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18. Gethsémani : prière et agonie de Jésus

L’heure prévue par Dieu pour tirer l’humanité de l’esclavage du péché est arrivée et nous contemplons Jésus-Christ à Gethsémani, qui, souffrant atrocement, verse une sueur de sang (cf. Lc 22, 44), et accepte spontanément et totalement le sacrifice que son Père veut de lui [01].

Les récits évangéliques nous permettent de repérer le lieu où Jésus se recueillit après la Dernière Cène : Il sortit pour se rendre, selon son habitude, au mont des Oliviers [02], et traversa le torrent du Cédron [03], et, avec les Apôtres, il parvint à un domaine appelé Gethsémani [04]. Ces données correspondent à un jardin avec une presse à huile – à l’origine de son nom – et qui était en dehors des remparts de Jérusalem, à l’est de la ville, sur la route de Béthanie.

Ce lieu était sans doute bien connu car Jésus et ses disciples s’y étaient souvent réunis [05], il n’est donc pas étonnant que les premiers chrétiens se souviennent de l’endroit où ont eu lieu ces événements transcendants de l’histoire du salut. Au jardin des Oliviers, face à sa Passion imminente que la trahison de Judas va déchaîner, le Seigneur ressent le besoin de prier : arrivés dans un domaine appelé Gethsémani, il dit à ses disciples : Asseyez-vous ici, pendant que je vais prier. Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit :

« Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez ».

Allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui. Il disait :

« Abba... Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » [06].

Au paroxysme de son angoisse, du ciel, lui apparut un ange qui le réconfortait. Entré en agonie, Jésus priait avec plus d’insistance, et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient sur la terre [07]. La prière du Christ contraste avec l’attitude des Apôtres : Puis Jésus se releva de sa prière et rejoignit ses disciples qu’il trouva endormis, accablés de tristesse. Il leur dit :

« Pourquoi dormez-vous ? Relevez-vous et priez, pour ne pas entrer en tentation » [08].

Jésus est revenu trois fois près de ceux qui l’accompagnaient et les trois fois il les trouva endormis ; tout était fini : « Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre ».

Aussitôt, comme il parlait encore, survient Judas, l’un des Douze, et avec lui une foule armée de glaives et de bâtons [09]. C’est avec un baiser qu’il dénonça le Seigneur que l’on arrêta alors que ses disciples l’abandonnaient et fuyaient.

Grâce à la pèlerine Égérie, nous savons que vers la seconde moitié du IVe siècle, on célébrait une liturgie le Jeudi Saint « sur le lieu où le Seigneur avait prié » et qu’il y avait-là « une belle église » [10]. Les fidèles entraient dans ce temple pour prier, chanter des hymnes et écouter les récits évangéliques de l’agonie de Jésus au jardin des Oliviers. Ensuite, en procession, ils se déplaçaient sur le lieu où l’on évoquait l’arrestation [11].

Compte tenu de cette tradition et d’autres tout aussi anciennes, trois lieux sont vénérés concernant les événements de cette nuit-là : le rocher sur lequel le Seigneur pria, un jardin avec huit oliviers millénaires et quelques rejetons et la grotte où l’arrestation avait vraisemblablement eu lieu. Ils ne sont séparés que par une dizaine de mètres, dans la zone la plus basse du jardin des Oliviers, presque au fond du Cédron, au cœur d’un paysage très évocateur : ce torrent, comme la plupart des wadis palestiniens, est une vallée asséchée et ne draine que les eaux pluviales de l’hiver ; contrairement au flanc de la colline, la zone est peu habitée car de vastes surfaces ont été affectées à des cimetières. Il y a de nombreuses oliveraies, en terrasse, et des cyprès au bord des chemins.


Torrent du Cédron et mont des Oliviers

La basilique de l’Agonie

Le rocher sur lequel la tradition dit que le Seigneur pria est à l’intérieur de la basilique de l’Agonie, dite de Toutes les Nations, parce que seize pays ont collaboré à sa construction, entre 1922 et 1924. Il y a ensuite la surface de l’église byzantine dont ne nous sont parvenues que les fondations puisqu’un incendie la détruisit vraisemblablement avant le VIIe siècle. Avec 25 m sur 16 m, elle avait trois nefs et trois absides et des pavements, ornés de mosaïques, dont nous gardons, à côté des nouveaux, quelques fragments, protégés sous vitre. En construisant le sanctuaire moderne, on en trouva un autre d’époque médiévale. Il fut construit par les croisés sur la base de la basilique primitive, mais plus grand et orienté différemment, vers le sud-est, ce qui porte à croire qu’ils n’avaient pas décelé les vestiges précédents. Il fut abandonné au moment de la conquête de Jérusalem par Saladin.

Du Cédron, on aperçoit le vaste atrium de la basilique, avec trois arcs posés sur des piliers et des colonnes adossées. Là, un fronton surplombe la façade. Sur le tympan, en mosaïque, le Christ est représenté en Médiateur, entre Dieu et l’humanité. Les jours ensoleillés, la luminosité extérieure heurte la pénombre intérieure : les fenêtres filtrent une lumière bleutée, aux tons mauves, qui permet de penser aux heures de l’Agonie de Jésus et aux pèlerins de se recueillir en contemplation. Les douze coupoles, portées au centre de l’église par six colonnes sveltes, renforcent cette impression grâce à des mosaïques qui suggèrent la voûte étoilée.

Dans le chœur, devant l’autel, se détache le rocher vénéré. Il est entouré d’une artistique couronne d’épines. Derrière, dans l’abside centrale, est aussi représentée l’agonie de Jésus. La trahison de Judas et l’arrestation sont évoquées dans des mosaïques.

Le jardin des Oliviers

La Custodie de Terre Sainte est propriétaire, depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, du terrain sur lequel est construite la basilique. Lorsqu’il fut acquis, avec des ruines médiévales et byzantines, il y avait le jardin des fleurs : un domaine non cultivé, clôturé par un mur, où il y avait huit oliviers que les traditions locales dataient de l’époque du Christ. En attendant de reconstruire l’église, les franciscains protégèrent ces oliviers millénaires, rattachés vraisemblablement à la tradition chrétienne du lieu, de sorte qu’ils nous sont parvenus.

Leur aspect ancestral est impressionnant. Les botanistes qui les ont étudiés ne sont pas arrivés à fixer exactement leur âge : d’aucuns disent qu’ils ont été plantés au XIe siècle, issus d’une même greffe, d’autres, que leur énorme volume autorise à penser qu’ils sont du premier millénaire. Plus ou moins vieux, ils sont à préserver, comme des témoins silencieux qui perpétuent le souvenir de Jésus lors de sa dernière nuit sur cette terre.

La grotte de l’arrestation

Dans l’enceinte de la basilique de l’Agonie et du jardin de Gethsémani il y a aussi un couvent franciscain. À l’extérieur de la propriété, quelques dizaines de mètres vers le nord, on trouve la grotte de l’arrestation qui appartient aussi à la Custodie de Terre Sainte. On y accède par un passage étroit qui part de la cour d’entrée au Tombeau de la Vierge. Ce sanctuaire marial, avec la basilique de la Dormition sur le mont Sion, fera l’objet d’une étude à part. Il suffit de rappeler maintenant que selon certaines traditions, c’est là que le corps de Notre Dame aurait été déposé avant l’Assomption, venu du quartier du Cénacle. Les communautés grecque, arménienne, syrienne et copte partagent l’église.

La grotte a 19 mètres de long et à peu près 10 mètres de large. Certains vestiges archéologiques permettent de croire qu’elle fut utilisée par le propriétaire du jardin comme un logement temporaire ou comme un entrepôt. On croit aussi que c’est ici que les huit apôtres se sont endormis la nuit de l’arrestation. Après ses heures d’agonie et de prière, quand le Seigneur pressentit l’arrivée de Judas, il rejoignit vraisemblablement les trois autres apôtres pour leur dire ce qui allait se passer. C’est donc d’ici, de ce coin de Gethsémani, que Jésus est allé au devant de la troupe des gardes.

De nombreuses inscriptions de pèlerins, en différentes langues et de diverses époques, sur les ravalements des parois et sur le plafond, témoignent d’une vénération pratiquement sans discontinuité : au IVe siècle, la grotte était déjà une chapelle et le sol était couvert de mosaïques. Du Ve au VIIIe siècles, des chrétiens y furent ensevelis. À l’époque des croisés, elle fut décorée de fresques. À partir du XIVe siècle, les franciscains eurent quelques droits de culte sur ce lieu et finirent par l’acquérir. Une restauration réalisée en 1956, remit à jour la structure d’origine, avec un pressoir et une citerne. Sur la grotte, dans cette propriété-là, on découvrit les restes d’une ancienne presse à huile.

Le bienheureux Alvaro à Gethsémani

Le bienheureux Alvaro se trouvait à Gethsémani, le 18 mars 1994, dans l’après-midi. Il se recueillit en prière à la basilique de l’Agonie. On lui offrit quelques rameaux l’olivier. Il en fut très reconnaissant. Il pensa à en envoyer un à Jean-Paul II, le dimanche des Rameaux, ce que fit ce jour-là mgr Echevarria de la part du bienheureux Alvaro qui était déjà au Ciel. Ensuite, explique le Prélat après ce pèlerinage, « il tint à déposer sur le rocher de l’Agonie sa croix pectorale, son crucifix et son chapelet. L’endroit que le Seigneur choisit pour prier cette nuit-là est très dur. Il s’agit d’une pierre rugueuse, coupante, sur laquelle il demeura de longues heures à genoux, après l’effort de la Dernière Cène, de sa journée et la fatigue. Soyons donc reconnaissants au Seigneur pour ces gestes physiques qui montrent si clairement son amour pour nous. En effet, il est très dur de tenir des heures en prière sur ce rocher-là. C’est là que nous eûmes la chance de faire notre prière de l’après-midi » [12].

Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne

Les scènes où Jésus s’entretient avec son Père sont si nombreuses, qu’il n’est pas possible de les évoquer toutes. Mais je pense qu’on ne peut pas ne pas penser aux heures, intenses, qui précédent sa Passion et sa Mort, alors qu’il s’apprête à consumer le Sacrifice qui nous réconciliera avec l’Amour divin. Dans l’intimité du Cénacle, son Cœur déborde : il s’adresse, suppliant, au Père, il annonce la venue du Saint-Esprit, il encourage les siens à vivre dans une ferveur continuelle de charité et de foi.

Ce recueillement embrasé du Rédempteur se poursuit à Gethsémani quand il perçoit que la Passion est imminente, avec ses humiliations, ses souffrances, cette Croix si dure où sont crucifiés les malfaiteurs et qu’il a ardemment souhaitée. Père, si c’est possible, éloigne de moi ce calice (Lc 22, 42). Et tout de suite après, mais que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne (Ibid.) [13].

Si nous prenons conscience de notre filiation divine, de notre vocation chrétienne qui demandent que l’on suive les pas du Maître, la contemplation de sa prière et de son agonie au jardin des Oliviers doit nous porter à dialoguer avec Dieu le Père. « Par sa prière, Jésus nous apprend à prier » [14]. Tout en étant notre modèle, il nous convoque à la prière, comme il le fit avec Pierre, Jacques et Jean lorsqu’il les prit avec lui et leur demanda de veiller avec Lui : Priez, pour ne pas entrer en tentation. – Et Pierre s’endormit ainsi que les autres apôtres. – Et toi, mon jeune ami, tu t’endormis aussi, et je fus, moi aussi un autre Pierre ensommeillé [15].

Il n’y a pas d’excuses pour se livrer au sommeil : « Nous pouvons tous prier, pour mieux dire, nous devons tous prier parce que nous sommes venus au monde pour aimer Dieu, le louer, le servir et pour en jouir ensuite éternellement dans l’autre vie, puisque nous ne sommes ici que de passage. Et qu’est-ce que prier ? Parler avec Dieu, tout simplement, avec des oraisons vocales ou dans notre méditation. L’excuse de notre inexpérience ou de notre fatigue ne tient pas debout. Parler avec Dieu pour apprendre de Lui, c’est le regarder, lui parler de notre vie, – notre travail, nos joies, nos peines, nos fatigues, nos réactions, nos tentations – ; si nous l’écoutons, nous entendrons ses suggestions : laisse tomber cela, sois plus cordial, travaille mieux, sers les autres, ne pense pas du mal de qui que ce soit, parle sincèrement et poliment » [16].

Benoît XVI, dans une audience consacrée à la prière de Jésus à Gethsémani, disait que le chrétien est en mesure de créer ici-bas une anticipation du ciel s’il cherche à avoir une intimité de plus en plus grande avec Dieu : « Nous demandons tous les jours avec la prière du Notre Père : “ que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ” (Mt 6, 10). Nous reconnaissons ainsi qu’il y a une volonté de Dieu nous concernant, une volonté de Dieu concernant notre vie, qui doit devenir de plus en plus chaque jour le point de repère de notre volonté et de notre être. Nous reconnaissons aussi que c’est “ au ciel ” que la volonté de Dieu se fait et que la “ terre ” ne devient le ciel, le lieu de la présence de l’amour, de la bonté, de la vérité, de la beauté divine que si la volonté de Dieu y est accomplie. Dans la prière de Jésus au Père, en cette nuit terrible et magnifique de Gethsémani, la “ terre ” est devenue “ le ciel ”. La “ terre ” de sa volonté humaine, secouée par la peur et l’angoisse fut assumée par sa volonté divine, de sorte que la volonté de Dieu se fit sur la terre. C’est aussi le cas dans notre prière : nous devons apprendre à nous abandonner davantage à la Providence divine, demander à Dieu la force de sortir de nous-mêmes pour lui adresser un “ oui ” nouveau, pour lui redire “ que ta volonté soit faite ” pour identifier notre volonté à la sienne » [17].

Jésus, seul et triste, souffrait et trempait la terre de son sang. À genoux, sur le sol dur, il persévère en prière. Il pleure pour toi et pour moi : écrasé par le poids des péchés des hommes [18].

Adresse-toi à la Sainte Vierge et demande-lui, en gage de son amour pour toi, le don de la contrition, du regret de tes péchés et des péchés de tous les hommes et toutes les femmes de tous les temps, empreint d’une douleur d’Amour.

Et dans cet état d’esprit, ose encore ajouter : Ô ma Mère, ma Vie, mon Espérance, prends-moi par la main... et s’il y avait maintenant chez moi quoi que ce soit qui déplaise à Dieu, fais que je le découvre pour qu’à nous deux nous le déracinions.

Poursuis sans crainte : Ô clémente, ô pieuse, ô douce Vierge Marie ! Prie pour moi, afin qu’en faisant la très aimable Volonté de ton Fils, je sois digne de jouir des promesses de Notre Seigneur Jésus [19].



18. Gethsémani : prière et agonie de Jésus

[01] Saint Josémaria, Amis de Dieu, n. 25. [RETOUR]

[02] Lc 22, 39. [RETOUR]

[03] Jn 18, 1. [RETOUR]

[04] Mt 26, 36 ; Mc 14, 32. [RETOUR]

[05] Jn 18, 2. [RETOUR]

[06] Mc 14, 32-36. [RETOUR]

[07] Lc 22, 43-44. [RETOUR]

[08] Lc 22, 45-46. [RETOUR]

[09] Mc 14, 41-43. [RETOUR]

[10] Itinerarium Egeriæ, XXXVI, 1 (CCL 175, 79). [RETOUR]

[11] Cf. Itinerarium Egeriæ, XXXVI, 2-3 (CCL 175, 79-80). [RETOUR]

[12] Xavier Echevarria, Propos recueillis dans Crónica, 1994, p. 332 et 335 (AGP, biblioteca, P01). [RETOUR]

[13] Saint Josémaria, Amis de Dieu, n. 240. [RETOUR]

[14] Catéchisme de l’Église Catholique, n. 2607. [RETOUR]

[15] Saint Josémaria, Saint Rosaire, 1er mystère douloureux. [RETOUR]

[16] Xavier Echevarria, Getsemaní: en oración con Jesucristo, Madrid, Planeta, 2005, p. 12. [RETOUR]

[17] Benoît XVI, Audience, 1 février 2012. [RETOUR]

[18] Saint Josémaria, Saint Rosaire, 1er mystère douloureux. [RETOUR]

[19] Saint Josémaria, Forge, n. 161. [RETOUR]