés qui leur ont été confiées. C'est pourquoi l'on a coutume, depuis le XVIIIe siècle, de les appeler « pastorales ». Par rapport aux autres lettres de Paul, celles-ci présentent des divergences significatives. On note par exemple une différence considérable dans le vocabulaire. Nombre de mots fréquents dans les autres épîtres ont disparu ici et on trouve une forte proportion de mots qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Le style n'est plus passionné et enthousiaste mais terne et bureaucratique. La façon d’aborder les problèmes a changé. Paul se contente de condamner les faux enseignements au lieu de s'y opposer en argumentant de manière persuasive. Enfin on a du mal à situer ces lettres dans le cours de la vie de Paul, tel que les Actes nous le font connaître. On comprendra donc que l'authenticité des Pastorales soit discutée. On explique souvent ces différences en invoquant l'âge avancé de Paul, qui aurait peut-être laissé plus de latitude à un secrétaire (peut-être Luc, 2 Tm 4, 11 ) et en rappelant que nous ignorons tout de la vie de Paul après qu'il eut été relâché de prison à Rome. Mais des critiques en aussi grand nombre rejettent ces arguments qu'ils jugent trop subjectifs et maintiennent que les Pastorales ont été composées par un disciple de Paul, à la fin du Ier siècle pour résoudre les problèmes d’une Église très différente. Cette hypothèse n’est nullement impossible mais aucun témoignage n’indique que les lettres pseudépigraphes existaient et représentaient quelque chose d'acceptable. 2 Th 2, 2 cl Ap 22, 18 montrent que les premiers chrétiens voyaient la nécessité de distinguer les écrits authentiques des faux. Une minorité de critiques défend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : selon elle, un fidèle disciple de Paul aurait hérité de trois lettres que Timothée et Tite avaient conservées jusqu'à leur mort. Il compléta alors ces lettres en y ajoutant ce qu il pensait que Paul aurait pu dire pour répondre aux problèmes nouveaux que rencontrait l’Église. Les Pastorales ne seraient donc pas de l’Apôtre mais contiendraient des fragments authentiques : par exemple 2 Tm 1, 15-18 ; 4, 9-15; Tt 3, 12-14. L'absence d'accord sur l’étendue et le nombre de ces fragments affaiblit gravement cette hypothèse, qui est également incapable de fournir la moindre preuve à l'appui d'une telle pratique éditoriale à cette époque.
Le fait que toutes les hypothèses actuelles soient insatisfaisantes fait penser qu’on a peut-être eu tort de traiter les Pastorales comme un ensemble unifié ; car alors les observations qui semblent justes pour une des lettres sont appliquées également aux deux autres ce qui provoque la confusion. Or, l’examen détaillé fait apparaître une plus grande proximité entre 1 Tm et Tt qu'entre l'une ou l'autre de celles-ci et 2 Tm. Si l’on considère cette dernière séparément, il n’y a aucune objection convaincante à ce quelle ait été écrite par Paul. Adressée à un individu, elle diffère des épîtres adressées à des Églises de la même manière que l'épître d’Ignace à l'Église de Smyrne diffère de son épître à Polycarpe, évêque de la même Église. Si l'on admet que 2 Tm 4, 6 n'est pas une allusion à la mort qui approche, 2 Tm s'inscrit naturellement dans le cadre de la fin de l'emprisonnement de Paul à Rome, Ac 28, 16s, alors qu’il espérait sa libération. Si l'on accepte l’authenticité de 2 Tm, le caractère hétérogène de 1 Tm et de Tt dans le corpus paulinien devient encore plus évident. En particulier, la vision de ministère qui y est développée contraste vivement avec la dynamique missionnaire qui est de règle chez Paul. Ce qui domine ici, c'est un souci d’intégration à la société ambiante, 1 Tm 2, 1-2, 6, 1-2 ; Tt 3, 1-2 et les qualités requises pour les ministres sont celles d'un bon chef de famille, 1 Tm 3, 1-13, Tt 1, 5-9. Il y a donc eu une nette évolution dans les Églises pauliniennes. La vie des Églises exigeait une organisation et des compétences nouvelles. Mais si le chef charismatique a cédé la place à une direction institutionnelle, il n'y a pas trace du type d'épiscopat monarchique attesté par Ignace d’Antioche. L'autorité dans l’Église est collégiale et les « évêques » 1 Tm 3, 2-5, ont la même fonction que les « anciens », 1 Tm 5, 17. Chaque ancien doit avoir les qualités d’un « évêque », Tt 1, 6-9, il ne faut donc pas assigner à 1 Tm et à Tt une date trop tardive dans le Ier siècle.