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PRÉFACE DE L ÉVANGILE
SELON SAINT JEAN

§1. — L'APÔTRE S. JEAN

(Voyez les Bollandistes, Acta Sanctorum, au 6 mai et au 27 décembre ; Tillemont, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. 1, p. 330 et ss., édit. de Venise, 1752; F. Trench, The Life and Characler of St. John the evangelist, Londres, 1850; Baunard, l'Apôtre S. Jean, Paris 1869 ; J. M. Macdonald, The Life and Writings of S. John, Londres 1877; F. W. Farrar, Early Days of Christianity, 2° édit; Londres 1884; Smith, Dictionary of the Bible, au mot John the apostle; Herzog, Real-Encyklopædie, s. v. Johannes. Les commentaires de MM. Schegg, Schanz, Keil, Godet, contiennent aussi d'excellentes notices bibliographiques.)

1° Son nom. — Nom très beau, et tout à fait significatif sous sa forme primitive. Yôchanan ( יוחבן, abréviation pour יתותבן, Yehôchanan) se traduit en effet par « Jéhova a fait grâce » (Voyez l'Évangile selon S. Matthieu, p. 66). Après le Précurseur, personne ne l'a mieux porté que l'apôtre bien aimé. Il était alors assez commun chez les Juifs. Dans la généalogie de N. S. Jésus-Christ d'après S. Luc (Luc. 3, 27), le texte grec reproduit à peu près la prononciation hébraïque: Ἰωανάν. De la forme hellénisée Ἰωάννης est venu le latin « Joannes » (primitivement Johannes, la lettre h correspondant au ח (ch aspiré) de l'hébreu) dont nous avons fait « Jean » (en passant par Jehan).

2° Sa famille. — L'apôtre S. Jean était Galiléen d'origine, comme tous les membres du collège apostolique, à part le traître Judas. Sa famille résidait sur les bords du lac de Tibériade au N. O.; probablement à Bethsaïda, la patrie de S. Pierre, de S. André et de S. Philippe (Cf. Joan. 1, 44. On le déduit de ce que Jacques et Jean étaient les associés de Pierre et d'André (Luc. 5, 9). Voyez, sur la situation de Bethsaïda, 1'Évangile selon S. Matthieu, p. 228, et R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 4. Ne pas confondre cette localité avec Béthsaïda-Julias, située au N. E. du lac (Evang. selon S. Marc, p. 103)). On ignore la date de la naissance de S. Jean, mais on admet généralement qu'il était le plus jeune de apôtres, et que Jésus lui-même avait quelques années de plus que lui.

Quoique simple pêcheur, son père Zébédée (En hébreu : זבךיח, Zebadiah ; en grec: ὁ Ζεβεδαίος. Cf. 1 Par. 8, 15. Ce nom signifie « don du Seigneur ») paraît avoir joui d'une certaine aisance; car il possédait plusieurs barques, et son industrie était assez prospère pour lui permettre d'occuper plusieurs journaliers (Cf. Marc. 1, 20 et notre commentaire). C'est tout ce que l'Évangile nous raconte à son sujet. La mère de S. Jean est plus connue : elle se nommait Salomé (Schelomith ,שלומית, la pacifique), et les synoptiques signalent à plusieurs reprises son dévouement à la personne sacrée du Sauveur. En combinant les passages Luc. 8, 3 et Marc. 15, 40-41, on voit qu'elle était une des saintes femmes qui accompagnaient et servaient le divin Maître « de facultatibus suis ». Elle fut fidèle jusqu'à la croix (Matth. 27,56 et parall.), jusqu'au sépulcre (Marc. 16, 1). (c'est sans motif suffisant que de nombreux exégètes contemporains ont fait de Salomé une sœur de la sainte Vierge. Voyez notre commentaire de Joan. 19, 25) Quant à S. Jacques le Majeur, le frère si célèbre de S. Jean, tout porte à croire qu'il était l'aîné des deux : telle est l'impression générale qui ressort de la narration évangélique, où il est presque toujours cité au premier rang.

Un épisode de la soirée du Jeudi saint, Joan. 18, 15-16, qui montre que S. Jean avait ses entrées libres au palais de Caïphe et était même « notus Pontifici », a fait supposer à divers critiques que S. Jean appartenait à la famille sacerdotale. On a même parfois expliqué en ce sens la note de S. Polycarpe, évêque d'Éphèse au second siècle, d'après laquelle Jean, dans sa vieillesse, aurait porté au front ἱερεὺς τὸ πέταλον (cf. Eusèbe, Hist. eccl. 3, 31; 5, 24), c'est-à-dire la lame d'or qui servait d'ornement aux grands-prêtres juifs (Cf. Ex. 28, 32; 29, 6; 39, 30; Lev. 8, 9. Voyez aussi notre Atlas archéologique de la Bible, pl. 82, fig. l et 4). Mais cette conjecture paraît invraisemblable (toutefois, l'usage de « la sainte lame d'or » n'est pas sans créer quelque difficulté. Plusieurs commentateurs d'Eusébe, entre autres Routh, Reliquiæ sacræ, t. 2, p. 28, donnent une interprétation métaphorique aux paroles de S. Polycarpe. Il aurait simplement voulu exprimer, disent-ils, la noble majesté du saint vieillard. Cf. Farrar, The early Days of Christianity, Londres 1884, p. 402. Cette conjecture manque de vraisemblance, vu la simplicité du langage ancien : c'est un fait réel que S. Polycarpe a voulu relater. Comparez S. Epiphane, Haer 29, 4; 78, l4, qui raconte une chose identique de S. Jacques le Mineur (πέταλον ἐπὶ τῆς ϰεφαλῆς ἐφόρεσε). Probablement, la lame d'or au front de S. Jean marquait son autorité d'apôtre sur toutes les églises d'Asie).

3° Sa vocation. — Jean fut d'abord disciple du Précurseur avant d'être celui du Messie. La première fois que nous le rencontrons sur le domaine de l'histoire, il est aux côtés de son illustre homonyme à Béthabara, sur les bords du Jourdain (Joan. 1, 28; voyez le commentaire). Le Précurseur, voyant passer Jésus à quelque distance, s'écrie : « Voici l'agneau de Dieu ». Celui qui devait être l'apôtre bien aimé fut le premier, avec S. André, à traduire par des actes cette parole significative, et aussitôt il s'attacha à la personne du Sauveur (Joan. I, 35 et ss. Le récit de la première entrevue est vraiment délicieux).

Pendant quelques mois, la narration évangélique nous montre Jean vivant auprès de son nouveau Maître, avec Pierre, Jacques, Philippe et Nathanaël : ils voyagent ensemble de Béthabara à Cana en Galilée, de Cana à Capharnaum, de Capharnaum à Jérusalem pour célébrer la Pâque, de Jérusalem en Judée, puis en Samarie et de nouveau en Galilée (Voyez R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 4). Heureux moments que ceux où se formait l'amitié divine de N. S. Jésus-Christ pour le jeune pêcheur galiléen! Celui-ci n'en a laissé perdre/aucun détail (Cf. Joan. 1, 43-4, 54).

Séparé pendant quelque temps, le groupe apostolique dont les éléments s'étaient réunis pour la première lois sur les rives du Jourdain ne tarda pas à se reformer. A la suite d'un grand miracle (Luc. 5, 3-11. Cf. Matth. 4, 18 et ss.; Marc. 1, l6 et ss), Jésus appelle d'une manière définitive au rôle de disciples Pierre et André, Jacques et Jean. « Relictis retibus et patre », les fils de Zébédée adhèrent avec bonheur au fils de Dieu. Bientôt ils sont élus, et des premiers, pour la noble mais périlleuse mission d'apôtres (Cf; Luc. 6, 12-16, et parall. Dans les listes du collège apostolique, S. Jean est mentionné tantôt au second rang, Act. 1, 13, tantôt au troisième, Marc. 3, 17, tantôt au quatrième, Matth. 10, 3 et Luc. 6, 14. Voyez notre Synopsis evangelica, § 44).

4° Sa vie auprès de Jésus. — Jean ne tarda pas à compter, avec S. Pierre et son frère S. Jacques, parmi ceux des disciples du Sauveur qu'un ancien a si bien nommés «les plus intimes parmi les intimes » (ἐϰλεϰτῶν ἐϰλεϰτότεροι). A ce titre ils assistèrent, à l'exclusion des autres apôtres, à plusieurs évènements remarquables de la vie du Christ: notamment, à la résurrection de la fille de Jaïre, Marc. 5, 37 et parall., au mystère de la Transfiguration, Matth. 17, l et parall., à l'agonie de Gethsémani, Matth. 26, 37 et parall. Jean fut aussi l'un des quatre auxquels Jésus daigna révéler les signes de la ruine de Jérusalem et de la fin du monde (Cf. Marc. 13, 3. La conjecture de S. Ambroise, de S. Grégoire-le-Grand, du Vén. Bède, etc., d'après laquelle l' « adolescens » mentionné par S. Marc, 14, 51-52, ne différerait pas de S. Jean, est aujourd'hui universellement abandonnée. Voyez notre commentaire de ce passage). Dans la matinée du Jeudi saint, il fut chargé avec S. Pierre des préparatifs de la dernière cène (Luc. 22, 9).

Mais quel privilège ineffable lui était réservé à ce repas d'adieu! Il le raconte lui-même en une de ces lignes simples et profondes comme son âme, qui abondent dans le quatrième évangile : « Un des disciples, celui que Jésus aimait, était couché sur le sein de Jésus » (Joan. 13, 23). Celui que Jésus aimait, voilà son véritable nom, par lequel il se désigne en différentes circonstances avec un admirable mélange de modestie et de fierté. Que de choses en cette seule parole ! « Des amitiés humaines avaient été célèbres; mais on n'avait jamais vu la merveilleuse tendresse d'une amitié divine. Dieu eut cette inclination de se pencher vers un homme et de l'aimer comme s'il eût été son égal. Accoutumé à vivre de toute éternité dans l'unité du Père et de l'Esprit-Saint, il demanda a la terre la société d'une âme qui fût l'épanchement et l'image de la sienne » (Baunard, l'apôtre S. Jean, p. 3. Voyez l'incomparable sermon de Bossuet, Œuvres, édit. de Versailles, t. 16 , p. 552 et suiv.). Et cette âme fut celle de S. Jean !

Mais comme il sut aimer en retour! La période actuelle de sa vie abonde en laits qui le prouvent de la façon la plus péremptoire. Pourquoi, nouvel Elie, veut-il faire descendre le feu du ciel sur des samaritains inhospitaliers, sinon parce qu'il ne peut supporter un injure faite à son Maître ? (cf. Luc. 9, 54 et s.). Pourquoi empêcha-t-il un jour un étranger de chasser les démons au nom de Jésus, sinon parce qu'il était saintement jaloux de la gloire du Sauveur ? (Marc. 9, 38. Cf. Luc. 9, 45). Pourquoi le surnom de « fils du tonnerre », Boanerges (sur l'étymologie et le sens de ce mot, voyez Marc. 3, 17 et notre commentaire. En arabe, « tonuit » se traduit par radschasa), que Notre-Seigneur lui donna conjointement avec son frère, si ce n'est pour marquer son zèle aimant, quoique parfois immodéré ? Ce n'est pas en un instant que l'or est dégagé de toute scorie : aussi, même vers la fin de la vie publique de Jésus, voyons-nous Jacques et Jean unir leurs prières à celles de leur mère pour obtenir la première et la seconde place aux côtés du Messie triomphant; mais ils montrent bien qu'ils n'étaient pas guidés en cela par un égoïsme vulgaire, quand, interrogés s'ils étaient prêts à partager l'amère coupe des souffrances du Maître, ils répondent par leur généreux « Nous le pouvons » que dictait l'amour (cf. Matth. 20, 20, et les passages parallèles).

Si Jean prit la fuite comme les autres apôtres au moment de l'arrestation de N.-S. Jésus-Christ, ce ne fut que pour quelques instants; car bientôt nous le voyons accompagner courageusement la divine victime jusqu'au palais du grand-prêtre, où personne ne devait ignorer son titre de disciple (Joan. 18, 15-16). Le lendemain, il se tenait sans peur auprès de la croix parmi les bourreaux. Il trouva au Calvaire la plus magnifique récompense qu'il lui eût été possible d'envier, quand Jésus expirant lui confia le soin de sa Mère (Joan. 19, 25-27; voyez le commentaire).

Au matin de la Pâque, le propre récit de l'apôtre bien aimé nous apprend dans quelles circonstances pittoresques il courut le premier avec S. Pierre au sépulcre vide, et combien promptement il crut à la résurrection de Notre-Seigneur (Cf. Joan. 20, 2 et ss.). Enfin, quand le divin ressuscité se manifesta auprès du lac de Tibériade à quelques-uns de ses disciples (Joan. 21, 1 et ss.), S. Jean fut le premier à le reconnaître, car l'amour est vigilant et infaillible en ces sortes de choses (Voyez, sur tous ces faits, des réflexions aussi délicates qu'intéressantes dans Baunard, L'apôtre S. Jean, p. 1-164).

5° S. Jean après l'Ascension. — Il demeura d abord quelque temps à Jérusalem, comme tous les autres apôtres. Le livre des Actes, en deux chapitres consécutifs (chap. 3 et 4), raconte tout au long de glorieux épisodes auxquels il prit part en compagnie de S. Pierre, et surtout le courage dont il fit preuve au lendemain de la Pentecôte en face du Sanhédrin (voyez Fouard, S. Pierre et les premières années du Christianisme, Paris, 1886, p. 25 et suiv.). Un peu plus tard, encore avec S. Pierre auquel il était uni par les liens d'une vive affection (l'antiquité n'a pas manqué de signaler ce fait intéressant. « S. Pierre aimait tendrement (σφόδρα ἐφίλει) S. Jean, et cette amitié est visible dans tout l'évangile et aussi dans les Actes des apôtres. » S. Jean Chrysost, Hom. 88 in Joan. Voyez aussi S. Augustin, In Joan. tract. 124), il alla en Samarie pour achever l'œuvre d'évangélisation commencée par le diacre S. Philippe (Act. 8, 14 et ss.).

Environ trois ans après, S. Paul, venu pour la première fois à Jérusalem depuis sa conversion, n'y trouva que S. Pierre et S. Jacques le Mineur parmi les membres du Collège apostolique (Gal. 1, 18) : S. Jean était alors momentanément absent. Mais, après un intervalle de dix autres années, quand l'apôtre des Gentils fit son troisième voyage dans la capitale juive, à l'occasion du Concile, il eut la joie d'y rencontrer S. Jean, qu'il mentionne parmi les « colonnes » de l'Église (Gal. 2, 2 et ss; Cf. Act. 15). A part un autre détail, qui aura sa place un peu plus loin (à l'occasion de l'exil à Patmos), c'est là tout ce que les écrits du Nouveau Testament nous apprennent au sujet du disciple bien aimé. Mais la tradition reprend, pour le continuer, le fil de cette vie précieuse. Pour les faits principaux, son témoignage ne laisse rien à désirer sous le rapport de l'antiquité, de la netteté, de l'unanimité.

A une époque qu'il est difficile de fixer d'une manière absolue, mais que l'on s'accorde généralement à ne pas placer avant l'année 67 de l'ère chrétienne (c'est-à-dire au temps du martyre de S. Pierre et de S. Paul; et aussi, vers le moment où les Romains commençaient à menacer la Judée et Jérusalem), S. Jean vint s'établir à Ephèse, au cœur de l'Asie proconsulaire. Deux motifs principaux durent occasionner ce changement de résidence : d'une part, la vitalité du christianisme dans cette noble contrée ; de l'autre, les hérésies dangereuses qui commençaient à y germer (Cf. Siméon Metaphr., Vita Joannis, c. 2). Jean voulait donc employer son autorité apostolique soit à préserver, soit à couronner le glorieux édifice construit par S. Paul (sur les origines de l'Église à Ephèse et en Asie, voyez Act. 18, 19-20, 38; 1 Cor. 16, 8-9); et sa puissante influence ne contribua pas peu à donner aux églises d'Asie l'étonnante vitalité qu'elles conservèrent pendant toute la durée du second siècle (D'après une tradition mentionnée par S. Augustin (Cf. Quæst. evang., 2, 39), et dont on retrouve des traces dans les suscriptions de quelques manuscrits du Nouveau Testament, la deuxième épître de S. Jean aurait été adressée aux Parthes; ce qui impliquerait, d'après quelques critiques, un séjour antérieur, chez ce peuple. Sur cette question controversée, voyez Tillemont, Mémoires pour servir à l'hist. ecclés., t. 1, p. 336; Hug, Einleitung in die Schriften des N. T., 3° édit, p. 258; Schegg-Haneberg, Evang. nach Johannes, t. 1, pp. 9-11. Au fond, il est peu vraisemblable que S. Jean ait évangélisé les Parthes).

Voici, sur ce point, quelques-uns des textes les plus intéressants. — 1° S. Irénée, originaire d'Asie mineure, évêque de Lyon en 178, et martyrisé dans cette ville en 202, nous fournit des renseignements d'une valeur exceptionnelle. D'abord dans son écrit célèbre Adversus Hæreses. « Tous les anciens, dit-il, qui se sont rencontrés en Asie avec Jean, le disciple du Seigneur, attestent qu'il leur a transmis ces choses, car il a vécu avec eux jusqu'au temps de Trajan. Et quelques-uns d'entre eux ont vu non seulement Jean, mais aussi d'autres apôtres (Adv. Hær. 2, 22, 5. Cf. Eusèbe, Hist. eccl. 3, 23, -3. ... L'église d'Ephèse, fondée par Paul, et dans laquelle Jean est demeuré jusqu'aux temps de Trajan, est aussi un témoin véridique de la tradition des apôtres » (Adv. Hær. 3, 3, 4, ap. Eus. l. c. 3, 23, 4). Dans sa lettre à Florinus, son ami d'enfance, qui s'était laissé séduire par les gnostiques, S. Irénée n'est pas moins explicite : « Ce ne sont point là les enseignements que t'ont transmis les anciens qui nous ont précédés et qui ont vécu avec les apôtres; car je t'ai vu, lorsque j'étais encore enfant, dans l'Asie inférieure, auprès de Polycarpe... Et je pourrais encore te montrer l'endroit où il était assis lorsqu'il enseignait, et qu'il racontait ses relations avec Jean et avec les autres qui ont vu le Seigneur, et comment il parlait de ce qu'il avait entendu d'eux sur le Seigneur, sur ses miracles et sur sa doctrine » (Eusèbe, l. c., 5, 20, 2-4). Enfin, nous avons cet autre témoignage, du grand évêque de Lyon, dans la lettre qu'il écrivit au pape Victor à l'occasion de la célèbre contestation relative à la Pâque : « Lorsque le bienheureux Polycarpe visita Rome au temps d'Anicet (vers l'an 160), de légers différends s'étant manifestés sur quelques points, la paix fut bien vite conclue. Et ils ne se livrèrent pas même à une dispute sur la question principale. Car Anicet ne put dissuader Polycarpe de fêter le 14 nisan (comme jour de la Pâque, à la façon des Juifs), attendu qu'il l'avait toujours fêté avec Jean, le disciple du Seigneur, et les autres apôtres avec lesquels il avait vécu. Et de son côté, Polycarpe ne put persuader Anicet d'observer ce même jour, Anicet répondant qu'il devait maintenir la coutume qu'il avait reçue de ses prédécesseurs. Les choses étant ainsi, ils se donnèrent l'un à l'autre la communion,... et ils se séparèrent en paix » (ap. Euseb. Hist. Eccl., 5, 24, 16). — 2° Apollonius, vaillant adversaire des Montanistes, qui vivait en Asie Mineure vers 180, raconte dans un fragment conservé par Eusèbe (l. c., 5, 28) « qu'un mort avait été ressuscité a Ephèse par S. Jean ». — 3° Polycrate, évêque d'Éphèse en 190, et s'appuyant sur les riches traditions de sa famille, dont sept membres avaient occupé avant lui le siège épiscopal d'Éphèse, écrivait à son tour au pape Victor dans les termes suivants : « Nous fêtons le vrai jour (le l4 nisan)... Car quelques grandes lumières se sont éteintes en Asie et y ressusciteront au jour du Seigneur ... : Philippe, l'un des douze apôtres, et Jean qui a reposé sur le sein du Seigneur » (ap. Eusèb. Hist. Eccl., 5, 24. Cf. 3, 31, 3)) ». — 4° A ces témoignages d'autant plus saisissants qu'ils se rattachent à l'Asie Mineure et à Ephèse, nous pouvons en ajouter un autre, qui n'est pas moins ancien. C'est celui de Clément d'Alexandrie (vers 190), qui s'exprime ainsi dans son traité Quis dives salvetur, § 42 (Cf. Eusèbe, l. c., 3, 24): « A Éphèse, Jean visitait les contrées environnantes, pour établir des évêques et organiser les églises ». Inutile d'insister davantage, et de citer les dires identiques, mais plus récents, d'Origène, de Tertullien, de S. Jérôme, etc. (Un témoignage géographique, qui a bien sa valeur, est celui que contient le nom du village turc Ayâ salouk, situé près des ruines de l'antique Ephèse. Dans cette dénomination, il est aisé de reconnaître une corruption des mots grecs ἀγίος θεολόγος. Or, le « saint théologien » n'est autre que S. Jean, ainsi désigné par le concile d'Ephèse).

S. Jean ne devait pas être depuis très longtemps à Ephèse, quand il fut arrêté par ordre de l'empereur Domitien et conduit à Rome pour y subir le martyre. Tertullien le premier a conservé le souvenir de ce fait si bien commenté par Bossuet (Panégyrique de S. Jean, première partie). « Ista quam felix ecclesia (Romana), cui totam doctrinam apostoli una cum sanguine suo profuderunt, ubi Petrus passioni dominicæ adaequatur, ubi Paulus Joannis (Baptistæ) exitu coronatur, ubi apostolus Joannes, posteaquam in oleum igneum demersus nihil passus est » (De præscript. 36). S. Jérôme, s'appuyant sur le récit de Tertullien, dit avec quelques détails de plus, « quod Romæ, missus in ferventis olei dolium, purior et vegetior exierit quam intraverit » (Contr. Jovinian. 1, 26. Cf. In Matth. 20, 23; Orig. In Matth. Hom, 12; Euseb. Hist. Eccl. 10, 17, 18 ; S. Aug. Sermo 226).

L'Église célèbre le 6 mai l'anniversaire du martyre de S. Jean (voyez le Martyrologium roman., hac die. La scène s'é'tant passée « ante Portam la tinam », de là le nom donné à la fête du 6 mai).

Le persécuteur impuissant crut se venger, en exilant sur le rocher de Patmos l'apôtre auquel il n'avait pu arracher la vie. Mais N.-S. Jésus-Christ attendait là son disciple bien aimé pour lui faire les communications les plus intimes: c'est en effet durant l'exil de Patmos que S. Jean composa l'Apocalypse (Apoc. 1, 9 : « Ego Joannes, frater vester..., fui in insula quæ appellatur Patmos, propter verbum Dei et testimonium Jesu ». Voyez Drach, Apocalypse de S. Jean, p. 15-16. « Patmos ressemble à toutes les îles de l'Archipel : mer d'azur, air limpide, ciel serein, rochers aux sommets dentelés, à peine revêtus par moments d'un léger duvet de verdure. L'aspect est nu et stérile », Renan, L'Antéchrist, p. 376. C. V. Guérin, Description de l'île de Patmos, Paris 1856; Tischendorf, Reise in's Morgenland, t. 2, p. 257; Stanley, Sermons in the East, p. 230. L'île consiste au fond en trois amas de rochers qu'unissent des isthmes étroits. Voyez R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 5). Quoique la date de ce bannissement ait été différemment indiquée (S. Epiphane, Hær. 51, 33, parle du règne de Claude, Théophylacte du règne de Néron. S. Irénée, Adv. Hær. 5, 30, 3, S. Jérôme, De viris illustr. 9, Sulpice Sévère, Sacr. Hist. 2, 31, Eusèbe, Hist. eccl. 3, 18 et 20, 23, s'accordent pour placer l'exil de S. Jean sous Domitien), rien n'est plus certain que le fait même, qui est relaté par des auteurs très anciens et très dignes de foi, tels que S. Irénée, Clément d'Alexandrie (Quis dives salvetur, § 42. Cf. Eus. 3, 13), Origène (Comm. in Matth. 20, 12) et Eusèbe. Ce dernier dit formellement: ϰατέχει λόγος, pour marquer ainsi une chose sûre et certaine.

L'exil de S. Jean prit fin après la mort de Domitien, quand Nerva, son successeur, rendit la liberté à tous ceux qui avaient été injustement bannis par le tyran (Cf. Euseb. Hist. eccl. 3, 20, et le fragment de la Chronique de Georges Hamartôlos (9ème siècle), publié par Nolte dans la Theolog. Quartalschrift de Tubingue, 1862). L'apôtre revint alors à Ephèse, comme l'indiquent les sources les plus authentiques (Eusèbe, Hist. eccl. 3, 23: ὁ τῦν παρʹ ἡμῖν ἀρχαίων παραδίδωσι λόγος, et il renvoie nommément à S. Irénée et à Clément d'Alexandrie), et il y continua son vaillant ministère.

Nous ne connaissons qu'un très petit nombre de détails spéciaux sur les dernières années du disciple de l'amour; mais ils sont en harmonie parfaite avec le reste de sa vie. Il suffira de les résumer brièvement, car on les trouverait dans tous les livres s'ils n'étaient pas dans toutes les mémoires. Il y a d'abord le trait délicieux qui concerne ce disciple, tendrement aimé, que Jean avait confié à un évêque voisin pendant une absence nécessitée par les besoins des églises d'Asie. A son retour, l'apôtre eut la douleur d'apprendre que le jeune homme, insuffisamment surveillé, avait été entraîné à toutes sortes de désordres par des amis corrompus, et avait fini par devenir chef de brigands. Sans hésiter, malgré son grand âge, S. Jean courut à la poursuite de cette brebis égarée, et il fut assez heureux pour la ramener au bercail (Clem. Alex. Quis dives salvetur, § 41. Cf. Eusèbe, Hist. Eccl, 3, 23, et Baunard, L'apôtre S. Jean, p. 510-514. « L'antiquité chrétienne, dit M. Baunard, nous a légué peu de pages d'une éloquence plus simple et d'une plus pathétique beauté ». Le célèbre Herder a tiré un assez bon parti de ce récit dans la composition littéraire intitulée « Der gerettete Jüngling », Werke, t. 6,p. 3l).

L'épisode de la perdrix, raconté par Cassien (Collat. 24, 21), est plein de suavité. Nous y voyons le grand apôtre, durant ses rares heures de repos, jouer avec une petite perdrix apprivoisée. Un jeune chasseur, qui était très désireux de voir le Saint, l'ayant un jour surpris au milieu de sa récréation, fut vivement scandalisé. S. Jean lui demanda avec douceur : « Quel est cet objet que tu portes à la main ? » « Un arc », répondit le chasseur. « Pourquoi donc n'est-il pas bandé ? » Le jeune homme répondit: « Parce que, s'il était toujours tendu, il perdrait sa souplesse et deviendrait inutile ». « Ne sois donc pas choqué, reprit le vieillard, de ces courts instants de repos qui empêchent mon esprit de perdre tout ressort ».

C'est, au contraire, le fils du tonnerre qui se révèle à nouveau dans ces lignes de S. Irénée (Adv. hær. 3, 3, 4. Cf. Euseb. Hist. eccl. 3, 28. M. Farrar, chanoine anglican de Westminster, conçoit un véritable dépit de cette anecdote, qu'il espère être fausse et apocryphe, parce qu'elle fournit, selon lui, une sanction au fanatisme religieux! The Early Days of Christianity, 2e édit.. p. 395 et s) : « Il existe encore des hommes qui ont entendu raconter à Polycarpe que Jean, étant entré dans une maison de bains à Ephèse, et ayant aperçu Cérinthe à l'intérieur, s'éloigna brusquement sans s'être baigné, en disant: Sortons, de peur que la maison ne s'écroule, puisque là se trouve Cérinthe, l'ennemi de la vérité (« Personne, disent les rabbins, traité Kitzur Sch'lah, f. 10, 2, ne devrait traverser un gué ou tout autre endroit dangereux en compagnie d'un apostat ou d'un Juif pervers, de crainte d'être enveloppé dans la même ruine que lui »). Comparez le trait analogue de S. Polycarpe, rencontrant Marcion dans une rue et s'écriant, alors que l'hérésiarque voulait se faire reconnaître de lui : « Oui, je te connais, premier-né de Satan ! ».

Le miracle de la coupe empoisonnée que l'apôtre vida sans en éprouver aucun mal, a été rattaché parfois à l'île de Patmos et raconté de différentes manières (S. Aug. Soliloq.; S. Isid. Hisp. De vita et morte Sanct., 73; Fabricius, Cod. Apocr. N. T. t. 2, p. 575). L'iconographie chrétienne en a rendu le souvenir impérissable, car « c'est en mémoire de ce fait qu'on représente l'apôtre tenant en main une coupe d'où s'échappe un serpent » (Baunard, S. Jean, p.458. Suivant les uns, les choses se seraient ainsi passées à la lettre; selon d'autres, le serpent qui s'élance serait une simple figure du poison devenu inoffensif).

Le dernier épisode, que nous devons à S. Jérôme (In Gal. 6, 10), est le plus beau de tous. « Beatus Joannes evangelista, quum Ephesi moraretur usque ad extremam senectutem, et vix inter discipulorum manus ad ecclesiam deferretur, nec posset in plura vocem verba contexere, nihil aliud per singulas solebat proferre collectas, nisi hoc : filioli, diligite alterutrum. Tandem discipuli et fratres qui adorant, tædio affecti quod eadem semper audirent, dixerunt : Magister, quare semper hoc loqueris? Qui respondit dignam Joanne sententiam. : Quia præceptum Domini est, et si solum fiat, sufficit » (Lessing a traité littérairement ce sujet dans son Testament des Johannes).

6° La mort de S. Jean. — Telle fut, d'après les sources les plus authentiques, la vie du disciple bien-aimé (La Prose suivante, extraite des Offices propres à la Compagnie de S. Sulpice (Missa diei 27, Decembris), contient un résumé plein d'essor de la vie et des œuvres du disciple bien aimé).


Quem ad terras amor vexit

Qui nos prior sic dilexit,

Redamari diligit.

Hunc, Joannes, das amorem :

Te præ cunctis amatorem

Sibi Christus eligit.

Format amans redamantem;

Mox amore conflagrantem

Amat absque modulo.

Quovis loci sequi datur,

Cor dilecto reseratur

intimum discipulo.

Ut vicissim ardet totus!

Ut pro Christo fervet motus

filius tonitrui !

Ambit prope consedere;

Dulcis quies, inhærere

Recumbentis sinui.

Et ad crucem juvat stare,

Nec præsentem formidare

Scit necem dilectio.

O quam amat, quum amatur,

Cui Maria commendatur

Novo mater filio !

Ad sepulchrum amor rapit ;

Quem non videt, vivum sapit

Amor cito credulus.

Ut aspexit, statim novit ;

Currit statim, ut agnovit ;

Stat ab aure pendulus.

Igne novo suscitatus,

Non jam domi coarctatus,

Tentat amor grandia.

Calix Christi nunc potatur ;

Nunc pro Christo mors amatur,

Et placent opprobria.

Pleas, Sacerdos, Magistratus,

Minæ, carcer, cruciatus,

Non reddunt ancipitem.

Fervet intus major ignis :

Quem ministras, hic est signis ;

Ungis, Roma, militem ;

Ut pro Christi servitute,

Sic et fratrum pro salute,

Vitam velit ponere.

Suam nobis qui donavit,

Illis nostram mancipavit :

Nefas nobis vivere.

Quas senectus vires aufert,

Fratrum amor novas refert :

Vadem se pater offert

Ut Vivat quem genuit.

Verba multa quid optatis ?

Alterutrum diligatis :

Cunctis Christus pro mandatis

Hoc sit unum voluit.

Ut sublimis elevatur !

Sinum Patris perscrutatur ;

Verbum Dei contemplatur :

Quo non amor penetrat ?

Quid fles librum obsignatum ?

En dat Agnus reseratum :

Te priorum finis vatum

Vatem suum consecrat.

Verbum vitae, Deo natum,

Caro terris conversatum,

A Joanne nuntiatum,

Visum, haustum, contrectatum,

Mane nostris cordibus.

Te sectamur veritatem ;

Te sitimus caritatem ;

Lucis tuæ claritatem,

Tuæ pacis ubertatem

Da te diligentibus.

Amen.

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