
Source inépuisable de vie que la Passion de Jésus. Parfois, revit en nous l’élan joyeux qui conduisit le Seigneur à Jérusalem, parfois, la douleur de l’agonie qui s’est terminée sur le Calvaire... Ou la gloire de son triomphe sur la mort et sur le péché. Mais il s’agit toujours, toujours ! de l’amour – joyeux, douloureux, glorieux – du Cœur de Jésus-Christ [01].
Nous contemplons cet amour infini de Jésus dès le début du mystère pascal, alors qu’il s’apprête à faire son entrée messianique dans la cité de David, en arrivant par le chemin de Béthanie et Bethphagé. Les évangélistes racontent comment Jésus envoya deux disciples dans un village tout proche pour détacher un petit âne sur lequel ils firent monter le Seigneur. Et tandis qu’il dévalait le flanc du mont des Oliviers, parmi les acclamations de la foule, voyant la ville, il pleura sur elle, en disant :
« Ah ! si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui donne la paix ! Mais maintenant cela est resté caché à tes yeux. Oui, viendront pour toi des jours où tes ennemis construiront des ouvrages de siège contre toi, t’encercleront et te presseront de tous côtés ; ils t’anéantiront, toi et tes enfants qui sont chez toi, et ils ne laisseront pas chez toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le moment où Dieu te visitait » [02].
C’est au sanctuaire Dominus Flevit, sur le versant ouest du mont des Oliviers, que ces larmes sont évoquées. Il s’agit d’une petite chapelle construite par la Custodie de Terre Sainte en 1955, sur un terrain propriété des sœurs bénédictines dont le couvent est au sommet. Il n’y a pas de localisation traditionnelle sûre concernant ce fait évangélique, parce qu’elle a été fluctuante au fil du temps. Cependant, le lieu actuel garde des vestiges de la présence chrétienne des premiers siècles : les fouilles archéologiques faites entre 1953 et 1955 permirent de découvrir une nécropole avec cent tombes, allant de l’âge de bronze aux périodes romaines, hérodienne et byzantine, et les restes d’une chapelle et d’un monastère avec des sols en mosaïque du VIIe siècle, vraisemblablement.
On accède au Dominus Flevit en empruntant une route en pente qui dessert Gethsémani et le sommet du mont des Oliviers. La surface de ce versant, qui correspondrait à la vallée biblique de Josafat [03], est pratiquement toute occupée par des cimetières juifs. Après être arrivé à la propriété franciscaine, un chemin, flanqué de cyprès, d’oliviers et de palmiers, conduit vers l’église. Tout autour on perçoit les vestiges archéologiques. L’édifice, avec un plan en croix grecque, fermé par une coupole en arcs en plein cintre, qui est orienté à l’ouest, a une grande baie, ouverte vers la Ville Sainte, permettant au pèlerin d’avoir la même vue panoramique que Jésus lorsqu’il descendait de Bethphagé. Sur les murs quatre bas-reliefs représentent des scènes concernant l’entrée messianique du Christ. Le parement de l’autel est une mosaïque représentant une autre lamentation du Seigneur :
Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu ! Voici que votre temple vous est laissé : il est désert. En effet, je vous le déclare : vous ne me verrez plus désormais jusqu’à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! [04].
La vue de la Vieille Ville de cet endroit-là est magnifique, surtout le matin, lorsque les rayons du soleil illuminent la pierre des édifices : à ses pieds, il y a le Cédron qui sépare Jérusalem du mont des Oliviers ; sur le versant oriental du torrent, les cimetières juifs et sur l’occidental, près du rempart, les musulmans. En face, l’esplanade de l’ancien Temple, aujourd’hui dite des mosquées, avec le Dôme doré du Rocher au centre, celui d’Al-Aqsa, à gauche. Derrière, les dômes de la basilique du Saint-Sépulcre et un peu plus loin, à droite, la tour effilée du couvent franciscain Saint-Sauveur, siège de la Custodie de Terre Sainte. Au sud du rempart, les vestiges archéologiques de la colline de l’Ophel et l’ancienne Cité de David. Plus loin, entourée d’arbres, l’église Saint-Pierre in Gallicantu et au fond, sur la ligne de l’horizon, la basilique et l’abbaye bénédictine de la Dormition, au mont Sion.
Lors de son pèlerinage en Terre Sainte, en 1994, le bienheureux Alvaro del Portillo se recueillit au Dominus Flevit, le 18 mars au matin, après avoir dit la Sainte Messe à la basilique du Saint-Sépulcre.
« L’entrée de Jésus à Jérusalem manifeste la venue du Royaume que le Roi-Messie, accueilli dans sa ville par les enfants et les humbles de cœur, va accomplir par la Pâque de sa Mort et de sa Résurrection » [05].
La multitude des disciples constate que les oracles prophétiques s’accomplissent et perçoit que la manifestation du Royaume est toute proche. En liesse, elle entoure le Christ : « Foule, fête, louange, bénédiction, paix : c’est un climat de joie que l’on respire. Jésus a réveillé dans le cœur tant d’espérances surtout chez les gens humbles, simples, pauvres, oubliés, ceux qui ne comptent pas aux yeux du monde. Lui a su comprendre les misères humaines, il a montré le visage de miséricorde de Dieu, il s’est baissé pour guérir le corps et l’âme. Ça, c’est Jésus. Ça, c’est son cœur qui nous regarde tous, qui regarde nos maladies, nos péchés. L’amour de Jésus est grand. Et ainsi il entre dans Jérusalem avec cet amour, et nous regarde tous. C’est une belle scène : pleine de lumière – la lumière de l’amour de Jésus, celui de son cœur –, de joie, de fête » [06].
En même temps, cette liesse est troublée par les pleurs du Seigneur. Aller vers la Cité Sainte sur un âne était comme son dernier appel au peuple : Grâce à la tendresse, à l’amour de notre Dieu, – avait dit Zacharie dans son Benedictus –, quand nous visite l’astre d’en haut, pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix [07]. Cependant, Jérusalem qui avait vu tant de signes du Maître, n’arrivera pas à le reconnaître comme Messie et Sauveur. Saint Josémaria évoquait avec force ce terrible contraste entre le don de soi du Christ et le rejet des hommes :
Il est venu sauver le monde, et les siens l’ont renié devant Pilate.
Il nous a montré le chemin du bien, et ils le traînent sur le chemin du Calvaire.
Il a donné l’exemple en tout, et ils lui préfèrent un voleur homicide.
Il est né pour pardonner, et – sans motif – ils le condamnent au supplice.
Il est arrivé par des sentiers de paix, et ils lui déclarent la guerre.
Il était la Lumière, et ils le livrent au pouvoir des ténèbres.
Il apportait l’Amour, et ils le paient avec de la haine.
Il est venu pour être Roi, et ils le couronnent d’épines.
Il s’est fait esclave pour nous libérer du péché, et ils le clouent sur la Croix.
Il a pris chair pour nous donner la Vie, et nous le récompensons par la mort [08].
En pensant que Jésus continue de visiter aujourd’hui son peuple, chacun de nous est tenu de voir quelle est la qualité de sa réponse. En effet, il est notre Sauveur, son enseignement nous parvient par la prédication de l’Église, et il nous accorde son pardon et sa grâce dans les sacrements.
Veux-tu savoir comment remercier le Seigneur de ce qu’Il fit pour nous ? ... Avec ton amour ! Il n’y a pas d’autre moyen.
L’amour se paie avec de l’amour. Mais c’est le sacrifice qui témoigne de l’amour véritable. Courage, donc ! renonce à toi-même et prends ta croix. Tu seras sûr alors de Lui rendre amour pour Amour [09].
[01] Saint Josémaria, Chemin de Croix, XIVe station, point 3. [RETOUR]
[02] Lc 19, 41-44. [RETOUR]
[03] Cf. Jl 4, 2.12. [RETOUR]
[04] Mt 23, 37-39 ; Cf. Lc 13, 34-35. [RETOUR]
[05] Catéchisme de l’Église Catholique, n. 570. [RETOUR]
[06] François, Homélie, 24 mars 2013. [RETOUR]
[07] Lc 1, 78-79. [RETOUR]
[08] Saint Josémaria, Chemin de Croix, XIIIe station, point 1. [RETOUR]
[09] Saint Josémaria, Chemin de Croix, Ve station, point 1. [RETOUR]