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ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU

INTRODUCTION

De qui est cet Évangile ?

« Tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt 13,52). On peut penser que le dernier rédacteur de l’Évangile se dépeint lui-même à travers ces quelques traits : c’est un scribe, juif d’origine, devenu disciple du royaume des Cieux, c’est-à-dire de Jésus (Mt 27,57 ; 28,19), qui tire son trésor du neuf et de l’ancien, autrement dit qui puise dans le judaïsme en y intégrant la nouveauté du christianisme pour montrer comment Jésus « accomplit » l’Ancien Testament (d’où les nombreuses citations de l’Écriture, dites d’accomplissement).

L’auteur est-il l’apôtre Matthieu, qui est d'ailleurs nommé (Mt 9,9) ? En faveur de l’identification, on peut faire valoir le témoignage de Papias (vers 110), rapporté par Eusèbe de Césarée (255-340) : « Matthieu mit en ordre les logia (les paroles de Jésus) dans la langue hébraïque et chacun les interpréta comme il pouvait. » Observons d’abord que l’expression « langue hébraïque » n’est pas nécessairement synonyme d’« hébreu » mais peut signifier aussi « langue des Juifs » (cf. Jn 19,13.17 ; 20,15). Remarquons ensuite que le texte dans son état final n’est pas la traduction d’un original sémitique mais un véritable écrit grec. Les sémitismes sont nombreux, il est vrai. Mais le fait n’a rien d’anormal, si l’on songe que l’araméen était la langue de la Terre sainte à l’époque de Jésus. Par ailleurs, les citations de l’Ancien Testament sont faites le plus souvent d’après la version grecque des Septante. Il est donc raisonnable de penser que le dernier rédacteur est ce « scribe devenu disciple » qui se met sous le patronage de l’apôtre Matthieu pour rapporter avec fidélité et liberté les paroles du Seigneur.

Pour qui a-t-il été écrit ?

Lui-même judéo-chrétien, le dernier rédacteur écrit pour une communauté d’origine judéo-chrétienne, sans doute celle d’Antioche, opérant le passage d’un judéo-christianisme clos sur lui-même à une Église s’ouvrant de plus en plus largement aux pagano-chrétiens. La communauté chrétienne est fortement enracinée dans le judaïsme, et bien des observances sont encore en usage, tel le sabbat (Mt 24,20). Matthieu montre d’ailleurs avec force qu’il y a continuité entre Israël et l’Église, puisque Jésus est venu pour accomplir la Loi et les Prophètes (voir Mt 5,17). Cet accomplissement provoque pourtant une rupture, qui constitue le drame de cet Évangile. Il existe en effet une tension entre l’élection d’Israël (Mt 1,1-17) et la mission universelle (Mt 28,16-20). De manière plus précise encore : quelle position la communauté chrétienne doit-elle adopter par rapport au judaïsme officiel ? Faut-il maintenir à tout prix la continuité entre Israël et l’Église ou prendre acte de la séparation, l’arrivée de païens convertis au christianisme ne faisant que rendre la question plus aiguë ? Celle-ci est au cœur de l’Évangile de Matthieu, écrit probablement vers l’année 85, donc bien après la chute de Jérusalem, en 70. On ne s’étonnera donc pas de trouver dans cet ouvrage une polémique contre le judaïsme des années 80, anticipée dans la trame narrative au niveau de l’époque de Jésus. On sent en tout cas cette communauté divisée par des positions contradictoires, les uns voulant faire passer les nouveaux convertis par les observances du judaïsme, la circoncision en particulier, les autres souhaitant les en libérer.

Quel Jésus met-il en scène ?

« Généalogie [litt. : Livre de genèse] de Jésus, Christ, fils de David, fils d’Abraham » (Mt 1,1). À cette « genèse » fait pendant « la fin du monde », dernier mot de l’œuvre (Mt 28,20). Jésus se trouve ainsi situé entre Abraham (et non Adam comme en Lc 3,38) et le temps de la fin : il est situé au centre de l’histoire sainte, Matthieu lui appliquant avec prédilection le titre de « Fils de David », désignation messianique par excellence.

Le Messie (ou Christ) est aussi « Fils de Dieu », au sens fort que lui donne la foi chrétienne. Il est d’ailleurs reconnu comme tel dès le chapitre 14 (Mt 14,33), donc bien avant la confession de foi de Pierre à Césarée (Mt 16,16). Aussi est-il souvent invoqué par le vocatif « Seigneur ! », y compris par des païens (Mt 15,22), l’interpellation ayant alors une connotation liturgique. Mais c’est au cours de la Passion, et particulièrement sur la Croix, que le Fils de l’homme se révèle Roi, Messie et Fils de Dieu.

Le Jésus de Matthieu est hiératique, le rédacteur évitant de lui prêter des sentiments trop humains, à la manière de Marc. Cela est particulièrement vrai au cours de la Passion, où Jésus garde sa dignité, alors qu’il est l’objet d’une dérision fortement soulignée. Ce Jésus, traversant les pires événements sans en perdre la maîtrise, est cependant plein de compassion envers la misère des hommes (Mt 9,36 ; 14,14 ; 15,32 ; 18,27 ; 20,34).

Il s’élève cependant avec une rare violence contre le légalisme (Mt 23) qui pervertit l’esprit de la Loi en encourageant une somme d’observances rigoristes qui font oublier l’essentiel. « Je veux la miséricorde, non le sacrifice », affirme à deux reprises le Christ matthéen (Mt 9,13 ; 12,7), citant le prophète Osée (Os 6,6).

Quelle est la progression dramatique ?

L’Évangile de Matthieu est l’annonce du royaume de Dieu inauguré par Jésus, le Christ, c’est-à-dire le Messie, celui qui a reçu de Dieu l’onction royale. Matthieu veut montrer comment cet avènement du Royaume accomplit les promesses de Dieu contenues dans les Écritures d’Israël, mais aussi comment une bonne partie d’Israël méconnaît cet accomplissement. Il décrit ce drame qui commence dès le récit de l’enfance de Jésus, ouvrant son Évangile (Mt 1 – 2), et qui culminera dans le récit de la Passion et de la mort du Christ (Mt 26 – 27).

Entre l’enfance et la Passion prennent place des récits relatant les actions de Jésus et des recueils de ses paroles, dont certaines figurent dans des controverses, tandis que d’autres sont regroupées en ce que l’on a appelé des « discours », qui sont comme cinq piliers structurant l’ensemble de l’œuvre.

Au sein de cet ensemble, il y des étapes importantes dans la progression dramatique. Ainsi, après avoir prêché et fait le bien dans son pays, Jésus constate que, malgré l’engouement des foules, l’hostilité des élites à l’égard de sa personne et de son enseignement nouveau va humainement l’emporter. C’est pourquoi (à partir de Mt 16,21) il se met à annoncer sa Passion à ses disciples, qui y répugnent : sa figure messianique prendra les traits du Serviteur souffrant d’Isaïe.

Une autre étape est celle qui commence par son entrée triomphale à Jérusalem (Mt 21) : c’est l’entrée du Messie, certes, mais le triomphe sera de courte durée, car il fera bientôt place à la trahison, au jugement inique, à la torture, à la mort sur la Croix, ce qui, pour Matthieu, accomplit tragiquement ce que les prophètes et Jésus lui-même avaient annoncé.

Mais ce drame aura cependant un dénouement heureux, car celui qui était mort se manifestera vivant à ses disciples (Mt 28), qu’il enverra annoncer la Bonne Nouvelle à toutes les nations.

Quel enseignement Jésus y donne-t-il ?

Bien plus que l’Évangile de Marc, celui de Matthieu insiste fortement sur l’enseignement de Jésus, qu’il regroupe en cinq grands discours : le Sermon sur la montagne (Mt 5 – 7), le discours de mission (Mt 10), le discours en paraboles (Mt 13,1-52), le discours sur la communauté des disciples (Mt 18), le discours sur la venue du Fils de l’homme (Mt 24 – 25).

Le premier discours, le célèbre Sermon sur la montagne (Mt 5 – 7), est le programme de conversion qu’exige la venue du Royaume, déjà présent en la personne de Jésus. Les Béatitudes en sont le porche : le bonheur d’entrer dans le Royaume est la part de ceux qui ont un esprit de « pauvres », accueillants au don de Dieu et ouverts à leurs frères. Une nouvelle conception de la sainteté est ensuite présentée. Elle n’abolit pas la loi de Moïse mais l’accomplit par le haut, en demandant aux disciples l’amour total, sans limites. Les œuvres ne sont pas supprimées, mais leur valeur est située dans l’intention qui anime le cœur et vise à plaire à Dieu seul. Dans cette perspective, un enseignement est donné sur la prière véritable, celle où, en toute confiance, les croyants invoquent Dieu en lui disant : « Notre Père ». Celui qui atteint ce degré de fidélité authentique à la parole de Dieu est comme l’homme qui bâtit sa maison sur le roc. Telle est la charte du Royaume que Jésus vient inaugurer.

L’inauguration du Royaume ne consiste pas uniquement en un enseignement. C’est par des œuvres de salut que Jésus montre que le royaume des Cieux – périphrase respectueuse pour désigner le royaume de Dieu – est effectivement advenu. En vérité, il est, lui, Jésus, le Christ, le Messie : ses actes et ses miracles le démontrent. De la sorte, les dix miracles dont le récit fait suite au Sermon sur la montagne (Mt 8 – 9,35) peuvent lui être rattachés comme étant l’illustration en actes de l’avènement du Royaume.

Le deuxième discours, adressé aux disciples envoyés en mission pour annoncer le Royaume (Mt 10), décrit ce que doit être le témoin du Christ : esprit de pauvreté et de simplicité, attachement total au Seigneur, témoignage qui surmonte les obstacles, confiance absolue malgré la persécution.

Après cet aparté avec ses disciples, Jésus reprend son enseignement public. Il fait savoir à Jean Baptiste que les signes des temps messianiques s’accomplissent, et il se présente à tous comme un maître au fardeau léger. Ses positions originales lui valent l’hostilité grandissante des maîtres officiels en Israël. Mais le groupe de ses disciples tient bon et, quoique petit, est appelé à grandir (Mt 11 – 12). La croissance lente mais inéluctable du Royaume qu’il inaugure, Jésus la présente alors en proposant de courts récits imagés, les célèbres paraboles – celle du semeur, en particulier –, qui constituent le discours en paraboles (Mt 13). Ce troisième discours est suivi, comme le premier, par des actes de bienfaisance extraordinaires (guérisons, double récit de la multiplication des pains). Mais ces miracles ne suffisent pas à dissiper l’opposition dont Jésus est l’objet, sauf de la part de ses disciples, de Pierre en particulier, qui le reconnaît comme Messie et Fils de Dieu (Mt 13,54 – 16,20). Cela vaut à Pierre d’être reconnu par Jésus comme la pierre sur laquelle il va bâtir son Église.

Alors, à trois reprises, Jésus se met à annoncer à ses disciples qu’il devra souffrir et mourir. Il le fait ici à deux reprises (Mt 16,21 ; 17,22-23), et il le fera encore au chapitre 20 (Mt 20,17-19).

Il donne des instructions sur la nature des relations qui doivent unir la communauté de ses disciples : préséance des petits, prière, pardon mutuel, etc. C’est le quatrième discours, appelé parfois, non sans raison, « discours ecclésiastique », car l’Église est une communauté dont, en principe, les membres pratiquent de telles relations, qui sont à l’inverse des comportements sociaux habituels (Mt 18).

Là s’achève, selon Matthieu, l’enseignement donné en Galilée, car Jésus se rend ensuite en Judée (Mt 19,1), où les controverses reprennent de plus belle. En effet, les exigences que Jésus présente en matière de mariage, d’usage des richesses et d’humilité suscitent l’opposition des notables. Car, pour accueillir le message, il faut avoir le cœur d’un enfant (Mt 19,3 – 20).

Après avoir guéri à Jéricho deux aveugles, qui le reconnaissent comme « Fils de David », Jésus fait son entrée messianique dans la ville de Jérusalem, où il pose un autre acte messianique, la purification du Temple. De ce fait, l’hostilité augmente encore, ce qui n’empêche pas Jésus d’affronter ses adversaires à l’intérieur même du Temple, en racontant des paraboles où ils ont clairement le mauvais rôle (Mt 21,12 – 23). Hors du Temple, il fait son cinquième et dernier discours en annonçant la venue du Fils de l’homme comme juge, aux derniers temps (Mt 24,15-44).

Mais les épreuves de ces derniers temps sont déjà commencées, car, devant cette prétention – jugée insupportable – de Jésus, ses adversaires décident sa perte. Ce sera l’arrestation, le jugement inique, les tortures, la mise à mort atroce. Mais cette Passion, loin de signifier que Jésus est abandonné par le Père, accomplit en fait les Écritures et réalise définitivement l’avènement du Royaume par celui qui est ressuscité et a promis d’être avec les siens tous les jours jusqu’à la fin du monde (Mt 26 – 28).

Deux grands thèmes matthéens : Royaume et Église

Le « royaume des Cieux » constitue à n’en pas douter l’enseignement majeur du Christ matthéen. Il est lui-même celui qui l’inaugure, et il prend soin de l’articuler avec la notion clé de « justice » : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux » (Mt 5,20). D’où l’importance du versant moral du premier Évangile : il s’agit d’accomplir la volonté du Père (Mt 7,21) avec droiture d’intention. Ce n’est cependant pas l’effort de l’homme qui est premier, mais l’appel de Jésus : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos » (Mt 11,28). Le Christ matthéen entend restaurer en sa pureté originelle la volonté de Dieu (Mt 19,8) et rappeler les axes fondamentaux de l’agir chrétien : « la justice, la miséricorde et la fidélité » (Mt 23,23), auxquelles tout le reste est subordonné (Mt 12,7).

On pourrait définir le livre de Matthieu comme l’Évangile ecclésial par excellence. Non seulement parce qu’il est le seul des Évangiles dans lequel figure le mot « Église » (Mt 16,18 ; 18,17), mais aussi parce que celle-ci est présentée comme une anticipation et une préfiguration du Royaume eschatologique. « Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits » (Mt 21,43). Ce peuple désigne la nouvelle communauté, formée des convertis venus à la fois du judaïsme et du paganisme, scellée par la mort et la résurrection de Jésus. Ce peuple aura pour pierre d’angle le Christ (Mt 21,42). Ce caractère ecclésial présente lui aussi des conséquences morales : il s’agit de vivre en frères. Priorité est donnée aux petits, et malheur à celui qui entraînerait la chute d’un seul de ces petits (Mt 18,6-10).

Dans cette Église, les Douze ont un rôle à part, et Matthieu se plaît à souligner leur compréhension des paraboles (Mt 13,51), dans la mesure où ils sont précisément le paradigme de l’Église à venir. Ils ont à se souvenir que toute autorité est un service. Marquée par la figure de Pierre, l’Église de Matthieu lui accorde une place prépondérante : il est la pierre sur laquelle Jésus bâtit son Église (Mt 16,16-18).

Quelle actualité ?

L’Évangile de Matthieu est probablement celui qui a eu le plus d’influence dans l’Église, sans doute parce qu’on l’a longtemps considéré comme le plus complet : c’est dans ce livre que l’on a le plus de paroles du Seigneur. Il a été abondamment commenté par les Pères de l’Église.

Est-il encore actuel au XXIe siècle ? La tension spécifique qui le traverse est maintenant dépassée. Et, même si les relations entre Israël et l’Église resteront pendant longtemps encore problématiques, la question ne semble pas prioritaire pour l’ensemble des chrétiens contemporains. Pourtant, les problèmes soulevés par cet Évangile restent structurellement d’actualité. Aujourd’hui encore, il y a des chrétiens axés sur la loi et ses pratiques, tentés de trouver leurs sécurités dans le passé, et, à l’opposé, des chrétiens largement ouverts à la nouveauté, faisant facilement fi des traditions qui les ont pourtant façonnés. Tous sont cependant appelés à constituer ensemble une unique Église, dans le respect de leurs légitimes différences.

Matthieu est là pour rappeler aux croyants que la miséricorde et la fidélité sont deux mots-clés de son Évangile. Quant au message ultime du Ressuscité (Mt 28,16-20), il invite à ouvrir largement les frontières : « De toutes les nations faites des disciples ! »