Les Actes des Apôtres ont toujours été perçus et présentés comme la première histoire de l’Église. En effet, l’objet du livre est de décrire et d’analyser une phase historique, celle du passage de l’Évangile de Jérusalem à Rome, du monde juif au monde gréco-romain. Dans le détail, il se présente au premier degré comme une compilation et un assemblage de notices biographiques, autour des figures d’Étienne,de Pierre, de Philippe et de Paul, ainsi que de traditions particulières sur les origines de certaines communautés chrétiennes. Mais le même terme d’« Église » désigne les communautés chrétiennes locales (Ac 5,11 ; 11,26) et l’ensemble des croyants, tout le peuple de Dieu (Ac 9,31 ; 20,28). Dans la structure générale du livre, ces données ponctuelles sont assemblées et organisées pour construire et expliquer une trajectoire apostolique. Il s’agit donc bien d’une histoire théologique et ecclésiologique autant que documentaire, qui ne prétend pas à l’exhaustivité pour la période considérée mais qui propose la lecture d’une dynamique de construction de l’Église à l’échelle du monde connu à l’époque. S’y ajoute un long passage narratif – le voyage de captivité de saint Paul et son naufrage – qui incite aujourd’hui certains commentateurs à rapprocher cet ouvrage d’un type d’histoire romanesque alors bien attesté, la recherche d’une forme agréable étant destinée à faciliter la diffusion du message à un large lectorat.
Les Actes des Apôtres proposent donc une certaine histoire de l’âge apostolique, dans la suite du « récit des événements qui se sont accomplis parmi nous » (Lc 1,1) que constitue le troisième Évangile. Les deux œuvres sont dédiées au même Théophile. Le prologue des Actes établit clairement la suture entre les deux ouvrages (Ac 1,2-5), si bien que les exégètes en parlent souvent aujourd’hui comme d’un livre unique, Luc-Actes. La séquence de l’Ascension (Ac 1,6-9) constitue l’événement charnière entre la période couverte par le troisième Évangile, qui est le temps de Jésus jusqu’au jour où « il fut enlevé », et celle des Actes, qui est le temps de l’Esprit, véritable initiateur de la mission apostolique. Selon les dernières paroles du Christ lors de son ascension, la promesse du salut est maintenant étendue « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1,8) : tel est l’espace-temps dévolu au témoignage apostolique ; tel est le sujet du livre. Dans cette continuité, la Résurrection est l’acte fondateur de la religion nouvelle, qui établit le lien entre l’histoire de Jésus et le présent apostolique (Ac 4,2).
Les Actes apportent quelques suggestions supplémentaires pour l’identification de l’auteur commun. En effet, ils intègrent un certain nombre de sections à la première personne du pluriel, les « sections “nous” » (Ac 16,10-17 ; 20,5-15 ; 21,1-18 ; 27,1 – 28,16), dont on discute le caractère fictif ou autobiographique. Sans aller jusqu’à supposer l’existence d’un journal missionnaire ou d’un journal de voyage, qui aurait été utilisé pour le récit de la mission de Paul, il paraît évident que l’auteur se rattache ainsi, de façon particulière, à un groupe paulinien, peut-être un groupe de Macédoniens. Comme Paul, d’ailleurs, il manifeste une très bonne connaissance de la géopolitique de l’Empire romain et perçoit le concept d’universalité qu’il véhicule. Comme Paul, toujours, il manifeste dans ses analyses et dans la langue qu’il utilise une grande technicité, en particulier dans le récit du naufrage (Ac 27,9-44) : il fut certainement lui-même un grand voyageur et un esprit curieux. Cela justifie et rend possible la démarche d’enquête qu’il pose comme principe méthodologique au début de son Évangile : « recueillir avec précision les informations depuis les origines », en privilégiant les témoins oculaires (Lc 1,2-3).
Le livre des Actes confirme que l’auteur a écrit après la chute du temple de Jérusalem en 70. D’abord, son histoire de la communauté de Jérusalem se clôt sur le dernier voyage qu'y fit Paul et sur son arrestation, au début des années 60. Les événements tragiques de la guerre de 66-70 sont totalement oblitérés, comme il était nécessaire de le faire à l’intention d’un lectorat gréco-romain après l’échec de la révolte juive. D’autre part, chaque fondation d’Église est présentée selon un schéma récurrent, qui tend à dissocier le christianisme du judaïsme : c’est parce qu’ils sont chassés de la synagogue que les Apôtres portent l’Évangile au monde grec ou même à des barbares venus des extrémités de la terre.
La structure et la composition du livre montrent clairement comment a procédé l’auteur en « ordonnant » (c’est le principe méthodologique de Lc 1,3) une grande diversité de traditions. L’ouvrage se divise en cinq séquences principales, qui constituent chacune un espace-temps : histoire de la communauté de Jérusalem depuis la reconstitution du groupe des Douze jusqu’au premier martyre (Ac 1,12 – 8,1a) ; diffusion de l’Évangile de proche en proche, de Jérusalem à Antioche (Ac 8,1b – 12) ; mission inaugurale en pays grec, à Chypre et en Asie Mineure (Ac 13 – 15,35) ; missions de Paul en Asie Mineure et en Grèce (Ac 15,36 – 20) ; passage de Paul de Jérusalem à Rome (Ac 21 – 28).
Ces cinq phases s’organisent elles-mêmes autour de grandes figures apostoliques, érigées ainsi en fondateurs dans la tradition de l’Église. L’importance qui leur est reconnue est soulignée par les discours que leur prête l’auteur et qu’il a recomposés, à la manière de tous les historiens antiques, pour leur donner la dimension de bilans, de témoignages, d’exposés doctrinaux ou encore d’« apologies », genre académique qui permettait d’insister sur le témoignage personnel de l’apôtre. Au total, les Actes présentent un discours d’Étienne (Ac 7,1-53), qui est le plus long, trois de Pierre (Ac 2,14-36 ; 3,12-26 ; 10,34-43) et cinq de Paul (Ac 13,16-41 ; 17,22-31 ; 20,18-35 ; 22,3-21 ; 26,2-23). La fréquence des discours s’accélère avec la pénétration de l’Évangile en milieu grec ; adressés aux Juifs aussi bien qu’aux Grecs, ils établissent pour les premiers la continuité de la révélation biblique, tandis que la christologie se développe et s’enrichit progressivement au fil des discours de Paul.
Chaque séquence inclut des récits individualisés, et d’abord des récits de miracles : guérisons (Ac 3,1-10 ; 5,12-16 ; 9,33-35 ; 14,8-10 ; 19,11-12 ; 28,8-9), exorcismes (Ac 19,13-17) ou résurrections (Ac 9,36-42 ; 20,9-12) qui sont accomplis par les Apôtres ; délivrance et salut des Apôtres eux-mêmes (Ac 12,6-17 ; 16,25-34 ; 27,23-26). Ces miracles sont également répartis dans les actes de Pierre et ceux de Paul, car l’écriture par les « signes » est un trait commun aux Actes des Apôtres et à l’Évangile. D’autres récits nettement personnalisés relatent des rencontres qui acquièrent une portée emblématique ; celle de Pierre avec le centurion romain Corneille (Ac 10,1-48), celle de Philippe avec l’eunuque éthiopien (Ac 8,26-39), celles de Paul avec le proconsul de Chypre (Ac 13,6-12) ou avec Lydie (Ac 16,14-15.40) suggèrent qui furent les relais de l’Évangile : des gens ouverts, en recherche. Les affrontements de Pierre et de Paul avec les « magiciens » (Ac 8,9-24 ; 13,8-11 ; 16,16-24 ; 19,13-19) prennent la forme de scènes inaugurales, qui marquent le début d’une étape missionnaire pour établir la différence entre foi et superstition. Les récits de comparution en justice (Ac 4,1-21 ; 5,27-41 ; 18,12-17 ; 23,1-10 ; 24,1-23 ; 25,1-27) sont eux aussi caractéristiques des Actes et permettent, au moment de la rédaction, quand ont commencé les persécutions, d’insister sur l’importance du témoignage porté en public lors de procès, devant la société profane assemblée.
Les doublets n’ont pas gêné l’auteur, non plus que ses réviseurs probables, ni les copistes. Par exemple, les Actes conservent trois récits (Ac 9,1-19 ; 22,5-16 ; 26,9-18) quelque peu différents de la conversion de Paul, bien que deux de ces récits prennent une allure autobiographique. Comme bien d’autres livres bibliques, les Actes des Apôtres veulent donc être un livre pluriel et un texte ouvert en conservant des traditions différentes. Si les repères topographiques sont clairs et cohérents, toute indication chronologique est à peu près absente, sinon dans la mention de la mort d’Hérode Agrippa, en 44 (Ac 12,20-23), ou dans celle de l’insurrection d’un Juif d’Égypte (Ac 21,38). À défaut, on reconstitue la trame chronologique de la mission de Paul à partir de l’identification du proconsul nommé à Corinthe, Gallion (Ac 18,12). Les séquences événementielles sont très rares et constituent des épisodes isolés, comme l’émeute des orfèvres à Éphèse (Ac 19,21-40). Les Actes des Apôtres se déploient dans le temps relatif des missions apostoliques, non pas dans celui de l’histoire générale.
La suture entre ces séquences hétérogènes se fait par l’affirmation répétée des progrès de l’Église, d’étape en étape. Ce « réordonnancement » général, voulu par l'auteur, ne veut pas dire que ce dernier s’est complètement détaché des traditions locales qu’il a retrouvées et accumulées : au contraire, les recherches archéologiques et historiques – là où elles sont surtout opérantes, c’est-à-dire en Asie Mineure et en Macédoine – permettent d’établir que l’auteur a une bonne connaissance de terrain, pour certaines régions du moins. Le contenu des Actes des Apôtres ne se réduit donc pas à des figures ni à des récits qui exprimeraient l’intentionnalité de l’auteur ou des communautés mais qui seraient détachés de toute réalité factuelle. Comme les autres historiens bibliques, l’auteur a le souci de la preuve documentaire : en témoigne la citation intégrale de la lettre apostolique rédigée collégialement à Jérusalem, qui fixait les conditions d’admission des non-Juifs (Ac 15,23-29) ; Luc transmet encore intégralement un document d’importance historique sinon théologique, le rapport écrit du tribun romain qui avait procédé à l’arrestation de Paul (Ac 23,26-30).
Cependant, il est difficile de retracer le cheminement de l’information et l’élaboration des sources depuis les origines jusqu’à l’aboutissement du livre tel que nous l’avons conservé. Cette difficulté commune à toute l’historiographie antique est accrue, dans le cas particulier des Actes, par l’existence de deux traditions manuscrites sensiblement différentes. L’on possède un texte courant, largement majoritaire, véhiculé d’abord par un manuscrit alexandrin et qui est attesté par des papyrus à partir du IIIe siècle. Mais il existe également une autre forme du texte, dite « occidentale » parce qu’elle fut connue d’abord par le célèbre Codex de Bèze (Ve siècle) ; cette version a fait l’objet de traductions latines à partir du IIe siècle, ainsi que d’une traduction syriaque, et elle est citée par les Pères de l’Église à partir du IIe siècle. Deux versions des Actes des Apôtres ont donc circulé dans les Églises primitives depuis le IIe siècle. Longtemps considéré comme minoritaire, le texte occidental a été réhabilité. L’on débat toujours, aujourd’hui, de l’ancienneté respective des deux versions, dans une quête quelque peu désespérée du texte primitif : du point de vue des philologues, le texte occidental, parce qu’il est incontestablement beaucoup moins homogène, pourrait apparaître comme le plus ancien, au moins dans un état primitif que l’on reconstitue à partir de citations. Ainsi l’exégèse actuelle est-elle conduite à identifier et à dégager plusieurs niveaux successifs dans l’élaboration du texte, ce qui peut avoir un intérêt théologique. Dans le récit et l’interprétation de l’événement de la Pentecôte, par exemple, les deux versions ont un caractère lucanien indiscutable, mais les variantes du texte occidental montrent qu’il s’adapte à un autre lectorat : cela confirme que les Actes des Apôtres sont restés longtemps un texte ouvert, soit de la volonté même de l’auteur, soit par les conditions de sa diffusion et de sa réception.
Ce caractère ouvert, qu’avait gardé le livre des Actes aux premiers siècles, confirme la réalité d’un christianisme pluriel et diversifié, ainsi que le dépeint l’auteur pour la génération apostolique. De l’extérieur, la religion nouvelle est déjà clairement individualisée, indépendamment de ses racines juives. Luc est le premier à faire connaître le terme de « chrétien » (Ac 11,26 ; 26,28), dont il situe l’apparition à Antioche, au sein de la Diaspora romanisée, dans les années 40 ; les Juifs, quant à eux, continuent d’utiliser la dénomination de « Nazôréen » (Ac 2,22 ; 3,6 ; 4,10 ; 6,14 ; 22,8 et 26,9), qui a un caractère sectaire (Ac 24,5 ; voir Ac 24,14 et 28,22). Le livre des Actes donne un contenu théologique au nom de chrétien, inventé par d’autres : être chrétien, c’est une adhésion personnelle au Seigneur (Ac 5,14 ; 11,24) ; c’est un état, celui de « croyant » (Ac 2,44 ; 4,32 ; 14,1 ; 16,1 ; 18,27 ; 19,2.18 ; 21,20), qui est désormais et pour la première fois distinct de l’identité ethnique et politique. À l’intérieur de la communauté chrétienne, cependant, Luc range les convertis en plusieurs catégories selon leur origine : à Jérusalem, il y a les Juifs de culture sémitique et ceux de culture grecque, les Hellénistes (Ac 6,1 et 9,29) ; dans la Diaspora, il y a surtout les « craignant Dieu » (Ac 10,2.22 ; 13,16.26), les « adorant Dieu » (Ac 13,43.50 ; 16,14 ; 18,7) et les prosélytes (Ac 6,5 ; 13,43), qui, dans la terminologie de Luc, représentent des Grecs déjà attirés par le monothéisme juif et familiers de la synagogue ; enfin, il y a ceux qui viennent directement du polythéisme. Ce pluralisme est la cause de divisions et de séparations catégorielles ou individuelles (Ac 6,1 ; 9,29).
L’Église n’est pas autre chose que l’assemblage et l’association de communautés de base, car le même terme désigne dans les Actes le rassemblement des croyants (Ac 5,11) ou l’ensemble des communautés (Ac 9,31 ; 20,28) aussi bien que chacune de ces communautés prise individuellement (Ac 11,26). Chaque Église particulière s’inscrit le plus souvent dans un cadre familial, domestique ; la maison apparaît comme le lieu de réunion et de célébrations (Ac 2,46 ; 5,42 ; 20,7-8 ; 28,16.30-31) et la maisonnée, comme le cadre de la conversion et du baptême (Ac 10,24-48 ; 16,15.31 ; 18,8). Dans le récit de la Pentecôte, la maison apparaît comme le lieu originaire de l’Église (Ac 2,2). Dans l’Église en cours d’édification, la maison est devenue le lieu de la communauté chrétienne, alors que la fonction rituelle du Temple s’efface progressivement (Ac 5,42), puis totalement à partir du chapitre 8, ce qui ne saurait étonner après la catastrophe de 70. D’autre part, les chrétiens n’ont plus leur place à la synagogue. Ainsi, le tissu social et le tissu ecclésial s’interpénètrent, si bien que les Actes inaugurent le thème des deux cités auxquelles appartient le chrétien, à travers la vie civique et le service de Dieu (Ac 23,1).
La structure ecclésiale est assurée par un embryon de ministères, ministères stables ou ministères itinérants comme ceux d’apôtre et de prophète (Ac 11,27 ; 15,22). Les Douze tiennent une place unique, comme Apôtres, à Jérusalem (Ac 4,33 ; 5,12 ; 9,27 ; 15,6.22). Paul, comme les Apôtres, est un témoin qui doit dire ce qu’il a vu et entendu (Ac 22,15), mais sa vocation est différente, puisqu’elle résulte de l’expérience mystique du Ressuscité : Paul est le témoin d’une vision (Ac 26,16). Localement, les communautés pauliniennes sont administrées par des anciens (Ac 14,23 ; 20,17), à l’image de celle de Jérusalem (Ac 11,30 ; 15,6.22 ; 21,18). Très tôt, à Jérusalem, est instituée une diaconie, qui assure le service des tables (Ac 6,2-4). La notion d’épiscopat, c’est-à-dire de « pasteur et gardien » d’une communauté locale, apparaît déjà, elle aussi : à l'origine, c’est la responsabilité collective des anciens (Ac 20,28). Tous les ministres sont désignés par les Apôtres, qui leur imposent les mains. Les Actes insistent encore sur l’« unanimité » de l’Église (Ac 2,46 ; 4,24 ; 5,12 ; 15,25), qui résulte de l’action de l’Esprit Saint : ainsi, la réunion apostolique de Jérusalem, qui aboutit à une décision collégiale inspirée par l’Esprit (Ac 15,28), préfigure les conciles.
La vie de l’Église de Jérusalem, qui est érigée en modèle, voire en idéal, est évoquée en trois sommaires : le premier présente la catéchèse, la prière et l’eucharistie, ainsi que la mise en commun des biens (Ac 2,42-47), le deuxième traite des modalités de ce partage (Ac 4,32-35) et le troisième, de la prière au Temple (Ac 5,12-15). Il se dégage l’image de communautés charismatiques et fraternelles.
On ne saurait réduire les Actes des Apôtres à une histoire documentaire. Dieu est sans cesse à l’œuvre dans la première histoire de l’Église, par ses anges (Ac 1,10 ; 8,26 ; 10,3 ; 11,13 ; 12,7 ; 23,8 ; 27,23), et par l’Esprit (à partir d’Ac 1,2). L’Esprit Saint, on l’a dit, est le propagateur de l’Évangile (Ac 1,8 ; 9,31 ; 13,2-4), et les premières Églises sont des communautés de charismatiques qui fonctionnent par l'inspiration (Ac 5,3 ; 15,28 ; 20,28). Se convertir, c’est recevoir l’Esprit. Il y a plusieurs Pentecôtes dans le livre, non seulement celle de Jérusalem au jour de la fête juive de ce nom, qui est véritablement l’acte de naissance de l’Église (Ac 2,1-41), mais aussi lors de la venue de l’Esprit sur la maisonnée de Corneille (Ac 10,44-46) ou sur la première communauté d’Éphèse (Ac 19,6).
La visée historique du livre est intégrée dans une visée de foi, qui est celle de l’histoire du salut. La confession de foi, dans les Actes, est une confession messianique : « Le Christ, c’est Jésus » (Ac 17,3 ; 18,5.28). Les grands discours de Pierre et d’Étienne à Jérusalem et celui de Paul à Antioche de Pisidie servent à insérer l’Évangile dans la continuité de l’Alliance biblique et à montrer que Jésus, par sa vie, sa Passion et sa mort, a accompli les prophéties et le plan de Dieu (Ac 2,22-28 ; 7,52 ; 13,27). Les discours aux Juifs insistent sur la figure du Messie souffrant, crucifié et ressuscité d’entre les morts (Ac 2,23-24 ; 3,13-15 ; 4,10 ; 5,30 ; 17,3 ; 26,23). La thématique du Serviteur souffrant et l’idée de la mort rédemptrice inspirent aussi la plus ancienne théologie du martyre : les Actes conservent l’histoire d’Étienne comme prototype du martyr chrétien, confesseur de la foi (Ac 6,8 – 7,60), et sont aussi le premier texte à employer « martyr » au sens actuel et religieux du terme, et non seulement dans son sens premier de « témoin » (Ac 22,20). La conversion est une adhésion au Christ, le salut par la foi et la grâce se substituant au salut par la Loi (Ac 15,9-11).
Tout en affirmant et en illustrant les racines juives du christianisme, les Actes des Apôtres commencent, en effet, à creuser la séparation d’avec le judaïsme. Même si les Juifs convertis restent fidèles à la tradition biblique et aux pratiques juives de la prière, de la circoncision, des interdits alimentaires et du vœu de naziréat (Ac 2,46 ; 10,9 ; 15,5 ; 21,20-26 ; 22,17), la promesse du salut s’étend désormais « jusqu’aux extrémités de la terre » : telle est la déclaration programmatique qui inaugure les Actes (Ac 1,8). Le peuple de Dieu doit s’ouvrir aux non-Juifs, ce qui entraîne des compromis avec les pratiques identitaires du judaïsme – interdits alimentaires et circoncision –, compromis qui sont initiés et justifiés par des visions ou par l’inspiration (Ac 10,13-16.27-29 ; 15,19-20). D’autre part, la mort de Jésus est imputée aux seuls Juifs : aux Juifs en général dans les discours de Jérusalem ou bien aux Juifs de Jérusalem en particulier quand on est dans la Diaspora (Ac 13,27-29). Enfin, d’étape en étape, les synagogues refusent l’Évangile. Pour l’auteur, l’actualité de l’histoire du salut se situe incontestablement dans l’espace du monde gréco-romain, comme il le souligne dans l’épilogue (Ac 28,28). L’Église apparaît déjà dans les Actes comme l’unique peuple de Dieu, d’où sont exclus les Juifs qui n’ont pas reconnu Jésus (Ac 3,23). Dans la progression générale de l’ouvrage, un peuple de croyants se substitue à l’autre (Ac 13,46-47), même si l’économie générale du livre accorde autant de place aux chrétiens d’origine juive qu’à ceux qui sont venus du polythéisme. Le lectorat visé par l’auteur n’exclut donc pas les Juifs, premiers détenteurs de la promesse de salut (Ac 2,39). Mais Luc s’adresse surtout aux non-Juifs, à qui il démontre la compatibilité de la foi au Christ avec l’État et la société civile (Ac 18,14), tout en prêchant un Évangile de résurrection sans compromission et au risque de heurter les sensibilités grecques, ainsi que l’établit le discours d’Athènes (Ac 17,30-31).
La grandeur du livre est de dégager un idéal de communion, d’unanimité et de fraternité, inspiré par l’Esprit, par-delà les différences, voire les oppositions, dont l’auteur a fidèlement rendu compte en historien, et de témoigner éloquemment de la spécificité du message chrétien, en nous en restituant l'environnement authentique, la volonté d'inculturation et ses limites.