La parole de Jésus, « Toutes choses m’ont été livrées par mon Père, et personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père, et personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui auquel le Fils aura voulu le révéler », est gênante à l’extrême pour les rationalistes ; aussi la plupart d’entre eux ont-ils recours, pour s’en défaire, à leurs procédés habituels de violence anti-critique. Déjà Renan déclarait que « c’est une intercalation tardive ». À sa suite, Albert Réville[2065] l’attribue « à l’influence d’une théologie ultérieure ». Elle aurait eu pour base une confidence que le Sauveur aurait faite un jour à ses disciples, dans les termes suivants : « Dieu seul lit dans mon cœur, jusqu’au fond ; et moi seul aussi je connais Dieu ». En passant de bouche en bouche, et en prenant des développements auxquels elle n’avait pas le moindre droit, elle serait devenue telle que nous la lisons dans les récits de saint Matthieu et de saint Luc.
La critique textuelle serait-elle défavorable à ces textes ? Pas le moins du monde. Si l’ordre des propositions est interverti dans les écrits de quelques-uns de nos auteurs ecclésiastiques les plus anciens[2066], où on lit : « Personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père », cela ne tire pas à conséquence, et la pensée n’en subit aucune modification[2067]. Ceux qui voudraient se débarrasser à tout prix de cette parole, dont la richesse théologique est si grande, et qui atteste une solidarité si réelle entre le quatrième évangile et les synoptiques[2068], allèguent la ressemblance qu’elle présente avec quelques lignes de l’Ecclésiastique[2069]. Mais cette ressemblance est trop générale et trop vague pour servir de preuve[2070] ; et, d’ailleurs, pourquoi Jésus n’aurait-il pas pu s’approprier, pour exprimer sa pensée, quelques paroles des saints Livres[2071].
La thèse du rationalisme est, ici particulièrement, d’une telle faiblesse blesse, que plusieurs néo-critiques notoires l’ont abandonnée. « Il n’existe absolument aucun motif, écrit l’un d’eux[2072] d’enlever à Jésus ces mots incomparables ». Concluons douc qu’ « il est impossible, d’après quelque principe de critique que ce soit, de mettre en doute l’authenticité de ce passage[2073] », dont on a dit très justement qu’il est « une perle de l’évangile de Jésus[2074] ».
Une autre erreur de plusieurs théologiens libéraux concerne l’interprétation de cette parole du Sauveur, dont on affaiblit le plus possible la portée, comme si elle désignait simplement la connaissance spéciale que Jésus aurait eue de Dieu, non toutefois sa participation à la nature divine[2075]. Mais le texte même, si clair et si précis, se refuse à subir un pareil traitement. Il attribue visiblement à Jésus l’essence et la toute-puissance de Dieu même. La christologie qu’il résume couvre en entier celle de saint Jean, y compris l’idée de la préexistence éternelle[2076].
[2065] Histoire du dogme de la divinité de Jésus-Christ, p. 17.
[2066] , Dialogus cum Tryphone, 100 ; Apologia, i, 63 ; saint Irénée, Haer. I, xii, 2 ; IV, vi, 1 ; , Adversus Marcionem, ii, 27 ; iv, 25 ; , Stromates, vii, 18 ; etc.
[2067] Cette inversion, désapprouvée par la grande masse des manuscrits et des versions, a été faite après coup, parce qu’on la croyait plus logique, et plus respectueuse pour Dieu le Père.
[2068] Cf. Joan., iii, 35 ; vi, 46 ; viii, 19 ; x, 15, 30 ; xiv, 9 ; xvi, 15 ; xvii, 6, 10 ; etc.
[2069] Cf. Eccli., li, 1, 23, 26, 27, dans le texte grec.
[2070] Burkitt, The Gospel History, p. 199, 206-207.
[2071] , Das Evangelium des Matthäus ausgelegt, p. 435.
[2072] , Die Schriften des Neuen Testament, t. I, t. I, p. 301. Voir aussi Keim, Gesch. Jesu vοη Nazara, t. II, p. 385 ; P. W. Schmiedel, Encyclop. biblica de Cheyne, t. IV, col. 4697.
[2073] Plummer, Comment, on the Gospel according to St. Luke, p. 282, Cf. , The Criticism of the fourth Gospel, 1905, p. 109.
[2074] Keim, op. cit., p. 378.
[2075] Cf. , Die Schriften des Neuen Testament, t. I, p. 298.
[2076] , loc. cit. Voir Schumacher, Die Selbstoffenbarung Jesu bei Maith. xi, 1912, p. 27.