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7. De l’autre côté du Jourdain


Le site du baptême où Jésus Christ fut baptisé par Jean-Baptiste

L’an quinze du règne de l’empereur Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode étant alors au pouvoir en Galilée, son frère Philippe dans le pays d’Iturée et de Traconitide, Lysanias en Abilène, les grands prêtres étant Hanne et Caïphe, la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, le fils de Zacharie. Il parcourut toute la région du Jourdain, en proclamant un baptême de conversion pour le pardon des péchés [01].

Ce récit de l’évangéliste saint Luc qui encadre, dans le temps et dans l’espace, la mission prophétique de saint Jean-Baptiste, sert aussi à situer le début de la vie publique de Jésus :

En ces jours-là, Jésus vint de Nazareth, ville de Galilée, et il fut baptisé par Jean dans le Jourdain. Et aussitôt, en remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. Il y eut une voix venant des cieux :

« Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie » [02].

Puisque pour saint Jean le baptême était un signe de conversion, il s’installa tout naturellement sur les rives du Jourdain : c’est pratiquement le seul fleuve aux eaux abondantes en permanence dans cette région. Il naît de trois sources, aux pieds du mont Hermon, à l’extrémité nord du pays : la source orientale qui jaillit près de Baniyas, à 329 m au-dessus de la Méditerranée, rejoint le bras central près de l’ancienne Dan, à 143 m au-dessus du niveau de la mer. Ces deux bras rejoignent ensuite la source occidentale, qui jaillit au Liban, à 520 m d’altitude. Ce courant d’eau qui coule au départ sur une petite plaine et traverse ensuite, dans une chute rapide et de nombreuses cascades, une gorge étroite, débouche enfin dans le lac de Génésareth, à 210 m sous le niveau de la mer.

À partir de Génésareth, le Jourdain, alimenté par d’autres affluents, coule dans une vallée qui a cinq km de large au départ et qui en atteint vingt au niveau de Jéricho. Ses rives sont recouvertes d’osiers et de tamaris, voire de bosquets, sur quelques rives basses. Du lac de Tibériade à la mer Morte, la distance à vol d’oiseau n’est que de 109 kilomètres, mais la longueur du fleuve est de 320 kilomètres, car il décrit en effet d’innombrables petits méandres. Pline l’Ancien décrit ainsi cet écoulement paisible et capricieux : « on dirait que le Jourdain traîne des pieds » vers la mer Morte [03], son embouchure, à 400 mètres sous le niveau de la Méditerranée.

Saint Jean-Baptiste a parcouru le fleuve du sud au nord et du nord au sud. Et lorsque Jésus, venant de Galilée, est arrivé au Jourdain, pour être baptisé par Jean [04], celui-ci se trouvait près du désert de Judée. Saint Jean qui s’y trouvait aussi, rencontra alors Jésus pour la première fois. Cela s’est passé à Béthanie, de l’autre côté du Jourdain [05]. Jésus y retourna par la suite, quand le rejet des pharisiens, des saducéens et des hérodiens menaçait de tourner à la violence : Eux cherchaient de nouveau à l’arrêter, mais il échappa à leurs mains. Il repartit de l’autre côté du Jourdain, à l’endroit où, au début, Jean baptisait ; et il y demeura. Beaucoup vinrent à lui en déclarant :

« Jean n’a pas accompli de signe ; mais tout ce que Jean a dit de celui-ci était vrai ».

Et là, beaucoup crurent en lui [06].

Aux premiers siècles du christianisme, on localisait cette Béthanie, – différente de celle où vivaient Marthe, Marie et Lazare – , là où Jean baptisait au début, à 9 km au nord de la mer Morte, sur la rive orientale du fleuve. Certains auteurs, Origène, Eusèbe de Césarée et saint Jérôme, entre autres, aimaient à l’appeler Beth-Araba, où « lieu du passage ». Elle se trouvait en effet près du chemin entre le mont Nébo et Jéricho, ce qui fait penser que les douze tribus d’Israël, après l’exode d’Égypte et leur pèlerinage au désert, conduites par Josué, ont traversé le Jourdain à cet endroit-là pour entrer en possession de la Terre Promise [07].

Les récits des pèlerins qui ont visité Beth-Araba entre le IVe et le VIIe siècle la situent là aussi et ajoutent d’autres données : sur une colline, à proximité, on vénérait le lieu où le prophète Élie avait été emporté aux cieux [08]. Une colonne de marbre indiquait le lieu du baptême de Jésus ; il y avait une église dédiée à saint Jean-Baptiste, construite sur pilotis pour la préserver des crues et une autre, dédié au prophète Élisée, bâtie sur son tombeau ; des marches en marbre facilitaient la descente dans les eaux du Jourdain. On y trouvait un monastère, des cellules pour ermites et deux auberges pour les pèlerins, qui faisaient une halte entre Jérusalem et le mont Nébo. Ce parage était aussi connu sous le nom de Sapsas.

La mémoire de ce lieu fut gardée jusqu’au XIVe siècle. Par la suite cette zone, devenue dangereuse, les pèlerinages furent moins fréquents et l’on perdit la trace de Béthanie au-delà du Jourdain. Il fut possible de la récupérer à partir de 1887, grâce à la découverte de la carte de Madaba, en Jordanie. Il s’agit d’une mosaïque du VIe siècle avec une représentation du Moyen-Orient avec les toponymies : des deux rives du Jourdain, très près de la mer Morte, les noms de « Beth-Araba, lieu du passage de Jean à l’est du fleuve » et d’ « Aenon, devenu Sapsaphas », sont parfaitement lisibles.

Les données de la carte de Madaba ont guidé les premières fouilles en 1899, suivies d’autres plus superficielles au début du XXe siècle. On fut empêché d’aller au-delà et ensuite, la situation politique arrêta tout durant des décennies, jusqu’aux accords de paix de 1994, entre Israël et la Jordanie. Alors, les franciscains du mont Nébo pressèrent les autorités jordaniennes de s’occuper de Beth-Araba pour y réaliser des fouilles qui ont mis en lumière des vestiges chrétiens.

L’aire archéologique de Béthanie, de l’autre côté du Jourdain, s’appelle désormais Al-Maghtas, ou baptême ou immersion, en arabe. Elle se trouve en Jordanie puisque le fleuve trace une frontière. Elle comprend deux zones, à deux km l’une de l’autre : celle de Tell Al-Kharrar, dite aussi colline d’Élie, avec les ruines d’un monastère ; et celle de saint Jean-Baptiste, plus près de l’eau, où l’on perçoit les restes de cinq églises, dont quatre byzantines, d’un baptistère en forme de croix, de cellules pour ermites et d’autres logements. Les découvertes coïncident avec les anciennes descriptions qui nous sont parvenues.

Jean-Paul II, en 2000, Benoît XVI, en 2009 et François en 2014, ont été sur ce lieu. Les autorités jordaniennes, qui facilitent désormais l’arrivée des pèlerins, ont cédé des terrains dans les environs pour que les différentes confessions chrétiennes y bâtissent 12 nouvelles églises, avec des auberges attenantes. Par ailleurs, l’Unesco a inclus Al-Magthas au Patrimoine Mondial.

À partir de la Cisjordanie, – sa rive occidentale –, Qasr-el-Yahud est le lieu le plus proche de Béthanie. Jean-Paul II y a aussi prié en 2000. En 2011, les autorités israéliennes ont rouvert l’accès quotidien aux pèlerins. Sur ce lieu, il y a une chapelle en plein air où il est possible de dire la sainte messe et qui est aménagée avec des marches en bois pour descendre jusqu’à l’eau bien qu’il ne soit pas permis de traverser le fleuve. De nombreux pèlerins tiennent à y renouveler leur engagement baptismal. Les chrétiens de Jérusalem s’y rendent tous les ans en la solennité du Baptême du Seigneur.

Dans le Fils, des fils bien-aimés du Père

Au début de sa vie publique, Jésus vint au Jourdain pour y être baptisé, alors qu’il n’avait aucun péché à purifier. C’est ce que saint Jean manifeste lorsqu’il résiste.

« C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! »

Mais Jésus lui répondit :

« Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice » [09].

La justice, dont ils parlent, concerne d’un côté le dessein de Dieu que Jésus accomplit et qui veut que Jean, le dernier des prophètes, appelle Israël à la pénitence et à la conversion [10]. De l’autre, le baptême de Jésus représente « l’acceptation et l’inauguration de sa mission de Serviteur souffrant » [11] telle qu’elle avait été annoncée par Isaïe : Il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs [12]. Pour Benoît XVI, ce mystère de la vie du Christ « se situe sur la ligne de l’Incarnation, de la descente de Dieu du plus haut des cieux à l’abîme des enfers. Le sens de ce mouvement d’abaissement divin tient en un seul mot : l’amour, qui est le nom même de Dieu. Aussi, l’apôtre Jean écrit-il : “ Voici comment l’amour de Dieu s’est manifesté parmi nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde pour que nous vivions par lui ” (...) et il l’a envoyé “ en sacrifice de pardon pour nos péchés ” (1 Jn 4, 9-10) » [13].

Il obéit et dès l’instant où Jésus sortit de l’eau, Dieu le Père fit entendre sa voix du Ciel : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie [14]. Et le pape François commente : « Jésus a reçu l’approbation du Père céleste qui l’a précisément envoyé pour qu’il accepte de partager notre condition, notre pauvreté. Partager est la seule façon d’aimer. Jésus ne se dissocie pas de nous, il nous considère comme ses frères et partage tout avec nous. Ainsi, avec lui, il fait de nous des fils de Dieu le Père. Voilà la révélation et la source de l’amour authentique » [15].

Après sa résurrection, Jésus a conféré cette mission à ses apôtres : Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit [16]. Le baptême de Jean était un appel à la conversion, à un changement de vie ; après la Rédemption, le sacrement du Baptême produit une conversion réelle et effective de celui qui le reçoit parce qu’il fait qu’il devienne, dans le Fils, le fils bien-aimé du Père [17].

Le fait réel d’être des fils de Dieu « comporte la responsabilité de suivre Jésus, le Serviteur obéissant, et de reproduire chez nous ses traits, c’est-à-dire, sa mansuétude, son humilité et sa tendresse. Et cela n’est pas facile » [18]. Depuis notre première décision consciente de vivre, dans toute son intégralité, la doctrine du Christ, nous avons sûrement beaucoup avancé sur le chemin de la fidélité à sa Parole. Et pourtant, n’est-il pas vrai qu’il reste encore beaucoup à faire ? N’est-il pas vrai qu’il nous reste surtout trop d’orgueil ? Nous avons besoin, sans aucun doute, d’une nouvelle conversion, d’une loyauté plus entière, d’une humilité plus profonde, pour que le Christ grandisse en nous et que notre égoïsme diminue, puisque illum oportet crescere, me autem minui (Jn 3, 30), il faut que Lui grandisse et que moi je diminue [19].

Et il est important de laisser agir Dieu dans cette mutation. « L’esprit Saint, reçu pour la première fois le jour de notre baptême, ouvre notre cœur à la Vérité, à toute la Vérité. L’Esprit entraîne notre vie vers la voie laborieuse mais heureuse de la charité et de la solidarité envers nos frères. L’Esprit nous accorde la tendresse du pardon divin et nous imprègne de la force invincible de la miséricorde du Père » [20].

Cette confiance en l’amour de Dieu qui ne se lasse jamais de nous pardonner, nous remplira d’espérance pour imiter le Christ. La vie humaine est un perpétuel retour vers la maison de notre Père, à l’aide de la contrition, cette conversion du cœur, qui suppose le désir de changer et la ferme décision d’améliorer notre vie. Cela se traduira, logiquement, par des œuvres de sacrifice et de don de soi. Revenir à la maison du Père au moyen de ce sacrement du pardon où, en confessant nos péchés, nous nous revêtons du Christ et devenons ainsi des frères, membres de la famille de Dieu.

Dieu nous attend, comme le père de la parabole, les bras ouverts, bien que nous ne le méritions pas. Notre dette n’a pas d’importance. Comme l’enfant prodigue, nous n’avons qu’à laisser parler notre cœur, éprouver la nostalgie du foyer paternel, nous émerveiller, et nous réjouir de ce don que Dieu nous a fait de pouvoir nous appeler et d’être vraiment ses enfants, malgré tant de manquements à la grâce [21].



7. De l’autre côté du Jourdain

[01] Lc 3, 1-3. [RETOUR]

[02] Mc 1, 9-11. [RETOUR]

[03] Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, 5, 15.71. [RETOUR]

[04] Mt 3, 13. [RETOUR]

[05] Jn 1, 28. [RETOUR]

[06] Jn 10, 39-42. Cf. Mt 19, 1; Mc 10, 1. [RETOUR]

[07] Cf. Jos 3, 14-17. [RETOUR]

[08] Cf. 2 R 2, 7-18. [RETOUR]

[09] Mt 3, 14-15. [RETOUR]

[10] Cf. note à Mt 3, 13 dans Évangile de Matthieu. Traduction du Laurier de l’édition de l’Université de Navarre. [RETOUR]

[11] Catéchisme de l’Église Catholique, n. 536. [RETOUR]

[12] Is 53, 12. [RETOUR]

[13] Benoît XVI, Angélus, 13 janvier 2013. [RETOUR]

[14] Mt 3, 17. [RETOUR]

[15] François, Angélus, 12 janvier 2014. [RETOUR]

[16] Mt 28, 19; cfr. Mc 16, 15-16. [RETOUR]

[17] Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, nn. 537, 1213. [RETOUR]

[18] François, Angélus, 10 janvier 2016. [RETOUR]

[19] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 58. [RETOUR]

[20] François, Angélus, 10 janvier 2016. [RETOUR]

[21] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 64. [RETOUR]