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IX. L’élection des Apôtres.

1.  — La plupart des néo-critiques émettent des doutes au sujet de l’institution du collège apostolique. Jésus n’aurait jamais songé à s’entourer d’un nombre limité de disciples intimes, auxquels il se serait proposé de confier une mission spéciale. Il a permis à quelques-uns de ses partisans, sur leur demande personnelle, de l’accompagner plus ou moins longtemps durant ses prédications ; mais c’est seulement après sa mort que la « théologie chrétienne » l’a entouré du collège des Douze. Voici d’ailleurs, sur ce point, les propres paroles de plusieurs écrivains rationalistes. « On peut se demander, dit M. Wellhausen[2209], si les apôtres appartiennent à la vie de Jésus, s’il les a lui-même choisis, et à plus forte raison s’il les a envoyés prêcher l’évangile… Les apôtres n’appartiennent vraisemblablement qu’au début de l’histoire de l’Église. Ils peuvent cependant avoir été les compagnons (de Jésus) à la dernière cène et être ainsi devenus ses exécuteurs testamentaires ». « Il est à peine croyable, ajoute J. Weiss[2210], que le groupe des Douze ait été établi par un acte aussi solennel ».

Quelles raisons oppose-t-on à la tradition évangélique, si nette, si constante, confirmée par le livre des Actes et par les épîtres de saint Paul ? Elle aurait contre elle l’hésitation qu’elle manifeste « au sujet des noms des Douze ». Mais cette hésitation n’existe pas ; du moins, elle n’est qu’apparente[2211], et provient simplement de ce que plusieurs apôtres avaient deux noms différents, comme le démontre une comparaison sérieuse établie entre les quatre listes. Les critiques allèguent aussi le nombre « douze », qui, disent-ils, éveille de légitimes soupçons, d’abord en tant que chiffre symbolique, ensuite parce qu’ « on ne voit pas que Jésus ait attaché une telle importance » à des détails de ce genre[2212].

Il est vrai que le nombre douze était symbolique chez les Hébreux, et c’est précisément en souvenir des douze patriarches qui avaient été les fondateurs du peuple Israélite, que le Sauveur s’est entouré de douze apôtres ; mais nous ne voyons pas en quoi cette circonstance nuirait à l’authenticité du récit. La scène racontée par saint Marc et par saint Luc n’a nullement « le caractère indécis » que lui attribuent les néo-critiques, pour se défaire d’une institution qui gêne celle de leurs théories d’après laquelle Notre-Seigneur n’aurait jamais songé à fonder une Église. Ses moindres traits plaident en faveur de sa réalité.

2.  — L’élection de Judas comme membre du collège apostolique a soulevé des objections plus sérieuses. Strauss[2213], et à sa suite quelques-uns de ses adhérents[2214], ont tranché la difficulté en faisant du traître un personnage mythique ou légendaire. Mais, bien que les évangiles ne nous fournissent que fort peu de détails sur Judas, le portrait qu’ils esquissent de lui est trop vivant, trop concret, pour n’être qu’un portrait créé par l’imagination[2215]. Aussi le Dr Brandt, qui a poussé très loin la négation sur le terrain évangélique, condamne-t-il lui-même cette opinion[2216]. On a prétendu[2217], pour la justifier, que la trahison était inutile. Mais cette assertion a été réfutée d’avance par la remarque de saint Luc[2218] : « Les princes des prêtres et les scribes cherchaient comment ils feraient mourir Jésus ; mais ils craignaient le peuple ». Ils avaient donc besoin qu’on leur vînt en aide pour l’arrestation de celui qu’ils avaient d’avance condamné[2219].

Sans nier l’existence historique de Judas, de nombreux rationalistes contemporains sont tombés dans des erreurs plus ou moins graves à son sujet. Au premier rang, nous trouvons ceux qui s’efforcent de l’innocenter à peu près complètement. Ernest Renan est de ce nombre[2220]. Selon lui, « le souvenir d’horreur que la sottise ou la méchanceté de cet homme laissa dans la tradition chrétienne a dû introduire ici quelques exagérations… La haine que Jean (l’évangéliste) témoigne contre Judas » doit particulièrement exciter notre défiance à l’égard des actes qu’il lui reproche. Aussi, « sans nier que Judas Iscariote ait contribué à l’arrestation de son maître, nous croyons que les malédictions dont on le charge ont quelque chose d’injuste. Il y eut peut-être dans son fait plus de maladresse que de perversité… Si la folle envie de quelques pièces d’argent fit tourner la tête au pauvre Judas, il ne semble pas qu’il ait complètement perdu le sens moral, puisque, voyant les conséquences de sa faute, il se repentit et, dit-on, se donna la mort ». — Pour montrer la fausseté de cette argumentation, il suffit de rappeler la démarche spontanée du traître auprès des princes des prêtres, et sa proposition infâme : « Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ?[2221] » Tenir un pareil langage, est-ce l’effet de la « maladresse », ou de la « perversité ? » La réponse à cette question n’est pas douteuse. Aussi plusieurs néo-critiques la formulent-ils en termes non moins sévères que les écrivains orthodoxes : « Par sa conduite envers la figure humaine la plus pure et la plus grande qui ait été manifestée à là claire lumière de l’histoire du monde, cet homme (Judas) est devenu pour nous le type du plus criminel des pécheurs[2222] ». « La trahison de Judas est demeurée, dans l’opinion de la chrétienté, le type de tous les méfaits de ce genre ; elle est un objet de dégoût et d’horreur[2223] ».

Judas a trouvé des avocats dans une autre direction. Non seulement il n’aurait pas eu l’intention odieuse que lui prêtent les évangélistes et la tradition chrétienne, mais il croyait rendre un véritable service à son Maître, en faisant semblant de le trahir. Le célèbre auteur anglais de Quincy a développé cette théorie[2224], que divers néo-critiques ont adoptée. En voici les principaux traits. Judas n’était pas moins dévoué à Jésus que les autres apôtres, et il éprouvait un ardent désir d’accélérer l’heure de son triomphe. À la fin, voyant que son Maître tardait à proclamer publiquement sa dignité messianique, il recourut à l’expédient d’une trahison apparente, pour l’obliger ainsi à se déclarer. Judas ne doutait pas que le Sauveur n’eût recours à ses pouvoirs miraculeux, pour remporter une éclatante victoire sur ses ennemis. Dans ces conditions, il se serait tristement trompé ; mais on ne pourrait lui reprocher que de s’être laissé entraîner par un enthousiasme exalté. — Est-il besoin de dire que ce système de défense n’a pas le moindre point d’appui dans les documents évangéliques, qui lui donnent au contraire un démenti formel ? Judas n’a-t-il pas lui-même donné à sa conduite le seul nom qu’elle mérite, lorsqu’il disait aux prêtres : « J’ai péché, en livrant le sang innocent[2225] ? » Et s’il n’avait eu d’autres mobiles que ceux qu’on lui prête si étrangement, Jésus aurait-il flétri sa trahison en termes si énergiques[2226] ? M. Réville avait donc pleinement le droit de dire que cette « explication manque de toute vraisemblance[2227] ». En effet, ajoute-t-il, « la manière d’être de Judas, depuis le jour où il s’aboucha avec les chefs du sanhédrin, dénote un esprit froid, sournois, un homme qui possède assez d’empire sur lui-même pour donner le change à Jésus[2228] jusqu’au dernier moment ».

C’est donc à pure perte qu’on essayerait d’exonérer Judas de toute perfidie, de toute infamie. On a du moins tenté d’atténuer sa culpabilité le plus possible, et pour cela, on a cherché, non pas dans les évangiles, mais dans les possibilités psychologiques, ce qui a dû amener peu à peu l’un des Douze à trahir son Maître. Ce serait, en somme, la désillusion. Il n’aurait jamais cru avec certitude au caractère messianique de Jésus[2229], ou bien, après y avoir cru pendant quelque temps, il aurait ensuite perdu la foi. On suppose à l’encontre des documents, qu’il n’aurait été associé qu’assez tard au groupe des disciples intimes, et qu’après avoir tout d’abord conçu les plus belles espérances au sujet de Jésus, dont il attendait personnellement de hautes faveurs, il se serait laissé aller à la déception, puisa des sentiments de haine et de vengeance, par suite de ce désappointement. Non content de ne pas réaliser les magnifiques perspectives qu’il avait fait briller aux yeux de ses partisans, voici que Jésus cessait de multiplier les prodiges ; il n’attirait plus le peuple ; il ne savait plus résister à ses ennemis. Ceux-ci prenaient de plus en plus le dessus, et il devenait clair que ce faux Messie tomberait bientôt entre leurs mains, pour périr misérablement. Ceux qu’on savait lui avoir été plus étroitement associés partageraient évidemment ses dangers. Il fallait donc agir au plus vite et se concilier les autorités juives, tout en gagnant, comme prix de la trahison, la somme qu’on voudrait bien donner. Tels sont, d’une manière générale, les sentiments qui se seraient succédé dans l’âme de Judas et qui auraient fait de lui un traître[2230].

Oscar Holtzmann a la loyauté de reconnaître[2231] que ce sont là de simples hypothèses, dont les documents historiques (les évangiles) ne démontrent nullement la réalité. Mais, si l’on est douloureusement surpris qu’un des apôtres, « après avoir prêché au nom de Jésus la pénitence et l’avènement du royaume des cieux, puis après avoir accompagné son Maître dans ses rudes pérégrinations, … enfin, après n’avoir pas craint d’affronter avec lui tous les périls du voyage à Jérusalem, l’ait trahi dans cette ville[2232] », si la trahison de Judas est un problème psychologique très réel, pourquoi ne pas consentir à résoudre ce problème au moyen des données évangéliques, dont on ne saurait contester sérieusement la sincérité parfaite ? Ces données, malgré leur brièveté, suffisent pour tout expliquer. Il est inutile de s’évertuer pour chercher ailleurs ce qu’on ne réussira pas à découvrir. Il faut faire violence aux textes, pour éliminer l’avarice sordide du caractère de Judas, comme aussi pour prétendre qu’il y eut un motif de jalousie à la base de l’accusation lancée contre lui par le quatrième évangile. Jean jaloux de Judas, c’est véritablement un comble !

Tout en travaillant à disculper le traître, les rationalistes ont parfois rejeté sur Jésus lui-même une partie de la responsabilité de son crime. « S’il était vrai, comme le veut la tradition, que Jésus connaissait d’avance cette trahison, et ne fit rien pour l’empêcher, "en fournissant même à Judas, par la confiance apparente qu’il continuait de lui témoigner, les moyens de la consommer, … on est tenté de se demander si Judas, infime instrument du plan divin, mérite les malédictions dont sa mémoire est restée chargée ». M. Albert Réville[2233] a raison de ne pas insister sur cette objection, et de ne lui attacher qu’une importance secondaire, bien qu’il la formule en un langage presque blasphématoire. Jésus a fait tout ce qu il pouvait pour sauver le malheureux apôtre. Celui-ci a joui de toutes les grâces nécessaires pour demeurer, malgré la tentation, un disciple fidèle. Il est donc seul responsable de sa terrible déchéance et de sa damnation éternelle.

Mais Notre-Seigneur ne s’est-il pas trompé, en faisant entrer cet indigne dans la société de ses apôtres ? Les néo-critiques l’affirment couramment. « Comment Jésus, qui connaissait les cœurs, a-t-il pu se faire illusion au sujet de ce disciple ?[2234] » « Parmi les Douze a pu se glisser un Judas, au sujet du caractère duquel Jésus s’est trompé, à moins qu’on ne préfère dire que son art d’éducateur a échoué dans cette circonstance[2235] ». Le traître, ainsi qu’il a été dit plus haut, ne serait entré que tardivement dans le collège apostolique, et de son propre mouvement ; de sorte que le Sauveur n’aurait pas eu le temps de le connaître. — Non, Jésus ne s’est pas trompé au sujet de Judas, dont il avait prévu dès le début la trahison, et qu’il démasqua de bonne heure[2236]. Son art d’éducateur a échoué dans ce cas, il est vrai : triste histoire dont la grâce divine n’est que trop souvent témoin. Quant à l’élection de Judas, elle eut lieu en même temps que celle des autres apôtres, et le divin Maître en a pris toute la responsabilité.



[2209] Einleitung in die Evangelien, p. 112.

[2210] Weiss, Die Schriften des Neuen Testament, t. I, p. 91. Voir aussi , Jesus, p. 29 ; , Jesus : wer er geschichtlich war, p. 108.

[2211] , loc. cit.

[2212] , ibid. D’après , Babylonisches im Newen Testam., p. 87-88, ce chiffre ferait allusion aux signes du zodiaque !

[2213] Strauss, Leben Jesu, § 130 ; Neues Leben, § 90.

[2214] Cf. , Der Verrath des Judas Ischarloth, eine Sage, 1900.

[2215] Voir , Studies in the Life of Christ, p. 264. On dirait que ce portrait « sort du ciseau du sculpteur ».

[2216] Die evangelische Geschichte, p. 12-14.

[2217] Cf. , Geschichte Jesu erläutert, p. 300.

[2218] Luc., xxii, 2.

[2219] Comparez Matth., xxvi, 4, et Marc., xiv, 2, où les membres du sanhédrin, avant de s’entendre avec Judas, parlent de recourir à la ruse pour s’emparer du Sauveur

[2220] Renan, Vie de Jésus, 1863, p. 380-382. !

[2221] Matth., xxvi, 15.

[2222] , Jesus : wer er geschichtlich war, p. 175.

[2223] Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 342,

[2224] Works, t. VI, p. 21-25.

[2225] Matth., xxvii, 4.

[2226] Matth., xxvi, 20-25.

[2227] Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 344.

[2228] Ou du moins pour essayer de lui donner le change.

[2229] Holtzmann, Leben Jesu, p. 351.

[2230] Voir Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 345-346 ; , Die evangelische Geschichte und der Ursprung des Christentums, p. 484-487 ; Weiss, Die Schriften des Neuen Testament, t. I, p. 92 ; Holtzmann, Leben Jesu, p. 351-352 ; Keim, Geschichte Jesu von Nazara, t. III, p. 247-248 ; , Jesus von Nazareth in seiner geschichtl. Lebensentwicklung, p. 101-102 ; , op. cit., p. 175-176, etc. Chacun de ces auteurs expose la théorie avec des nuances qui lui sont propres.

[2231] Holtzmann, op. cit., p. 353.

[2232] Holtzmann, ibid.

[2233] Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 342-343.

[2234] , Das Leben Jesu erläutert, p. 363.

[2235] , Jesus als Charakter, p. 111. De même , Jesus : wer er geschichtlich war, p. 108, et beaucoup d’autres.

[2236] Joan., vi, 71-72.