En vertu du prétendu principe qu’ils placent à la base de leur théorie néfaste, et d’après lequel l’ordre surnaturel n’a aucune réalité objective, les exégètes rationalistes suppriment, dans l’histoire du peuple hébreu comme dans celle de Jésus et de l’Église, tout ce qui dépasse les forces de la nature, par conséquent les prophéties aussi bien que les miracles. D’où il suit que, si les Israélites ont cru à un Messie libérateur, il n’y a jamais eu d’oracles messianiques dans le sens admis par les chrétiens.
Mais ils vont encore plus loin. Ils établissent une autre « règle d’une grande portée[1848] », que le Dr A. Harnack résume en ces quelques mots : « La conviction que les prophéties de l’Ancien Testament se sont accomplies dans l’histoire de Jésus a agi d’une manière troublante sur la tradition[1849] ». En quoi donc aura consisté cette activité troublante ? Persuadée que « d’anciennes paroles de l’Écriture se sont à tout instant réalisées dans la vie de son Seigneur[1850] », la chrétienté primitive s’est empressée d’appliquer elle-même à Jésus-Christ de nombreux passages des prophètes, des psaumes et des autres livres de l’Ancien Testament, comme s’ils avaient été, dès l’origine, spécialement écrits pour lui. Bien plus, désireuse de multiplier les réalisations de ce genre et de procurer ainsi plus de gloire à celui qu’elle vénérait et aimait comme son fondateur, elle lui aurait prêté, dans son zèle ardent et en s’appuyant sur d’autres textes scripturaires, des paroles et des actions qui n’ont rien d’historique. Nos adversaires développent froidement cette grave assertion. « Le récit des évangiles, dit l’un des plus connus d’entre eux[1851], est rempli de prédictions… empruntées à l’Ancien Testament… Lorsque son Jésus fut mort, la chrétienté primitive trouva des consolations et des lumières, … en découvrant que les souffrances et la mort du Messie avaient été prédites dans l’Ancien Testament, et, par conséquent, préparées depuis longtemps par Dieu… Les prophéties de l’Ancien Testament ont donné naissance à un nombre considérable de faits de l’histoire évangélique, ou tout au moins, elles ont enrichi les incidents de traits nouveaux[1852] ».
Des articles de revues[1853] et des ouvrages spéciaux ont été composés tout exprès pour démontrer cette thèse de l’incrédulité. C’est ainsi que, d’après le Dr W. Brandt[1854], tous les détails évangéliques relatifs à la passion et à la résurrection du Sauveur qui ont quelque parallèle dans l’Ancien Testament, doivent être aussitôt retranchés sans autre examen, attendu qu’ils ont été ajoutés par les premiers chrétiens. La « règle » en question n’a pas tardé à passer dans les Manuels vulgarisateurs ; elle était vraiment trop commode, pour qu’on n’essayât pas d’en tirer tout le parti possible. « Quand il fut entendu que Jésus était Celui qui doit venir (le Messie), la foi de ses disciples se préoccupa de mettre sa personne et sa vie d’accord avec les prophéties dont l’existence devenait pour eux la grande preuve. Comme les traits de la vie du Maître s’effacèrent vite, ils y réussirent sans beaucoup de peine[1855] ».
Cette soi-disant règle, que l’école exégétique radicale maintient avec tant d’insistance, est d’une telle hardiesse, que plus d’un critique affilié à ce même parti a protesté contre elle. « Pourquoi, demande l’un d’entre eux[1856], pourquoi Jésus, cet excellent Israélite, n’aurait-il pas utilisé, en telle ou telle circonstance, les pensées et les prophéties de l’Ancien Testament, comme les étoiles directrices de sa manière d’agir ? » Cette réflexion est exacte ; mais il faut aller beaucoup plus loin. En effet, il est certain, comme le croyaient autrefois les Juifs, comme nous le croyons, nous catholiques, comme le croient aussi de nombreux protestants, que des faits multiples de la vie du Messie avaient été longtemps prédits d’avance par les prophètes divinement inspirés. Ce n’est donc point d’une manière rétrospective qu’on lui appliqua les oracles dont nous parlons. Ni les évangélistes, ni les premiers chrétiens n’ont inventé cette preuve, qu’ils ont reçue traditionnellement des Juifs, dans son ensemble et pour la plupart de ses détails[1857]. Nous avons d’ailleurs démontré la sincérité parfaite des quatre biographes du Sauveur, qui, en outre, surtout lorsqu’ils s’adressaient à Israël, se seraient bien gardés de gâter leur cause par un argument dont la faiblesse aurait immédiatement sauté à tous les yeux.
Mais on comprend jusqu’à un certain point l’erreur des rationalistes sur cette grave question. Ce qui nous frappe dans les oracles grandioses qui nous occupent en ce moment, n’est pour eux qu’artifice, ou même mensonge plus ou moins conscient. Aucune des parties du merveilleux diptyque ne réussit à les satisfaire. La partie prophétique est due à l’enthousiasme religieux, sinon à je ne sais quel fanatisme. La partie consacrée à la réalisation a été souvent créée de toutes pièces, ou tout au moins exagérée. Ni d’un côté ni de l’autre ils ne veulent être satisfaits. On l’a dit avec beaucoup de vérité, « l’argument tiré des prophéties n’a toute sa valeur que pour les croyants… ; c’est surtout en fait de prophétie qu’il faut être de la famille pour en bien entendre la langue[1858] ». Le Père M. -J. Lagrange a écrit de même[1859] : « Sans un certain sentiment religieux — quelle que soit la part qu’y prend la grâce —, il est inutile d’aborder l’exégèse des prophéties ; on n’y trouverait pas de lumière » ; souvent même, ajouterons-nous, on n’y trouverait que l’obscurité, les rationalistes en sont une preuve vivante. L’un d’eux n’avouait-il pas[1860] que lui et ses collègues « sont a priori assez mal disposés à l’égard de ce genre de preuve » ?
Nous nous contenterons donc d’exposer ici quelques-uns des faits qui démontrent que nous avons le droit de croire aux prophéties messianiques et à leur accomplissement intégral.
Tout d’abord, nous pouvons nous appuyer sur le témoignage très net, très formel, de N. -S. Jésus-Christ lui-même, dont l’autorité est suprême et infaillible pour nous[1861]. Plusieurs fois il a affirmé dans les termes les plus énergiques que la Bible entière est occupée de lui. Il y renvoie les pharisiens hostiles et incrédules : « Scrutez les Écritures, puisque vous pensez avoir en elles la vie éternelle ; ce sont elles qui témoignent en ma faveur[1862] ». Il y renvoie ses disciples et ses amis : « Commençant par Moïse et tous les prophètes, il leur interprétait dans toute l’Écriture ce qui le concernait…[1863] Ce sont les paroles que je vous ai adressées quand j’étais encore avec vous : qu’il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans Moïse, et dans les prophètes, et dans les psaumes[1864] ». Et notons bien qu’il ne s’applique pas seulement l’ensemble de la Bible, mais un certain nombre de détails spéciaux, minutieux en apparence, tels que le symbole du serpent d’airain[1865], la prédiction d’Isaïe relative à la conduite suave et miséricordieuse du Messie[1866], divers oracles relatifs à sa passion[1867], etc. Sur le point d’expirer, il poussa ce cri victorieux : « Consummatum est, Τετέλεσται, Tout est accompli », signifiant par là qu’il avait réalisé complètement les prophéties de l’Ancien Testament qui concernaient sa vie, sa mission et sa mort.
Comme leur Maître, les évangélistes et les apôtres en appellent sans cesse à la Bible, puisant à pleines mains dans le riche trésor des oracles messianiques, relevant par des textes nombreux la parfaite harmonie qui existe entre la vie de Jésus et l’Ancien Testament. Pas de doute, à leurs yeux, que le fils de Marie ne soit « celui dont Moïse a parlé et qu’ont annoncé les anciens prophètes[1868] ». Les quatre biographes du Sauveur soulignent à chaque page, dans leurs récits, les coïncidences providentielles d’un grand nombre de ses actes avec les prédictions et les figures de l’ancienne Alliance.
Jésus a réalisé trait pour trait le grand idéal prophétique : telle est, avons-nous dit plus haut, la pensée fondamentale sur laquelle saint Matthieu insiste avec une vigueur extraordinaire. C’est le plan, le dessein de Dieu même qui est ainsi mis en relief. Il ne s’agit pas d’une simple accommodation, mais d’un rigoureux accomplissement. Quoiqu’ils n’aient pas écrit directement pour des Juifs, comme le premier évangéliste, saint Marc et saint Luc suivent une marche analogue à la sienne et prouvent à leur tour, par des passages empruntés aux portions les plus variées de l’Ancien Testament, que Jésus est véritablement le Messie promis. Quant à saint Jean, il reprend la formule ut adimpleretur de saint Matthieu, et, constamment aussi, il appuie sa narration sur les oracles prophétiques comme sur sa base naturelle.
Ce sont de même les écrits de l’ancienne Alliance qui fournissent aux autres apôtres et disciples du Sauveur le substratum de leurs discours et de leurs lettres. De quoi saint Pierre paraît-il avoir été surtout frappé, dans les pages trop rares qui nous sont restées de lui ? De la réalisation littérale et parfaite des prophéties messianiques par son Maître. Après avoir cité tour à tour, en ce sens, Joël[1869], David[1870], Moïse[1871] et Isaïe[1872], il résume sa pensée dans les lignes suivantes : « Tous les prophètes qui ont successivement parlé depuis Samuel ont annoncé ces jours-ci (l’ère messianique)[1873] ». Saint Paul, ce rabbin converti, qui s’était plongé avidement dans l’étude des saintes Écritures et des traditions juives, en appelle fréquemment aussi au témoignage de l’Ancien Testament, pour démontrer à ses coreligionnaires d’autrefois que Jésus réunissait en sa personne toutes les qualités attribuées au Messie rédempteur. Ses discours pourraient se ramener à ces quelques mots : « Paul leur annonça (aux Juifs) le royaume de Dieu, … en cherchant, par la loi et les prophètes, à les persuader de ce qui concerne Jésus[1874] ». Ses épîtres, toutes remplies du nom et de l’amour de Jésus-Christ, reviennent constamment aussi sur cette preuve essentielle. Parfois, à première vue, ses applications semblent surprenantes et amenées d’assez loin ; par exemple, dans certains passages où l’histoire des Israélites est mise en corrélation avec celle du Christ et de son Église[1875]. Mais l’apôtre a soin de citer alors ce profond principe : « Toutes ces choses leur arrivaient en figure[1876]. La prophétie, dans ce cas, est donc seulement typique et indirecte.
Nous avons vu plus haut que, de leur côté, les auteurs des Targums, du Talmud et des Midrachim, cherchaient également partout, à travers la Bible, mais avec des exagérations manifestes, les traces anticipées du Messie. En soi, leur zèle était louable et conforme à la Vérité. Sans doute, « il ne faut pas vouloir tout appliquer immédiatement au Messie ; mais les endroits qui ne le regardent pas directement servent au moins de support à ceux qui l’annoncent. Comme dans une lyre, dit saint Augustin, les cordes seules sont sonores de leur nature, et cependant le bois sur lequel on les monte n’a point d’autre but que de contribuer aussi à la production des sons ; ainsi en est-il de tout l’Ancien Testament, qui résonne comme une lyre harmonieuse le nom et le règne de Jésus-Christ[1877] ».
Les Pères et les docteurs chrétiens, des premiers siècles aimaient aussi à regarder tous les livres qui composent l’Ancien Testament, comme autant de rayons convergents, dont le Seigneur Jésus est le véritable centre. À la manière des évangélistes et des apôtres, et selon la pressante recommandation du Sauveur, ils scrutaient les Écritures en vue d’y découvrir le Messie promis. L’horizon christologique de l’Épître de Barnabé, des écrits de saint Justin, de Tertullien, de saint Irénée est aussi riche qu’admirable. « L’Esprit Saint a prédit par les prophètes tout ce qui concerne Jésus-Christ », disait saint Justin[1878], et si cette prédiction n’a pas toujours été faite en termes directs et manifestes, elle a du moins eu lieu au moyen de symboles, de paraboles et de figures[1879]. Origène et les autres maîtres de la savante et illustre École d’Alexandrie ne pouvaient manquer d’exploiter aussi, quoique en tombant à leur tour dans quelques exagérations de détail[1880], une mine aussi féconde. Après eux, plus discrètement, les autres Pères de l’Église, ceux de l’Occident comme ceux de l’Orient — les Ambroise, les Hilaire, les Jérôme, les Augustin, comme les Ephrem, les Basile, les Chrysostome, les Grégoire de Nazianze, les Eusèbe de Césarée —, développèrent la même thèse, en vertu de laquelle il existe une merveilleuse symphonie entre l’Ancien et le Nouveau Testament, par rapport à N. -S. Jésus-Christ.
Et, depuis ces temps reculés jusqu’à nous, tous les interprètes croyants sont venus de même saluer Jésus, le vrai Messie, dans la Bible des Juifs, qui le manifeste d’une manière si fréquente, si réelle. Nos grands écrivains du moyen âge, puis, à l’aurore des temps modernes, saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin, plus tard Pascal[1881], le profond penseur du xviie siècle, et Bossuet, le grand orateur ; enfin, de nos jours, les protestants orthodoxes aussi bien que les interprètes et les théologiens catholiques, se sont faits les vaillants et intelligents défenseurs des prophéties messianiques. Que devient, après cela, l’insolente et sotte bravade de Proudhon : « Si l’on peut me montrer dans l’Ancien Testament une seule ligne se rapportant au Nouveau, je me tiens pour battu[1882] ».
Ainsi donc, « il s’est trouvé des hommes, dans Israël et nulle part ailleurs, pour annoncer à leur nation un Roi, consacré par l’huile sainte, un Oint ou Messie dont ils ont décrit le rôle, et c’est surtout par lui que devait se produire une grande rénovation religieuse, qui, partant du peuple juif, s’étendrait à l’humanité tout entière[1883] ». Ce Messie est venu, et il ne diffère pas de Jésus de Nazareth.
[1848] , Die Person Jesu im Streite der Meinungen der Gegenwart, p. 34.
[1849] , Das Wesen des Christentums, 1903, p. 13.
[1850] , loc. cit.
[1851] , Die Schriften des Neuen Testament, t. I, p. 42-43. Etc.
[1852] , Die Synoptiker, 2e éd.t., p. 18-19, parle dans le même sens.
[1853] Entre autres celui de , « Studien über den Einfluß des Weissagungsbeweises auf die evangelische Geschichte » dans Studien und Kritiken, 1910, p. 83-109, 163-195.
[1854] , Die evangelische Geschichte und der Ursprung des Christentums, auf Grund einer Kritik der Berichte über das Leiden und die Auferstehung Jesu, 1893. Plus récemment paraissait la brochure du Dr , Der Einfluß des Weissagungsbeweises und anderer Motive auf die Leidensgeschichte ; ein Beitrag zur Evangelienkritik, 1910.
[1855] , Manuel d’histoire ancienne du christianisme : les origines, p. 166. Pour , Jésus de Nazareth, t. I, p. 176, les prophéties messianiques, groupées comme nous les avons présentées ci-dessus, ne sont qu’« un échafaudage artificiellement construit » d’après « une méthode arbitraire », et que « la critique de nos jours a démoli peu à peu ».
[1856] , Die Hauptprobleme der Leben Jesus Forschung, 2e éd., 1906, p. 51.
[1857] Pour l’application de chacune des prophéties messianiques, voir les principaux commentaires et les ouvrages cités en note, p. […].
[1858] Père , Critique et catholique, t. I, p. 52-53.
[1859] Père , Revue biblique, 1906, p. 309.
[1860] , Modernisme et tradition catholique en France, p. 55.
[1861] Nous allons résumer ici quelques-unes des pages que nous avons intitulées : « Jésus-Christ centre de la Bible » dans , La Sainte Bible commentée, t. I, p. 2-10.
[1862] Joan., v, 39.
[1863] Luc., xxiv, 27.
[1864] Luc., xxiv, 44. Moïse, les prophètes et les psaumes représentent ici les trois grandes divisions de la Bible hébraïque : le Pentateuque, les livres prophétiques, les livres poétiques ou sapientiaux.
[1865] Joan., iii, 14.
[1866] Matth., xii, 16-21.
[1867] Matth., xxv, 54 ; Luc., xxii, 37.
[1868] Joan., i, 45.
[1869] Act., ii, 16-21.
[1870] Act., ii, 25-38.
[1871] Act., iii, 22-23.
[1872] I Petr., i, 6.
[1873] Act., iii, 24-25.
[1874] Act., xxviii, 23.
[1875] Cf. I Cor., xii, 1-10 ; Gal., iv, 21-31 ; Hebr., xii, 3-40 ; etc.
[1876] I Cor., x, 11.
[1877] , Les trois grands prophètes, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel : analyses et commentaires, 1877, p. 14-15.
[1878] , Apologia, i, 6 : « τα κατά τον Ἰησοῦν πάντα ».
[1879] , Dialogus cum Tryphone, 114 : « συμβολικῶς, ἐν παραβολῆ, ἐν τροπολογία ».
[1880] Ils disaient, pour s’excuser, qu’il valait mieux chercher dix fois le Christ là où il n’est pas, que de l’oublier une seule fois là où il se trouve réellement.
[1881] Voir l’intéressant article du Père , « Pascal et les prophètes messianiques », Revue biblique, 1906, p. 334-360.
[1882] Parole citée par , Le Messie et Jésus-Christ dans les prophéties de la Bible, 1881, p. viii.
[1883] Père , Ibid., p. 335.