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ÉVANGILE SELON SAINT JEAN

INTRODUCTION

L’originalité du livre

Il ne fait de doute pour personne que l’Évangile de Jean présente une grande originalité par rapport aux trois autres, avec lesquels il ne peut pas être mis simplement en parallèle. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il n’est pas compté parmi les Synoptiques, mais considéré à part, comme un quatrième Évangile, différent des trois premiers. Dès l’Antiquité, Clément d’Alexandrie voyait en lui « l’Évangile spirituel », non pas au sens de désincarné, mais en tant qu’il paraissait susceptible de soutenir une interprétation proprement théologique, étant plus attaché à la signification des gestes et paroles de Jésus que soucieux de rendre compte des événements dans leur réalité matérielle. De fait, le quatrième Évangile a largement soutenu la réflexion des Pères de l’Église, tout particulièrement en matière de christologie et de théologie trinitaire. En effet, aucun autre livre du Nouveau Testament ne s’est montré aussi explicite quant à la condition divine de Jésus, le Fils unique de Dieu, envoyé par le Père pour le salut du monde. De même, l’Évangile de Jean s’attarde à contempler la relation d’amour réciproque unissant le Père et le Fils. Enfin, sa présentation de l’Esprit Saint Paraclet constitue la source première de la pneumatologie, c’est-à-dire de la réflexion sur l’origine et le rôle de l’Esprit Saint, promis aux disciples par Jésus lui-même et répandu sur eux à travers le mystère pascal.

Une telle estime à l’égard du quatrième Évangile entraîne aussi des inconvénients. Certains lecteurs hésitent à s’engager dans un livre qu’ils imaginent difficile d’accès. Or, il n’en est rien : la langue de cet Évangile est pauvre et, mis à part quelques mots « techniques » – comme le Paraclet, la gloire, l’heure, les signes, les œuvres –, la progression des idées se fait lentement et laisse au lecteur le temps de se « convertir » pour être en état de recevoir le témoignage de l’auteur. D’autres s’imaginent que la richesse théologique, développée dès l’époque des Pères de l’Église, ou encore la longueur des discours confèrent au quatrième Évangile un caractère intellectuel, comme s’il s’agissait d’une sorte de catéchisme enseignant des vérités abstraites. Là encore, l’impression se révèle inexacte : l’Évangile de Jean fourmille de notations historiques, géographiques, culturelles, tant sur la vie publique de Jésus (par exemple les nombreux voyages qu’il accomplit dans tout le pays) que sur la réalité complexe du judaïsme contemporain des premières communautés chrétiennes. Surtout, le quatrième Évangile revendique hautement son appartenance au genre littéraire évangélique. Sur ce point, la première conclusion du livre (Jn 20,30-31) est tout à fait explicite : le matériau du livre est constitué non pas d’idées sur Jésus, mais des gestes accomplis par ce dernier depuis ses débuts auprès de Jean Baptiste jusqu’à sa mort en croix à Jérusalem. Parmi ces souvenirs, l’auteur déclare avoir opéré un tri et choisi de ne rapporter que quelques faits significatifs (littéralement : des signes), proposés au lecteur non pour satisfaire sa curiosité mais pour l’inviter à la foi en Jésus Christ Fils de Dieu, de telle sorte qu’il y trouve de véritables raisons de vivre. Pour différent qu’il soit des trois autres, le quatrième Évangile n’en est pas moins un Évangile à part entière.

La question de l’auteur

Plus que les Évangiles synoptiques, le quatrième Évangile signale l’identité de son auteur. Il s’agit d’un mystérieux « Disciple bien-aimé », présent aux côtés de Jésus lors du dernier repas (Jn 13,23-26) et considéré comme le témoin direct de sa mort (Jn 19,35), ainsi que l’auteur du premier acte de foi en la Résurrection, au matin de Pâques, à la seule vue du tombeau vide (Jn 20,8). Certains le reconnaissent encore dans la scène initiale avec Jean Baptiste – il serait alors le disciple anonyme accompagnant André (Jn 1,35.40) – ou bien durant la Passion, aux côtés de Simon-Pierre, qu’il aurait introduit dans la maison du grand prêtre (Jn 18,15-16). Quoi qu’il en soit, il jouit du privilège d’avoir été le témoin oculaire des événements définitifs de la mort et de la résurrection de Jésus. De plus, en lui confiant sa mère (Jn 19,25-27), Jésus l’a quasiment reconnu comme son frère, donc son héritier à la tête de la communauté des disciples. Dès lors, il paraît jouir d’une grande autorité et peut être présenté comme le véritable auteur de l’Évangile, ayant joué un rôle décisif dans le processus de rédaction du livre (Jn 21,24). Le chapitre 21 nous informe sur la disparition du Disciple, de mort naturelle à la différence de Pierre, et semble-t-il à un âge avancé (Jn 21,20-23). D’où la légende d’un vieil auteur, certes riche d’une large expérience spirituelle, mais aussi tenté de se répéter… Les recherches exégétiques ont montré la naïveté de cette représentation : comme les autres Évangiles, le quatrième est étroitement lié à une communauté spécifique, attachée au témoignage des Apôtres en même temps que soucieuse de rendre compte de sa foi dans le contexte et le milieu de vie qui lui sont propres.

L’anonymat du disciple a toujours exercé la sagacité des lecteurs. Depuis Irénée de Lyon (fin du IIe siècle), il est de règle de l’identifier avec Jean le fils de Zébédée, l’un des Apôtres les plus proches de Jésus au dire des Synoptiques, et le compagnon de Pierre aux débuts de l’Église, si l’on en croit les Actes des Apôtres. Mais, si l’on s’en tient au quatrième Évangile, aucun élément ne vient étayer cette thèse. Autrement dit, le Disciple bien-aimé reste pour nous un inconnu, et sans doute est-ce bien ainsi. Non pas que le personnage soit purement symbolique : personne aujourd’hui ne doute de son existence historique ; il paraît même avoir joué un rôle de premier plan dans la vie de la communauté et l’élaboration de sa théologie propre. Toutefois, le fait que le Disciple auteur soit anonyme invite le lecteur à regarder au-delà du personnage, en direction de Jésus lui-même, considéré comme la véritable source d’un Évangile relayé par la tradition apostolique – en ce sens, la référence à l’apôtre Jean est riche de signification – et rédigé au sein d’une communauté particulière, elle-même confrontée à une situation historique sans doute un peu différente de celle des Synoptiques. Les recherches récentes ont quelque peu éclairé la figure de la communauté johannique : d’abord établie en Palestine et en relation étroite avec le judaïsme ; puis déplacée en monde païen (traditionnellement, on parle d’Éphèse, mais certains auteurs pensent aussi à la Syrie). La communauté éprouve alors un vif sentiment d’insécurité, d’une part du fait de sa rupture avec le judaïsme (à trois reprises – Jn 9,22 ; 12,42 ; 16,2 –, on évoque une mesure d’« excommunication » hors des synagogues), d’autre part en raison de l’incrédulité tenace d’un « monde » païen sur le point de devenir persécuteur des chrétiens. Signalons enfin que l’existence de la communauté johannique ne s’arrête pas à la mort du Disciple fondateur. Les trois épîtres de Jean attestent la survie de la communauté, certes traversée de crises graves, mais confiée à la vigilance d’un personnage également énigmatique, qualifié d’ancien ou de presbytre, et présenté comme l’auteur des Lettres (2 Jn 1.12 ; 3 Jn 1.9.13).

Le livre des signes

Le quatrième Évangile est traditionnellement divisé en deux parties : le livre des signes, consacré au récit du ministère de Jésus (1 – 12) ; le livre de l’heure ou de la gloire, consacré aux événements de la Passion et de la Résurrection (13 – 20). À cela s’ajoutent, d’une part, un prologue poétique, dont le style rythmé peut faire penser à une sorte d’hymne liturgique (Jn 1,1-18), et un long épilogue (21) venant après une première conclusion (Jn 20,30-31) apportée au corps même de l’Évangile. La séparation établie entre les chapitres 12 et 13 est quelque peu artificielle : s’il y a bien deux grandes parties dans l’Évangile, elles sont moins opposées qu’« entrelacées », selon les modes de composition des textes dans l’Antiquité. Ainsi, la mention de la dernière Pâque apparaît dès la fin du chapitre 11 (Jn 11,55) et constitue une sorte de compte à rebours (rappelé en Jn 12,1 ; 12,12 ; 12,20 ; 13,1) dans l’attente du dénouement, c’est-à-dire l’événement de la Croix. De ce fait, les chapitres 12 et 13 constituent comme une transition entre la vie publique et la Passion : les deux repas de Béthanie (Jn 12,1-11) et du lavement des pieds (Jn 13,1-20) assurent le passage du temps des signes, culminant dans la réanimation de Lazare (Jn 11,1-44), à l’heure de la Croix, ouverte par la sortie de Judas (Jn 13,21-30), à l’issue du lavement des pieds. Entre-temps, plusieurs scènes, dont celle de l’entrée triomphale à Jérusalem (Jn 12,12-19), ont placé le lecteur en condition de lire le récit de la Passion comme participant de la gloire du Fils élevé au-dessus de terre (Jn 12,29-36).

Quoi qu’il en soit de son origine et de sa date de composition, le prologue (Jn 1,1-18) a pour fonction d’ouvrir l’Évangile en son entier. Dès lors, il fournit au lecteur un certain nombre de clés de lecture, dont la connaissance orientera l’interprétation de tout le livre. La principale de ces clés est l’identification proposée entre Jésus dans son existence historique (littéralement : sa chair) et le Verbe de Dieu (Jn 1,14), c’est-à-dire non seulement la Parole divine créatrice de toutes choses, dans la pure tradition biblique, mais aussi, d’une certaine façon, le principe universel de raison, cher aux philosophes grecs et considéré comme la condition de possibilité d’un univers harmonieux et rationnel. De ce fait, en l’homme Jésus, les croyants de la communauté johannique reconnaissent le vis-à-vis de Dieu de toute éternité (Jn 1,1-2), c’est-à-dire le Fils unique (Jn 1,14), infiniment proche de Dieu et Dieu lui-même, le seul qui puisse révéler aux hommes le vrai visage du Dieu invisible (Jn 1,18). Fort de cette connaissance préalable, le lecteur est invité à reconnaître dans toutes les scènes de l’Évangile autant de figures d’une même réalité : la manifestation du Fils éternel, comblé de l’amour du Père et solidaire des hommes, au point de faire naître à la vie divine par le seul biais de la foi, considérée comme une nouvelle naissance (Jn 1,12-13).

À la lumière du prologue, les événements de la vie publique deviennent lumineux. Qu’il s’agisse de la transformation de l’eau en vin aux noces de Cana (Jn 2,1-12) ou bien de la guérison du fils d’un fonctionnaire royal (Jn 4,46-54), les actes de Jésus attestent l’avènement du salut. En ce sens, ils représentent plus que des miracles ou gestes de puissance ; ils ont vraiment valeur de signes, d’ailleurs indissociables les uns des autres (Jn 2,11 ; 4,46.54). Jésus s’en explique longuement, d’abord à Jérusalem avec le pharisien Nicodème (Jn 3,1-21), puis en Samarie avec la femme rencontrée auprès du puits de Jacob (Jn 4,1-42). Dans les deux cas, Jésus use d’une pédagogie inventive : il entend les questions de son interlocuteur, il respecte ses doutes et lui laisse le temps de cheminer à son rythme. Surtout, il recourt à des images, comme l’eau, la lumière, la naissance, la nourriture, afin de le guider au plus près possible de la foi. Toutefois, les résultats demeurent inégaux : tandis que la Samaritaine adhère joyeusement à l’Évangile (Jn 4,25) et devient à son tour missionnaire (Jn 4,39-42), Nicodème éprouve beaucoup de difficultés à suivre Jésus ; son heure viendra plus tard (Jn 7,50-51), et lui-même sera alors compté parmi les disciples (Jn 19,39-40).

Comme les enseignements de Jésus, les signes réalisés par lui ne sont pas reçus de façon unanime. La guérison du paralysé de Bethzatha (Jn 5,1-18) un jour de sabbat fait scandale, mais Jésus défend la validité de ses œuvres, accomplies d’un plein accord avec le Père (Jn 5,19-47). Quant à la multiplication des pains (Jn 6,1-15), elle paraît manquer son but, puisque les interlocuteurs de Jésus continuent de réclamer un signe à la mesure de leurs attentes simplement humaines (Jn 6,26). Le discours de Capharnaüm (Jn 6,22-66) constitue une magnifique réponse : à la suite de Jésus, les rédacteurs du quatrième Évangile y expriment de façon admirable leur conviction que, d’une part, seule la foi en Christ donne accès à la vie même de Dieu (Jn 6,22-51) – ce que l’Évangile appelle aussi la vie éternelle –, et que, d’autre part, la communion eucharistique constitue le moyen par excellence pour nourrir une foi qui soit elle-même communion à la vie divine (Jn 6,51-64). Des propos aussi vigoureux, non seulement entraînent une séparation d’avec le judaïsme (Jn 6,41-42.52), mais introduisent au sein même de la communauté une scission (Jn 6,60-66) à laquelle seuls échappent les Douze (Jn 6,67-71), c’est-à-dire les autorités fondatrices de la tradition apostolique.

Dès lors, le conflit entre Jésus et les autorités juives ne cesse de s’amplifier. De signes en controverses (7 – 12), la tension monte, dans un climat de plus en plus passionnel. L’affrontement avec les Juifs atteste une réelle violence, en paroles et en actes : sans doute faut-il voir là aussi un écho à la situation de rupture vécue à la fin du Ier siècle, c’est-à-dire à l’époque de la rédaction de ces pages. L’action se concentre à Jérusalem, souvent même dans l’enceinte du Temple et dans le contexte des grandes fêtes de pèlerinage. Dès lors, la dramatisation est extrême ; l’argumentation est à la fois polémique et très subtile, à la façon des discussions rabbiniques. De cet ensemble mêlé se détachent de magnifiques pages, essentielles à la catéchèse et familières à la liturgie chrétienne : ainsi l’image de Jésus lumière du monde (Jn 8,12-20) ou encore de la double parabole de la porte et du berger (la radieuse figure du Bon Pasteur : Jn 10,1-21), sans oublier les épisodes hautement dramatiques de la guérison de l’aveugle-né (Jn 9,1-41) et de la réanimation de Lazare (Jn 11,1-44). Citons encore l’étonnante péricope de la femme adultère (Jn 8,2-11), certes insérée tardivement dans les manuscrits du quatrième Évangile mais, au fond, tellement conforme à la théologie johannique qu’elle ne pouvait trouver meilleur asile qu’au sein de l’Évangile du Bien-Aimé. Bref, si l’ensemble des chapitres 7 à 12 peut paraître un peu rude, il mérite cependant d’être lu d’un seul trait : les grandes péricopes, chères aux chrétiens, n’en trouveront que plus de relief, du seul fait du recentrage christologique opéré tout au long des débats et controverses.

Le livre de l’heure ou de la gloire

La seconde moitié de l’Évangile commence avec le magnifique récit du lavement des pieds (Jn 13,1-20). Scandaleux au regard des hiérarchies sociales (Jn 13,14), le geste de Jésus constitue un exemple éloquent pour une vie communautaire sous le signe du service et de l’humilité (Jn 13,15). Mais le geste a aussi valeur de signe : il anticipe l’humiliation de la Croix et préfigure la participation de tout disciple au mystère pascal du Seigneur (Jn 13,6-11). Immédiatement suivi du départ de Judas, le lavement des pieds a donc valeur de prologue au récit de la Passion : il invite à lire l’événement de la Croix comme l’acte suprême d’une vie donnée par amour et jusqu’au bout (Jn 13,1). Le dialogue qui suit ne fait qu’introduire à la longue série des discours testamentaires, répartis en trois vagues successives. D’abord (de Jn 13,31 à 14,31), l’enseignement de Jésus est entrecoupé de questions des Apôtres qui relancent l’exposé et permettent à la pensée de se déployer selon une pédagogie éprouvée. Puis, tout au long des chapitres 15 et 16, le discours de Jésus tourne au monologue : comme subjugués par la force des paroles de Jésus, les disciples n’osent plus exprimer leurs questions (Jn 16,5) ; tout juste échangent-ils quelques paroles embarrassées (Jn 16,17-19), avant de reconnaître que l’heure n’est plus à la discussion (Jn 16,29-30). L’heure de la Passion est désormais arrivée (Jn 16,32-33). Dans un dernier élan (17), Jésus exprime à haute voix une admirable prière au Père, souvent qualifiée de prière sacerdotale, en tant qu’il y intercède pour les siens, afin qu’à toute époque leur unité soit conforme à celle même qui rassemble le Père et le Fils et qu’ainsi leur témoignage soit crédible aux yeux du monde. Aujourd’hui encore, cette magnifique prière du Seigneur inspire et soutient les efforts œcuméniques pour que les chrétiens séparés trouvent ensemble les chemins d’une plus forte unité.

Les discours avant la Passion relèvent du genre littéraire des testaments, fréquent dans la littérature juive ancienne. Le héros qui va mourir conforte ses descendants en leur exprimant le meilleur de son expérience et formule à leur égard quelques consignes destinées à faire fructifier l’œuvre accomplie de son vivant. Dans le cas de Jésus, l’accent est mis sur la relation au Père (littéralement : la gloire), à laquelle les disciples se trouvent mystérieusement associés (Jn 14,10-11). Or, le départ de Jésus sera, en quelque sorte, compensé par le don de l’Esprit Paraclet, c’est-à-dire le « Défenseur » (Jn 14,16 ; 15,26 ; 16,7). Présent aux côtés des disciples, l’Esprit leur fera remémorer les gestes et paroles de Jésus ; il actualisera pour eux l’enseignement de Jésus (Jn 14,26) ; il les conduira à la vérité même de Dieu (Jn 16,13-14) ; il les soutiendra au cœur des épreuves et des persécutions qui immanquablement s’abattront sur eux, du moment que le monde refuse de reconnaître Jésus comme l’Envoyé du Père pour le salut des hommes (Jn 15,18-25). Du fait de sa Passion victorieuse, Jésus triomphera du mal et de la mort (Jn 14,30). Les disciples doivent donc se rassurer (Jn 14,1.27) : avec l’aide de l’Esprit, ils feront eux-mêmes de grandes choses (Jn 14,12-15), pour peu qu’ils sachent garder les commandements et vivre l’amour fraternel dans l’unité communautaire (Jn 14,21 ; 15,12-17). La parabole de la vigne (Jn 15,1-8) vient à point leur rappeler l’urgence de rester greffés sur l’unique tronc, le Christ lui-même source de toute vie (Jn 15,5).

Après ces dernières recommandations, le récit de la Passion peut s’ouvrir (18 – 19). On y retrouve à peu près les mêmes éléments que chez les Synoptiques, avec cependant une importance plus grande accordée au personnage de Pilate, ainsi que l’insistance sur la parfaite maîtrise et souveraineté de Jésus. La Passion selon saint Jean n’occulte pas les souffrances du condamné ; cependant, elle contemple d’abord le visage de Dieu révélé par les traits du Crucifié. Par un spectaculaire renversement des rôles, la vue de Jésus jette à terre les soldats venus l’arrêter (Jn 18,6). Face à Pilate, c’est Jésus qui paraît occuper la position du juge (Jn 19,13), et ses prétentions à une royauté autre que celle du monde (Jn 18,36-37) ne sont ici nullement déplacées. Les derniers instants du Crucifié ont des allures de liturgie : parfaitement maître de son destin, Jésus décide librement de l’instant de sa mort (Jn 19,28-29). Le souffle rendu devient émission de l’Esprit (Jn 19,30), et le coup de lance du soldat libère un flux d’eau et de sang (Jn 19,33-34) dans lequel les Pères de l’Église reconnaîtront la source vive des sacrements de l’Église. Quant à l’écriteau trilingue confectionné par Pilate (Jn 19,19-22), il atteste la valeur universelle d’un acte absolu d’amour, appelé à être proclamé dans toutes les langues de la terre.

Le récit des apparitions pascales occupe tout le chapitre 20. On reconnaît dans le texte de Jean trois traditions connues par ailleurs : la visite des femmes au tombeau, l’apparition du Ressuscité à Pierre et la manifestation au collège des Apôtres. Cependant, la rédaction johannique a profondément remanié ces trois types de récits. Des femmes au tombeau, le quatrième Évangile ne retient que Marie de Magdala (Jn 20,1-2.11-18). La manifestation du Seigneur la libère d’abord de son chagrin d’avoir perdu Jésus, puis de sa volonté de le retenir (Jn 20,17). Envoyée vers les frères, elle devient elle-même apôtre, en charge de la Bonne Nouvelle de Pâques (Jn 20,18). Imbriqué dans l’épisode concernant Marie de Magdala, le récit des deux disciples au tombeau (Jn 20,3-10) souligne le contraste entre Pierre, qui observe attentivement les objets laissés sur place, et la foi « nue » du disciple dont il est dit simplement qu’il « vit et [qu’] il crut » (Jn 20,8). Quant à la rencontre du collège des Apôtres, elle se trouve dédoublée en deux épisodes situés à huit jours l’un de l’autre (Jn 20, 19-23 et Jn 20, 24-29). L’allusion au dimanche chrétien paraît manifeste : le premier jour de chaque semaine, les croyants renouvellent l’expérience de Thomas, invité à croire sans voir autre chose que le signe de la Croix (Jn 20,29), en l’occurrence les mains et le côté transpercés du Crucifié ressuscité (Jn 20,27-28).

L’Évangile paraît près de se conclure : de fait, la notice au chapitre 20 (Jn 20,30-31) revient sur l’origine même du livre et, du même coup, déclare son achèvement. Or, il n’en est rien : un chapitre supplémentaire, en position d’épilogue, ajoute un récit d’apparition en Galilée, conjuguant pêche miraculeuse (Jn 21,1-8) et repas au bord du lac présidé par Jésus ressuscité (Jn 21,9-14). Le matériau et le style paraissent d’inspiration synoptique, mais il s’agit pourtant d’une réécriture johannique, comme l’atteste la présence de personnages propres au quatrième Évangile, à commencer par Nathanaël et le Disciple bien-aimé. D’ailleurs, la deuxième partie du chapitre est centrée sur la question des rapports (posthumes) entre Pierre, mort martyr (Jn 21,18-19) et ce disciple, lui-même disparu au terme d’une longue vie (Jn 21,20-23). La mémoire de Pierre se trouve réhabilitée du fait de sa triple réponse à la demande d’amour formulée par Jésus (Jn 21,15-17). La primauté pastorale de Pierre s’impose donc aussi à la communauté johannique, qui demeure par ailleurs attachée au témoignage particulier du Disciple bien-aimé (Jn 21,24). Ainsi ce dernier chapitre témoigne-t-il de préoccupations relatives à la vie ecclésiale à la fin du Ier siècle, voire au début du IIe siècle, en tout cas après la mort des derniers témoins de l’âge apostolique.

La destinée du livre

Le dernier chapitre est manifestement un ajout postérieur à la rédaction de l’ensemble de l’Évangile, mais cela ne lui retire aucune valeur. Bien au contraire, le chapitre 21 rend compte de la façon dont le quatrième Évangile, à bien des points de vue différent des trois autres, a cependant réussi à se faire accepter de la Grande Église. Longtemps jalouse de son identité, comme l’atteste l’insistance sur la personnalité du Disciple bien-aimé, la communauté johannique finit par accepter l’autorité posthume de Pierre, en quelque sorte réhabilité par Jésus et chargé de la mission de conduire le troupeau (Jn 21,15-17). Le rappel du martyre de Pierre (Jn 21,18-19) a sans doute pour but de dissiper les dernières résistances : non seulement la communauté johannique, éprouvée par de profondes divisions, comme l’attestent les trois Lettres, a tout intérêt à renouer les liens avec les autres Églises, mais la personnalité emblématique du chef des Apôtres peut faciliter le ralliement.

De toute façon, la communauté johannique ne renonce pas aux intuitions théologiques du Disciple bien-aimé (Jn 21,24) : ces dernières feront désormais partie du trésor commun à tous les chrétiens. D’ailleurs, le dernier rédacteur du quatrième Évangile pressent, à juste titre, que l’autorité posthume du Disciple bien-aimé s’exercera tout au long de l’histoire (Jn 21,22), littéralement jusqu’à la venue du Seigneur (ce qu’on appelle aussi la parousie). De même, la renommée du livre se répandra sur toute la terre, donnant lieu à d’innombrables relectures qui, rassemblées, rempliraient un espace plus vaste que le monde entier (Jn 21,25). Au-delà de la naïveté (feinte) de ce dernier verset, les auteurs du quatrième Évangile affirment sereinement leur ultime conviction : confiant le livre à l’Église universelle, ils lui assurent la plus belle postérité qui soit. Une telle prévision ne s’est jamais démentie : l’Évangile selon saint Jean demeure l’une des plus belles pièces de toute la Bible, et, s’il est au plein cœur de la foi chrétienne trinitaire, il sait aussi passionner des lecteurs de tous horizons, au-delà même des frontières de l’Église.