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LIVRE DE L’EXODE

INTRODUCTION

Toutes proportions gardées, le livre de l’Exode est à l’Ancien Testament ce que les Évangiles sont au Nouveau : il annonce « la bonne nouvelle » de la naissance d’Israël comme peuple de Dieu ; il rapporte les événements fondateurs de son existence et de son histoire.

Cet objectif donne au récit ses traits spécifiques : il s’agit non d’un ouvrage d’histoire événementielle, mais du témoignage de croyants qui ont fait une expérience exceptionnelle de Dieu et qui, au cours des âges, ne cessent d’actualiser cette expérience pour en vivre au titre de peuple de Dieu. Israël n’a-t-il pas placé la sortie d’Égypte au cœur de sa confession de foi ? Le Seigneur déclare en effet : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage » (Ex 20,2).

Cette perspective commande la lecture de ce livre. On n’y cherchera pas un récit neutre, « objectif », à la manière d’un livre d’histoire moderne. Ces événements originels ont été sans cesse actualisés pour que chaque génération puisse y trouver de quoi nourrir sa foi. Le livre de l’Exode porte la marque de ces réinterprétations successives. Rédigé, sous sa forme actuelle, après l’Exil babylonien, c’est-à-dire plusieurs siècles après les événements rapportés, il contient des visions théologiques diversifiées. Il unifie et synthétise des documents écrits qui eux-mêmes puisent aux sources de la tradition orale et témoignent de cette actualisation continue.

Sans aucun doute, l’expérience spirituelle ici rapportée est organiquement liée à des événements historiques. Mais, conséquence de cette réinterprétation continue, ils sont difficiles à cerner dans leurs contours précis. D’autant que manquent les sources historiques autres que la Bible. Un peuple qui nomadise à travers le désert ne laisse guère de traces. Par ailleurs, l’écriture de ces récits exploite une grande diversité de formes littéraires : gestes épiques, récits théologiques, notices d’itinéraire, pièces poétiques, rituels liturgiques, etc. Et toutes sont mises au service du message religieux qui constitue le centre de ce livre.

Trois thèmes

Ce message s’articule autour de deux thèmes principaux : la sortie d’Égypte et la conclusion de l’Alliance, reliés par un thème secondaire, celui de la marche au désert, qui rapporte l’itinéraire d’Israël depuis l’Égypte jusqu’au Sinaï.

La sortie d’Égypte (Ex 1,1 – 15,21) : cette section traite de l’intervention de Dieu dans l’existence d’un groupe d’hommes, composite et inorganisé, en vue de le conduire de l’esclavage à la liberté. L’épisode le plus célèbre en est le passage des Israélites à travers la mer (Ex 14 – 15), célébré par anticipation dans une liturgie de la Pâque (Ex 12 – 13) renouvelée chaque année, dans laquelle Israël revit son histoire fondatrice.

La marche au désert (Ex 15,22 – 18,27) : ce passage de la mer met fin à des siècles d’esclavage ; désormais, pour Israël, l’Égypte est morte (Ex 14,30). Il ne doit jamais y revenir. Mais, en même temps, ce passage ouvre une longue pérégrination dans le désert, qui durera quarante ans. Le livre de l’Exode nous en rapporte les étapes, de l’Égypte au Sinaï. Temps d’épreuve où cette masse de gens doit s’en remettre totalement à Dieu pour son avenir et son destin. Temps de disette où, pour survivre, il doit, matin après matin, recevoir de Dieu la manne, ce « pain du ciel » (Ps 77 (78), 24-25). Autant dire qu’il doit, jour après jour, faire confiance à Dieu et vivre uniquement de sa parole et de sa promesse. Temps de tentation, enfin, où ce groupe se rebelle et ose s’en prendre à Dieu, qu’il met en demeure de satisfaire ses désirs (Ex 17,1-7).

La conclusion de l’Alliance (Ex 19 – 40) : le terme, provisoire, de cet itinéraire, c’est l’étape du Sinaï, où vont se nouer entre Dieu et Israël des liens uniques, à jamais infrangibles. Dans le cadre d’une théophanie grandiose et impressionnante (Ex 19 – 24), le Seigneur prend l’initiative de conclure une alliance qui, de cette masse informe, fera tout à la fois un peuple et le peuple de Dieu. Aussi, à cet Israël nouvellement né, impose-t-il la Loi, révélation du chemin que celui-ci doit suivre dans son compagnonnage avec son Seigneur. Par là même, il institue Israël « royaume de prêtres et nation sainte », c’est-à-dire un peuple qui a pour mission, comme les prêtres lévitiques, de « s’approcher » de Dieu pour lui rendre un culte au milieu du monde : « Toute la terre m’appartient », dit Dieu (voir Ex 19,4-6 et 24,3-8). L’intimité ainsi créée entre le Seigneur et Israël va se concrétiser dans la présence permanente du Seigneur au milieu de son peuple, présence mystérieuse dont le signe est le sanctuaire itinérant que, sur ordre divin, Moïse doit construire (Ex 21 – 31 et 35 – 40). De ce sanctuaire, le Seigneur prendra solennellement possession sous la forme d’une nuée qui couvre la Tente et remplit la Demeure (Ex 40,34-38). Israël ne restera pas, hélas, à la hauteur d’une telle vocation. Cet événement central qu’est la conclusion de l’Alliance sera traversé par le péché : le peuple nouvellement créé trahit aussitôt ses engagements, en érigeant une statue de nature idolâtrique, le veau d’or (Ex 32). Toutefois, sur la prière instante de Moïse (Ex 33,1 – 34,9), Dieu pardonnera et acceptera de renouveler l’Alliance (Ex 34,10-28).

Moïse

La haute personnalité de Moïse domine toute la narration. Les chapitres 1 et 2 font de lui une figure exemplaire. Lui, le guide d’Israël, doit expérimenter dans sa chair ce qu’il va faire vivre au peuple : il doit être miraculeusement « tiré des eaux » (Ex 2,10) comme Israël lui-même. Solidaire de son peuple souffrant, jusqu’à endurer l’épreuve d’être « un immigré en terre étrangère » (Ex 2,22), il sera pourtant contesté par ses compatriotes (Ex 2,11 sv.), comme il le sera tout au long de ce ministère de chef de peuple (Ex 16,2 ; 17,2-5). Au désert, à la montagne même qui sera celle du Sinaï (Ex 3,12), il fera l’expérience de Dieu (Ex 3 – 4). Là, Dieu lui fera confidence de son Nom propre : YHWH (« Je suis »), comme le garant de l’œuvre de salut qu’il doit entreprendre. En même temps, cette révélation donnera à la prière et au culte leur véritable fondement théologique, en permettant à Israël de l’invoquer sous son véritable Nom « d’âge en âge » (Ex 3,15). Sur la personne de Moïse viennent peu à peu converger les traits de guide du peuple, de législateur, de prophète et même d’officiant du culte (Ex 24,3-8 et 33,7-14). Homme de prière et intercesseur, il obtient de Dieu pour Israël le pardon du « grand péché ». Il est, sans aucun doute, une des plus grandes figures spirituelles de l’humanité.

Relecture chrétienne

Cette histoire est aussi celle du chrétien. D’une certaine manière, l’Église est née au Sinaï quand le Seigneur fonda le peuple de Dieu. Le chrétien peut y chercher ses racines. À cette lumière, les événements de l’Exode prennent valeur d’exemples. Libéré de l’esclavage du péché par l’eau du baptême, le chrétien marche lui aussi vers la Terre promise, le royaume de Dieu. Il connaît l’épreuve et la tentation. Devenu, par grâce, membre d’un « royaume de prêtres et d’une nation sainte » (1 P 2,9 ; Ap 1,6 ; 5,10), il reçoit l’eucharistie, véritable accomplissement de l’Alliance (Mt 26,27-28 ; Mc 14,25 ; Lc 22,20 ; 1 Co 11,25), comme une manne spirituelle, le « vrai Pain du ciel qui donne la vie au monde » (Jn 6,31-33). Pécheur, il accueille le pardon divin qui le réintègre dans le peuple de Dieu. L’aventure spirituelle du baptisé, comme celle de l’Église, se reflète dans le livre de l’Exode comme dans un miroir.