La chute de Jérusalem, prise par l’armée de Nabucodonosor en 587/586 av. J.-C., a suscité l’un des plus beaux chants de la littérature mondiale, où la tristesse la plus grande n’éteint pas l’espérance. Il y avait de quoi pleurer : la capitale du royaume de Juda tombée aux mains des Babyloniens, le Temple détruit, la dynastie davidique durement frappée, une bonne partie de la population déportée à Babylone. Mais ce drame n’anéantit pas la confiance en Dieu que l’on voit poindre au détour des évocations les plus sombres.
En effet, ce livret est un recueil de cinq lamentations, qui laissent entrevoir de l’une à l’autre une double progression.
D’une part une progression dans la description de la violence de Dieu. D’abord timidement évoquée dans la première lamentation, cette violence est largement décrite dans la deuxième, tout en restant centrée sur le peuple, extérieure à l’auteur. Dans la troisième lamentation, la violence divine est déversée et concentrée sur l’auteur lui-même. Dans la suivante, le peuple et l’auteur n’ont plus qu’à regarder ensemble venir la mort que Dieu leur inflige.
D’autre part apparaît une admirable progression dans la prière, jusqu’à la dernière lamentation, qui n’est plus que prière. Dans la première lamentation domine l’appel à la vengeance contre les ennemis, alors que cet appel disparaît dans la dernière. Si de réels reproches sont encore adressés à Dieu dans la deuxième lamentation, ils finiront par disparaître eux aussi dans la dernière. Un vrai climat de confiance en Dieu émerge et s’affirme clairement dans la troisième lamentation, pour remplir nettement la dernière. L’auteur, d’abord prisonnier de son isolement, s’en libère enfin, au point de prendre magnifiquement en charge tout son peuple dans son ultime prière, dite en totale solidarité avec lui.
À la densité du fond se joint la beauté de la forme : les émotions très fortes s’expriment dans une forme littéraire contraignante. Les quatre premiers poèmes sont des complaintes qui commencent, sauf la troisième, par le cri des pleureuses : « Comment ! » et ont un rythme faisant alterner les stiques longs et les stiques ayant un appui de moins (« qina » en hébreu). En outre, il s’agit de poèmes alphabétiques, chacun des vingt-deux versets commençant par une lettre différente selon l’ordre de l’alphabet hébreu. Cela montre que le sujet a été traité « de A à Z ». Le cinquième poème, une prière émouvante, n’a pas ce rythme et n’est pas alphabétique, mais il contient vingt-deux distiques.
Dans les traductions grecque et latine que nous avons de ce petit livre, il s’agirait de lamentations prononcées par Jérémie lui-même sur les ruines de Jérusalem. La Bible chrétienne les place d’ailleurs après le livre de Jérémie. Mais, bien que les traditions juives anciennes attribuent ces poèmes à Jérémie, le texte hébreu lui-même ne dit rien d’une telle attribution, et la Bible hébraïque place les Lamentations parmi les Écrits, où elles constituent l’un des cinq « Rouleaux » lus au cours des cinq solennités annuelles. À s’en tenir au texte hébreu, on peut considérer ces lamentations comme étant d’un auteur inconnu, de l’époque de Jérémie. Mais, même aujourd’hui, les opinions restent partagées : les uns relèvent certaines contradictions entre les Lamentations et le livre de Jérémie ; d’autres, au contraire, soulignent les convergences.
Dans la liturgie, en dehors de quelques brefs passages lus à la messe, en particulier lors des funérailles, c’est les Vendredi et Samedi saints, à l’office des lectures ou Vigiles, jadis appelé « Ténèbres », que les Lamentations sont largement présentes. L’Église vient pleurer son Sauveur qui meurt, ou plutôt, comme les filles de Jérusalem qui pleuraient sur Jésus portant sa Croix (Lc 23,28), elle est invitée à pleurer non pas sur lui mais sur elle-même et sur ses enfants qui ont péché.