L’Évangile nous permet de nous plonger dans la scène, là où Jésus s’est retiré pour prier. Les disciples sont près de Lui et le contemplent vraisemblablement. Quant il eut achevé sa prière, l’un d’entre eux osa lui demander : Seigneur apprends-nous à prier comme Jean l’apprit à ses disciples. Et Jésus leur répondit : lorsque vous prierez, dites : Père, que ton nom soit sanctifié (Lc 11, 1-2) [01].
Contemple lentement cette réalité : les disciples échangent avec Jésus-Christ et lors de ces entretiens, le Seigneur leur apprend, – avec des œuvres aussi –, comment ils doivent prier et quel est le grand prodige de la miséricorde divine : nous sommes fils de Dieu et nous pouvons nous adresser à Lui comme un fils parle à son Père [02].
Durant les trois années de sa vie publique, Jésus a visité la Palestine et les régions limitrophes pour y annoncer le Royaume de Dieu. Les évangélistes localisent certains endroits de cette prédication itinérante : les synagogues de Nazareth et Capharnaüm, le puits de Sichar, les portiques du Temple ou la maison de Marthe, Marie et Lazare, à Béthanie. Cela étant, il y a des lieux dont nous n’avons de trace que par les traditions locales, répandues par les chrétiens de Terre Sainte, de génération en génération. C’est le cas de l’enseignement du Notre Père que saint Matthieu inclut dans le Sermon sur la Montagne, alors que saint Luc le situe dans un certain lieu [03], lors de la montée du Seigneur à Jérusalem.
En effet, depuis très longtemps on vénérait une grotte près du chemin qui va de Béthanie à Bethphagé, vers la Cité Sainte, au sommet du mont des Oliviers, très près de l’endroit où l’on situait l’Ascension. Jésus se serait retiré fréquemment dans cette grotte avec ses disciples, il les aurait instruits sur de nombreux mystères, dont, entre autres, les prophéties sur la fin du monde et la destruction de Jérusalem et leur aurait transmis la prière du Notre Père. La mémoire était persistante puisque sainte Hélène ordonna d’y construire une basilique en l’an 326. L’église dite Éléona, nom de l’endroit où elle se dressait, avait trois nefs, précédées d’un grand atrium avec cinq portiques. La grotte, sous le chœur, en constituait la crypte. Quelques décennies plus tard, à peu de mètres de là, on édifia le sanctuaire dit Imbomon, qui gardait le rocher d’où le Seigneur se serait élevé au Ciel.

La pèlerine Égérie, qui décrit plusieurs cérémonies qui y étaient célébrées à la fin du IVe siècle, témoigne que le mardi de la Semaine Sainte « tous vont à l’église, l’évêque entre dans la grotte où le Seigneur avait l’habitude d’instruire les disciples, il prend le livre des Évangiles et, debout, il lit les paroles du Seigneur de l’Évangile selon Matthieu, à l’endroit où il est dit : Veillez à ce que personne ne vous trompe [Mt, 24, 4]. L’évêque lit tout le discours jusqu’au bout » [04].
La tradition du lieu du Notre Père, confirmée par la suite par d’autres témoins, est toujours la même : l’endroit n’a pas bougé, bien qu’il n’y ait que des ruines d’édifices anciens et de restaurations médiévales. En 1872, durant la période ottomane un Carmel français s’y installa et construisit l’église actuelle ainsi qu’un couvent annexe. En 1920, après la 1er guerre mondiale, le chantier d’une nouvelle basilique dédiée au Sacré-Cœur et à bâtir sur la grotte fut mis en route. Cependant, ces travaux furent interrompus lorsqu’on avait déjà éliminé une aile du cloître rattachée à la crypte primitive et ne furent jamais repris.
On accède au sanctuaire de l’Éléona par la route de Bethphagé. À droite d’un jardin foisonnant, se trouvait le portique de la basilique byzantine ; à gauche, en descendant des escaliers, on arrive au couvent des Carmélites Déchaussées, avec un cloître et une église contiguë. Et c’est au centre, sous le chœur de la construction abandonnée, que se trouve la grotte du Pater. Il s’agit d’un espace réduit, avec un double accès qui rappelle la basilique de la Nativité et qui remonte à l’époque des croisés. Il y a deux enceintes : l’une est restaurée et l’autre, au fond, en ruines. C’est là que l’on a trouvé des ossements, datant vraisemblablement des premiers siècles de notre ère.
Les murs de toute l’enceinte sont couverts de panneaux en céramique avec le Notre Père, en plus de soixante-dix langues. Cette formule traditionnelle s’inspire des enseignements du Seigneur recueillis par saint Matthieu : Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. Ne les imitez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant même que vous l’ayez demandé. Vous donc, priez ainsi :
Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs. Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du Mal [05].
Le Notre Père est la prière principale du chrétien. Le Catéchisme de l’Église catholique cite Tertullien, saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, pour dire qu’il est le résumé de tout l’Évangile, le compendium de nos demandes, la plus parfaite des prières [06]. Par ailleurs, il est appelé Oraison dominicale pour exprimer qu’il appartient au Seigneur : Jésus, en tant que Maître, nous transmet les paroles qu’Il a reçues du Père et comme Modèle, il nous révèle la façon de prier pour tous nos besoins [07].
Ce caractère essentiel du Notre Père est celui que l’Église transmet depuis ses débuts. C’est lui qui a tout de suite remplacé d’autres formules de la piété juive. On l’a vite incorporé à la liturgie et il est devenu la partie principale de la catéchèse préalable à la réception des sacrements. Au fil des siècles, les grands maîtres de vie spirituelle en ont fait des commentaires en y puisant les richesses théologiques qu’il renferme. Aussi sainte Thérèse de Jésus dit de cette prière : « J’admire comment, en si peu de paroles, elle renferme tout ce qu’on peut dire de la contemplation et de la perfection. On n’a plus besoin, ce me semble, d’aucun livre, il suffit d’étudier celui-là. En effet, jusqu’ici Notre-Seigneur nous a enseigné tous les modes d’oraison et de haute contemplation, depuis l’oraison mentale jusqu’à la quiétude et l’union. En vérité, si j’avais le talent d’écrire, je pourrais, sur un fondement si solide, faire tout un traité de l’oraison » [08].
Pour tirer tout notre profit du Notre Père, disons-nous que « Jésus ne nous laisse pas une formule à répéter machinalement. Comme pour toute prière vocale, c’est par la Parole de Dieu que l’Esprit Saint apprend aux enfants de Dieu à prier leur Père. Jésus nous donne non seulement les paroles de notre prière filiale, il nous donne en même temps l’Esprit par qui elles deviennent en nous “ esprit et vie ” (Jn 6, 63). Plus encore : la preuve et la possibilité de notre prière filiale c’est que le Père “ a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui s’écrie : ‘ Abba, Père ! ’ ” (Ga 4, 6) » [09].
Pour avoir de plus en plus conscience de notre filiation divine, faisons en sorte que le contenu du Notre Père devienne celui de notre dialogue avec Dieu. Saint Josémaria le fit à des périodes de sa vie. Voici ce qu’il dit des événements spirituels survenus autour des années 1930 :
J’avais très souvent l’habitude, quand j’étais jeune, de ne me servir d’aucun livre pour ma méditation. Je récitais, en les savourant, un par un, les mots du Pater noster et m’arrêtais, en m’y complaisant, à considérer que Dieu était Père, mon Père, et que je devais me sentir frère de Jésus-Christ et de tous les hommes.
Je ne sortais pas de mon étonnement, à contempler que j’étais fils de Dieu. Après chaque réflexion, j’étais plus ferme dans la foi, plus sûr dans l’espérance, plus embrasé d’amour. Et étant fils de Dieu, en mon âme naissait le besoin d’être un petit enfant, un fils démuni. C’est de là que jaillit en ma vie intérieure, – autant que j’en fus capable, que j’en suis capable –, cette vie d’enfance que j’ai toujours recommandée aux miens, tout en leur en laissant une entière liberté [10].
Il n’est pas difficile de mettre en pratique ce conseil du fondateur de l’Opus Dei, et ce, d’autant plus que nous commençons par demander au Seigneur de nous instruire, de nous éclairer.
Commençons ainsi : Père. Arrêtons-nous à considérer tout spécialement notre filiation divine. Dieu est un Père – ton Père ! – plein de tendresse, d’un amour infini. – Appelle-le souvent ainsi, Père. Et dis-lui, seul à seul, que tu l’aimes très fort ! Que tu te sens fier et fort d’être son fils [11].
Et nous poursuivons, Notre Père, pour réaliser qu’il est à nous, à nous tous, et que, de ce fait, nous sommes frères : Devant le Seigneur il n’y a pas de différence de nation, de race, de classe, d’état... Chacun d’entre nous est de nouveau né en Christ, pour devenir une nouvelle créature, un enfant de Dieu : nous sommes tous frères et c’est en toute fraternité que nous devons nous conduire ! [12].
Qui es aux Cieux... Et nous nous disons tout de suite qu’il est aussi dans le Tabernacle, et dans notre âme en grâce. Seigneur, toi qui veux nous faire participer au miracle de l’Eucharistie, nous te demandons de ne pas te cacher à nos yeux, de vivre avec nous ; que nous puissions te voir, te toucher, t’entendre, que nous voulions rester toujours près de toi, que tu sois le Roi de nos vies et de nos occupations [13].
[01] Saint Josémaria, Amis de Dieu, n. 145. [RETOUR]
[02] Saint Josémaria, Forge, n. 71. [RETOUR]
[03] Lc 11, 1. [RETOUR]
[04] Itinerarium Egeriæ, XXXIII, 1-2 (CCL 175, 78). [RETOUR]
[05] Mt 6, 7-13. [RETOUR]
[06] Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, n. 2761-2763. [RETOUR]
[07] Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, n. 2765. [RETOUR]
[08] Sainte Thérèse de Jésus, Chemin de perfection, codex Valladolid, 37, 1. [RETOUR]
[09] Catéchisme de l’Église Catholique, n. 2766. [RETOUR]
[10] San Josemaría, Lettre, 8 décembre 1949, n. 41, citée dans Santo Rosario, edición crítico-histórica, p. XVI-XVII. [RETOUR]
[11] Saint Josémaria, Forge, n. 331. [RETOUR]
[12] Saint Josémaria, Sillon, n. 317. [RETOUR]
[13] Saint Josémaria, Forge, n. 542. [RETOUR]