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23. Un village appelé Emmaüs

Il est ressuscité. Jésus est ressuscité. Il n’est pas dans son sépulcre. La Vie l’a emporté sur la mort [01]. La résurrection du Christ, qui eut lieu dimanche au petit matin, est un fait que les Évangiles rapportent clairement et de façon catégorique. Avec celles dont furent témoins les femmes et les apôtres qui se rendirent devant le tombeau vide, les Évangiles parlent d’autres apparitions. Saint Luc raconte avec des détails touchants comment Jésus rencontra les disciples d’Emmaüs. Cet épisode frappait particulièrement saint Josémaria, car il s’applique, ô combien !, à la spéciale manière d’être de l’Œuvre de Dieu [02].

Voici le récit bien connu : Le même jour, deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé. Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître [03].

D’après ce que rapporte saint Luc, il pourrait sembler tout simple de localiser le hameau vers lequel Cléophas et l’autre disciple se dirigeaient. Or, contrairement à ce qui se passe dans de nombreuses localités, en Terre Sainte, le passage des siècles et des événements de l’histoire ont brouillé les pistes, de sorte que de nos jours on peut identifier plusieurs endroits correspondant à l’Emmaüs évangélique. Certains sont plus vraisemblables que d’autres non seulement parce qu’il y a un consensus des chercheurs sur ce sujet, mais aussi parce qu’ils sont toujours un lieu de pèlerinage.

Le premier correspond à une ville à l’ouest de Jérusalem qui porte le nom d’Emmaüs dans l’Ancien Testament : en l’an 165 avant Jésus-Christ, l’armée séleucide de Nicanor et Gorgias qui campait dans les environs, fut mise en déroute par la rébellion juive, sous les ordres de Judas Maccabée [04]. À peu près à la même époque, on y bâtit une forteresse [05], dont il y a encore des vestiges aujourd’hui. Sur la route de Jaffa à Jérusalem, à la limite de la plaine et des montagnes centrales de la Palestine, sa situation stratégique permit aux Romains d’en faire un important noyau administratif vers la moitié du premier siècle avant Jésus-Christ. Mais, en représailles contre une attaque que subit l’une de leurs cohortes, elle fut incendiée et dévastée en l’an 4 avant Jésus-Christ. Cette ville fut sans doute reconstruite vers les années 66-67 de notre ère car les historiens Flavius Joseph et Pline en parlent lorsqu’ils énumèrent les capitales du district et Vespasien en fit la conquête dans sa campagne pour mater la révolte des Juifs. Elle prit alors le nom de Nicopolis, ville de la victoire, qui fut confirmé lorsqu’elle elle reçut le titre de ville romaine, en l’an 223.

Les plus anciens témoignages de l’identification d’Emmaüs-Nicopolis au site évangélique sont du IIIe siècle : Eusèbe de Césarée, dans l’Onomasticon, recueil de lieux bibliques établi vers l’an 295, soutient qu’ « Emmaüs, d’où était originaire ce Cléophas dont parle l’Évangile de Luc, est aujourd’hui Nicopolis, une ville importante de Palestine » ; et saint Jérôme, qui confirme aussi cette thèse dans sa traduction latine du livre d’Eusèbe, nous dit qu’il a fait un pèlerinage en l’an 386 à « Nicopolis, anciennement dite Emmaüs, où le Seigneur, reconnu à la fraction du pain, consacra en église la maison de Cléophas » [06].

Durant la période byzantine, du IVe au VIIe siècles, Emmaüs-Nicopolis avait sans doute une population chrétienne nombreuse puisqu’elle fut un siège épiscopal. En 638, les arabes envahirent la Palestine et conquirent la ville qui prit le nom d’Ammwas. On sait que ses habitants furent évacués deux ans après à cause d’une maladie infectieuse ; toutefois elle eut son importance en tant que chef-lieu de district durant la domination islamique. En juin 1099, elle fut le dernier bastion pris par les croisés sur leur route vers Jérusalem et au XIIe siècle, sous les règnes chrétiens, on y dressa une église sur les ruines d’une basilique d’époque byzantine.

Jusqu’à cette période, la tradition qui situait à Nicopolis la manifestation de Jésus ressuscité tenait toujours bon, malgré une donnée contraire au récit de saint Luc. En effet, celui-ci dit qu’Emmaüs était à soixante stades de Jérusalem alors que Nicopolis est à cent soixante stades, c’est-à-dire vingt kilomètres plus loin. Plusieurs chercheurs ont proposé différentes hypothèses pour expliquer cela, malgré tout l’identification de Nicopolis à Emmaüs perdit de sa force et son église fut abandonnée au départ des croisés. La présence chrétienne disparut de la ville jusqu’au XIXe siècle. À l’initiative de sainte Mariam de Bethléem, religieuse carmélite, on acheta en 1878 le terrain des ruines de l’église et les pèlerinages repartirent. Les fouilles archéologiques entreprises en 1880, en 1924 et celles d’aujourd’hui ont découvert les vestiges de deux basiliques byzantines et d’une église médiévale, celle des croisés, bâtie avec les pierres des ruines des deux premières.

Au nord de Jérusalem, le petit village de El Qubeibeh pourrait aussi correspondre à l’Emmaüs évangélique. Il est construit sur une ancienne fortification romaine dite Castellum Emmaüs, à une distance exacte de soixante stades au nord de Jérusalem. En 1355, les franciscains arrivés sur les lieux découvrirent quelques traditions locales permettant de l’identifier à la patrie de Cléophas. Les premières fouilles datant de la fin du XVIIIe siècle trouvèrent des vestiges d’une basilique croisée construite sur un autre édifice précédent ainsi que les traces d’un hameau médiéval. En 1902, on construisit une église néo-romane qui intégrait les vestiges antérieurs et qui est toujours débout.

À Pâques, en 2008, Benoît XVI évoqua le fait que l’Emmaüs de l’Évangile n’a jamais été identifié avec certitude : « Il y a différentes hypothèses et c’est très suggestif car cela nous permet de penser qu’Emmaüs est, en fait, partout ailleurs : le chemin qui conduit à Emmaüs, c’est celui de tout chrétien, qui plus est, de tout homme. Sur nos chemins, Jésus ressuscité devient un compagnon de voyage pour raviver en notre cœur la chaleur de la foi et de l’espérance et rompre le pain de la vie éternelle » [07].

Ils le reconnurent à sa façon de couper le pain

Les deux disciples se rendirent à Emmaüs. Leur allure était normale, comme celle de tant d’autres personnes qui passaient dans ces parages. Et c’est là que, tout naturellement, Jésus leur apparaît et fait route avec eux pour engager une conversation qui leur fait oublier leur fatigue. J’imagine la scène, déjà tard, en soirée, avec le souffle d’une douce brise. Autour d’eux, des champs dorés de blé déjà levé, et de vieux oliviers aux branches argentées par une lumière ténue [08].

La présence du Seigneur mit ces deux disciples en confiance et au bout de deux phrases, elle entraîna la confidence : Il comprend leur souffrance, pénètre leur cœur, et leur communique un peu de la vie qui l’habite [09]. Leur espoir de voir Jésus racheter Israël s’était soldé par la crucifixion. En quittant Jérusalem, ils savaient déjà que son corps n’était pas dans son tombeau et que les femmes disaient avoir reçu l’annonce de sa résurrection par le biais de quelques anges. Ils n’y croient cependant pas [10], ils sont tristes, leur foi est vacillante. Jésus leur dit alors :

« Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? ».

Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait [11].

Quel émouvant échange ! Or, à leur arrivée au bourg, le trajet s’achève et les deux disciples qui, sans s’en rendre compte, ont été blessés au plus profond de leur cœur par la parole et par l’amour de Dieu fait homme, regrettent qu’il s’en aille. En effet, Jésus leur dit au revoir en faisant semblant de poursuivre sa route (Lc 24, 28) [12]. Toutefois, les deux disciples le retiennent et le forcent presque à rester avec eux [13]. Ils le prient, avec beaucoup de tendresse humaine et divine : Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse [14]. Jésus resta donc et quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » [15].

Quand il commentait cet épisode, saint Josémaria parlait aussi de l’apostolat des chrétiens, qui, au cœur du monde, sont appelés à rendre le Christ présent dans tous les milieux de travail [16].

“ Nonne cor nostrum ardens erat in nobis, dum loqueretur in via ? ” – Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous lorsqu’il nous parlait en chemin ?

Si tu es un apôtre, tes collègues devraient dire de même après t’avoir rencontré sur le chemin de leur vie [17].

Le Seigneur a voulu apparaître tout simplement à Cléophas et à son compagnon, comme un voyageur de plus, sans se faire reconnaître tout de suite. C’est ce qu’il fit durant ses trente ans de vie cachée.

Ces années cachées de la vie du Seigneur ne sont pas sans signification ; elles ne sont pas non plus une simple préparation des années à venir, celles de sa vie publique. Depuis 1928, j’ai clairement compris que Dieu désire que les chrétiens prennent pour exemple la vie du Seigneur tout entière. J’ai compris tout spécialement sa vie cachée, sa vie de travail courant au milieu des hommes ; le Seigneur veut, en effet, que beaucoup d’âmes trouvent leur voie dans ces années de vie cachée et sans éclat. Obéir à la volonté de Dieu est toujours, par conséquent, sortir de son égoïsme ; mais cela ne doit pas se réduire essentiellement à s’éloigner des circonstances ordinaires de la vie des hommes, nos égaux par l’état, la profession, la situation dans la société.

Je rêve – et le rêve est devenu réalité – d’une foule d’enfants de Dieu qui se sanctifient dans leur vie de citoyens ordinaires et partagent les soucis, les idéaux et les efforts des autres créatures. J’ai besoin de leur crier cette vérité divine : si vous demeurez au milieu du monde, ce n’est pas que Dieu vous ait oubliés, ce n’est pas que le Seigneur ne vous ait pas appelés. Mais Il vous a invités à poursuivre votre route parmi les activités et les soucis de la terre ; car Il vous a fait savoir que votre vocation humaine, votre profession, vos qualités, loin d’être étrangères à ses divins desseins, ont été sanctifiées comme une offrande très agréable au Père [18].

La réaction des disciples d’Emmaüs qui sont levés sur-le-champ et qui sont revenus à Jérusalem [19], est aussi une leçon pour tout homme :

Nos yeux s’ouvrent comme ceux de Cléophas et de son compagnon, quand le Christ rompt le pain ; et bien qu’il disparaisse encore à nos yeux, nous serons nous aussi en mesure de reprendre la route – il commence à faire nuit –, pour en parler aux autres, entraînés par la joie qui déborde de notre cœur.

Chemin d’Emmaüs. Notre Dieu a rempli ce nom de douceur. Or Emmaüs, c’est le monde entier, puisque le Seigneur a ouvert les chemins divins de la terre [20].



23. Un village appelé Emmaüs

[01] Saint Josémaria, Saint Rosaire, 1er mystère glorieux. [RETOUR]

[02] Saint Josémaria, 29 mars 1932, dans Apuntes íntimos, n. 675, reprís dans Camino, 3.ª edición crítico-histórica, n. 917. [RETOUR]

[03] Lc 24, 13-16. [RETOUR]

[04] Cf. 1 M 3, 38 – 4, 25. [RETOUR]

[05] Cf. 1 M 9, 50. [RETOUR]

[06] Saint Jérôme, Épître CVIII. Epitaphium Sanctæ Paulæ, 8. [RETOUR]

[07] Benoît XVI, Regina cœli, 6 avril 2008. [RETOUR]

[08] Saint Josémaria, Amis de Dieu, n. 313. [RETOUR]

[09] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 105. [RETOUR]

[10] Cf. Lc 24, 17-24. [RETOUR]

[11] Lc 24, 25-27. [RETOUR]

[12] Saint Josémaria, Amis de Dieu, n. 314. [RETOUR]

[13] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 105. [RETOUR]

[14] Lc 24, 29. [RETOUR]

[15] Lc 24, 30-32. [RETOUR]

[16] Cf. Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 105. [RETOUR]

[17] Saint Josémaria, Chemin, n. 917. [RETOUR]

[18] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 20. [RETOUR]

[19] Cf. Lc 24, 33. [RETOUR]

[20] Saint Josémaria, Amis de Dieu, n. 314. [RETOUR]