Le livre des Nombres (en hébreu Bemidbar : « dans le désert »), est ainsi nommé par la traduction grecque de la Septante, du fait des nombreux recensements des Israélites qui y sont relatés (Nb 1 ; 4 ; 26). Il s’agit d’une œuvre de composition littéraire qui rassemble des textes très différents : traditions narratives et textes législatifs. La diversité des textes qui composent le livre des Nombres appelle par ailleurs quelques remarques concernant son histoire littéraire.
À partir des repères topographiques fournis par le texte, trois sections peuvent être délimitées. Chacune d’elles revêt une réelle spécificité.
La première section s’étend des chapitres 1 à 10 et a pour cadre topographique le Sinaï. La communauté d’Israël est dénombrée (Nb 1 ; 4), organisée (Nb 2), dotée d’institutions cultuelles (Nb 7,1 – 9,14). Elle reçoit enfin des lois et des règles qui la préparent à la marche au désert (Nb 9,15 – 10,36). Israël est pour ainsi dire « mis en ordre » dans toutes ses composantes (prêtres, Lévites, chefs, communauté elle-même) en vue du déplacement qui doit conduire le peuple en Canaan.
La deuxième section du livre des Nombres est unifiée par le thème de la « marche au désert » (Nb 11,1 – 22,1), qui s’achève en Transjordanie, aux confins du pays de Moab. L’ordonnancement initial de la communauté d’Israël est remis en cause par les désobéissances successives du peuple, de ses chefs, des Lévites, aboutissant à la condamnation de la première génération sortie d’Égypte. C’est le thème de la faute volontaire et de ses conséquences qui unifie cette deuxième section du livre.
La troisième section a pour cadre les plaines de Moab, face à la Terre promise. Là se situent les épisodes des bénédictions de Balaam (Nb 22 – 24) et de l’apostasie de Péor (Nb 25). Un nouveau recensement (Nb 26) illustre la mort de la première génération des Israélites sortis d’Égypte. Enfin, cette dernière partie contient les dispositions prises par Moïse pour le partage des territoires conquis (Nb 32) ou à conquérir (Nb 27 ; 34 – 36). Une deuxième génération se trouve donc dénombrée, organisée, dotée de lois en vue de la prise de possession du pays. C’est la perspective de la sédentarisation du peuple qui unifie cette dernière section du livre des Nombres.
Au-delà de cette structuration en trois parties, dont chacune revêt une certaine cohérence, peut-on proposer un principe général qui rende compte de l’unité du livre des Nombres ? Il est tentant de n’y voir qu’une compilation de matériaux littéraires, souvent assez tardifs. Cependant, la structure du livre mise au jour à partir des données topographiques correspond à un projet théologique : au Sinaï, le peuple d’Israël est disposé en ordre de marche par Moïse et Aaron, qui mettent fidèlement en œuvre les directives du Seigneur. Au désert, les désobéissances successives de tous les membres de la communauté – hormis Caleb et Josué – aboutissent à la disparition de la première génération sortie d’Égypte : Moïse lui-même ainsi qu’Aaron ne pourront entrer en Terre promise. C’est une nouvelle génération qui parvient aux plaines de Moab. Elle est dénombrée, reçoit un nouveau chef (Josué) et un nouveau grand prêtre (Éléazar), est enfin organisée en vue de la conquête, gardant en mémoire les événements du désert, qui prennent une valeur paradigmatique de mise en garde pour toutes les générations d’Israël (Nb 26,63-65 ; 32,6-15). Le thème du péché d’Israël, de son opposition au projet du Seigneur, apparaît donc comme l’un des thèmes centraux de la composition finale du livre des Nombres : si les « fautes involontaires » qui conduisent à l’impureté physique peuvent être réparées (Nb 15 ; 19), les fautes volontaires conduisent ceux qui les commettent à être retranchés de la communauté (ainsi selon le récit de Nb 14 ou selon le bref récit exemplaire de Nb 15,32-36). Cependant, au-delà de la sanction de la première génération sortie d’Égypte, Dieu ne revient pas sur sa promesse en faveur de son peuple (Nb 15,2.18) : Israël prendra possession de Canaan, comme YHWH lui-même le lui a promis. Ainsi, le livre des Nombres insiste sur la responsabilité personnelle : il appartient à chaque génération et à chaque individu de demeurer fidèle au projet de Dieu en faveur de son peuple, projet tout à la fois historique et législatif.
Nous avons observé comment le livre des Nombres agence selon un plan spécifique des matériaux littéraires divers dont héritent ses auteurs. Les textes législatifs reflètent la théologie sacerdotale : prêtres et Lévites, les seconds subordonnés aux premiers, sont au service du culte, qui est la médiation privilégiée par laquelle Dieu permet la sanctification de la communauté d’Israël. À côté de récits sacerdotaux (Nb 16 – 17 ; Nb 20,1-13), d’autres textes sont manifestement « non sacerdotaux » : le personnage d’Aaron en est absent. C’est le cas au chapitre 11, où Moïse est présenté selon des traits prophétiques. Il est difficile de déterminer avec précision l’origine de tous les récits non sacerdotaux : certains comportent des éléments anciens, préexiliques – ainsi certaines sections des récits concernant Balaam (Nb 22 – 24). D’autres sont plus tardifs, ainsi le récit du chapitre 25. D’autres récits, enfin, combinent des éléments sacerdotaux et non sacerdotaux (tels les récits de Nb 13 – 14).
Quoi qu’il en soit de la spécificité théologique des différents matériaux littéraires qui forment le livre, la composition finale des Nombres, vraisemblablement très tardive, les agence selon une perspective qui reflète davantage la réflexion théologique des milieux sacerdotaux, dans la période postexilique. Le désert devient le lieu par excellence de la désobéissance d’Israël. Une telle présentation en était déjà proposée par le prophète Ézékiel (Ez 20). Elle diffère de l’image qu’en proposent des textes prophétiques plus anciens, préexiliques, qui se réfèrent au « temps du désert » comme à une période fondatrice d’intimité entre YHWH et Israël (Os 2,16 sv. ; Jr 2,2-3).
Parmi les récits du livre des Nombres, certains ont fait l’objet d’une relecture dans le Nouveau Testament : ainsi, dans la Première Lettre aux Corinthiens, Paul fait allusion à trois épisodes de révolte ou de désobéissance des Israélites au désert : l’idolâtrie de Péor (cf. Nb 25 et 1 Co 10,8) ; le récit concernant le « serpent d’airain » (cf. Nb 21,4-9 et 1 Co 10,9), enfin les « récriminations » du peuple au désert (cf. Nb 14,2-3 et 1 Co 10,10). Ces récits sont utilisés de manière exemplaire pour mettre en garde la communauté de Corinthe (1 Co 10,11) : comme jadis Israël au désert, la communauté chrétienne est marquée par le péché et, malgré cela, choisie par Dieu, exigeant mais fidèle (1 Co 10,13). Dans le prolongement de cette interprétation paulinienne, c’est à ce réalisme concernant les fautes et les manquements qui habitent la communauté des croyants, mais aussi à cette confiance en la fidélité indéfectible de Dieu envers son peuple, que nous invite aujourd’hui la lecture du livre des Nombres.