Le ministère prophétique de Jérémie s’est déroulé sur une période d’une quarantaine d’années, depuis l’an 626 av. J.-C. environ, sous le règne plein d’espoir de Josias, jusque vers l’an 586, après la catastrophe de la prise de Jérusalem. C’est une des périodes les plus dramatiques de l’histoire d’Israël : le royaume de Juda disparaît sous les coups de Babylone, Jérusalem est détruite, le Temple incendié, le roi de la descendance de David envoyé en exil à Babylone avec une grande partie de la population. Cette catastrophe nationale est annoncée pendant des années par Jérémie avec le réel espoir qu’elle pourra être évitée si le peuple retourne vers Dieu. Mais les appels à la conversion ne sont pas entendus, et Dieu finit par imposer à son peuple le joug de Babylone.
Cet effondrement national est particulièrement douloureux, car il signifie la disparition de tout ce que Dieu, dans sa grâce, avait donné à son peuple : le pays, la capitale, le roi, le Temple… Dieu cesserait-il de faire grâce ? La réponse est claire : Dieu a beau reprendre tout ce qu’il a donné, son amour n’en est pas moins toujours aussi profond pour son peuple. Mais ce qu’il s’agit de comprendre, c’est que le donateur vaut mieux que tous ses dons ; aimer Dieu plus que les cadeaux de Dieu, telle est la ligne de fond du message de Jérémie.
Les mots choisis par le prophète pour dire l’amour de Dieu pour son peuple sont très beaux et très forts, très proches, aussi, de ceux que l’on entend dans la bouche d’Osée, en qui l’on s’accorde à reconnaître le père spirituel de Jérémie. Israël est semblable à une vierge, à laquelle Dieu s’est attaché pour toujours, une vierge infidèle cependant, qui s’est fourvoyée dans la prostitution, infligeant de ce fait à Dieu une profonde blessure, si profonde qu’elle fait verser à Dieu des larmes, selon l’aveu même de ce dernier à Jérémie. Dieu aime encore si vivement sa bien-aimée qu’il est prêt à lui donner un cœur nouveau, un cœur virginal, ce qui est manifestement un cadeau qui dépasse tous les autres.
Dieu veut être si convaincant qu’il lui arrive parfois de demander à Jérémie d’ajouter des gestes à ses paroles, afin de frapper encore plus l’attention de son auditoire : une ceinture enfouie au bord d’une rivière, un joug sur le cou du prophète, un vase brisé à la porte de la ville… Chacun de ces gestes va graver dans la mémoire du peuple une des facettes de l’amour que Dieu veut lui témoigner.
Après la catastrophe nationale, Jérémie se dresse encore au milieu des ruines pour proclamer un message d’espoir, plein de l’amour fidèle de Dieu. Il annonce une Alliance nouvelle que Dieu lui-même gravera dans des cœurs nouveaux.
Au fil de son ministère, Jérémie découvre à la fois la dureté du peuple et la souffrance de Dieu, l’égarement du peuple et la solitude de Dieu. Solidaire du peuple, il plaide avec insistance devant Dieu et demande sa miséricorde. Solidaire de Dieu, il interpelle sans relâche le peuple, même depuis le fond de la prison où il a été jeté ou depuis l’engin de torture sur lequel il a été attaché, exposé aux moqueries des siens.
Jérémie resta célibataire toute sa vie, ce qui était rarissime à l’époque en Israël. Cela lui permit de mieux comprendre la solitude de Dieu et de s’en trouver plus proche encore, presque intime, comme cela apparaît nettement dans les quelques prières qui nous sont restées de lui.
Jérémie était originaire d’un village dont le clergé avait été réprouvé par Dieu. Que pouvait-il donc alors sortir de bon de ce village-là, d’autant que Jérémie descendait de cette famille sacerdotale réprouvée ?
Par bien des aspects de sa vie, par sa prédication contestée, par son procès (Jr 26) et par sa passion (Jr 37 – 39), Jérémie apparaît comme une préfiguration du Christ, car il annonce en sa personne le Serviteur souffrant (cf. Is 53) et donc le Christ (cf. Mt 16,14). Comme lui, le prophète a vécu un chemin de croix, dont nous ignorons cependant les derniers moments. Comment le prophète est-il mort ? Nous l’ignorons. Nous savons seulement qu’il fut amené contre son gré en Égypte, où il mourut, pris en otage par un peuple qui jusqu’au bout se dressa contre la volonté de Dieu.
Jérémie ne s’entoura pas de disciples et resta seul pendant des années, jusqu’au jour où lui fut donné Baruc, qui lui servit de « secrétaire » et qui participa sans doute largement à la rédaction de son livre. Les chapitres autobiographiques peuvent facilement être attribués en grande partie au prophète lui-même, tant l’accent d’authenticité est grand, surtout dans les textes où Jérémie épanche son cœur devant Dieu. Les chapitres biographiques sont d’un autre style et peuvent être attribués à Baruc ou à quelque autre scribe inconnu, mais fidèle au message du prophète.