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LE CANTIQUE DES CANTIQUES
Ce petit livre constitue une des questions les plus controversées de la littérature biblique. Que vient faire dans l'Ancien Testament ce poème d'amour ? Il est d'allure assez érotique; il s'attache seulement à la beauté physique, sans jamais parler de Dieu ni de procréation ; il contient des allusions à la géographie de la Palestine, voire même des réminiscences mythologiques, cependant sans aucune clé évidente pour l'interpréter.
La langue et le style paraissent assez tardifs et font penser à l'époque perse — Ve siècle avant J.-C. — ou peut-être même hellénistique — IIIe siècle —. Mais, il faut aussitôt souligner un grand nombre d'archaïsmes. En sorte que, même composé tard, le Cantique peut inclure des éléments anciens. Cependant Salomon n'en est manifestement pas l'auteur: comme pour Pr, Qo, Sg, le Cantique lui a été attribué sur la foi de 1R 5.12 et des allusions de Ct 1.5 ; 7.7,9,11 ; 8.11,12 (la première concerne un terme générique — comme on parle de meubles de Louis XV —, la deuxième pourrait s'inspirer d'un vieil épithalame, et la troisième a pour but de montrer que le vrai roi selon le Cantique n'est pas le Salomon de l'histoire). Quant à sa canonisation, il y a eu un certain malaise, qui montre en tout cas que le sens originel — quel qu'il soit — était obscurci. Fut-il utilisé aux noces ? C'est difficile à affirmer, malgré la coutume de le chanter dans les salles de banquets, contre laquelle s'élève Rabbi Aqiba à la fin du Ier siècle après J.-C. Son usage liturgique à la Pâque juive n'est pas attesté avant le Ve siècle avant J.-C. Les diverses interprétations peuvent être résumées sous quatre chefs, qu'on peut grouper deux par deux suivant qu'il s'agit d'allégorie ou de réalité.
1. L'interprétation allégorique remonte au moins au Ier siècle après J.-C. et évacue le scandale de cette poésie érotique. Elle interprète les relations du garçon et de la fille soit de façon historique soit de façon mystique. Deux possibilités se présentent dans le premier cas : ou bien il s'agit de la confrontation du peuple de Dieu avec quelque autre peuple à un moment de l'histoire ou bien il s'agit de la relation entre le Seigneur et son peuple. L'interprétation mystique offre aussi deux voies, l'une collective concernant Dieu et Israël, Christ et l'Eglise ou Christ et l'Humanité, l'autre individuelle reliant Dieu ou Christ et l'âme humaine, voire le Saint Esprit et Marie, ou encore Salomon et la Sagesse.
2. L'interprétation cultuelle voit dans le Cantique la traduction d'une liturgie païenne proche-orientale en l'honneur d'un dieu qui meurt et que va chercher aux enfers son amante la déesse de l'amour et de la guerre; ils sont représentés par le roi et la grande-prêtresse dont le mariage sacré symbolise l'union et provoque le renouvellement de la fécondité au Nouvel-An. Ici aussi en un certain sens le scandale érotique est évacué puisque l'union sexuelle n'a plus sa fin en elle-même mais est au service d'une cause religieuse. Les prophètes d'Israël ont lutté contre cette sorte de culte (voir Es 17.10; Ez 8.14 ; Za 12.11). Mais cette liturgie aurait été adaptée à la théologie d'Israël, comme la fête agraire des pains sans levain fut réinterprétée pour exprimer la foi historique de la Pâque.
3. L'interprétation dramatique accepte la réalité sexuelle du Cantique mais en évacue le scandale en mettant au premier plan la fidélité, surtout s'il y a non pas deux mais trois personnages: on assiste au drame de la bergère qui reste fidèle à son berger en dépit de Salomon qui veut la lui ravir, et un discrédit certain est jeté ainsi sur l'appétit érotique.
4. L'interprétation naturaliste voit dans le Cantique une collection de chants d'amour, à la façon de chants d'amour égyptiens ou de chants populaires arabes; on tâche parfois de les ordonner sur le schéma des noces syriennes encore constatées à la fin du siècle dernier en Transjordanie et au Liban. Certains n'y voient qu'une composition profane. D'autres parlent du sens moral d'un amour honnête.
5. Une cinquième interprétation peut être proposée, qui tient compte des éléments des précédentes. Les deux groupes de thèses indiqués s'affrontent de la façon suivante : pour les thèses 1 et 2 le sens premier est sacré et allégorique et c'est parce qu'il est oublié qu'on est réduit à un sens sexuel et profane; pour les thèses 3 et 4 le sens premier est sexuel et profane et c'est pour l'éviter qu'on a recours à l'allégorie. Cependant il se pourrait que l'amour du Cantique soit humain , à la fois sexuel et sacré , et la méconnaissance de l'un de ces deux aspects aurait conduit dans un cas au sens profane, dans l'autre cas au sens allégorique. Dans cette hypothèse le Cantique décrit l'amour humain comme ayant sa fin en lui-même dans l'œuvre bonne de Dieu — comme une sorte de commentaire de Gn 2.23-24 — ; pour cela, il incorpore plus ou moins sciemment les éléments de la liturgie païenne du mariage sacré mais en les démythisant jusqu'au bout pour annoncer que le vrai rôle de l'amour est non pas d'unir religieusement la terre au ciel mais d'unir deux créatures que Dieu a créées complémentaires; et il décrit cet amour charnel authentique (Pr 2.16-17 ; Ml 2.14) avec le langage de l'Alliance pour montrer dans l'amour de Dieu pour son peuple le modèle de tout amour — comme Paul le redira, selon Ep 5.25. Ainsi le sens spirituel du Cantique est dans son sens littéral, décrivant l'amour humain dans le langage de l'amour divin pour démythiser l'amour païen.