En français, on dit l’Ecclésiaste celui qui parle dans une assemblée. C’est un pseudonyme obscur. L’auteur, du IIIe siècle avant notre ère, est inconnu, et il se présente comme s’il était Salomon. Dans la ligne de certains textes désabusés de la sagesse mésopotamienne et peut-être aussi sous l’influence de certains courants de la philosophie populaire grecque, l’auteur fait état de ses réflexions sur la vie et sur ses expériences. C’est un homme déçu et, pour lui, « tout est vanité » : il ne voit plus le sens de quoi que ce soit ou presque. Un disciple semble être l’éditeur de ce recueil de pensées dont le plan nous échappe.
Le livre de Job affrontait la terrible énigme de la souffrance d’un innocent. Il remettait en cause la doctrine traditionnelle qui prétendait qu’une vie vertueuse conduit dès ici-bas au bonheur. Qohèleth est plus radical : il ne perçoit plus le lien qu’on prétend voir entre un acte et son effet. L’être humain s’agite en tous sens, mais sans aucun profit. Quoi que l’on dise et quoi que l’on fasse, l’injustice règne parmi les humains. L’homme ne comprend plus le sens de son action. C’est qu’il n’est pas maître de son existence et du déroulement de celle-ci. Seul Dieu en connaît la trame, mais ce Dieu est si loin, enfermé dans son silence. À l’homme qui ne voit plus où conduit sa route, il ne reste que deux certitudes.
La première est qu’il doit continuer à craindre Dieu, car celui-ci sera son juge. Alors que pour d’autres sages, plus sereins devant le mystère de notre existence, craindre le Seigneur, c’était le vénérer, se soumettre à lui avec respect et amour, pour Qohèleth, craindre Dieu, c’est admettre sa supériorité et surtout s’incliner devant l’Inconnaissable.
La seconde certitude de Qohèleth est qu’il faut profiter simplement des quelques joies éphémères que la vie nous offre : manger et boire, être heureux dans son travail, quel qu’en soit le résultat, et prendre du bon temps avec l’épouse que l’on aime. Même s’ils sont peu de chose, ces bonheurs qui passent sont tout de même un don de Dieu à l’homme qui ne comprend plus le sens de sa vie.
Avec Qohèleth, comme déjà avec le livre de Job, la Sagesse hébraïque passe par un temps de purification. Que la Bible nous transmette une telle analyse de l’existence humaine est une consolation pour tous ceux qui ne voient plus clair ici-bas.
Qohèleth n’est pas un mécréant, ni un athée. Dire que Dieu est mystère est une vérité à ne pas sous-estimer. Qohèleth croit en Dieu, mais sa réflexion n’assume pas le message de la révélation du Seigneur dans l’histoire d’Israël. Qohèleth reste un sage, et sa tournure d’esprit est davantage celle d’un philosophe que celle d’un théologien, même s’il a sur la religion des réflexions qui appellent à la droiture et à la discrétion. Tout croyant sincère ferait bien de les retenir.
D’autre part, Qohèleth n’a en rien prôné la recherche du plaisir à tout prix. Savourer notre part de bonheur quand elle se présente, c’est accepter un don de Dieu qui, dans l’obscurité de nos vies, nous laisse quelques lumières pour poursuivre notre chemin.
Un pareil message, Qohèleth l’a écrit avec un art consommé qui fascine encore.