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PREMIER ET DEUXIÈME LIVRES DE SAMUEL

INTRODUCTION

Au point de départ, les deux livres de Samuel ne formaient qu’un seul ouvrage. Lors de la traduction grecque (la Septante), ils furent écrits sur deux rouleaux de papyrus de longueur égale, et cette division a fini par s’imposer. Dans l’édition grecque comme dans l’édition latine de la Vulgate, ils sont regroupés avec les livres des Rois sous le titre de « Règnes ».

Une tradition juive en attribuait la rédaction au juge et prophète Samuel lui-même et, après sa mort, au voyant Gad et au prophète Nathan. Aujourd’hui, on les attribue, pour leur plus grande partie, aux rédacteurs « deutéronomistes » pendant l’Exil à Babylone, au VIe siècle av. J.-C.

Un projet historien

Deux personnages émergent : Samuel et David. Le narrateur suit le premier de sa naissance à sa mort ; le second, lui, est déjà un jeune homme quand il apparaît, consacré dans l’intimité par le premier (1 S 16). Les aventures de David sont nombreuses et, pour partie, des récits symboliques (voir le combat contre Goliath).

Les débuts de la monarchie remontent aux XIe-Xe siècles av. J.-C. Il est probable que les rédacteurs ont travaillé à partir de traditions et de documents divers sur Samuel, Saül et David. On pense qu’une première œuvre sur l’accession au pouvoir de David a pu être mise en forme au IXe siècle av. J.-C. (objectif : justifier une dynastie contestée ?). De même, Samuel aurait fait l’objet d’un premier récit au VIIIe siècle av. J.-C. dans des milieux prophétiques issus d’Amos ou d’Osée. Mais, quoi qu’il en soit des sources – qu’ils n’avaient ni le loisir ni le désir de vérifier dans le détail –, les rédacteurs deutéronomistes les ont intégrées dans leur vision historienne et théologique propre : comprendre la faillite de la monarchie sur fond d’Alliance entre le Seigneur Dieu et son peuple.

Car ces textes, qui peuvent déconcerter, sont des textes inspirés par l’Esprit Saint, comme le rappelle Vatican II(1). Au regard de la foi, il serait insuffisant de les juger comme on le ferait pour n’importe quel texte profane ; il faut aussi les interpréter à l’intérieur de l’histoire du salut.

« Où le péché abonde, la grâce surabonde »

Après les épisodes heurtés du livre des Juges, le lecteur est agréablement surpris par l’art narratif des livres de Samuel. Dès le début, le destin individuel d’une personnalité comme Samuel se mêle étroitement au destin collectif du peuple. La narration alterne scènes et sommaires, et parfois suspend le fil des événements pour donner place au chant et à la prière. Le cantique d’Anne (1 S 2), l’élégie sur Saül et Jonathan (2 S 1), les prières de David (2 S 7 ou 22) ne sont pas nécessaires à l’intrigue, mais ils approfondissent notre connaissance des personnes, de leurs motivations, de leur foi. De plus, les personnages, loin d’être tout d’une pièce comme Samson, sont décrits avec leurs contradictions, David n’est pas ménagé : le vainqueur de Goliath apparaît tour à tour sensible et rusé, homme de foi qui épargne son rival Saül et monarque ourdissant la mort d’Ourias au mépris de la parole du Seigneur.

La sagesse intervient à plusieurs reprises dans l’intrigue, pour le meilleur et pour le pire. Les interventions de certaines femmes, soucieuses de la vie d’une personne ou d’un peuple, sont marquées par un style persuasif et un discours imagé. C’est le cas, notamment, d’Abigaïl, femme de Nabal (1 S 25,14-42), de la femme de Teqoa envoyée par Joab (2 S 14,1-24), et de la femme d’Abel-Beth-Maaka (2 S 20,15-22), sans parler de la nécromancienne consultée par Saül (1 S 28,7-25).

Cette historiographie nuancée, où l’humain est exploré, n’a que peu d’égales dans l’Antiquité. Elle est sans égale aussi par le rôle attribué à la parole du Seigneur. Tout au long du livre, depuis l’appel de Samuel (1 S 3) jusqu’à la punition de David (2 S 12 et 24), en passant par la prophétie de Nathan (2 S 7), Dieu réalise sa Parole, intégrant les résistances (demande d’un roi, 1 S 8) et les erreurs (fautes de David et de ses fils, 2 S 11 – 19). Le plus bel exemple concerne la promesse dynastique : comment prévoir que le fils annoncé dans le deuxième livre de Samuel (2 S 7) naîtrait après une série de crimes et la mort d’un enfant adultérin ? Rien n’est écrit d’avance, mais tout s’écrit par les actions des hommes et par la grâce de Dieu.

De Samuel à David

La première action de cette histoire concerne un couple, Elcana et Anne. Cela se passe dans un sanctuaire secondaire, celui de Silo (1 S 1). Il est question de sacrifice, de malheur (la stérilité d’Anne) et de prière. La dernière action se situe à Jérusalem, sur l’aire d’Arauna (2 S 24). Il est question d’un malheur (le roi a péché en voulant recenser le peuple : c’est-à-dire en comptant sur ses forces à lui au lieu de s’appuyer sur Dieu, ce qui est un péché d’orgueil), d’un autel à bâtir et d’une prière de pardon. De l’histoire familiale à l’histoire collective, les choix et les conduites individuelles influent, à leur manière, sur la réalisation du dessein de Dieu. Au début, Samuel naît des larmes de sa mère. À la fin, la présence d’un lieu de culte à Jérusalem s’avère nécessaire. Entre ces deux épisodes, l’institution des juges a laissé place à celle de la royauté. Tout est lié.

En effet, à partir du moment où Anne confie son fils au Seigneur, la destinée de Samuel, guidée par la Parole divine, devient politique. Sa naissance, sa vocation, sa conduite (en contraste avec celle du prêtre Éli) en font le meilleur des juges. Il souligne en particulier que, pour combattre les Philistins, le rejet des idoles vaut mieux que la vénération d’un objet sacré, fût-ce l’arche d’Alliance (1 S 1 – 7). Réticent à la monarchie, c’est néanmoins lui qui consacre et soutient le premier roi, Saül (1 S 8 – 12). Les péchés de ce dernier (1 S 13 – 15) ouvrent la voie à la recherche d’un autre roi. Dès que la parole de Dieu a choisi David, Samuel s’efface.

Le parcours de David se divise en deux moments : son ascension vers le trône (1 S 16 – 2 S 5) et le problème de sa succession (2 S 6 – 1 R 1). L’ascension de David se déroule entre la jalousie de Saül et l’amitié de Jonathan, les guerres passent au second plan, la fresque politique cède le pas aux décisions individuelles. Le premier exploit de David donne le ton (1 S 17). Ce n’est pas avec des armes qu’il triomphe de Goliath, mais avec sa foi. Ce récit, qui emprunte beaucoup à la légende, pose au lecteur une grande question : qu’est-ce que croire au Seigneur, Dieu d’Israël, au milieu des contradictions du cœur humain et de la violence du monde ? Dans les épisodes suivants, le lecteur verra David hésiter entre générosité et roublardise. Une issue s’offre par intermittence à la violence : il s’agit de la sagesse (voir aussi les exemples donnés plus haut), qui sera déployée au début des livres des Rois avec Salomon.

Devenu roi à Jérusalem, David est confronté au double problème de sa succession et de la construction d’un sanctuaire (2 S 6 – 24). Le célèbre épisode de la prophétie de Nathan le pose d’emblée : « Est-ce toi qui me bâtiras une maison [un sanctuaire] ? [...] C’est le Seigneur qui fera pour toi une maison [une descendance] » (2 S 7,4-13). Qui va succéder à David ? Même si le lecteur sait que ce sera Salomon, le narrateur lui décrit comment Amnone d’abord, Absalom ensuite, se déconsidèrent. Épisodes sombres pour David, que l’on découvre adultère, meurtrier, lâche, mais aussi d’une humilité extrême, acceptant insultes et trahisons. Le choix de l’héritier et la construction du sanctuaire sont remis au livre suivant. Il suffit qu’au début de l’histoire de la succession ils aient été fixés sur la toile de fond de l’Alliance, où s’imbriquent rappel de la libération d’Égypte, engagement et loyauté, avenir de bonheur ou de malheur, parole de Dieu et faiblesses humaines.


Note

(01) Cf. Vatican II, Constitution dogmatique sur la Révélation divine Dei verbum, no 11.