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LIVRE DE JUDITH

INTRODUCTION

Contexte historique

Le livre de Judith est écrit dans la seconde moitié ou vers la fin du IIe siècle av. J.-C., alors que les Juifs de Judée, sous la domination des souverains séleucides, luttent pour préserver leur autonomie politique, leur identité religieuse et culturelle. C’est l’époque de la révolte maccabéenne, de la résistance face à l’hellénisation du pays, de la mise en place de la dynastie hasmonéenne. Le Temple de Jérusalem, profané par Antiocos IV (175-163 av. J.-C.), est reconquis et reconsacré en 164 av. J.-C., événement qui sera désormais commémoré par la fête de la Dédicace (Hanoukka). Contrairement aux deux livres des Maccabées ou Martyrs d’Israël, écrits à la fin du IIe siècle, le livre de Judith ne vise pas à écrire l’histoire, mais reflète, à travers une fiction romanesque, un épisode du même combat.

Le récit

L’action est située dans le passé lointain, vers le VIIe siècle av. J.C., quand le roi de Babylone règne à Ninive. L’intrigue est simple et s’inscrit dans un décor de plus en plus précis. Les longues énumérations des premiers chapitres situent l’action au cœur de la grande histoire : Nabucodonosor, le « seigneur de toute la terre », entend soumettre toutes les nations qui ne lui ont pas offert spontanément leur aide. Holopherne, son général en chef, mène une campagne systématique jusqu’en Samarie, où il met le siège devant Béthulie, cette ville dont la conquête lui permettra ensuite de déferler sur la Judée.

Toute la première partie du livre se contente ainsi de planter le décor : l’étau se resserre peu à peu. Avec l’entrée en scène de Judith, au chapitre 8, le récit bascule, la narration s’accélère dans une accumulation de détails très visuels. Discours et dialogues laissent transparaître le caractère de chacun des personnages. Les prières de Judith n’interrompent la narration que pour mieux montrer sa détermination et sa confiance. Dans un style plein de finesses et de subtilités, le récit, chargé de suspense, se précipite brusquement vers son dénouement. Au cours d’un banquet, Judith profite de l’ivresse d’Holopherne pour le décapiter, puis rentre secrètement, saine et sauve, à Béthulie. C’est alors le soulagement des fils d’Israël, la débandade des fils d’Assour, le pillage de leur camp et la montée triomphale de Judith à Jérusalem. Un cantique d’action de grâces et de louange couronne l’ensemble, reportant sur le Dieu d’Israël tout le mérite de la victoire.

Genre littéraire et message

Le premier verset du livre montre déjà clairement qu’il ne faut pas y rechercher l’exactitude historique. Nabucodonosor, le roi de Babylone qui détruisit Jérusalem en 587 et déporta les habitants de Juda vers la Mésopotamie, y est dit roi des Assyriens, dans la ville de Ninive. Plus loin, on apprend que les fils d’Israël sont déjà revenus de la déportation, que le Temple a été reconstruit et reconsacré. Par ailleurs, les noms d’Holopherne et de Bagoas sont iraniens et de nombreux termes techniques proviennent eux aussi du milieu perse. Enfin, d’autres détails sont typiques de l’époque séleucide, comme, par exemple, la divinisation du souverain. Tous ces anachronismes s’inscrivent dans un décor géographique lui aussi très fantaisiste. La ville de Béthulie, centre de l’action, est impossible à localiser, et sa position stratégique comme « verrou » vers la Judée ne correspond à aucun lieu réel.

L’histoire de Judith se fonde-t-elle sur un fait réel, camouflé dans un décor romancé ? Peut-être, mais l’important n’est pas là. Tous ces éléments disparates qui forment le récit transcendent l’histoire pour acquérir une valeur éternelle. Ils ont force de symbole et constituent en quelque sorte un message crypté à travers lequel le lecteur juif reconnaît sa propre histoire. Par ce procédé, le livre de Judith est proche des livres d’Esther et de Daniel. Comme chez Esther, il s’agit d’affirmer fortement l’identité juive, au besoin par la ruse et la violence. L’héroïne est une femme, et son nom, qui signifie « la Juive », est emblématique. L’amour et la séduction sont les ingrédients essentiels du récit. Comme chez Daniel, le personnage de Nabucodonosor vise Antiocos IV, le persécuteur, le profanateur du Temple. Il est symbole du mal par excellence. Son bras droit, Holopherne, est chargé d’imposer au monde entier le culte de ce roi. Ainsi, le combat n’est pas seulement celui des hommes : c’est contre Dieu lui-même que se dresse Nabucodonosor par sa prétention à le supplanter.

Le livre de Judith peut donc être qualifié de « parabole historique ». À qui sait décrypter son langage, il offre un message de foi et d’espérance dans l’épreuve, il donne un sens aux souffrances du temps présent. Ce procédé littéraire l’apparente également au genre apocalyptique, qui se développe précisément à la même époque. Comme lui, il met en scène le combat entre le bien (Dieu, par la main de Judith) et le mal (personnifié par Nabucodonosor et Holopherne). Des apocalypses, le livre de Judith n’a cependant pas le langage ésotérique ni les visions fantastiques qui reportent à un au-delà de l’histoire la victoire définitive de Dieu. Au contraire, en prônant l’action directe et le recours à la violence (comme Mattathias et ses fils), Judith montre que la victoire peut être obtenue dès le temps présent, non sans risques, certes, mais grâce à la protection spéciale de Dieu pour son peuple. Cette victoire ne réside pas dans la force purement humaine : elle est le fruit d’une confiance absolue en Dieu, confiance qui se manifeste par une observation scrupuleuse de la Loi, ainsi que par la prière avant toute action décisive. Il n’y a ni merveilleux, ni miracles dans l’histoire de Judith, mais le récit parfaitement plausible d’un retournement de situation quand l’être humain (ici une femme) se fait l’instrument du juste combat, dans le parfait respect des règles de l’Alliance.

Judith est forte de cette foi inébranlable. Elle n’est pas seulement belle, pieuse et strictement observante des règles de pureté. Elle possède aussi des qualités humaines indéniables : à une intelligence pleine de ruse, elle allie un courage et une force d’âme qui contrastent avec la démission morale des chefs de la ville. Elle n’hésite pas à mettre en jeu sa propre vie pour sauver non seulement sa ville mais aussi Jérusalem et le Temple de Dieu. En cela, elle est vraiment « la Juive », elle personnifie sa nation.

C’est peut-être la prière de Judith (Jdt 9) qui exprime le mieux les raisons de sa confiance et de son espérance : son Dieu est le « briseur de guerres », le Dieu des humbles, secours des opprimés, protecteur des faibles et refuge des délaissés ; il couvre de son bouclier la race d’Israël (Jdt 9, 7.11.14).

La relation particulière avec le Dieu de l’Alliance, qui fait la force du peuple élu, est mise en lumière par le discours d’Akhior (Jdt 5), ce païen qui explique à Holopherne le sens religieux de l’histoire d’Israël. Ainsi, même s’il affirme fortement l’identité juive, le livre de Judith s’ouvre aussi sur une perspective universaliste : Akhior, ce chef ammonite qui est contraint de partager les épreuves des Juifs, se réjouit ensuite de leur triomphe, au point de confesser à son tour le vrai Dieu. De plus, le salut de Jérusalem vient de Béthulie, ville située dans cette Samarie que les Juifs les plus observants tenaient pour impie.

Le texte

Le texte du livre est conservé en grec. De nombreux sémitismes indiquent qu’il remonte sûrement à un original hébreu, mais de belles tournures grecques et la fréquence d’expressions typiques de la Septante laissent penser que le traducteur grec a librement adapté son modèle. C’est au point qu’on pourrait même reconnaître dans le livre de Judith une œuvre écrite en grec par un écrivain nourri aux cultures tant hellénistique que sémitique. De même, la version de la Vulgate est très différente de la grecque : saint Jérôme se fonde sur une ancienne version latine et sur un texte araméen non identifié, et avoue avoir pris quelque liberté dans la traduction. Ce texte de la Vulgate ne s’est imposé dans l’Église latine qu’à partir du IXe siècle et est resté inconnu des Églises d’Orient. La traduction liturgique actuelle se réfère à nouveau au texte grec.

Bien que deutérocanonique, le livre de Judith n’est pas resté ignoré de la tradition juive. Dès les origines, il a été associé à la fête de la Dédicace (Hanoukka). Il a, fort probablement, été écrit pour donner un fondement historique et théologique à cette fête, comme le deuxième livre des Martyrs d’Israël. On a pu démontrer que le calendrier du récit de Judith se déroule sur un an, d’une fête de la Dédicace à la suivante. Jusqu’au Moyen Âge, l’histoire de Judith a inspiré de nombreux récits édifiants.