Après deux cents ans de pouvoir perse, le Proche-Orient passe en 333 sous une nouvelle domination, celle des Macédoniens (nord de la Grèce). Alexandre le Grand, au cours d’une expédition foudroyante, conquiert un immense empire. Après sa mort, ses États sont divisés, mais c’est désormais la civilisation grecque qui règne sur toute cette partie du monde. Les Juifs, soumis en premier lieu au royaume grec d’Égypte (la dynastie des Lagides), passent en 198 sous l’autorité des Grecs de Syrie (la dynastie des Séleucides), qui reconnaissent d’abord leur Loi et leur caractère propre, et donnent au grand prêtre de larges pouvoirs. Une partie des Juifs s’hellénise.
Quand arrive le règne d’Antiocos IV Épiphane (175-163), ce roi cherche à étendre, de gré ou de force, la culture grecque à tous ses sujets. Cette politique d’unification implique la disparition de tous les usages locaux, et en particulier de la Loi juive, qui exprime dans l’existence quotidienne la foi d’Israël. Certains Juifs se laissent séduire, d’autres aiment mieux mourir pour leur foi, d’autres enfin se révoltent. En 167, Mattathias et les siens prennent la tête d’un mouvement à la fois militaire, politique et religieux de résistance à l’hellénisme. Parmi les fils de Mattathias se dresse la figure emblématique de Judas, surnommé Maccabée, chef de guerre, brûlant d’ardeur pour défendre la Loi au nom de l’Alliance de Dieu avec Israël. Après la mort de Judas, ses frères Jonathan puis Simon reprennent le flambeau de ce mouvement nationaliste, obtenant finalement pour la nation juive une indépendance à peu près complète. De famille sacerdotale, ils deviennent bientôt grands prêtres, et leurs descendants établissent une royauté. Leur dynastie (la dynastie des Hasmonéens) dure jusqu’à l’approche du temps du Christ, non sans compromissions ni problèmes internes, d’ailleurs.
Les débuts de cette époque héroïque et tourmentée nous sont connus grâce aux livres des Maccabées ou Martyrs d’Israël, qui sont deux livres indépendants l’un de l’autre.
Le premier livre raconte les événements du début de la révolte maccabéenne, sous la persécution d’Antiocos IV, jusqu’à l’accession au pouvoir de Jean Hyrcan, fils de Simon, en 134. On y suit la révolte, l’installation du nouveau pouvoir et déjà le début de l’enlisement. L’auteur, ardent partisan des Hasmonéens, fait un éloge inconditionnel des fils de Mattathias, au risque de déformer parfois la vérité historique. Il écrit peut-être à la demande de Jean Hyrcan ou peu après la mort de celui-ci, en 100 av. J.-C. Scribe du Temple, il semble proche de la tendance sadducéenne.
Le texte grec est la traduction d’un original hébreu très tôt perdu. Son style simple, narratif, assez sec, présente beaucoup d’indices de cette origine hébraïque. Le genre littéraire s’inspire des livres historiques de l’Ancien Testament. Les exagérations sont des conventions de style typiques de l’historiographie traditionnelle. L’auteur est bien documenté, étant lui-même très proche des faits qu’il rapporte. Il cite un certain nombre de documents officiels mais n’hésite pas, par ailleurs, à mettre sur les lèvres de ses héros des discours de sa composition. Par endroits, des passages poétiques plus rythmés, éloges ou lamentations, interrompent la narration.
Le deuxième livre fut probablement écrit durant le dernier quart du IIe siècle av. J.-C., à Alexandrie, dans la Diaspora. Il s’ouvre sur deux lettres adressées aux Juifs d’Égypte, les invitant à célébrer la fête de la purification du Temple, la Dédicace (Hanoucca), le 25 du mois de Kisléou (c’est-à-dire le neuvième mois), en communion avec les Juifs de Jérusalem. Ces lettres font l’historique de la fête tel que la tradition le rapportait. En empruntant à des récits apocryphes, elles veulent démontrer la continuité du culte légitime, malgré la profanation du Temple et de tout son mobilier, par le souverain séleucide, en 164.
C’est précisément du Temple qu’il s’agit ensuite, dans le corps du récit, qui se présente comme l’abrégé des cinq volumes d’un certain Jason de Cyrène. On y voit d’abord comment la piété du grand prêtre Onias protège le Temple de la profanation entreprise par Héliodore. Ensuite, les compromissions avec l’hellénisme des faux prêtres Jason et Ménélas aboutissent à la profanation du Temple par Antiocos IV. La mort des martyrs, tel un sacrifice d’expiation, rend possible la reconquête et la purification du Temple par Judas Maccabée, qui étend bientôt aux autres villes de Palestine les mesures de purification et de liberté religieuse. La liberté de culte est officiellement reconnue par un traité de paix. Nicanor, qui avait proféré des blasphèmes contre le Temple, est finalement vaincu et tué par Judas, victoire qui sera commémorée par une fête annuelle. La période évoquée commence donc vers 180, au temps du grand prêtre Onias et de l’hellénisation de Jérusalem, et s’achève en 160, à la mort de Nicanor, avant la disparition de Judas.
Une introduction et une conclusion encadrent le récit, selon les règles de l’historiographie grecque. L’auteur manie, en grec, un vocabulaire très recherché, au service d’un style varié, tantôt fourmillant de détails, tantôt beaucoup plus descriptif, voire télégraphique. L’émotion et l’emphase ne sont pas absentes de certaines descriptions. L’auteur affectionne aussi le recours au merveilleux.
Les deux livres des Martyrs d’Israël rendent compte du même enjeu fondamental : la survie de la religion d’Israël face à l’hellénisme, perçu comme une menace pour la foi. La résistance spirituelle dans la persécution va, pour beaucoup, jusqu’au martyre. Le zèle pour la Loi, la pureté du Temple, les règles de l’Alliance constituent l’aiguillon qui motive la résistance armée dans des batailles où l’on insiste sur l’inégalité des forces pour mieux montrer la part de Dieu dans le combat. Cependant, le récit des événements ne se recoupe guère, d’un livre à l’autre, et l’enseignement religieux qui en découle est très différent.
Dans le premier livre, le nom de Dieu n’est jamais prononcé, même si c’est clairement la Providence divine qui dirige le cours de l’histoire. La Loi est au centre du récit : c’est pour elle qu’il s’agit de lutter, c’est en son nom que tombent les héros, forts de leur foi et de leur espérance dans les promesses divines. Par certains aspects, la Loi semble même se substituer à Dieu.
Le message doctrinal du deuxième livre, quant à lui, reflète la lutte à mort entre le judaïsme (première occurrence de ce mot) et l’hellénisme, en insistant sur la sainteté de la Loi et du Temple, sur la toute-puissance et la proximité de Dieu, sur la force de la prière. Ce livre témoigne d’une spiritualité profonde et vécue, clairement influencée par le milieu des Pharisiens. Des points de doctrine tels que la foi en la résurrection, la rétribution, la prière d’intercession et la communion des saints y trouvent leur expression scripturaire.
Les deux livres des Martyrs d’Israël ne font pas partie du canon scripturaire des Juifs, mais ils ont été reconnus par l’Église chrétienne comme des livres inspirés (deutérocanoniques). Leur lecture était largement recommandée dans la primitive Église, en particulier pour leur spiritualité du martyre. Ils présentent aussi un intérêt non négligeable pour la compréhension du contexte historique et religieux des siècles qui précèdent l’avènement du christianisme. Ils posent les problèmes du croyant immergé dans un État et une culture étrangers.
En proposant une attitude de résistance – spirituelle et défensive, mais aussi armée et offensive –, ces textes semblent parfois excessifs, dans la ligne du prophète Élie, dont le zèle pour Dieu ne tolère aucune contradiction ou opposition. La lecture chrétienne nécessite de rappeler que le Christ a détruit le monde de la haine, qu’il est lui-même le Temple de Dieu et que le croyant est invité avant tout à s’armer pour le combat spirituel (cf. Lettre aux Éphésiens 6,10-20).
La traduction proposée ici suit le texte de l’édition de W. Kapper, Göttingen, 19672.