Isaïe, le prophète de Jérusalem, nous est assez bien connu grâce à l’information contenue dans le livre qui porte son nom. Il est né vers 765 av. J.-C. On lui donne souvent le titre de « prophète royal », parce qu’il semble descendre d’une famille aristocratique et que, selon une tradition juive, il serait de sang royal. L’année de la mort du roi Ozias, appelé aussi Azarias et qui régna de 781 à 740 av. J.-C., il fut appelé à la mission de prophète (Is 6). Ses oracles datent donc des premières années qui suivirent la mort du roi, soit après 740.
À cette époque, l’Assyrie (ou Assour) avait pris la suprématie dans la lutte continuelle où s’affrontaient les grands empires du Proche-Orient, et elle contrôlait aussi le territoire syro-palestinien. Les rois de Damas et de Samarie essayèrent d’impliquer le jeune roi de Juda, Acaz, dans une coalition dirigée contre Téglath-Phalasar III d’Assyrie. Quand Acaz refusa, les coalisés l’attaquèrent, de sorte qu’il fut obligé d’appeler à l’aide les Assyriens. C’est à ce moment qu’Isaïe intervint dans la politique. Auparavant, il avait déjà prononcé des oracles contre l’idolâtrie, l’orgueil, les richesses et le formalisme, c’est-à-dire contre la coexistence de la dévotion extérieure avec l’injustice morale (Is 2,6-22 ; 3,1-24 ; 5,1-24 ; 9,7-20). Mais alors, pendant le siège de Jérusalem, il vint ranimer la confiance du roi, à condition que celui-ci mette sa confiance uniquement en Dieu. À cette occasion, il prononça la célèbre prophétie de l’Emmanuel (Is 7). C’est d’ailleurs de cette période que date la majorité des oracles réunis dans ce qu’on appelle le « livre de l’Emmanuel » (Is 6 – 12). Outre des prophéties de salut, cette collection contient aussi des menaces, tant contre le peuple de Juda que contre ses ennemis. Mais le prophète ne réussit pas à infléchir la politique du roi. L’appel que ce dernier adressa au roi assyrien eut pour conséquence de faire passer sous la tutelle de ce dernier le royaume de Juda.
Le successeur d’Acaz, le pieux Ézékias, fut impliqué dans de nouvelles difficultés, mais, cette fois, le roi prit le parti de l’Égypte. Le prophète Isaïe s’opposa de nouveau à tout choix politique et à toute alliance militaire : c’est en Dieu seul qu’il fallait mettre sa confiance. On situe souvent dans ces circonstances la grande partie des oracles contre les nations (Is 14,24 – 23,18), de même que les oracles sur Juda et Israël (Is 28 – 32). Le point culminant de la campagne fut le siège de Jérusalem par Sennakérib (701 av. J.-C.). De nouveau, Isaïe rassura son peuple : Jérusalem ne tomberait pas (Is 10,5-19 ; 37,21-35). Les faits lui donnèrent raison.
Après cela, Isaïe disparaît de l’horizon. Selon une tradition juive, il aurait subi le martyre sous le roi Manassé (687-642 av. J.-C.).
Comme tout livre de prophète, celui d’Isaïe n’a pas été écrit en une fois. Ce livre est une collection d’oracles et de poèmes que le prophète a prononcés et composés à divers endroits et à divers moments. De plus, cette collection a été enrichie d’un nombre important de pièces plus récentes. On admet généralement que le livre se compose de trois grandes parties, à savoir les chapitres 1 à 39, les chapitres 40 à 55 et les chapitres 56 à 66.
C’est dans la première partie qu’on trouve les paroles dont Isaïe lui-même est l’auteur. Mais on y trouve aussi des textes plus récents, en particulier ce qu’on appelle l’« Apocalypse d’Isaïe » (Is 24 – 27) ; cette apocalypse est probablement la pièce la plus récente de tout le livre, car on la date du Ve siècle av. J.-C. Après un prologue (Is 1) vient un recueil de prophéties sur Sion (Is 2 – 5) qui commence par l’annonce du règne de la paix (Is 2,2-5) mais qui, pour le reste, contient surtout des menaces. Dans ce recueil, le chant de la vigne (Is 5,1-7) est un célèbre et bel exemple de poésie allégorique.
Vient ensuite le livre de l’Emmanuel (Is 6 – 12), qui s’ouvre par la vision de la vocation du prophète et qui contient aussi quelques indications biographiques. Dans cet ensemble, il faut noter surtout les prophéties « messianiques » qui annoncent la naissance d’un roi pacificateur (Is 9,1-6 ; 11,1-16). La célèbre prophétie de l’Emmanuel (Is 7,10-25) se présente, en fait, plus comme une menace que comme une annonce de salut : en ajoutant quelques mots et les versets 18-25, un rédacteur ultérieur a transposé le sens originel de la prophétie (Is 7,14-17) en une annonce de malheur. Cela n’empêche pas le Nouveau Testament (Mt 1,23) et la tradition chrétienne d’interpréter la mystérieuse figure de l’Emmanuel dans un sens messianique.
Les chapitres 13 à 23 forment un recueil d’oracles contre les nations et les cités voisines, ainsi que contre Jérusalem. On y trouve quelques prophéties dont Isaïe lui-même est l’auteur : contre l’Assyrie (Is 14,24-27), les Philistins (Is 14,28-32), Damas et Samarie (Is 17,1-6), l’Égypte (Is 18,1 – 19,15) et contre Jérusalem (Is 22,1-9). On y trouve aussi des prophéties ajoutées plus tard : contre Babylone (Is 13,1 – 14,23), Moab (Is 15,1 – 16,14), l’Égypte (Is 19,16-25), les peuples du désert (Is 21,1-17). L’Apocalypse d’Isaïe (Is 24 – 27), mentionnée plus haut, est suivie d’une collection de prophéties sur Juda et Jérusalem, qui est composée d’annonces de malheur et d’oracles de salut. On appelle parfois les chapitres 34 et 35 la « petite Apocalypse d’Isaïe ».
Enfin, les chapitres 36 à 39 forment un appendice emprunté au deuxième livre des Rois (2 R 18,13 – 20,19), où l’on trouve à nouveau des traditions historiques et biographiques sur Isaïe. Mais le chapitre 39 sur l’ambassade de Mérodak-Baladane de Babylone, et surtout les versets 5-7, qui annoncent le futur exil à Babylone, forment une transition entre les chapitres 1 à 39 et la deuxième partie du livre (Is 40 – 55).
Le message d’Isaïe est d’une grande richesse théologique. Au fondement de sa prédication, il y a sa foi dans la grandeur et dans la puissance du Seigneur (YHWH), qui dirige l’histoire de son peuple et, du même fait, celle des autres nations. Ainsi, les guerres dont les nations menacent Juda, c’est Dieu lui-même qui les a projetées. Mais puisqu’il tient dans sa main le destin de son peuple, celui-ci, pas plus que ses dirigeants, ne peuvent se laisser intimider par la supériorité de l’ennemi. On ne peut avoir confiance que dans le Seigneur, le Dieu d’Israël. C’est pourquoi Isaïe rejette toute politique de coalition, car celle-ci s’appuie sur la prétendue force des grandes puissances et, dès lors, est signe d’un manque de confiance en Dieu et d’apostasie. Une telle hauteur de vue fait qu’Isaïe mérite d’être appelé le prophète de la foi.
Sa foi dans la supériorité du Seigneur (YHWH) a quelque chose de triomphal, mais aussi de terrifiant. Car si le Seigneur est le Saint d’Israël et donc protège son peuple, il en exige en retour une sainteté correspondante. C’est pourquoi le prophète proteste contre l’injustice sociale qui va de pair avec un ritualisme excessif.
Le Seigneur (YHWH) est aussi le Dieu de l’espérance. Par son jugement, seul un petit reste du peuple sera sauvé. En ce sens, l’idée de reste fait partie de la prophétie de malheur. Mais en même temps, malgré la condamnation, un reste sera sauvé : l’idée de reste contient donc également un message de salut. Le reste qui sera sauvé constituera le noyau du royaume renouvelé sur lequel régnera le fils idéal de David. Ce Messie établira la paix et la justice parfaites.
À partir du chapitre 40, le climat change complètement. Il n’est plus question du danger assyrien. L’ennemi est désormais Babylone, et c’est la libération de la captivité babylonienne qu’annonce le prophète. La fin de l’Exil est déjà proche, et le sauveur, le roi perse Cyrus, a commencé la campagne qui conduira à la chute de Babylone.
Depuis la fin du XVIIIe siècle s’est lentement imposée parmi les spécialistes la conviction que ces chapitres ne peuvent être de la main d’Isaïe, le prophète du VIIIe siècle av. J.-C. Ils doivent provenir d’un prophète anonyme qui a exercé son activité vers la fin de l’Exil. On l’appelle le « Second Isaïe » ou « Deutéro-Isaïe ». Malgré un décret de la Commission biblique (1908), cette conviction est communément reçue aujourd’hui, même dans l’Église catholique. Elle ne se fonde pas seulement sur le changement du cadre historique des oracles, mais aussi sur le style littéraire et le message, qui diffèrent à l’évidence des chapitres précédents.
À la fin du XIXe siècle, un exégète émit l’hypothèse que les chapitres 40 à 66 eux-mêmes ne provenaient pas d’un seul auteur. Il attribua les chapitres 56 à 66 à un troisième auteur, appelé le « Trito-Isaïe », ayant vécu à Jérusalem après l’Exil. On pense aujourd’hui que ces chapitres du « Trito-Isaïe » non seulement ne sont pas l’œuvre du « Deutéro-Isaïe », mais qu’ils sont eux-mêmes une collection faite de prophéties émanant d’auteurs distincts.
Il faut encore ajouter que, lors de la rédaction finale du livre d’Isaïe, les chapitres 40 à 55 ont été parfois glosés. Mais on peut dire qu’en général les prophéties du Second Isaïe ont été conservées dans un état assez pur.
Le livre du Second Isaïe (Is 40 – 55) contient principalement trois espèces de prophéties. Les plus importantes sont les oracles de salut, dans lesquels le prophète annonce que la libération de l’Exil est proche. Le Seigneur ramènera à Sion ses enfants exilés. Le retour sera un second Exode, plus glorieux que le premier. Lorsque Israël sera retourné dans sa patrie, Dieu continuera à le protéger. Le pays et surtout Sion retrouveront leur pleine splendeur (Is 41,8-20 ; 42,14-17 ; 43,1-7.16-21 ; 44,1-5 ; 49,7-26 ; 51,9-23 ; 54,4-17 ; 55,1-5). Dans d’autres passages, réquisitoires ou plaidoiries, Dieu fait un procès tantôt à Israël, tantôt aux nations. Il justifie ses actions punitives contre Israël, dont la principale est l’Exil, en attirant l’attention sur le péché continuel du peuple au cours de toute son histoire (Is 42,18-25 ; 43,22-28 ; 50,1-3). Dans ces plaidoyers contre les nations, le Seigneur (YHWH) revendique sa divinité exclusive (Is 41,1-5.21-29 ; 43,8-13 ; 44,6-8 ; 45,18-25). Ces passages témoignent du monothéisme strict du prophète. Dieu seul est le Seigneur ; à côté de lui, il n’y en a pas d’autre. Lui seul est le maître de toute l’histoire, ce que le prophète démontre surtout par les prédictions divines, qui se sont toujours réalisées. Dans quelques passages, le Second Isaïe se moque de ceux qui font des idoles et les adorent (Is 40,18-20 ; 41,6-7 ; 44,9-20). Dans les controverses également, le prophète affirme la souveraineté divine du Seigneur. Il en conclut que c’est le Seigneur qui assure les succès de Cyrus. La réussite de ce roi est entre les mains de Dieu, qui a un projet de salut pour son peuple élu et pour le monde entier. Le Second Isaïe est donc un apologète du monothéisme, et sa foi monothéiste est au service de son message annonçant la libération qui est proche. C’est pourquoi le recueil de ses oracles et de ses hymnes est appelé à juste titre « le livre de la Consolation » (cf. Is 40,1). D’un point de vue littéraire, c’est un des chefs-d’œuvre de la poésie de l’Ancien Testament.
Les quatre passages des chapitres 40 à 55 qui parlent d’un « serviteur de Dieu » ont toujours attiré l’attention. On les appelle les chants ou prophéties du Serviteur de Dieu ou du Serviteur souffrant (Is 42,1-9 ; 49,1-6 ; 50,4-11 ; 52,13 – 53,12). L’identité de ce Serviteur continue à faire l’objet de discussions. Selon certains, il est un symbole de l’Israël souffrant qui sera sauvé. Mais la plupart en donnent une interprétation individuelle : il s’agirait de Moïse, du roi Ézékias, du prophète Jérémie ou du Second Isaïe lui-même. La tradition chrétienne a vu dans le Serviteur souffrant une préfiguration de Jésus Christ (Mt 3,17 ; Lc 4,17-21 ; Ac 3,13 ; 8,32-33). Dans la ligne de l’interprétation donnée par le Nouveau Testament, on considère souvent le Serviteur comme une figure messianique à venir : contrairement au messianisme plutôt triomphaliste, le prophète de l’Exil attendrait un salut réalisé par un personnage prophétique souffrant, qui serait glorifié après son humiliation. Mais le dernier mot sur l’identité originelle de cette figure énigmatique n’a pas encore été dit, et il n’est pas exclu que, dans les différents passages, des personnages différents soient envisagés.
Les chapitres 56 à 66 du livre d’Isaïe forment un recueil de textes assez hétérogènes. Les rédacteurs, qui formaient peut-être une sorte d’« école d’Isaïe », les ont ajoutés au livre pour le compléter et l’adapter aux situations qui ont suivi le retour de l’Exil. En raison des nombreux contacts textuels entre les trois grandes parties du livre (Is 1 – 39 ; 40 – 55 ; 56 – 66), il n’est pas possible d’affirmer qu’elles ont été réunies en un même livre par hasard. Les prophètes et les rédacteurs des deux dernières collections connaissaient le recueil du prophète Isaïe, qu’ils ont même adapté çà et là, afin d’en souligner le lien avec leurs créations propres. Celles-ci ont donc été ajoutées au livre pour l’actualiser dans le contexte de la communauté postexilique, qui avait ses problèmes particuliers mais aussi une ardente attente messianique.
Quand on lit le livre d’Isaïe dans sa totalité, on y découvre un parcours. Les débuts sont marqués par les invectives adressées à Israël et aux nations. Puis on rencontre les prophéties messianiques, qui débouchent sur une annonce de l’Exil. Alors vient le livre qui console les exilés en leur annonçant la prochaine libération du peuple de Dieu (Second Isaïe). Enfin, dans la troisième partie du livre, la libération a eu lieu. Pourtant, la communauté revenue au pays connaît des difficultés et des déviations, notamment l’idolâtrie, que stigmatise le prophète. Mais celui-ci y annonce également le salut. Et si, paradoxalement, le livre s’achève sur une note négative, il faut savoir que la lecture synagogale oblige à relire, après le sombre verset 24 du chapitre 66, le verset 23, qui ouvre à l’espérance : « De nouvelle lune en nouvelle lune, et de sabbat en sabbat, tout être de chair viendra se prosterner devant moi, – dit le Seigneur. »