Le Seigneur, Dieu de l’Alliance, est fidèle à ses promesses. Celui qui a châtié est aussi Celui qui, désormais, fait grâce, et aucun obstacle humain ne peut entraver la réalisation de ses desseins. Les livres d’Esdras et de Néhémie constituent un nouveau témoignage de cette conviction inébranlable en Israël et de la foi à toute épreuve du peuple élu. Le Seigneur est notre aide (signification du nom Esdras) et notre consolation (signification du nom Néhémie). Là est le thème de ces deux livres qui, dans la tradition juive, n’en font qu’un ; ils rappellent que, même quand il a semblé longtemps « absent », Dieu œuvre à notre reconstruction, puisque, comme le dira saint Paul, « le temple, c’est nous » (cf. 1 Co 3,17).
Probablement écrits au début de la période hellénistique (vers 330-300 av. J.-C.), utilisant des documents d’archives partiellement rédigés en araméen, les livres d’Esdras et de Néhémie sont comme les deux parties d’un même ouvrage. Ils sont assez proches, par bien des aspects, des livres des Chroniques, dont ils se présentent comme la suite, et rapportent des événements survenus après le drame de l’Exil à Babylone (587-538 av. J.-C.) : le retour à Jérusalem d’une partie des déportés, la réinstallation en Judée, la reconstruction mouvementée du Temple et des remparts de la Ville sainte, et la reprise du culte.
Pendant les cinq décennies qu’avait duré l’exil à Babylone, les Judéens avaient gardé foi et espérance en leur Dieu, réconfortés par les oracles de Jérémie, d’Ézékiel et, plus tard, du Deutéro-Isaïe. Vainqueur de l’Empire assyrien et devenu le maître de cette partie du monde, Cyrus, roi de Perse, apparut alors comme le libérateur du peuple opprimé. L’auteur du livre de la Consolation ne l’avait-il pas déjà qualifié de « messie » ? Par son édit de 536, dont le livre d’Esdras (Esd 6,3-12) doit reproduire assez fidèlement le texte, Cyrus autorisait en effet le retour des exilés pour reconstruire le temple de Jérusalem. La première partie du livre d’Esdras (Esd 1 – 6) est le récit du retour d’une partie des exilés. Sous la conduite de Zorobabel, descendant des rois de Juda, et de Josué, le grand prêtre, ceux-ci vont reconstruire le Temple – qui n’égala jamais en splendeur celui qu’avait édifié Salomon – et y rétablir le culte. Ces six chapitres couvrent une période qui va de 538 à 515 av. J.-C. On pourra lire en parallèle les prophéties d’Aggée et de Zacharie, contemporaines de ce retour.
Les chapitres 7 à 10 du livre d’Esdras et le livre de Néhémie rapportent les missions de ces deux prestigieux personnages de l’époque post-exilique, sans qu’il soit toujours aisé d’établir une chronologie. Esdras est envoyé par le roi de Perse Artaxerxès pour réorganiser l’administration et le culte selon la loi des Juifs. Également envoyé par le roi de Perse, Néhémie se consacre à la restauration des murs, des portes et des maisons de Jérusalem, au repeuplement de la ville et du pays, et à la réforme du culte de la maison de Dieu. Dans l’exécution de cette mission, il doit faire face à l’opposition et aux menaces de puissants adversaires.
Par-delà l’aspect quelque peu insolite, voire rébarbatif, des listes d’objets et nomenclatures de familles, le lecteur verra dans ces livres une nouvelle affirmation de la fidélité du Dieu d’Israël, « car éternel est son amour » envers son peuple, lequel répond à la faveur de son Dieu par une aspiration à un renouveau spirituel et communautaire. Les hommes religieux ont interprété les heures tragiques de leur histoire comme le châtiment de l’infidélité, mais, surtout, ils ont su confesser l’amour inlassable de Dieu, fidèle à ses promesses, qui n’a pas oublié l’Alliance avec Abraham, ni abandonné les siens dans la détresse. La reconstruction du Temple, le relèvement des ruines de Jérusalem ainsi que le repeuplement de la ville marquent une nouvelle étape dans la révélation de Dieu, qui poursuit son dessein de salut et qu’aucune puissance humaine ne saurait arrêter.
Le chrétien relira le récit de ces événements comme préfigurant l’Église du Christ, que Dieu ne cesse d’édifier en ce monde, malgré les persécutions et les intimidations, ou encore le Royaume, la Cité céleste, cette « patrie meilleure » à laquelle, en fait, aspiraient les fils d’Israël (He 13,16). Il saura communier à la joie et à la ferveur qui soulèvent le peuple, heureux de pouvoir enfin célébrer le culte selon la tradition de ses pères. Il nourrira sa prière des « psaumes » et autres oraisons que renferme cette œuvre, tantôt confessant le péché, tantôt faisant appel à la miséricorde et à la protection de Dieu envers ses serviteurs. De même, le désir de correspondre à la Loi de Dieu qui s’exprime par l’affranchissement des esclaves et l’annulation des dettes dans une recherche de réconciliation fraternelle ne manquera pas d’actualisation. Et, surtout, le primat de la parole de Dieu, « intronisée » dans le cœur des fidèles, célébrée, vénérée, étudiée, commentée, annonce déjà le culte en « esprit et vérité » des « véritables adorateurs du Père » que Jésus viendra inaugurer (Jn 4,23).
Certains passages d’Esdras et de Néhémie pourront heurter le lecteur moderne. Par exemple, le sort réservé aux femmes étrangères qu’avaient épousées des Israélites, ainsi qu’à leurs enfants (Esd 10) et à tous les étrangers (Ne 13,1-3), paraîtra loin des perspectives universalistes et missionnaires du Deutéro-Isaïe ou encore de Jonas, leur contemporain. L’Ancien Testament contient « de l’imparfait et du caduc », comme le dira le concile Vatican II (Dei verbum, no 15). Dans une période de renaissance religieuse, Israël se concentre sur ce qui paraît alors l’essentiel, la Loi, l’Élection, la pureté rituelle. Or, l’expérience récente lui a fait comprendre combien la contamination idolâtrique présente de séduction et de danger. Quant à la question des épouses, peut-être convient-il d’ailleurs de relativiser la portée de l’événement. La plupart des traducteurs ont compris que les Israélites durent « répudier » leurs femmes étrangères. Or, le verbe employé (Esd 10,3.19) n’a jamais ce sens mais signifie toujours « faire sortir ». Dans le contexte cultuel qui est celui d’Esdras, il s’agirait plutôt de la mise à l’écart temporaire des assemblées saintes, et pour la durée de la fête, des étrangères, de leurs enfants et des païens. On a choisi de garder dans cette traduction liturgique le sens habituel du terme hébreu, qui n’implique jamais, par ailleurs, l’idée de répudiation. C’est une manière de rappeler la radicalité que Dieu attend de nous : quand nous désirons le suivre, il faut renoncer à toute ambiguïté, à toute forme d’idolâtrie. Le message n’est pas la répudiation des femmes, mais bien l’invitation à savoir faire des choix radicaux.