I. Les raisons générales qui démontrent que le premier de nos quatre évangiles a été composé par saint Matthieu et le troisième par saint Luc sont valables, évidemment, pour le contenu entier de ces écrits ; par conséquent, pour l’histoire de l’Enfance comme pour tout le reste. Cependant, l’authenticité des quatre chapitres qui racontent cette histoire a été si souvent attaquée, qu’il ne sera pas inutile d’examiner ici les arguments spéciaux sur lesquels on s’appuie pour la nier[1887].
Parmi les preuves qu’allèguent les critiques libéraux ou rationalistes pour justifier leur négation, les unes concernent simultanément les deux évangélistes, les autres se rapportent tantôt à saint Matthieu, tantôt à saint Luc. Nous les étudierons successivement. Mais faisons remarquer d’abord qu’aucune d’elles n’est empruntée à la catégorie si puissante des arguments extrinsèques ou d’autorité ; elles appartiennent toutes, sans exception, à l’argumentation dite intrinsèque, dans laquelle les préjugés dogmatiques peuvent si aisément se glisser. Tous les anciens manuscrits grecs et toutes les versions anciennes contiennent les récits de l’Enfance, tels que nous les lisons aujourd’hui. Les Pères et les Docteurs du second et du troisième siècle en citent des passages. Le païen Celse montre qu’il les connaît, car il y fait des allusions[1888].
Il est vrai que les récits de l’Enfance font entièrement défaut dans l’évangile composé par Marcion († vers 165)[1889], et leur absence paraît doublement étonnante en ce qui concerne saint Luc, puisque le fameux hérésiarque s’est spécialement proposé de publier une édition nouvelle du troisième évangile. Mais tout s’explique, lorsqu’on se rappelle les éléments du système de Marcion. Plongé dans l’erreur du docétisme, il rejetait la naissance humaine de Jésus, dont le corps n’était, d’après lui, qu’un fantôme sous lequel se cachait le Christ. Il supprima donc les deux premiers chapitres de saint Luc, qui allaient directement contre sa théorie, et non seulement ces deux chapitres, mais encore divers autres passages, dont le contenu le condamnait pareillement[1890].
Ce n’est pas non plus en s’appuyant sur des critères externes, suggérés par la critique littéraire, que les rationalistes modernes prétendent retrancher les récits de l’Enfance, mais sur des raisons purement imaginaires. Ils affirment d’abord que les quatre chapitres en question n’adhèrent que faiblement au corps proprement dit des évangiles dont ils forment le préambule, et qu’ils en sont facilement séparables. Ce seraient donc des « pièces rapportées » après coup. Les épisodes qu’ils racontent seraient même complètement hétérogènes, sans connexion réelle avec la vie publique de Jésus, de sorte qu’entre eux et celle-ci existe un hiatus véritable.
Assertions purement gratuites, ainsi qu’il résulte de l’argument irréfutable tiré de la présence de ces récits dans les manuscrits et les versions. Que les événements qu’ils relatent aient un cachet à part, cela est évident. L’enfance du Sauveur ne pouvait, en effet, ressembler à aucune autre partie de son existence humaine. Toutefois, elle en est la préparation naturelle, et pour ainsi dire la prophétie. Sans les faits dont elle se compose, nous connaîtrions imparfaitement Notre-Seigneur ; grâce à eux, nous contemplons déjà dans le divin Enfant, qui attire les complaisances de son Père et l’admiration des hommes, le futur rédempteur, le Messie promis au monde. Ils sont donc un digne portique du reste de sa vie, et il n’est pas permis de dire qu’on pourrait sans inconvénient les détacher de leur place actuelle, pour en faire un petit livre à part, complet en lui-même[1891]. S’il existe une lacune historique très sensible entre eux et la vie publique, cela tient à ce qu’il entrait dans le dessein de la Providence que le Messie demeurât caché, inconnu durant de longues années, dans sa retraite obscure et paisible de Nazareth.
Mais saint Marc est entièrement muet sur la sainte Enfance, et il regarde la prédication de Jean-Baptiste comme le « commencement de l’évangile de Jésus-Christ[1892] » De plus, la catéchèse apostolique, du moins à ses débuts, négligeait les faits préliminaires de la vie du Sauveur, et plaçait en première ligne ceux qui se rattachent au ministère du précurseur[1893]. — Deux autres objections, qui n’en font qu’une en vérité, mais qui ne démontrent absolument rien. Saint Marc a suivi son plan, qui était de reproduire de son mieux la prédication de saint Pierre, son maître ; les deux autres synoptiques ont suivi pareillement le leur. Chacun des quatre biographes du Christ était entièrement libre dans le choix des événements à raconter. La critique n’a donc rien à voir dans le silence de saint Marc. Pour ce qui est de la prédication des apôtres et des premiers missionnaires chrétiens, si, d’une manière générale, elle insistait spécialement sur les faits de la vie publique, de la passion et de la résurrection de Notre-Seigneur, c’est parce qu’ils étaient beaucoup plus caractéristiques et plus faciles à démontrer historiquement. Mais il ne suit pas de là qu’elle ait gardé un silence absolu sur les premières années du fondateur du christianisme. L’intérêt que les premiers chrétiens portaient à l’histoire personnelle du Sauveur s’étendait à son enfance aussi bien qu’aux autres parties de sa vie, et on ne manquait pas de satisfaire cette pieuse et légitime curiosité.
II. À ces attaques d’ordre général, les néo-critiques enjoignent d’autres, plus particulières, qui atteignent tour à tour les auteurs des deux récits de l’Enfance. Elles se rapportent soit à leur genre littéraire, soit à leurs pensées fondamentales. À ce double point de vue, on a opposé les premiers chapitres de saint Matthieu et de saint Luc au reste de leur narration, et on a prétendu y relever de graves incompatibilités, qui exigeraient, de part et d’autre, des rédacteurs distincts.
Parlant des chapitres i et ii de saint Matthieu, un critique anglais, d’ordinaire modéré, écrivait naguère : « Des considérations de style et la structure générale rendent probable l’opinion d’après laquelle ils seraient d’une autre main que celle qui a fourni le corps principal de l’évangile[1894] ». Un autre critique anglais, aux allures généralement assez libres, répond à cela que « l’évidence littéraire interne est extraordinairement forte » en faveur de l’authenticité[1895]. Entrant dans quelques détails, il fait remarquer, à la suite de beaucoup d’autres exégètes, que, dans les quarante-huit versets qui composent ces deux chapitres — encore faudrait-il retrancher les seize d’entre eux qui contiennent la liste généalogique —, on trouve un grand nombre d’expressions regardées comme caractéristiques du vocabulaire de saint Matthieu[1896]. Et ce n’est pas seulement la diction qui est, en somme, identique à celle des chapitres iii-xxviii, mais aussi le genre, la méthode, la pensée dominante. Dans son récit de l’Enfance comme tout du long de son évangile, saint Matthieu se complaît à mettre en relief, conformément à son but apologétique, la réalisation par Jésus des anciens oracles relatifs à son rôle de Messie. Il le fait jusqu’à cinq fois dans cet espace si bref[1897], et il ne manque pas d’introduire les textes prophétiques par les formules : Ut adimpleretur…, Tunc adimpletum est… Or, cela aussi est une des particularités les plus remarquables du premier évangile. Il n’y a donc pas à douter, plusieurs autres néo-critiques en conviennent, que les chapitres i et ii ne fassent partie intégrante de l’œuvre primitive de saint Matthieu. C’est sans motif sérieux qu’on en a nié l’authenticité.
Les passages correspondants du troisième évangile ont été attaqués plus violemment encore, en réalité — nous le verrons bientôt d’une manière plus explicite — parce qu’ils proclament avec une clarté supérieure la naissance surnaturelle de Jésus, son rôle messianique et sa nature divine. Nous répondrons seulement aux principales objections.
Tout d’abord, nous dit-on, quiconque est le moins du monde au courant des choses juives ne tarde pas, en lisant le récit consacré par saint Luc à l’enfance de Jésus, à être frappé de son coloris entièrement israélite. Il s’ouvre dans le temple de Jérusalem, en pleine cérémonie du culte[1898]. Le précurseur est d’origine sacerdotale ; trois fois au moins[1899], l’écrivain sacré mentionne la « justice », c’est-à-dire la sainteté, des principaux personnages au point de vue de l’Ancien Testament ; dans la salutation de l’ange Gabriel, dans les cantiques de Zacharie et de Marie, apparaissent des réminiscences multiples de l’histoire théocratique ; les rites de la circoncision et du rachat de l’Enfant Jésus, comme aussi de la purification légale de sa mère, sont fidèlement accomplis ; la sainte Famille va chaque année en pèlerinage à Jérusalem : tous ces détails et beaucoup d’autres encore sont complètement juifs. Aussi les commentateurs croyants, non moins que les critiques rationalistes, sont-ils d’avis que cette portion du troisième évangile est extraordinaire à ce point de vue. Et pourtant, d’après les données fort nettes de la tradition, l’auteur était païen d’origine, et il avait reçu son éducation loin de la Palestine, à Antioche de Syrie, où il était né. Comment donc pouvait-il être si bien au courant de détails spécifiquement juifs ?
Mais, demandons-nous à notre tour, comment les adversaires de l’authenticité ne remarquent-ils pas que le coloris juif des pensées et des faits s’explique de lui-même, et démontre que saint Luc est, ici comme partout ailleurs, un historien consciencieux et fidèle, qui raconte, sans y rien modifier, ce que ses sources lui ont appris ? Les faits et les idées devaient être nécessairement israélites, puisqu’il s’agit du Messie, donné tout d’abord aux Juifs et appartenant à leur race. La parfaite connaissance des usages religieux des Juifs, rendue déjà suffisamment intelligible par les documents que saint Luc a eus entre les mains, devient plus naturelle encore, si l’on admet, d’après une opinion qui avait cours dès l’époque de saint Jérôme[1900] qu’il s’était fait affilier au judaïsme comme prosélyte, avant d’adopter la foi chrétienne. En toute hypothèse, comme l’a reconnu loyalement un des principaux adeptes du rationalisme contemporain[1901], « les pensées dominantes (des récits de l’Enfance selon saint Luc) ne diffèrent pas de celles du troisième évangile envisagé dans sa totalité ».
On propose encore une autre objection, cette fois par rapport au style de ces mêmes récits. Il diffère tellement de celui que les connaisseurs admirent à juste titre dans l’ensemble du troisième évangile et du livre des Actes[1902], tout spécialement dans le prologue, Luc., i, 1-4, qu’il ne saurait, on le répète sur tous les tons, être sorti de la plume de saint Luc. Les aramaïsmes y abondent, c’est un fait. Nous noterons en particulier : les propositions simplement juxtaposées et unies entre elles par la conjonction et (καί), au lieu d’être élégamment construites et équilibrées à la façon grecque[1903] ; l’emploi réitéré de la formule toute hébraïque et araméenne, « Il arriva[1904] » ; l’usage non moins sémitique du substantif « ῥῆμα, parole », avec la signification de « chose[1905] » ; d’autres nombreuses expressions ou formules, comme « aux jours de », pour « à l’époque de » ; « avancés dans leurs jours », c’est-à-dire avancés en âge, etc.
Résulte-t-il de là que les chapitres i et xii du troisième évangile n’appartiennent en aucune manière à saint Luc ? La plupart des néo-critiques se sont trop hâtés de le conclure. De nouveau ce phénomène s’explique par les documents anciens que l’évangéliste a utilisés dans tout ce passage. Ils étaient eux-mêmes, nous l’avons vu, composés en langue araméenne ; ou tout au moins, suivant une autre hypothèse, saint Luc en eut sous les yeux une traduction grecque très servile. En les insérant dans sa narration, il jugea bon de leur conserver leur saveur originale ; c’est pourquoi il n’en modifia qu’assez peu le style. Mais il a su y glisser quand même les particularités les plus caractéristiques de sa diction, car on les y retrouve à tout instant[1906]. Aussi n’est-il pas permis d’affirmer que les récits de l’Enfance forment, dans le troisième évangile, « un morceau entièrement indépendant » sous le rapport du style. Saint Luc en revendique la paternité dans le petit prologue auquel ils sont étroitement associés. Si cette paternité est moindre, dans le sens qui vient d’être marqué, elle est réelle malgré tout, et nous devons savoir gré à l’auteur du troisième évangile d’avoir laissé à sa narration le coloris primitif des documents anciens qu’il exploite avec un art si remarquable.
Concluons donc, avec un contemporain aux tendances plutôt libérales[1907] : « La critique littéraire n’a rien apporté de frappant contre ces récits » de l’Enfance du Christ, et rien tout d’abord contre leur authenticité. Nous allons voir que leur valeur historique a également résisté à des attaques encore plus violentes.
III. Quelle étrange chrestomathie nous pourrions composer, en citant les appréciations portées sur la crédibilité des récits de l’Enfance par les théologiens et les exégètes rationalistes qui se sont succédé depuis un siècle et demi[1908] ! Mais elles se ressemblent tellement, que le lecteur en éprouverait bientôt de la fatigue et du dégoût. Il faut pourtant en mentionner quelques-unes.
Déjà Johann Gottfried Herder († 1803) regardait ces récits comme des additions tardives, qui correspondaient, dit-il, à de nouveaux besoins des premiers chrétiens ; additions qui n’ont rien d’historique, mais qui forment les débuts de la « sainte épopée » créée tout exprès pour démontrer que Jésus était le Messie promis[1909]. Beaucoup plus près de nous, le Dr K. Hase[1910] renonçait entièrement à extraire des premiers chapitres de saint Matthieu et de saint Luc « une réalité historique quelconque ». A. Sabatier a aussi affirmé[1911] que « seule la vie publique de Jésus appartient à l’histoire », sa vie cachée étant ou inconnue, ou légendaire. Telle est la sentence votée à l’unanimité par tous les membres de l’école néo-critique ; et on a soin de nous dire qu’elle est « irrévocable[1912] ». Aussi plusieurs d’entre eux, tout en prétendant raconter la vie de Jésus, sont-ils entièrement muets sur les faits de la sainte Enfance. C’est ce qu’on a fort bien nommé la « conspiration du silence ».
Ces récits contiennent-ils du moins quelques éléments réels, à travers les légendes qui en forment le fond ? Oui, probablement ; on veut bien parfois en convenir. « Des échos à moitié perdus de l’enfance de Jésus peuvent avoir agi çà et là comme des motifs directeurs de la fiction ; mais on ne saurait nulle part les indiquer du doigt.[1913] » Quelques auteurs ont cependant pris la peine de les compter et de nous les indiquer ; entre autres Th. Keim[1914] : « De toute la légende de l’Enfance, dit-il, il ne demeure que peu de chose comme reste historiquement certain ; mais ce qui reste est suffisant : la naissance dans une pieuse maison israélite, la circoncision le huitième jour, … enfin le nom de Jésus ». On consent à ajouter quelquefois : les noms de Marie et de Joseph.
À les croire, c’est tout à fait à regret, contraints par une évidence implacable, que tous ces critiques portent une main destructrice sur des récits dont ils apprécient autant que personne, disent-ils, les beautés poétiques et le symbolisme moral. Aussi trouve-t-on, chez la plupart d’entre eux, ce que nous pourrions appeler le couplet des consolations les plus banales. Le grave Dr Th. Keim a lui-même recours à ce palliatif, et dans quel style grandiloquent ! « Nous n’attaquons pas le droit éternel de ces belles légendes, parmi lesquelles notre enfance a grandi heureuse. Elle sont l’aurore prophétique d’un grand jour de splendeur divine, de puissance qui remue le monde… Mais l’histoire idéale ne demande pas obstinément à être de l’histoire réelle.[1915] » Après tout, si les « anecdotes » racontées ici par saint Matthieu et par saint Luc sont comme « des fleurs embaumées » dont on a tressé une couronne à Jésus enfant, ces fleurs sont purement « artificielles ; » ce qui rend leur perte moins sensible[1916]. Noël conservera pour nous tout son charme, car il nous sera doux de penser au nombre immense des générations qui se sont édifiées de ces récits, « et nous nous réjouirons de ce que Jésus a produit sur ses contemporains une impression si puissante[1917] ». Et ainsi de suite, sur tous les tons. Passons, et plaignons ceux qui prennent si aisément leur parti d’une telle négation.
Mais par quels motifs essaient-ils de la justifier[1918] ?
Rappelons d’abord — nous ne saurions trop insister sur ce point capital — qu’en réalité le rationalisme ne rejette la crédibilité de ces récits qu’en vertu d’une idée préconçue. Il affirme que certaines choses ne peuvent pas avoir lieu, et que, par là-même, le témoignage de ceux qui les racontent doit être contesté. Protestons énergiquement contre une telle théorie. « Décider a priori que la divinité ne peut pas s’incarner, ou que la divinité incarnée doit présenter tels et tels caractères, ce n’est agir ni en vrai philosophe ni en vrai critique.[1919] » En effet, nous ne le répéterons non plus jamais assez, les historiens et les récits présentent par eux-mêmes toutes les garanties possibles sous le rapport de la valeur historique. Honnêtes et loyaux, saint Matthieu et saint Luc le sont visiblement. « Il est certain, écrivait K. Hase[1920], rationaliste avancé, qu’ils ne voulaient pas raconter des légendes, mais de l’histoire. » En outre ils sont, ici comme partout ailleurs, des écrivains sérieux, bien informés[1921]. Leur connaissance admirable du milieu social, politique et religieux dans lequel a vécu Jésus enfant montre à quel point leurs renseignements étaient exacts et minutieux. Profondément respectueux de la tradition évangélique[1922], qu’ils regardaient comme un dépôt sacré, comment auraient-ils osé, dès le début de leur narration, la fausser d’une manière sacrilège, en y glissant des fictions légendaires ?
Les récits eux-mêmes ne sont pas moins marqués que les historiens au sceau de la vérité. Leur sobriété, leurs lacunes, la simplicité de leur langage, leur gracieuse candeur, sont déjà d’excellents critères. Dirait-on, à première vue, qu’ils exposent le miracle le plus grandiose de l’histoire ? À chaque ligne, ils sont de telle nature, qu’ils ne sauraient exciter le moindre soupçon contre l’honorabilité de leurs auteurs, ou des documents auxquels ceux-ci les ont empruntés. On l’a dit maintes fois, ce n’est pas ainsi que la légende s’exprime. Mais il y a mieux encore. En les examinant de près, on constate qu’ils sont, selon l’expressions saisissante d’un commentateur anglais[1923], true to life dans tous leurs détails, c’est-à-dire parfaitement conformes à ce que nous savons, par d’autres récits[1924], de la vie juive d’alors. Non seulement les traits relatifs au culte Israélite sont d’une exactitude remarquable, non seulement l’état général de la nation théocratique à l’époque du Sauveur est décrit sous les couleurs les plus vraies, mais les actions et les paroles que les narrateurs prêtent aux personnages mis en scène sont irréprochables au point de vue de la vérité historique. Quels portraits que ceux de Zacharie, d’Elisabeth, du vieillard Siméon, d’Anne la prophétesse, de Joseph et de Marie, de Marie surtout ! Et pourtant ils ne consistent qu’en une rapide esquisse. Qui donc aurait été capable d’inventer de telles choses ?
Non, rien ne permet de supposer que l’imagination des narrateurs ou de l’Église naissante se soit donné libre carrière dans ces pages. Plusieurs des faits racontés sont confirmés par l’histoire profane. Ainsi, le massacre des innocentes victimes de Bethléem n’est que trop en rapport avec la cruauté du roi Hérode, et les craintes de saint Joseph au sujet d’Archélaüs[1925] étaient justifiées par le caractère également très dur de ce prince. De Bethléem, il était naturel que, pour fuir le danger, la sainte Famille se réfugiât en Égypte, le pays indépendant le plus rapproché d’elle. Combien d’autres détails, précis et concrets, impriment aux deux narrations un caractère strictement historique ! Qu’il suffise de mentionner en passant la classe sacerdotale d’Abia[1926], « la ville de Galilée appelée Nazareth », les montagnes de Juda, le recensement de Quirinius, les quatre-vingt-quatre années d’Anne la prophétesse[1927], la croissance de l’Enfant Jésus.
En vérité, « à un lecteur non prévenu, l’histoire de l’Enfance d’après Luc, et aussi d’après Matthieu, avec son accent si sincère, produit l’impression de contenir une tradition ancienne, qui n’anticipe point sur des temps ultérieurs, mais qui décrit des hommes tels qu’ils existaient réellement durant les dernières années d’Hérode, attendant le salut de Dieu[1928] ». Cette concession a son prix, venant d’un auteur à demi rationaliste.
Ces réflexions faites, passons aux objections de détail que les néo-critiques ont soulevées contre la crédibilité des récits de l’Enfance. Elles se ramènent à six principales : la beauté poétique et l’art littéraire qui règnent dans ces pages, spécialement dans celles de saint Luc ; le merveilleux « qui y coule à plein bords » ; le silence de tous les autres écrits du Nouveau Testament ; les divergences et même les contradictions inconciliables qui existeraient entre les deux narrations ; les erreurs historiques qu’on prétend y découvrir ; les influences étrangères et païennes qui y auraient pénétré en grand nombre et y seraient parfaitement visibles. Essayons de répondre le plus brièvement possible sur ces divers points, et de démontrer que, s’il y a çà et là quelques difficultés, aucune d’elles n’est essentielle, et qu’elles ont été démesurément grossies par nos adversaires, dans l’intérêt d’une mauvaise cause.
1. Tout d’abord, n’est-il pas étrange qu’on ait songé sérieusement à regarder ces récits comme « appartenant au domaine de la pure légende », sous prétexte qu’ils exposent des faits admirables en eux-mêmes et qu’ils les présentent avec « un art divin[1929] ? » Pour qu’une série d’événements mérite d’être regardée comme historique, est-il donc nécessaire qu’ils soient dénués de toute beauté intrinsèque et qu’ils aient été inhabilement racontés ? C’est pourtant à cette conclusion ridicule qu’aboutit l’objection, pour peu qu’on veuille la presser. Soyons heureux de reconnaître qu’en esquissant la réalisation de l’idéal divin qui se nomme l’incarnation du Verbe, les deux évangélistes ne sont pas demeurés au-dessous de leur tâche. Non certes, quoi que prétende la critique rationaliste, nous ne faisons pas la moindre violence à ces tableaux « d’une merveilleuse poésie », en les interprétant à la lettre, et nous les violenterions au contraire, en les traitant, ainsi qu’on nous y invite, comme de la « simple prose », ce qui signifie, comme l’expression consciente de la légende[1930].
2. Une seconde objection est tirée de la multiplicité des faits merveilleux et miraculeux dont, au dire des critiques rationalistes, les récits de l’Enfance sont partout encombrés. D. Strauss prétend[1931] que « le surnaturel y est poussé jusqu’à l’extravagance, et l’invraisemblable jusqu’à l’impossible ». Il ajoute, sur le ton du persiflage irréligieux qui lui est familier : « Quand on voit le merveilleux ainsi prodigué, sans aucun égard pour la lex parcimoniæ, on est tenté d’attribuer cette profusion plutôt aux opinions humaines qu’à la providence divine[1932] ». Ici comme partout ailleurs, les semi-rationalistes[1933], et même plusieurs exégètes ou théologiens d’ordinaire assez conservateurs[1934] tout en acceptant au fond le caractère historique des principaux faits, reconnaissent qu’il s’est glissé dans les récits un nombre plus ou moins considérable d’embellissements littéraires, dont on n’a qu’à les dépouiller, au moyen d’interprétations intelligentes, pour obtenir la vérité intégrale.
Nous répondrons tout d’abord à ceux-ci, en quelques mots. Ne voient-ils pas que l’opération proposée par eux serait entièrement subjective, et par là-même arbitraire ? Une saine critique exige que nous prenions les récits tels qu’ils sont, sans les modifier en rien. De quel droit se permettrait-on d’en retrancher tel ou tel détail ? Où s’arrêterait ce dépouillement, qui serait d’ailleurs inutile, puisque, même après qu’il aurait eu lieu, l’élément surnaturel garderait une place prépondérante dans les deux narrations ?
Il y abonde, en effet, sous les formes les plus variées, dans le premier évangile comme dans le troisième, et il se produit dans un espace de temps relativement restreint. Mais qu’y a-t-il d’étonnant à cela ? L’incarnation du Verbe, ce fait principal autour duquel sont assemblés les autres épisodes, n’est-elle pas un miracle incomparable, et n’était-il pas dans l’ordre qu’elle entraînât à sa suite toute une série d’autres miracles ? Il était d’une haute convenance que le Fils de Dieu, lorsqu’il daigna paraître ici-bas sous une forme humaine, fût entouré d’honneurs, et que, dès les premiers instants de sa nouvelle vie, son Père le révélât au monde par des manifestations surnaturelles qui formeraient une brillante couronne autour de son berceau.
Du reste, quel est le lecteur de bonne foi qui n’est pas frappé de l’absence d’exagération qui règne, malgré tout, sous le rapport de l’élément miraculeux, dans ces touchants récits ? Presque tout y est prodige, et cependant, en un sens, si l’on excepte le mystère auguste et grandiose de l’Incarnation, tout se passe si simplement, si sobrement, qu’on aurait de la peine à concevoir une autre marche des faits. Le surnaturel ne fait son apparition que dans la mesure la plus légitime. Jésus lui-même n’accomplit encore aucun miracle ; en apparence, à part ses progrès merveilleux en sagesse et en grâce qui ont formé l’objet d’une étude spéciale, il ressemble à tous les enfants de sa race et de son pays. Nulle part, dans les narrations de saint Matthieu et de saint Luc, on ne découvre la moindre parcelle de ces descriptions théâtrales qui, dans les évangiles apocryphes, trahissent la main du fabricant de légendes. L’avantage que possèdent à ce point de vue nos évangiles canoniques est énorme, et a été souvent signalé avec de justes éloges[1935]. Il faut le reconnaître, ce contraste nous fournit un argument d’une force indéniable en faveur du caractère historique des récits de nos deux écrivains sacrés. D’un côté, c’est visiblement la boursouflure et la puérilité de la légende ; de l’autre, la réserve consciencieuse de l’histoire vraie, et nous devons nous estimer heureux de ce que notre Bible est demeurée à l’abri de telles imaginations[1936].
Pour donner quelque air de vraisemblance à leurs négations, les néo-critiques font flèche de tout bois. Ainsi, comme il est généralement dans la nature de la légende d’aller toujours croissant, ils affectent de découvrir dans l’histoire de l’Enfance « un développement graduel » de l’élément miraculeux et de la « christologie ». Ce progrès est aisé à constater, proclament-ils, lorsqu’on passe de la narration de saint Matthieu à celle de saint Luc. Chez celui-ci, « non seulement le Christ a été conçu de l’Esprit Saint et est né de la vierge Marie, mais l’histoire de sa naissance est plus développée[1937] » et il y est question de miracles que le premier évangéliste n’a pas racontés. — Oui, sans doute, saint Luc associe un plus grand nombre de prodiges à l’enfance du Sauveur, mais pour le plus raisonnable des motifs : son esquisse de cette partie de la Vie cachée de Jésus étant beaucoup plus complète que celle de saint Matthieu, il fallait bien qu’il entrât dans de nouveaux détails. En tenant compte de cette circonstance, il est aisé de voir que les deux écrivains sacrés ont une part à peu près équivalente de surnaturel[1938].
Pour essayer de nous convaincre, les adversaires de la crédibilité nous rappellent aussi que l’origine des « grands rois et des grands généraux, des grands sages et des fondateurs de religions » a été constamment entourée d’une couronne exubérante de légendes, consistant en apparitions des dieux sur la terre, en brillants signes du ciel, en délivrances miraculeuses. Or, « la vérité sublime du christianisme n’a pas échappé longtemps à ces appendices[1939] ». — Cette conclusion est fausse, car il n’y a point de parité entre le caractère visiblement légendaire, souvent ridicule, des « appendices » ou de la « dorure » en question, lorsqu’il s’agit de ces « héros » du paganisme, et la nature toujours noble et relevée, vraiment divine, des miracles qui ont servi d’ornement à la naissance humaine du Sauveur.
Les songes miraculeux, les apparitions angéliques et l’élément prophétique qui se montre aussi de plusieurs manières dans les récits[1940], excitent plus que beaucoup d’autres détails l’antipathie des critiques libéraux. Et cependant, « à moins d’écarter de parti pris la possibilité du miracle, on ne peut nier le pouvoir de Dieu d’user de tel intermédiaire qu’il lui plaît pour entrer en rapport avec les hommes[1941] ». Au surplus, même en se plaçant au point de vue purement littéraire, que reste-t-il des deux narrations, si l’on retranche les angélophanies, les avertissements donnés en songe, les prophéties et les divers faits qui s’y rattachent ? A. Resch a eu raison de dire[1942] qu’il n’en resterait qu’« un texte inutilisable ». Comment Marie et Joseph pouvaient-ils connaître autrement que par des anges ou des songes surnaturels le rôle auguste que Dieu daignait leur confier ? En outre, sous le rapport des « prémisses bibliques », « la possibilité des faits racontés est incontestable[1943] », ces divers moyens ayant été fréquemment employés par le Dieu d’Israël, durant toute la période de l’Ancien Testament, pour manifester ses volontés. L’ange Gabriel n’avait-il pas été déjà chargé, plusieurs siècles auparavant, d’indiquer à Daniel la date de l’avènement du Messie[1944] ? Et les anges en général n’étaient-ils pas très intéressés eux-mêmes aux mystères de l’Incarnation et de la Rédemption[1945] ? Il était donc d’une parfaite convenance qu’ils vinssent inaugurer, par leur présence et par leurs chants, la nouvelle ère qui s’ouvrait pour eux et pour l’humanité. Enfin, en ce qui regarde les prophéties anciennes, nous avons déjà noté que c’est la coutume caractéristique de saint Matthieu de les associer à la vie de Jésus, pour montrer qu’elles le visaient spécialement et qu’elles ont été pleinement réalisées en lui[1946]. Toute cette série d’objections tombe donc en même temps, pour quiconque ne veut pas fermer tristement les yeux à la lumière.
Mais la chrétienté primitive n’a-t-elle pas idéalisé rétrospectivement la figure de Jésus dès son berceau, sous l’impression très relevée qu’elle a eue de lui, de son vivant même et plus encore après sa mort ? Cette affirmation, déjà formulée par D. Strauss, E. Renan et leurs successeurs immédiats, les membres les plus récents de l’école libérale la répètent à l’envi. Les « pieuses légendes » de l’enfance du Sauveur sont des « produits de la dévotion de l’ancienne Église ». Elles méritent d’exciter notre admiration par leur beauté poétique ; mais on méconnaîtrait étonnamment leur esprit, si on les « transformait en une prose qui paraîtra toujours invraisemblable », c’est-à-dire si on les interprétait à la lettre[1947]. C’est une « idéalisation sentimentale[1948] ». Dès lors qu’on regardait Jésus comme le Sauveur promis, on lui appliqua la prophétie de Michée[1949] et on le fit naître dans la cité de David, de la race de David. Puis on le divinisa et on lui attribua une naissance virginale ; enfin on entoura son entrée dans le monde de toute sorte de prodiges éclatants. Somme toute, c’est donc, « la crédulité des premiers chrétiens[1950] » qui a créé peu à peu toute cette fiction idéale, dont il ne reste à peu près rien, lorsqu’on la fait passer par le creuset de la critique[1951].
Non, l’Église primitive n’a pas elle-même inventé les saints et gracieux mystères de l’enfance du Sauveur. Si elle a reconnu en lui le Messie dès son plus bas âge, si elle l’a vénéré et aimé comme le rédempteur du monde, si elle l’a adoré comme son Dieu, c’est parce qu’elle avait la preuve incontestable de son caractère messianique et de sa nature divine. Les critiques, en affirmant le contraire, font de l’histoire à rebours. Leurs assertions réitérées au sujet de l’idéalisation de l’Enfance — et aussi de la vie publique et de la vie glorieuse — de Notre-Seigneur, sont aussi fausses qu’elles sont gratuites. De nouveau, pour les combattre, il suffit de renvoyer à l’honnêteté et à la documentation sérieuse des deux évangélistes, qui ne racontent que ce qu’ils ont puisé aux sources les plus sérieuses. Saint Matthieu a composé son évangile entre les années 42 et 50 ; saint Luc qui a écrit le sien avant l’an 70, s’appuie sur le témoignage de témoins oculaires et auriculaires : il ne saurait donc être question d’inventions dues à la seconde génération chrétienne.
Mais allons au fond même des faits. En réalité, « l’Église primitive plaçait le Christ au plus haut point de l’humanité et de l’universelle création ; elle se le représentait sorti du sein de Dieu et descendu ici-bas pour racheter les hommes, monté de nouveau au ciel et assis à la droite de son Père, partageant sa puissance et sa divinité, pour revenir un jour dans sa gloire juger les vivants et les morts. Or, si notre Évangile de l’Enfance était le produit de l’imagination chrétienne ou de la spéculation théologique, aurait-il songé à nous montrer le Christ Jésus n’ayant à sa naissance pour tout berceau qu’une crèche, obligé de fuir en Égypte pour éviter la fureur du roi Hérode, passant son enfance humblement soumis à ses parents dans un atelier de Nazareth[1952] ? » Ajoutons, pour compléter cet excellent argument, que certains autres traits, tels que les soupçons de saint Joseph, la prophétie douloureuse du vieillard Siméon relativement à l’avenir de l’Enfant et de sa mère, l’intelligence imparfaite d’une parole de Jésus par Marie et Joseph, ne s’harmonisent guère non plus avec une idéalisation.
3. Nous avons signalé plus haut l’argument que les néo-critiques tirent du silence de saint Marc contre l’authenticité de l’histoire préliminaire du Sauveur. Ils ne manquent pas de le reproduire ici, au sujet de sa crédibilité. Bien plus, au silence du second évangéliste, ils associent, pour le renforcer encore, celui de saint Jean, de saint Paul et de tous les autres écrivains du Nouveau Testament. Ils vont même jusqu’à alléguer, en faveur de leur cause, le silence de Jésus et de Marie. « Ceci est certain, écrivait K. Hase[1953] : Matthieu et Luc se tiennent seuls ici, chacun avec sa narration. Nulle part, dans toute l’Église apostolique, un témoignage ne vient au secours de l’un ou de l’autre : nulle part dans le cours de leur propre histoire (c’est-à-dire de la vie publique, de la vie souffrante et de la vie glorieuse de Jésus), et nulle part dans la prédication apostolique, n’en retentit l’écho[1954] ».
Naguère, nous lisions avec une satisfaction intime la protestation énergique d’un théologien anglican, assez libéral d’ailleurs, contre l’argumentum e silentio, dont on fait souvent, disait-il, l’abus le plus fâcheux. Pour que cet argument ait quelque valeur, il est nécessaire, en effet — on l’oublie trop aisément —, que ceux contre lesquels on l’invoque aient été rigoureusement tenus de rompre le silence. Or, cette condition indispensable fait défaut dans une multitude de cas, et tout spécialement à propos des récits de l’Enfance. Nous n’avons pas eu de peine à justifier le mutisme de saint Marc relativement à ces récits. Celui de saint Jean, de saint Paul et des autres rédacteurs du Nouveau Testament s’explique de la même manière. Aucun d’eux ne se proposait d’écrire, au point de vue soit de l’histoire, soit du dogme, tout ce qu’il savait de la vie du Sauveur. Pourquoi donc les obligerait-on à parler de son enfance ? Les épîtres de saint Paul, de saint Pierre, de saint Jacques et de saint Jude sont des écrits de circonstance, qui traitent exclusivement de ce qui intéressait la situation actuelle de leurs destinataires. Ce sont, par là-même, des écrits fragmentaires, dont il ne nous appartient pas de déterminer rétrospectivement le thème d’après nos propres exigences. On voit par là combien est fausse la conclusion de ces nombreux critiques qui s’écrient hardiment : Ni Marc, ni Jean, ni Paul, ne mentionnent les épisodes de l’Enfance ; c’est donc qu’ils ne les connaissaient pas ; d’où il suit que ces épisodes n’ont pas en leur faveur la garantie du témoignage apostolique, ou tout au moins de la tradition ecclésiastique[1955]. Qui ne voit quelles pourraient être, sous le rapport de la critique historique, les conséquences d’un tel raisonnement poussé à l’excès ? Saint Jean, par exemple, ne raconte ni la tentation de Notre-Seigneur, ni l’institution de l’Eucharistie : devrons-nous en conclure qu’il ignorait ces faits, ou qu’ils sont légendaires ?
Mais nous irons plus loin, et nous ne craindrons pas d’affirmer que, sans mentionner directement les récits de l’Enfance, saint Jean et saint Paul les supposent jusqu’à un certain point. Le premier, dans son prologue, ne dépasse-t-il pas de beaucoup saint Matthieu et saint Luc, en proclamant avec tant de force et de beauté la préexistence de notre Seigneur Jésus-Christ ? En affirmant ainsi la divinité du Sauveur, ne reconnaît-il pas implicitement que sa naissance n’a pas pu avoir lieu comme celle des autres hommes[1956] ? La place sublime que saint Paul attribue à tout instant au Christ Jésus dans la hiérarchie du monde suprasensible l’emporte étonnamment aussi sur celle que saint Matthieu et saint Luc attribuent au petit Enfant de Bethléem et de Nazareth. Non certes, le silence qu’on nous oppose « n’est pas une preuve formelle contre la tradition enregistrée par les deux synoptiques ».
Les critiques croient savoir que Marie est demeurée muette sur les événements miraculeux que racontent les deux biographes de la sainte Enfance. En réalité, il est très vraisemblable qu’elle garda là-dessus un silence complet jusqu’à la mort et la résurrection de son divin Fils ; non toutefois après son ascension, puisque, nous l’avons vu, c’est par elle principalement, et même par elle seule sur certains points, que les glorieux épisodes de la naissance et de l’enfance, de Jésus furent dévoilés. Jésus les aura-t-il révélés lui-même à ses apôtres les plus intimes ? Nous l’ignorons, et il est fort possible qu’il n’en ait point parlé personnellement. Mais qu’importe ? L’Église primitive parvint promptement et sûrement à la connaissance de cette histoire toute céleste, et par des voies qui excluaient totalement le doute.
On nous objecte encore, avec tout aussi peu de succès, un silence d’un autre genre : celui qui se fit soudain autour de l’Enfant Jésus, malgré les prodiges qui avaient éclaté autour de son berceau. « Était-il possible que celui dont les premiers jours avaient été marqués par tant de signes merveilleux pût atteindre son âge mûr dans l’obscurité ? Ne l’aurait-on pas montré du doigt pendant toute la durée de son enfance et de sa jeunesse, comme l’enfant de miracle, sur le berceau duquel une étoile s’était arrêtée[1957] ? » En raisonnant ainsi, les théologiens libéraux d’Allemagne, d’Angleterre, de France et d’ailleurs, attribuent aux merveilles dont fut accompagnée la naissance de Jésus, un retentissement qu’elles n’eurent certainement pas et que les narrations évangéliques ne supposent nulle part. Ces miracles, nous ne devons pas l’oublier, n’eurent lieu qu’aux premiers jours, et les témoins immédiats en furent peu nombreux. Les pieuses espérances qu’excita la bonne nouvelle annoncée par les pasteurs à leur humble entourage, et l’émotion très douce que les paroles du vieillard Siméon et d’Anne la prophétesse produisirent à Jérusalem, n’atteignirent que des groupes restreints. Sans doute, l’arrivée des Mages dans la capitale juive y excita d’abord une surexcitation très vive ; mais le massacre des enfants de Bethléem créa bientôt une diversion douloureuse. La disparition des Mages, puis la fuite et le séjour de la sainte Famille en Égypte, contribuèrent aussi pour leur part à faire oublier ces gloires passagères et à calmer les premières impressions. Aussi, lorsque Marie et Joseph ramenèrent l’Enfant Jésus à Nazareth, personne ne soupçonnait rien de sa céleste nature et du grand rôle qu’il devait remplir un jour. Le « germe » divin — beau nom que plusieurs prophètes avaient donné au Messie[1958] — put donc se développer en paix et sans obstacle, durant la longue période de la vie cachée, selon qu’il entrait dans le plan de la Providence à son égard[1959].
4. Mais les récits préliminaires de saint Matthieu et de saint Luc ne démontrent-ils pas eux-mêmes, par leurs divergences, et davantage encore par des contradictions proprement dites, le peu de créance qu’ils méritent ? Les néo-critiques sont unanimes à le proclamer. D. Strauss signale pour sa part[1960] « l’incompatibilité réciproque » des deux narrations ; d’où il conclut qu’elles contiennent simplement « des Actions composées ou accumulées par les premiers chrétiens ». En chœur, les exégètes rationalistes qui sont venus après lui ont repris cette antienne[1961], et d’autres théologiens plus modérés se sont mis à l’unisson avec eux[1962]. À les croire, les deux rédactions seraient perpétuellement en conflit, et leurs auteurs suivraient des voies directement opposées. Aussi ces juges inexorables nous annoncent-ils d’avance que tous les essais de conciliation que nous pourrions tenter sont inacceptables[1963].
Ces assertions sont-elles fondées ? Bien loin d’atténuer les divergences que présentent les narrations, nous les avons nous-même accentuées consciencieusement. Nous nous sommes aussi efforcé de mettre en relief la différence du ton et de l’orientation générale des deux récits, et nous en avons indiqué les causes, prévenant ainsi jusqu’à un certain point l’objection. Divergences, dissemblance : ces qualificatifs sont exacts ; mais nous nions expressément que les différences aillent jamais jusqu’à la contradiction.
On le démontre d’abord par l’enchaînement des faits. Le lecteur a vu comment on peut entr’ouvrir en quelque sorte la narration de saint Luc, pour y glisser celle de saint Matthieu, et il le verra plus clairement encore, lorsque nous aurons à développer ces admirables épisodes. L’intercalation a lieu simplement, sans violence aucune, les événements s’emboîtant les uns dans les autres avec leurs détails multiples, de manière à former une narration unique. Nous n’affirmerons pas que la solution adoptée par nous, à la suite de la plupart des commentateurs, soit décisive, absolue, au point de vue chronologique. Mais elle nous paraît être la plus satisfaisante de celles qui ont été proposées.
Les assertions des néo-critiques ne sont pas moins inexactes, en ce qui concerne la prétendue contradiction qui existerait entre certains faits particuliers. Peut-on dire que saint Luc est en opposition ouverte avec saint Matthieu, parce qu’il rattache les faits principaux à la sainte Vierge, et non à saint Joseph, et qu’il raconte de nouveaux détails ? Certainement non. Il en est ainsi du reste. Dès lors que les deux évangélistes étaient libres de choisir ceux des épisodes de l’Enfance dont se composeraient leurs récits, il serait injuste de les accuser de se contredire, parce qu’ils ne racontent pas des faits identiques. Leurs narrations sont donc indépendantes l’une de l’autre ; mais, bien loin de s’exclure, elles se confirment plutôt réciproquement par leurs points de contact assez nombreux[1964]. C’est bien la même histoire qu’ils racontent, tout en utilisant des documents distincts et en gardant chacun sa physionomie personnelle. Leur indépendance garantit leur véracité. Des deux parts, l’idée principale ressort avec la plus grande clarté : Jésus est l’enfant du miracle ; le lien qui l’unit à l’humanité a été formé en dehors des lois ordinaires de la nature. Les détails qui servent de cadre à cette idée sont accessoires et de moindre importance ; ils pouvaient donc varier d’un évangile à l’autre.
Un seul point, et seulement en apparence, soulève quelque difficulté. Saint Luc[1965] semble dire que la sainte Famille revint directement de Jérusalem à Nazareth, aussitôt après la présentation de Jésus et la purification de Marie dans le temple, tandis que, d’après saint Matthieu[1966], il faut insérer avant ce retour la visite des Mages, la fuite et le séjour en Égypte[1967]. Mais c’est là simplement, de la part de saint Luc, un procédé littéraire fréquemment employé par les historiens les plus sérieux, lorsqu’il leur convient, conformément à leur plan, de passer tels ou tels faits sous silence. C’est par un artifice de ce genre que le même saint Luc semble fixer au jour de la résurrection du Sauveur le mystère de l’ascension, qu’il savait fort bien, il nous le dit au livre des Actes, n’avoir eu lieu que quarante jours plus tard[1968]. Ces sortes d’omissions ne tirent pas à conséquence ; aussi, personne ne songe-t-il à attaquer les historiens profanes, lorsqu’ils usent de cette liberté[1969]. Au reste, du langage même de l’évangéliste, « Après qu’ils eurent tout accompli selon la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville », il résulte nettement que l’essentiel pour lui n’était pas de déterminer l’époque précise du retour à Nazareth, mais l’accomplissement fidèle, par Marie et Joseph, de toutes les prescriptions légales qui concernaient le divin Enfant et sa mère.
5. Les néo-critiques ne sont pas à bout d’arguments. « Non seulement, disent-ils, les deux traditions (c’est-à-dire les récits de saint Matthieu et de saint Luc) s’excluent l’une l’autre ; chacune d’elles prise à part présente des difficultés nombreuses[1970] ». Ces difficultés consisteraient surtout en de graves erreurs que « la théologie traditionnelle » — ce qui signifie : la théologie croyante et conservatrice — ne peut expliquer, nous assure-t-on, qu’au moyen de « subterfuges » qui « attestent suffisamment son embarras ». On insiste particulièrement sur trois d’entre elles[1971], qui appartiennent, la première au domaine du dogme ; la seconde, à celui de la géographie ; la troisième à celui de la chronologie. En effet, les deux évangélistes affirment successivement que Jésus est né d’une mère vierge, dans la bourgade de Bethléem, et sous le règne d’Hérode le Grand, à l’occasion d’un recensement général de l’empire romain, dont les opérations furent conduites en Palestine par Quirinius. Ce seraient là, paraît-il, trois illusions flagrantes. Nous soumettrons plus loin ces trois faits à un examen sérieux, et nous verrons de quel côté se trouve l’erreur.
6. Non contents de supposer que les récits de l’Enfance ont subi en des proportions notables l’influence dogmatique de la foi chrétienne, les rationalistes modernes et contemporains y ont aussi découvert, comme d’ailleurs dans tout l’ensemble de la vie de Jésus, des influences étrangères très nombreuses, qu’ils ramènent à deux principales : celle de l’Ancien Testament et celle des religions païennes. Nous les suivrons aussi sur ce terrain. Mais quels efforts tenaces, dignes d’une meilleure cause, n’ont-ils pas faits pour inventer des hypothèses invraisemblables, beaucoup plus difficiles à admettre que l’élément surnaturel qu’elles sont destinées à supprimer !
Nous reconnaissons, nous aussi, l’influence juive, qui s’est réellement exercée sur cette histoire bénie. L’enfance du Messie n’a-t-elle pas été, en effet, et ne devait-elle pas être israélite dans ses moindres détails ? Ne découle-t-elle pas de l’Ancien Testament comme la fleur se rattache à la racine de la plante ? Mais ce n’est point cette dépendance naturelle et légitime qui soulève contre les pages préliminaires de saint Matthieu et de saint Luc les soupçons des théologiens libéraux. Leur accusation est beaucoup plus grave. Déjà ils l’ont prétendu, les prophéties de l’Ancien Testament ont donné naissance à de nombreux épisodes évangéliques. Il en est de même, suivant eux, de divers faits de l’histoire juive, sur lesquels les deux évangélistes auraient calqué en partie certains traits de l’enfance du Sauveur. Les critiques n’éprouvent pas le moindre doute à ce sujet. « Peu à peu, et à l’occasion, toutes sortes de morceaux fantaisistes se développèrent appuyés sur l’Ancien Testament, que l’on interprétait au point de vue chrétien, et qu’on pressurait même, de manière à en tirer de fausses explications[1972] ».
Quelques spécimens de ces adaptations prétendues nous feront mieux entrer encore dans la pensée de nos adversaires. Jean-Baptiste est accordé à Zacharie et à Elisabeth dans leur vieillesse, comme autrefois Isaac à Abraham et à Sara, Samson et Samuel à leurs parents[1973]. Les bergers de Bethléem « rappellent l’époque idyllique des patriarches et l’occupation première de David[1974] ». « L’idée poétique de l’étoile des Mages a été probablement suggérée aux trouvères de la légende par le passage du livre des Nombres (Num., xxiv, 17), où il est question d’une étoile qui doit sortir de Jacob[1975] ». La fuite en Égypte et le massacre des Innocents ont été créés tout exprès afin de donner pour type à l’Enfant Jésus, Moïse, persécuté lui aussi dès son enfance et divinement sauvé[1976]. Mais qui ne voit que la plupart des rapprochements de ce genre sont fortuits et superficiels ? Les ressemblances proposées ne concernent que le côté purement extérieur et secondaire des événements de la sainte Enfance ; c’est en particulier le cas pour Moïse sauvé des eaux, pour l’apparition d’un ange à Élisabeth et à Marie comme à la mère de Sains on. Quant aux éléments essentiels de cette même Enfance, tels que la naissance virginale de Jésus, son rôle messianique, son origine royale, ils se rattachent de très près à l’histoire et aux oracles de l’Ancien Testament ; mais alors la coïncidence était voulue par Dieu et devait nécessairement se produire. Les récits de saint Matthieu et de saint Luc n’ont donc nullement subi un genre d’influence juive qui aurait procuré aux épisodes une existence légendaire. Leur originalité n’est pas moindre que leur sublime vérité. On les dénature et on les fausse à plaisir, lorsqu’on les regarde, sans aucun motif sérieux, comme « une construction théologique tournée en histoire[1977] ».
Mais les critiques, allant encore plus loin, n’ont pas craint d’appliquer tout particulièrement à cette partie de la vie de Notre-Seigneur la théorie dite syncrétique ou évolutionniste, d’après laquelle les principaux éléments de l’Enfance auraient été empruntés aux religions païennes d’alors[1978]. Les emprunts auraient été faits surtout au bouddhisme, suivant les uns[1979] ; de préférence à la mythologie grecque, selon les autres[1980] ; aux mystères de Mithra, selon d’autres encore[1981], et même à l’ancienne religion babylonienne[1982] ; ou, ce qui est plus fort, à toutes ces religions simultanément. « Pour l’histoire entière de la naissance et de l’Enfance, telle qu’on la lit dans Matthieu (d’autres auteurs ajoutent : et dans Luc), il est possible de trouver, à l’occasion de chaque détail, un substratum païen[1983] » : voilà le verdict définitif. Parmi les traits dont l’origine païenne serait incontestable, ces ardents rationalistes rangent la naissance virginale du Sauveur[1984], le cantique des anges, la visite des Mages et surtout leur étoile, le massacre des Innocents et la fuite en Égypte[1985].
Il va de soi que les critiques sont souvent dans un complet désaccord sur ces divers points. Ce qui, pour l’un, provient du mithraïsme, dériverait, d’après l’autre, de la mythologie grecque, ou du babylonisme, à moins donc, selon les autres, que l’origine ne soit judaïque. À eux seuls, ce décousu, ces contradictions montrent à quel point tout est arbitraire et même « extravagant[1986] » dans ce système. Nous redirons ici, comme à propos des prétendues influences juives, que les ressemblances qu’on a relevées relativement à certains faits sont simplement extérieures, accidentelles, toujours imaginaires, et qu’elles n’atteignent jamais la substance même des choses[1987]. Et comment auraient-elles pu l’atteindre, alors qu’il existe une différence essentielle entre le christianisme et les religions païennes[1988] ? Comment admettre, en outre, que les premiers chrétiens, qui avaient le paganisme en horreur, en aient ainsi appliqué les symboles à l’Enfant Jésus ? En vérité, « dans l’histoire de l’Enfance, on ne trouve rien de mythologique au sens des mythes grecs ou orientaux[1989] ». À l’époque où saint Matthieu et saint Luc composèrent leurs évangiles, les circonstances de cette enfance étaient trop bien connues des fidèles, pour qu’il fût possible d’y insérer des détails extraits des mythologies païennes, sans compter que jamais, avec tant de pièces rapportées, on ne serait parvenu à composer des pages d’une si parfaite unité.
Telles sont donc les principales objections que les rationalistes contemporains ont soulevées contre la valeur historique des deux premiers chapitres de saint Matthieu et de saint Luc. Leur faiblesse se manifeste au grand jour, dès qu’on les soumet à un examen sérieux. Il importe, d’ailleurs, de redire que le préjugé dogmatique — la négation du surnaturel — a été leur cause première et leur sert de stimulant perpétuel. Mais, comme l’écrivait un théologien protestant aux allures plutôt libérales, « ni les miracles de l’histoire de l’Enfance, ni ses réminiscences de l’Ancien Testament, ni les prétendues contradictions qui existeraient entre Matthieu et Luc (ni les autres difficultés que nous nous sommes appliqué à résoudre) ne fournissent à une critique réfléchie un motif de rejeter cette histoire. Tout lecteur impartial éprouve l’impression qu’elle correspond à une tradition ancienne, très sérieuse, qui n’a accueilli aucun détail tardif, mais qui peint les hommes (et aussi les faits) tels qu’ils ont réellement existé aux dernières années d’Hérode le Grand[1990] ».