Depuis des temps immémoriaux, des routes et des pistes de caravanes ont sillonné la plaine fertile d’Esdrelon, en Galilée. Les voyageurs la traversaient, vers l’ouest, pour atteindre la Méditerranée et aller en Égypte. Ceux qui partaient d’Hébron, au sud, suivaient la voie qui passe par Bethléem, Jérusalem et la Samarie et traversaient la Galilée vers le nord près de Nazareth. Le mont Thabor, dressé en solitaire au cœur de la plaine, était le témoin de leur marche.
Avec ses 558 mètres, dans une cordillère, il serait inaperçu. Ceci dit, son allure imposante vient de ce qu’il est unique, de sa forme conique, d’origine calcaire, qui suggère cependant celle d’un volcan, et de ses 300 mètres de dénivelé par rapport à la plaine. Ses flancs sont couverts de végétation : des chênes, des lentisques et des plantes sauvages, des iris et des lys blancs au printemps. Du sommet, un plateau avec des cyprès, la vue est imprenable. Ces caractéristiques ont fait du Thabor un lieu de culte pour les peuples cananéens qui vénéraient les dieux au sommet, mais aussi un emplacement de forteresses militaires contrôlant la région. Les traces de cette présence humaine remontent ici à soixante dix mille ans.

D’après les récits de l’Ancien Testament, ce fut dans les environs du Thabor que Deborah rassembla secrètement dix mille israélites qui, sous le commandement de Barac, mirent en déroute l’armée de Sisara [01]. C’est là que les madianites et les amalécites massacrèrent les frères de Gédéon [02], et qu’après la conquête de la terre promise, ce mont délimita les frontières entre les tribus de Zabulon, Issachar et Nephtali [03], qui en firent une terre sacrée et offrirent des sacrifices à son sommet [04]. Le prophète Osée fustigea ce culte sans doute parce qu’à son époque il était non seulement schismatique mais aussi idolâtre [05]. Pour finir, nous trouvons une trace de la renommée du Thabor dans l’image littéraire : le psalmiste le rattache à l’Hermon pour symboliser tous les monts de la terre [06] et Jérémie le compare au triomphe de Nabuchodonosor sur ses ennemis [07].
Bien que son nom ne soit pas cité dans le Nouveau Testament, la tradition a vite identifié le Thabor avec le lieu de la transfiguration du Seigneur : Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre, et son vêtement devint d’une blancheur éblouissante. Voici que deux hommes s’entretenaient avec lui : c’étaient Moïse et Élie, apparus dans la gloire. Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; mais, restant éveillés, ils virent la gloire de Jésus, et les deux hommes à ses côtés. Ces derniers s’éloignaient de lui, quand Pierre dit à Jésus :
« Maître, il est bon que nous soyons ici ! Faisons trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie ». Il ne savait pas ce qu’il disait [08].
L’exploration archéologique du Thabor a mis en lumière l’existence d’un sanctuaire au IVe ou Ve siècles, dont on a quelques témoignages attribués à sainte Hélène et qui fut construit sur les ruines d’un lieu de culte cananéen. Par la suite, les récits de quelques pèlerins des VIe et VIIe siècles font allusion à trois basiliques, en souvenir des trois tentes évoquées par saint Pierre et à la présence d’un grand nombre de moines. De fait, on a retrouvé un pavement en mosaïque de cette époque-là et on sait que le Ve Concile de Constantinople, en 553, érigea un évêché sur le Thabor. Durant la domination musulmane, la vie érémitique disparut petit à petit et en 808, l’évêque Théophane et dix-huit religieux l’occupèrent de nouveau.
À partir de l’an 1101, et pendant la durée du règne latin de Jérusalem, sur le mont Thabor, une communauté de bénédictins restaura le sanctuaire et dressa un monastère avec un rempart fortifié. Celui-ci ne résista pas aux assauts des sarrazins qui conquirent l’abbaye pour en faire un bastion de défense entre 1211 et 1212. Ils permirent aux chrétiens d’en reprendre possession peu de temps après, ceci dit, la basilique fut à nouveau détruite en 1263 par les troupes du sultan Bibars.
Ce mont fut abandonné jusqu’à l’arrivée des franciscains, au XVIIe siècle, en 1631. À partir de là, ils réussirent à en garder la propriété, non sans difficultés. Ils firent le point sur l’état des ruines et les consolidèrent, mais il fallut encore trois siècles pour que l’on reconstruise la basilique actuelle, achevée en 1924.
Actuellement, les pèlerins montent au Thabor par une route en lacets, tracée au début du XXe siècle pour le transport des matériaux nécessaires à la construction du sanctuaire. Une fois arrivés au sommet, on se trouve devant la porte du Vent, en arabe Bab el-Hawa, vestige de la forteresse musulmane du XIIIe siècle et dont les remparts encerclaient tout le plateau du sommet. Au nord de cette extension, il y a la zone grecque-orthodoxe et au sud, la catholique, confiée à la Custode de Terre Sainte.
De la porte du Vent, une large avenue flanquée de cyprès, conduit à la basilique de la Transfiguration et au couvent franciscain. Devant l’église on voit les ruines du monastère bénédictin du XIIe siècle ainsi que les vestiges de la forteresse des sarrazins qui fut, en fait, construite en profitant des fondations de la basilique des croisés, celles sur lesquelles est aussi bâti le sanctuaire actuel, avec ses trois nefs.
La façade, avec son grand arc entre les deux tours et les frontons triangulaires des tours couvertes, vous souhaite la bienvenue et vous invite à élever votre âme. En franchissant les portes en bronze, cette sensation est encore plus forte : la nef centrale, séparée des latérales par des arcs de voûte en plein cintre, donne sur un escalier taillé dans le roc qui descend à la crypte. Au dessus, en hauteur, il y a le chœur avec une abside où est représentée la scène de la Transfiguration, sur un fond totalement doré. L’évocation de ce mystère est soulignée par une luminosité particulière grâce aux baies ouvertes de la façade, des murs de la nef centrale et de l’abside de la crypte.
Le projet de la basilique a respecté, en les incorporant, quelques ruines des églises précédentes : près de la porte, les deux tours ont été construites sur des chapelles aux absides médiévales consacrées aujourd’hui à Moïse et à Élie. Bien que la voûte primitive croisée ait été recouverte d’une mosaïque, l’autel est toujours le même et il y a aussi sur les murs des restes de la maçonnerie précédente. Dernièrement, les fouilles ont permis de trouver une petite grotte au nord du sanctuaire, sous le lieu identifié comme étant le réfectoire du monastère médiéval : sur les murs il y a des inscriptions en grec et quelques monogrammes avec des croix, vestiges, sans doute, du cimetière des moines byzantins ayant vécu sur la montagne.
Dans sa Transfiguration, Jésus montre sa gloire divine et confirme ainsi la récente confession de Pierre : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! [09]. Il raffermit ainsi la foi des apôtres devant l’imminence de sa Passion [10], dont il a déjà commencé à leur parler [11]. La présence de Moïse et d’Élie est éloquente : « Eux avaient vu la gloire de Dieu sur la Montagne ; la Loi et les prophètes avaient annoncé les souffrances du Messie » [12]. Par ailleurs, les évangélistes disent que lorsque Pierre était encore en train de proposer de dresser trois tentes, une nuée lumineuse les couvrit de son ombre, et voici que, de la nuée, une voix disait :
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » [13].
En commentant ce passage, certains Pères de l’Église soulignent la différence entre Moïse et Élie, représentants de l’Ancien Testament, et le Christ : « Eux sont des serviteurs. Lui est mon Fils [...]. Eux, je les aime, mais Lui est mon Bien-aimé : aussi, écoutez-le [...]. Moïse et Élie parlent du Christ, mais ils sont des serviteurs comme vous. Lui est le Seigneur, écoutez-le » [14].
Pour Benoît XVI, le sens le plus profond de la transfiguration tient en deux mots. « Les disciples doivent redescendre avec Jésus et s’imprégner sans cesse de cette parole : “ Écoutez-le ” » [15].
Saint Josémaria nous permet de constater que cette exhortation adressée aux disciples concerne tout fidèle chrétien. Méditez, une à une, les scènes de la vie du Seigneur, ses enseignements. Considérez spécialement les conseils et les avertissements avec lesquels il préparait cette poignée d’hommes qui allaient devenir ses Apôtres, ses messagers, d’une extrémité de la terre à l’autre [16]. Pour écouter le Christ, pour connaître ses enseignements, ce qu’il dit et ce qu’il fit, nous avons les Évangiles [17]. En nous transmettant la prédication après l’Ascension, les Apôtres nous communiquent la vérité concernant Jésus et le rendent présent parmi nous : Tiens-tu à apprendre du Christ, à tirer un exemple de sa vie ? – Ouvre donc le Saint Évangile et écoute le dialogue de Dieu avec les hommes, avec toi [18].
Ce dialogue demande tout d’abord une écoute attentive, méditée : Il ne suffit pas d’avoir une idée générale sur l’esprit de Jésus, encore faut-il apprendre de Lui des détails, des attitudes [...]. Quand on aime quelqu’un, on veut connaître jusqu’aux plus petits détails de son existence, de son caractère, pour pouvoir ainsi s’identifier à lui. Aussi devons-nous méditer l’histoire du Christ, de sa naissance dans une crèche, à sa mort et sa résurrection. Dans les premières années de mon travail sacerdotal, j’avais l’habitude d’offrir des exemplaires de l’Évangile ou des livres avec le récit de la vie de Jésus. En effet, il nous faut bien la connaître, l’avoir toute entière dans notre tête et notre cœur, de sorte, qu’à tout moment, sans avoir besoin d’un livre, en fermant les yeux, nous puissions la contempler comme dans un film, afin que, dans les différentes circonstances de notre conduite, les paroles, les faits et gestes du Seigneur nous reviennent en mémoire [19].
Or, après l’écoute attentive, le dialogue demande une réponse car il ne s’agit pas seulement de penser à Jésus, de nous représenter ces scènes-là. Nous devons y entrer de plain-pied et en être des acteurs. Nous devons suivre le Christ d’aussi près que la Vierge Marie sa Mère, d’aussi près que les douze apôtres, que les saintes femmes et que les foules qui se pressaient autour de Lui. Si nous agissons de la sorte, si nous n’y faisons pas obstacle, les paroles du Christ pénétreront jusqu’au fond de nos âmes et nous transformeront [20].
Et à la suite du Christ, en nous identifiant à Lui, nous aurons besoin d’unir notre volonté à son désir de sauver toutes les âmes, notre souci apostolique s’embrasera : Ces minutes que tu consacres chaque jour à la lecture du Nouveau Testament, que je t’ai conseillée, – en plongeant dans le contenu de chaque scène, pour y participer, comme un personnage de plus –, te permettront d’incarner, « d’accomplir », l’Évangile dans ta vie..., et de faire en sorte « qu’il soit accompli » [21].
Le 17 mars 1994, dans son pèlerinage en Terre Sainte, le bienheureux Alvaro, à la basilique de la Transfiguration, dit la Sainte Messe en la chapelle dédiée à Moïse. Mgr Echeverria raconta par la suite qu’en considérant l’altitude du Mont Thabor, le bienheureux Alvaro s’était demandé :
« Pourquoi, dans ses desseins, le Seigneur a-t-il tenu à se transfigurer en ce lieu si éloigné de chez lui, un endroit qui, après une longue marche, demandait un effort physique pour y arriver ? Il en concluait que sans doute ce fut pour que nous percevions nettement que pour atteindre Dieu il faut, humainement aussi, l’effort des sens et des puissances » [22].
Pour lire l’Évangile, pour le méditer dans notre prière, demandons la lumière de l’Esprit Saint qui viendra au secours de notre bonne volonté et nous permettra de reprendre en chœur avec saint Josémaria : Seigneur, nous voici pour écouter ce que tu veux nous dire. Parle-nous ; nous sommes attentifs à ta voix. Que ta conversation, en perçant notre âme, enflamme notre volonté pour qu’elle soit prête à t’obéir, avec ferveur [23].
[01] Cf. Jg 4, 4-24. [RETOUR]
[02] Cf. Jg 8, 18-19. [RETOUR]
[03] Cf. Jos 19, 10-34. [RETOUR]
[04] Cf. Dt 33, 19. [RETOUR]
[05] Cf. Os 5, 1. [RETOUR]
[06] Cf. Ps 89, 13. [RETOUR]
[07] Cf. Jr 46, 18. [RETOUR]
[08] Lc 9, 28-33. Cf. Mt 17, 1-4 ; Mc 9, 2-5. [RETOUR]
[09] Mt 16, 16. Cf. Mc 8, 29 ; et Lc 9, 20. [RETOUR]
[10] Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, n. 555 et 568. [RETOUR]
[11] Cf. Mt 16, 21 ; Mc 8, 31 ; et Lc 9, 22. [RETOUR]
[12] Catéchisme de l’Église Catholique, n. 555. [RETOUR]
[13] Mt 17, 5. Cf. Mc 9, 7 ; et Lc 9, 34-35. [RETOUR]
[14] Saint Jérôme, Commentaire de l’Évangile de saint Marc, 6. [RETOUR]
[15] Joseph Ratzinger/Benoît XVI, Jésus de Nazareth. Du baptême dans le Jourdain à la Transfiguration, Paris, Flammarion, 2007, p. 344. [RETOUR]
[16] Saint Josémaria, Amis de Dieu, n. 172. [RETOUR]
[17] Cf. Conc. Vatican II, Const. dogm. Dei Verbum, n. 18-19. [RETOUR]
[18] Saint Josémaria, Forge, n. 322. [RETOUR]
[19] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 107. [RETOUR]
[20] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 107. [RETOUR]
[21] Saint Josémaria, Sillon, n. 672. [RETOUR]
[22] Xavier Echevarria, Propos recueillis dans Crónica, 1994, p. 117 et 120 (AGP, biblioteca, P01). [RETOUR]
[23] Saint Josémaria, Notes de sa prédication, 25 juillet 1937, dans Saint Rosaire, 4e mystère lumineux. [RETOUR]