Suite du Sermon sur la Montagne :
Ne point thésauriser sur la terre mais dans le Ciel
Matth. VI, 19-34
Jésus-Christ voulant nous apprendre à mépriser absolument pour l'amour de Dieu les biens terrestres, nous défend d'abord de placer notre trésor dans un lieu où il ne serait pas en sûreté. N'amassez pas des richesses sur la terre où la rouille les détériore, où les vers les rongent, où les voleurs peuvent les découvrir et les enlever (Matth. VI, 19). Par la rouille qui altère, il nous marque la vanité des richesses artificielles, comme l'or, l'argent et les autres métaux ; par les vers qui consument, il nous désigne la corruption des biens naturels, comme le blé, le vin, les vêtements et autres semblables objets ; et par les voleurs, il indique la perte des pierres précieuses, qui bien qu'elles ne puissent être altérées par la rouille ou rongées par les vers, peuvent cependant nous être ravies par les voleurs. Malheur donc à nous qui faisons tout le contraire ! « Que dirai-je ? s'écrie saint Chrysostôme (Lib. de compunctione cordis), que dirai-je de ce précepte qui nous défend de thésauriser sur la terre ? Combien peu, hélas ! se mettent en peine de s'y conformer ! La plupart des hommes, comme s'ils avaient entendu un précepte tout contraire qui leur commanderait de thésauriser ici-bas par tous les moyens possibles, abandonnent le ciel pour s'attacher uniquement à la terre, où ils cherchent follement à multiplier leurs richesses. »
Après cette première recommandation, Jésus-Christ nous engage à placer notre trésor dans un lieu sûr, c'est-à-diredans le ciel, où la rouille ne saurait l'altérer, car rien n'y vieillit ; où les vers ne peuvent l'endommager, car rien ne s'y corrompt ; où les voleurs ne peuvent le dérober, car il n'y a là ni fraude ni violence (Matth. VI, 20). Le meilleur moyen de thésauriser consiste donc à employer les biens temporels et passagers en bonnes œuvres, afin de les changer ainsi en biens spirituels et éternels, par conséquent incorruptibles. Ne cherchons donc point à entasser des richesses fragiles et périssables sur cette terre que nous devons bientôt quitter ; mais amassons bien plutôt des mérites dans le ciel où ils nous seront conservés avec un profit continuel, en attendant que nous allions en jouir pendant toute l'éternité. « Quelle folie, dit saint Jérôme (in Matth.), de placer notre trésor dans le lieu d'où nous devons sortir, plutôt que de l'envoyer devant nous en celui où nous devons vivre toujours ! Déposez donc vos richesses là où est votre véritable patrie. » Les justes, dit saint Grégoire (lib. XII Moral), s'inquiètent peu de bâtir et de thésauriser en ce monde, parce qu'ils s'y consacrent comme des voyageurs et des étrangers ; et comme ils n'ont d'antre désir que d'être heureux dans leur véritable patrie, ils refusent un bonheur apparent dans le pays étranger. » « Celui qui met son trésor en ce monde, dit saint Chrysostôme (Hom. XV, oper. imp.), n'a rien à espérer dans le ciel ; pourquoi donc élèverait-il ses regards vers cette patrie, où il n'a rien à trouver ? » — Comme chacun désire arriver à l'endroit où il sait que sont enfermées ses richesses, il est bien heureux, celui qui les a placées dans le ciel ; alors son esprit y est sans cesse attaché, il tend vers ce but unique de toutes ses forces avec un ardent désir ; car, ajoute Jésus-Christ (Matth. VI, 21), là où est votre trésor, c'est-à-dire ce que vous aimez et ce que vous désirez, là est aussi votre cœur et votre affection. Selon saint Augustin, « l'amour est un centre de gravité pour l'âme qu'il entraîne partout où lui-même se porte, et l'on peut dire que l'âme est plus véritablement où est l'objet qu'elle aime, qu'elle n'est avec le corps qu'elle anime. » « Aimons les choses du ciel, dit saint Fulgence (Serm. de confessoribus), et nous placerons nos richesses dans le ciel. Voulez-vous connaître où est votre trésor ? Examinez où est votre amour ; et voulez-vous savoir où est votre amour, considérez où le plus souvent est votre pensée. Vous parviendrez ainsi à découvrir votre trésor d'après votre amour, et à distinguer votre amour d'après l'objet habituel de votre pensée. C'est pourquoi saint Grégoire dit : « Le cœur de l'homme se divise en autant de parties qu'il affectionne d'objets différents.»
Laissons maintenant parler saint Chrysostôme (Hom. XII, Matth.) : « Gardez-vous d'amasser des richesses en ce monde ; ce serait travailler pour la rouille, les vers et les voleurs. Quand même vous éviteriez entièrement ces pertes temporelles, vous subirez des dommages spirituels beaucoup plus considérables. Votre cœur attaché aux choses inférieures sera réduit à une servitude dégradante ; votre état sera même pire que celui d'un prisonnier ; de libre que vous étiez, vous deviendrez esclave, et votre intelligence captivée par des pensées terrestres ne pourra plus s'élever aux choses éternelles qu'elle aura abandonnées. Aussi, lorsque nous parlons de la vie future et du paradis aux païens, ils ne peuvent nous croire, car ils considèrent, non pas nos discours, mais nos œuvres. Et lorsqu'ils voient des Chrétiens se construire de magnifiques habitations, se procurer des bains et des jardins agréables, ils ne peuvent s'imaginer que de tels hommes espèrent une vie meilleure ; car, disent-ils, s'ils attendaient un autre royaume, on les verrait vendre ce qu'ils possèdent ici-bas pour envoyer devant eux leurs richesses. Que ces considérations nous fassent sortir de notre funeste erreur ; car celui qui se rend ici-bas esclave de l'argent se charge de chaînes pour le temps présent et s'en prépare pour l'éternité future. Celui tout au contraire, qui sait s'affranchir de la cupidité, jouira de la liberté dans cette vie et dans l'autre. Pour goûter le bonheur inappréciable de cette sainte liberté, brisons le joug accablant de l'avarice, élevons nos esprits et nos cœurs vers les biens éternels. » Ainsi s'exprime saint Chrysostôme.
« Méprisez les choses créées et périssables, nous dit saint Anselme, et gardez-vous d'y fixer votre amour. Que le monde vous soit complètement étranger ; portez vos regards et vos affections vers le ciel, cette patrie des élus qui contemplent sans cesse la Majesté divine ; car là où est votre trésor, là doit être aussi votre cœur. N'enfermez pas votre âme dans votre bourse ; n'attachez pas votre cœur à l'argent, son poids trop lourd empêcherait votre essor vers les cieux. » — D'après saint Jérôme (In cap. VI Matth.), cette parole susdite du divin Maître ne doit pas seulement s'entendre de l'or et de l'argent, mais encore de tous les biens et de tous les plaisirs. Le gourmand ne fait-il pas son trésor et son dieu de son ventre, le voluptueux de ses plaisirs, l'avare de son argent, et ainsi de toutes les autres passions ? En effet, celui qui s'abandonne à un vice y est pour ainsi dire enchaîné ; il y attache son cœur, en fait son trésor, et alors, pour suivre sa passion, il ne craint pas de s'éloigner de Dieu. Si donc votre trésor est au ciel, votre cœur sera pur ; car il n'est rien de souillé dans les choses du ciel ; si, au contraire, vous rampez sur la terre en courant après les joies grossières et les biens frivoles, comment pourrez-vous conserver votre cœur pur ? — La matière la plus précieuse, dit saint Augustin (Lib. I, de Serm. Dom. in monte, 22), quand elle est mêlée aune matière inférieure se détériore et s'avilit ; ainsi l'or mêlé à l'argent, même le plus pur, est souillé par cette union ; notre âme également est souillée par la convoitise des objets terrestres, quand même ces objets seraient purs de leur nature. — Par conséquent, comme le dit Richard de Saint-Victor, « tout ce que nous pouvons désirer, tout ce que nous pouvons craindre en ce monde, nous devons le sacrifier volontiers, afin d'acquérir la liberté du cœur » ; car, ajoute saint Augustin, « celui qui veut thésauriser dans le ciel doit mépriser tous les biens de la terre. »
Pour prévenir, relativement aux choses nécessaires à la vie, toute espèce de crainte et de défiance que ses auditeurs auraient pu concevoir à cause de leur position précaire, notre divin Sauveur ajoute (Luc. XII, 32) : Ne craignez point, petit troupeau, vous qui êtes humbles et pauvres ; car il a plu à votre Père céleste de vous donner son royaume, non à cause de vos mérites, mais par un pur effet de la libéralité et de la volonté divines à votre égard. Comme s'il eût dit : Puisque le royaume des cieux vous est préparé, vous devez peu vous préoccuper des choses de la terre, car celui auquel est promis le royaume de la vie éternelle où tous les biens sont abondamment prodigués ne doit pas s'inquiéter beaucoup des choses nécessaires à la vie temporelle. — En outre, Jésus-Christ donne à la réunion de ses disciples le nom de troupeau, à cause de leur docilité dans la foi ; et il les appelle petit troupeau, à cause de leur humilité et de leur pauvreté volontaire, deux vertus qui obtiennent infailliblement la possession du royaume éternel. Ou bien, il veut désigner par ces expressions le troupeau des élus qui est petit comparativement au grand nombre des réprouvés. Que je serais heureux, si je méritais d'être un jour parmi ce petit nombre des élus, même au dernier rang, afin de participer avec eux au royaume éternel ! — Le moyen assuré de parvenir à l'opulence de ce royaume, c'est la pratique surérogatoire des conseils évangéliques qui conduisent à la perfection de la vertu ; c'est pourquoi le Sauveur ajoute (Luc. XII, 33) : Vendez ce que vous avez, et donnez-en le prix : afin d'acheter le ciel ; faites-vous des bourses et des coffres qui ne s'usent point et ne se détériorent point ; c'est-à-dire déposez l'aumône aux pieds des pauvres qui à travers les ennemis et les voleurs, sauront bien transporter votre argent en un lieu sûr, où il vous sera conservé intact. Amassez-vous ainsi dans le ciel un trésor qui ne s'épuise jamais, car l'aumône produit et augmente dans le ciel le trésor de nos mérites, qui nous procureront pendant l'éternité un trésor de récompenses. Si par l'aumône nous avons soin de nous amasser ainsi dans la patrie un trésor de mérites, soupirons sans cesse vers ce but jusqu'à ce que nous y obtenions le trésor des récompenses sans fin.
Jésus-Christ parle ensuite à ses Apôtres de la nécessité d'avoir un œil simple, c'est-à-dire une intention pure dans toutes nos œuvres. Votre œil, leur dit-il, est le flambeau de votre corps (Matth. VI, 22). Ces expressions doivent s'entendre métaphoriquement. L'ensemble de nos opérations forme un corps moral, de même que la réunion de nos membres constitue un corps matériel. Or, comme l'œil physique gouverne tout le corps matériel, et dirige les opérations de chaque membre, de même l'œil spirituel, c'est-à-dire l'intention, doit régir tout le corps moral de nos actions et diriger chacune d'elles vers le but qui lui est propre. C'est pourquoi Jésus-Christ ajoute : Si votre œil est simple et net, tout votre corps sera éclairé ; en d'autres termes : si votre intention est pure et droite, sans dissimulation et sans erreur, l'ensemble de toutes vos actions sera bon et méritoire, lors même que les hommes n'en jugeraient pas ainsi, pourvu toutefois que ces actions soient bonnes en elles-mêmes, ou du moins indifférentes et licites ; autrement l'intention droite ne saurait les légitimer. Peu importe, dit Sénèque, avec quelle intention vous fassiez une action mauvaise en elle-même ; les hommes voient le mal que vous avez commis, et ne pénètrent pas le motif qui vous a conduit. Si au contraire votre œil est obscurci et gâté, dit le Sauveur, tout votre corps sera ténébreux (Matth. VI, 23) ; en d'autres termes : si votre intention est perverse, l'ensemble de vos actions sera souillé, vicié par le péché ; toutes vos œuvres deviendront mauvaises, quand même elles seraient bonnes de leur nature et qu'elles paraîtraient telles aux yeux des hommes ; car un acte bon en lui-même devient mauvais à cause de l'intention perverse qui le produit. Veillez donc à ce que votre intention ne soit pas mauvaise, parce qu'elle corromprait tout le bien que vous pouvez faire.
Si donc la lumière qui est en vous se change en ténèbres, combien seront grandes les ténèbres elles-mêmes ! C'est-à-dire, si l'action que vous faites, bonne par sa nature comme la lumière, devient mauvaise par défaut d'intention droite, combien plus criminelle sera l'action mauvaise en elle-même, signifiée par les ténèbres, si elle est le résultat d'une intention perverse ? En effet, quand un acte mauvais est lui-même produit avec une mauvaise intention, alors la malice est doublée, parce qu'à l'action mauvaise vient s'ajouter la mauvaise intention. Que chacun de vous considère, non pas ce qu'il fait, mais avec quel esprit il agit, et que son examen porte spécialement sur la pureté de l'intention, sans laquelle les œuvres n'ont aucune valeur. Si donc vous faites le bien avec une intention droite, sans aucune arrière-pensée qui puisse troubler votre conscience, non-seulement votre œuvre sera lumineuse, quel qu'en soit le succès, mais vous-même serez illuminé, parce que vous recevrez la splendeur de la grâce dans cette vie et la splendeur de la gloire dans l'autre. Si, au contraire, vous faites le bien avec une intention perverse, vous serez jugé, non sur le bien que votre action aura pu produire, mais sur la mauvaise intention qui vous aura dirigé. Prenez donc garde que la fumée des vices ne vienne obscurcir la lumière de votre âme ou l'intention de votre cœur ; mais pour que tout votre corps soit éclairé par votre œil simple, ayez soin de faire pour Dieu tout ce que vous faites, en sorte que vos actions montent vers le ciel d'où elles vous attirent de nouvelles grâces et de nouvelles faveurs.
Comme ceux qui désirent en même temps les richesses de la terre et les trésors du ciel pourraient s'imaginer qu'avec une intention droite et pure, on peut tout à la fois plaire à Dieu et au monde, et acquérir ainsi les biens terrestres et les biens célestes, Jésus-Christ démontre que ce n'est pas possible, en alléguant l'exemple de deux maîtres contraires (Matth. VI, 24). Nul, dit-il, ne peut servir tout ensemble deux maîtres opposés de sentiments et de volontés. Car, comme dit le Ven. Bède (Lib. IV, in Luc.) : « on ne peut aimer simultanément les choses passagères et les choses éternelles. » — « Le même œil, dit saint Augustin, ne saurait être fixé tout à la fois au ciel et sur la terre. » D'après suint Cyprien, « l'amour du monde et l'amour de Dieu ne peuvent résider ensemble dans le même cœur, pas plus que les mêmes yeux ne peuvent considérer en même temps le ciel et la terre. » Un philosophe ancien, Aristote, dans son traité sur les bêtes, fait remarquer que les oiseaux ferment les yeux à l'aide de la paupière inférieure, tandis que les gros animaux les ferment à l'aide de la paupière supérieure. Par les oiseaux nous devons entendre les hommes spirituels qui ferment les yeux aux biens inférieurs pour les ouvrir seulement aux biens supérieurs ; et par les autres animaux, les hommes mondains qui, fermant les yeux aux choses du ciel, n'ont des regards que pour les choses de la terre. « Jésus-Christ, dit saint Chrysostôme (Hom. XII, in Matth.), parle de deux maîtres qui ordonnent des choses contraires ; car s'ils commandaient la même chose, ils ne seraient pas plusieurs, mais un seul, puisque de plusieurs êtres l'amour et la concorde n'en font qu'un seul. Or, ces deux maîtres qu'on ne peut servir simultanément sont le vice et la vertu, le ciel et la terre, Dieu et le démon, la chair et l'esprit ; car ils exigent de nous des choses absolument opposées, de telle sorte qu'il faut abandonner l'un pour obéir à l'autre. C'est ce que Jésus-Christ déclare positivement par ces mots : Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l'argent (mammonae). L'expression mammonae en syriaque signifie richesses ; de là le nom de Mammon donné au démon qui préside aux richesses et qui tente les hommes par l'appât de l'argent : non pas toutefois que les richesses soient à sa disposition, et qu'il puisse les distribuer ou les enlever, comme bon lui semble, sans la permission divine ; mais parce qu'il s'en sert pour tromper les hommes et les retenir dans ses filets.
Quoique l'homme ne puisse servir Dieu et les richesses, il peut cependant servir Dieu au moyen des richesses. Servir les richesses, c'est être l'esclave du démon qui nous tente et nous séduit par la cupidité. Celui-là sert les richesses qui les aime pour elles-mêmes, qui met en elles sa fin et sa félicité, qui les recherche avec passion, les retient avec avarice, et les garde comme s'il en était l'esclave. Au contraire, celui-là sert Dieu avec les richesses, qui les emploie en bonnes œuvres ; il ne les sert pas, mais plutôt elles lui servent, parce qu'il les distribue comme en étant le maître, et qu'il en use comme d'un instrument pour faire le bien. En effet, dit saint Ambroise (Lib. VIII in Luc), « les richesses qui sont pour les méchants un obstacle à leur salut sont pour les bons un moyen de pratiquer la vertu. » — « Deux maîtres à servir nous sont proposés, dit saint Chrysostôme (Hom. XXXIX in Joan.), Dieu et l'argent, c'est-à-dire le démon qui est le dieu des richesses ; l'un nous excite à la miséricorde et l'autre à l'avarice ; l'un nous conduit à la vie et l'autre à la mort ; l'un veut nous sauver et l'autre nous perdre ; auquel des deux devons-nous obéir de préférence ? N'est-ce pas à Celui qui nous appelle à une vie glorieuse, plutôt qu'à celui qui veut nous entraîner à une mort éternelle ? Quoi de plus terrible que d'abandonner le service de Jésus-Christ, pour courir après les richesses ? Au contraire quoi de plus désirable et de plus consolant que de mépriser les richesses, pour s'unir à Dieu par l'affection et par l'amour ? » Ainsi parle saint Chrysostôme.
D'après tout ce que nous venons de dire, il est évident que nul ne peut servir deux maîtres, et pourtant, malgré cette évidence, il se trouve encore des gens assez insensés pour vouloir réaliser cette impossibilité : en cela, ils sont semblables à ceux dont il est parlé au quatrième livre des Rois (XVII) qui, bien que craignant Dieu, n'en adoraient pas moins les idoles. Apprenons une fois pour toutes qu'aimer la richesse pour elle-même et aimer Dieu pour lui-même, et l'une et l'autre comme fin dernière, de façon que nous soyons en même temps les serviteurs dévoués de l'une et de l'autre, c'est une chose complètement impraticable. Toutefois, en subordonnant l'une à l'autre, nous pouvons désirer la richesse pour Dieu et à cause de lui. Ainsi, un acte corporel peut avoir une fin temporelle, pourvu que cette fin soit ensuite rapportée à Dieu ; si, au contraire, Dieu est la fin secondaire de nos actions et que leur fin dernière soit un objet temporel, ces actions deviennent alors mauvaises. En effet, l'objet qu'on recherche en vue d'un autre est regardé comme inférieur à celui pour lequel on le recherche. Dans ses actions, on peut très-bien se proposer deux fins, l'une temporelle et l'autre éternelle, pourvu toutefois que l'une soit subordonnée à l'autre, de manière qu'on se propose la fin éternelle comme fin dernière ; mais l'on ne doit pas se proposer différentes fins dont l'une ne puisse être subordonnée à l'autre.
Jésus ensuite, s'adressant à ses disciples, auxquels il voulait spécialement inspirer le mépris du monde, les engage à ne point se préoccuper des choses nécessaires telles que sont la nourriture et le vêtement. Cette exhortation convient non-seulement aux Apôtres et à leurs successeurs, mais aussi à tous ceux qui tendent à la perfection. Le Sauveur voulait également montrer à tous les prédicateurs de l'Évangile qu'ils ne doivent avoir aucune sollicitude pour les nécessités temporelles. Mais afin qu'ils ne disent pas : Si nous renonçons à tout, comment pourrons-nous vivre ? il ajoute, en résumant tout ce qu'il avait dit : C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez point, ni pour votre vie, de quoi vous vous nourrirez ; ni pour votre corps, de quoi vous vous habillerez (Matth. VI, 25). Comme s'il disait : Si vous voulez servir Dieu convenablement, vous devez renoncer aux soucis que les richesses entraînent après elles. Il ne dit pas : Vous ne travaillerez point, vous ne chercherez point votre nourriture et votre vêtement ; mais il dit : Vous ne serez point inquiets à ce sujet, vous ne vous laisserez point aller à cette sollicitude coupable qui troublerait votre âme, vous empêcherait de servir Dieu et vous ferait oublier les biens éternels. « Jésus-Christ, dit le Vénérable Bède (in cap. XII Luc), nous ordonne de ne pas trop nous préoccuper de ce que nous aurons à manger ; et cependant parce que nous sommes condamnés à gagner notre pain à la sueur de notre front, nous devons travailler, mais sans nous inquiéter. » « Nous devons, dit saint Chrysostôme (Hom. XVI, Oper. imp.), acquérir notre pain quotidien, non par les préoccupations de l'esprit, mais par les fatigues du corps ; et Dieu donne abondamment ce pain à celui qui travaille, pour récompenser son activité, tandis qu'il le refuse au paresseux pour punir sa négligence. Jésus-Christ, ajoute le même saint Docteur, ne nous défend pas de nous occuper du manger, du boire, du vêtement ; mais de nous préoccuper de ce que nous aurons à manger, à boire, et pour nous vêtir. En effet, manger, boire se vêtir sont des choses indispensables à la vie présente, mais s'inquiéter de la somptuosité des habits ou de la délicatesse des mets, c'est se rendre coupable ou de gourmandise, ou d'avarice, ou de vaine gloire. » « Par les paroles précédentes, dit le Vénérable Bède, Notre-Seigneur semble blâmer ceux qui, dédaignant la nourriture ou les vêtements communs, recherchent des aliments plus délicats ou plus mauvais, et des habits plus élégants ou plus grossiers que ceux avec lesquels ils vivent en communauté. »
Nous pouvons ici dans un sens spirituel, comprendre par la nourriture la gourmandise, par le vêtement la vaine gloire, et par l'une et l'autre l'avarice. C'est d'ailleurs ce que veut nous faire entendre l'Évangile dans un autre endroit où nous lisons (Luc. XVI, 19) : Il y avait un homme riche, voilà la figure de l'avarice ; il était revêtu de pourpre et de lin, voilà le symbole de la vanité ; et chaque jour il s'asseyait à une table splendidement servie, voilà l'image de la gourmandise. Ô vous donc, qui que vous soyez, qui avez renoncé à la gloire du monde pour embrasser le service de Dieu, ne vous inquiétez point des choses nécessaires à la vie, comme de la nourriture et du vêtement ; car s'en inquiéter, c'est se tourmenter de choses vaines. C'est pourquoi le Seigneur lui-même ranime notre confiance ; car, en concluant du plus au moins, il nous montre que nous ne devons pas nous préoccuper à ce sujet. En effet, si Dieu, par un pur effet de son amour, nous a accordé les plus grands dons, pourrait-il dans la nécessité nous refuser les moindres ? Or, Dieu nous a donné le corps et la vie, il nous donnera donc aussi le vêtement et la nourriture ; car enfin, le corps n'a pas été créé pour le vêtement, ni la vie pour la nourriture ; mais tout au contraire, le vêtement a été créé pour le corps et la nourriture pour la vie ; dès lors l'homme ne doit pas s'inquiéter, ni craindre que les choses créées pour lui lui soient refusées. « Si Dieu, dit saint Chrysostôme (Hom. XVI, Op. imp.), n'eût pas voulu conserver ce qui existe, il ne l'aurait pas créé ; mais comme lui-même a établi que la vie de l'homme serait entretenue au moyen de la nourriture, et que son corps serait couvert de vêtements, il est certain qu'il lui procurera ces deux choses. » — Par conséquent Celui qui nous a donné la vie, sans que nous nous en soyons occupés, saura bien nous fournir les moyens de la conserver, sans que nous en soyons inquiets. Il est donc bien insensé celui qui pour obtenir le moins, à savoir la nourriture et le vêtement, sacrifie le plus, à savoir l'âme et le corps.
Jésus-Christ voulant prouver par le détail ce qu'il vient d'avancer, et affermir à ce sujet notre espérance, apporte divers exemples, en concluant du plus au moins, pour nous persuader d'une manière plus évidente. Et d'abord relativement à la nourriture, il prend pour exemple, parmi les créatures sans raison, les oiseaux qui volent dans les airs (Matth. VI, 26). Voyez les oiseaux du ciel, nous dit-il, ils ne sèment point et ne moissonnent point, pour se procurer leur nourriture, ils n'entassent point dans des greniers, en prévision de l'avenir ; mais, sans qu'ils en soient préoccupés, votre Père céleste les nourrit à cause des hommes ; donc, il nourrira les hommes qui lui sont beaucoup plus chers, sans qu'ils en soient inquiets. La créature raisonnable, qui est l'homme, n'est-elle pas en effet plus précieuse et plus estimable devant Dieu que les créatures sans raison, telles que les oiseaux ? Les animaux sont faits pour l'homme ; or la fin pour laquelle une chose est faite est nécessairement plus noble que cette chose même. Si donc Dieu nourrit les oiseaux en n'exigeant d'eux que le concours qui est conforme à leur nature, de même il nourrira les hommes, à condition qu'eux-mêmes y apporteront les soins convenables à leur nature intelligente, pourvu toutefois qu'ils s'appliquent à suivre les commandements qu'il leur a donnés. Car comme la nature des oiseaux est de vivre, suivant leur instinct, de ce qu'ils trouvent chaque jour pour leur subsistance, de même aussi la nature de l'homme est de vivre, selon le dictamen, de la droite raison, en recherchant avec une sollicitude modérée les choses nécessaires qui lui manquent, telles que la nourriture et le vêtement. Aussi, en parlant des oiseaux, Jésus-Christ ne dit point qu'ils ne volent pas vers les grains qui doivent leur servir de pâture, car il n'interdit point le travail et la prudence, mais ce qu'il défend c'est l'inquiétude et l'avarice. « Tous les oiseaux, dit saint Chrysostôme (Hom. XVI, oper. imp.), ont été créés pour l'homme et l'homme a été créé pour Dieu. Si donc Dieu fournit la nourriture aux oiseaux créés pour l'homme, comment la refuserait-il à l'homme qu'il a créé pour lui-même ?
Notre-Seigneur parle ensuite du vêtement ; et à cet effet, il apporte deux exemples différents. Le premier est tiré de la considération du corps humain. Dieu, semble-t-il nous dire, a donné au corps la taille qu'il lui a plu, sans la participation de l'homme qui malgré tous ses soins, ne saurait y ajouter la hauteur d'une coudée. Or comme le vêtement doit être proportionné à la taille du corps, et que cette taille a été donnée à l'homme sans aucune préoccupation de sa part, il s'ensuit naturellement que le vêtement convenable lui sera donné sans exiger une sollicitude extrême. Le second exemple est pris d'objets extérieure à l'homme, des productions de la terre telles que les lis des champs. Ces plantes croissent naturellement, et la Providence divine les orne selon leur genre et leur espèce. Aussi Jésus-Christ nous dit (Matth. VI, 28 et 29) : Ils ne travaillent point pour se parer de diverses couleurs ; ils ne filent pas pour se tisser des habits magnifiques ; Dieu lui-même les revêt de leurs splendides couleurs dont la beauté l'emporte sur les habits mêmes des rois. Salomon, le plus grand des monarques, ne fut jamais revêtu aussi magnifiquement que l'une d'elles ; car bien que l'art puisse imiter la nature, jamais cependant les œuvres de l'art n'atteindront la perfection des ouvrages de la nature. Et en effet, dit saint Jérôme (In cap. VI Matth.), « quelle soie, quelle pourpre, quelle teinture pourraient supporter la comparaison avec les fleurs des champs ? Qui pourrait imiter le rouge pur de la rose ou la blancheur du lis ? Quelle couleur de pourpre pourrait surpasser celle de la violette ? Que les yeux jugent ici ce que les paroles ne sauraient exprimer. » Selon saint Chrysostôme (Hom. XXIII, in Matth.), « Dieu a revêtu les herbes des champs avec tant de magnificence pour nous manifester sa puissance et sa sagesse, afin que partout nous admirions sa grandeur ; car non-seulement les cieux, mais la terre aussi proclament la gloire du Créateur. »
De ce qu'il vient de dire, le Sauveur conclut que Dieu aura soin de fournir aux hommes les choses nécessaires pour leurs vêtements, sans qu'ils doivent se préoccuper d'une manière immodérée. Car, ajoute-t-il (Matth. VI, 30), si Dieu se plaît à orner de couleurs si vives, à parer de formes si élégantes l'herbe qui est aujourd'hui dans la campagne et qui demain sera jetée dans le four (car en certaines localités, on se servait, en guise de bois, pour chauffer les fours, d'herbes et d'autres semblables matières), à combien plus forte raison Dieu s'empressera-t-il de vous procurer les vêlements nécessaires, hommes de peu de foi, sans que vous deviez vous en inquiéter ? Comme s'il disait : Si Dieu prend un si grand soin des fleurs, qui naissent aujourd'hui pour être vues un instant, qui périssent et disparaissent le lendemain, que ne fera-t-il pas en faveur des hommes créés à son image pour vivre éternellement ? Jésus-Christ appelle ici hommes de peu de foi ceux qui, par défaut de confiance, se préoccupent outre mesure des nécessités de la vie présente, mais non pas ceux qui en prennent un soin raisonnable et modéré.
Outre leur sens littéral que nous venons d'exposer, les paroles précédentes du Sauveur peuvent recevoir un sens mystique. Ainsi, d'après la Glose, les Saints sont comparés aux oiseaux ; car comme les oiseaux, ils ne possèdent rien en ce monde, et ne travaillent point pour acquérir les biens terrestres qu'ils dédaignent ; mais, semblables aux Anges, ils s'élèvent par la seule contemplation vers les biens célestes auxquels ils aspirent. C'est ainsi que la sainteté consiste spécialement en ces trois choses : la pauvreté volontaire, le repos de la contemplation, et l'élévation de l'âme vers les biens éternels. Nous pouvons donc entendre par les oiseaux du ciel les hommes vraiment contemplatifs ; ils ne sèment point, ils ne moissonnent point, ils n'entassent point dans des greniers, c'est-à-dire qu'ils ne s'ingèrent point dans les affaires et dans les embarras du siècle ; mais,Dieu prenant pour eux tous ces soins leur fournit les choses nécessaires à la vie présente. — Par les lis des champs, nous pouvons entendre les hommes vraiment chastes qui brillent par l'éclat de la pureté, qui charment par l'odeur de la vertu, et qui croissent dans la pratique de la perfection, moins par leurs propres efforts que par les dons surnaturels de la grâce divine. Considérons-les donc pour les louer, mais surtout pour les imiter par l'amélioration de nos mœurs, la sainteté de nos pensées et la décence de nos conversations.
Instruits à l'école du Sauveur, ne nous défions point de la Providence divine pour les choses nécessaires ; car le Seigneur saura nous les procurer en temps opportun, pourvu toutefois que nous observions ses commandements. Mais, si nous n'attendons point de lui les secours temporels, comment pouvons-nous en attendre les biens éternels ? L'homme de foi ne craint pas la famine, mais l'homme de peu de foi qui s'inquiète des moindres choses est bien loin d'espérer les choses éternelles. Celui-là désespère de Dieu, qui ne comprend pas ce qu'est l'homme ; mais celui qui le comprend ne désespère pas de Dieu ; car Dieu est dans l'homme et l'homme est en Dieu. Se confier dans la créature, c'est se méfier du Créateur. « Que jamais, dit saint Anselme, l'appréhension d'une stérilité future, ou la crainte d'une disette à venir ne vous trouble, ni ne vous effraie ; mais reposez-vous, avec une pleine et entière confiance, sur la Providence divine qui donne la parure aux fleurs des champs, et la pâture aux petits des oiseaux. Qu'elle soit votre unique ressource, votre grenier d'abondance, votre trésor et votre bourse, vos richesses et vos délices, en un mot, qu'elle vous tienne lieu de tout. » — Le Sauveur mentionne ici les trois dons principaux que Dieu a faits à l'homme, savoir : l'âme, le corps et les biens extérieurs. Or l'âme doit se soumettre à son Créateur comme à son Maître, en accomplissant sa loi ; le corps doit se soumettre à l'âme qui lui est supérieure en exécutant sa volonté ; et les biens extérieurs doivent être soumis tout à la fois à Dieu, à l'âme et au corps dont ils dépendent ; à Dieu, parce qu'ils doivent être distribués aux pauvres ; à l'âme, en ce qu'ils ne doivent pas être aimés outre mesure ; et au corps, parce qu'ils doivent lui fournir les choses nécessaires à sa subsistance. Mais, hélas ! combien ne voit-on pas de riches qui de nos jours, intervertissent cet ordre si naturel ! La plupart, en effet, ne veulent pas soumettre leurs richesses à Dieu, en les partageant avec les pauvres ; ni à l'âme, parce qu'ils les aiment plus que tout autre chose, ni au corps, parce qu'ils assujettissent à de folles jouissances.
Pour nous inculquer plus fortement encore ce qu'il avait dit précédemment, Jésus-Christ répète (Matth. VI, 31) : Ne soyez donc pas inquiets en disant : Que mangerons-nous, que boirons-nous, de quoi nous vêtirons-nous ? Selon saint Chrysostôme (Hom. XXIII in Matth.), « lorsque le Sauveur dit : Ne soyez pas inquiets, il ne veut pas dire : Ne travaillez point, mais seulement : N'attachez point votre cœur aux choses de la terre, car on peut travailler sans être l'esclave des œuvres de ses mains. Si nous ne devons pas, ajoute le même saint Docteur, nous inquiéter des choses même indispensables à la vie, quelle punition n'encourent pas ceux qui, pour acquérir le superflu, sacrifient leur sommeil et ne craignent pas de ravir le bien d'autrui ? Ne nous laissons donc pas séduire par toutes ces vanités périssables. » — Les Gentils ou païens recherchent avec empressement, avec une sollicitude exagérée ou coupable, tout ce qui a rapport à la nourriture et au vêtement ; parce que niant l'action, l'intervention de la Providence divine dans les choses de ce monde, ils n'ont ni foi ni espérance relativement aux biens de la vie éternelle, et dès lors ils poursuivent avec ardeur les jouissances de la vie temporelle. Pareillement, les gens du monde recherchent avec passion toutes ces choses, parce qu'ils préfèrent les biens présents aux biens futurs, et leur sollicitude à cet égard les rend semblables aux infidèles. Quelle différence, en effet, peut-il y avoir entre un infidèle et un Chrétien dont le cœur est sans cesse agité par la défiance et tourmenté par les soins de cette vie ? Hélas ! Combien n'en voyons-nous pas parmi nous courir après toutes les jouissances terrestres avec plus d'ardeur que les païens eux-mêmes ! Pour vous, dit Jésus Christ à ses Apôtres (Matth. VI, 32), ne vous inquiétez nullement de toutes ces choses ; car votre Père céleste, qui a des entrailles de miséricorde pour tous ses enfants, sait que vous en avez besoin, qu'elles vous sont nécessaires pour vivre et le servir ici-bas ; aussi vous les donnera-t-il infailliblement, à moins que votre défiance n'y mette obstacle. Quel est le père, méritant ce nom, qui refuse à ses enfants le nécessaire quand il les voit dans le besoin ? Or, Dieu le veut, parce qu'il est votre Père ; et il le peut, parce qu'il est votre Père céleste ; puis donc qu'il a la puissance et la volonté, nul doute qu'il ne vous donne ce qui est utile à votre salut.
Raban Maur dit à ce sujet : « Quel roi refuse la solde à ses troupes dévouées ? Quel maître n'accorde pas la nourriture à ses fidèles serviteurs ? Quel père pourrait priver d'aliments ses propres enfants ? » Jésus-Christ, dit saint Chrysostôme (Hom. XXIII, in Matth.), pour inspirer à ses chers Apôtres une plus grande confiance, ne leur dit pas simplement : Dieu connaît, mais votre Père connaît vos besoins. Or, s'il est votre Père, pourra-t-il vous abandonner dans vos plus pressantes nécessités, ce que ne ferait pas même votre père selon la chair ? Dieu connaît, mieux que vous qui les supportez, toutes les misères auxquelles est exposée notre faible nature puisque c'est lui-même qui l'a créée ; et il saura bien vous secourir dans les souffrances et les privations que vous aurez à endurer ici-bas en vertu de sa sainte volonté. » Saint Augustin dit également (Serm. XVI ad fratres) : Dieu, ce Médecin céleste des âmes, sait parfaitement ce qu'il doit nous accorder pour notre consolation, et ce dont il doit nous priver pour exercer notre patience ; car l'homme lui même ne refuse pas sans raison la nourriture à la bête qui le porte. Si donc à cette connaissance, Dieu joint la volonté, parce qu'il est notre Père, et le pouvoir, parce qu'il est tout-puissant, nul doute qu'il ne pourvoie à tous nos besoins en temps opportun.
Remarquons que quelquefois Dieu nous laisse exposés à des privations relativement aux choses nécessaires à la vie, et cela pour différents motifs, mais tous utiles à notre salut ; 1° pour nous châtier de nos fautes ; 2° pour nous exercer à la patience ; 3° pour réprimer notre avarice, car notre trop grand empressement à rechercher les biens terrestres fait souvent qu'ils nous sont enlevés ; 4° pour punir notre amour de la superfluité, n'est-il pas juste, en effet, que celui qui court après le superflu manque quelquefois même du nécessaire ? 5° pour nous faire expier l'abus des biens temporels, car celui qui abuse des créatures de Dieu, mérite d'en être privé lors même qu'il en a besoin ; 6° pour corriger notre ingratitude, car celui qui n'est pas reconnaissant pour les bienfaits reçus est indigne d'en recevoir de nouveaux ; 7° pour nous faire comprendre que ces biens temporels ne viennent pas de nous, mais de lui, et qu'ils nous sont donnés, sans qu'ils nous soient dus ; car, en nous les retirant, Dieu montre qu'il en est le Maître souverain. — Dieu défend donc la sollicitude qui produit la défiance et la crainte, mais il permet la sollicitude qui produit la prévoyance et le travail. Il nous défend cette sollicitude désordonnée et superflue, qui nous fait négliger les biens spirituels et préférer les biens périssables ; mais il nous permet cette sollicitude modérée et nécessaire, qui est conforme à la raison, et qui appartient à la prudence ; car autrement ce serait tenter Dieu, que d'attendre de lui toutes les choses nécessaires, sans employer aucun moyen naturel pour se les procurer.
L'amour des biens temporels peut nous porter vers deux objets différents, selon que nous recherchons le nécessaire ou le superflu ; quant au superflu, Dieu nous défend de thésauriser, et quant au nécessaire, il nous défend de nous inquiéter. Remarquons aussi qu'il y a trois sortes de sollicitudes : 1° La première qui provient de la nature, pourrait être mieux appelée travail et soin de prévoyance ; elle est permise à l'homme pour ne pas tenter Dieu, pourvu toutefois que Dieu soit préféré à tout. C'est ainsi qu'il a été dit à Adam (Gen. III, 19) : Tu mangeras ton pain, en travaillant, à la sueur de ton front. C'est ainsi, comme nous l'apprend l'Évangile (Joan. XII), que Jésus-Christ tenait en réserve quelque argent dont Judas était le dépositaire. 2° La sollicitude provenant du péché consiste ; soit dans la quantité des choses que l'on acquiert au-de la du nécessaire, et alors c'est de l'avarice ; soit dans la délicatesse et la qualité des choses, et alors c'est du luxe et de la mollesse ; soit dans la recherche inquiète des choses nécessaires qui produit la négligence à l'égard des choses spirituelles. Cette sollicitude est expressément défendue comme vicieuse. 3° La sollicitude qui vient de la grâce, consiste dans les œuvres de justice et dans la commisération envers le prochain ; c'est ainsi que le grand Apôtre disait (II Cor. XI, 28) : Mes attentions continuelles mes soins quotidiens sont pour toutes les églises que j'ai établies. Cette sollicitude est ordonnée comme appartenant à la charité. La première est légitime, la seconde est condamnée, la troisième au contraire est recommandée.
De tout ce qu'il avait dit précédemment, Jésus-Christ conclut que l'homme doit rechercher les choses éternelles, et non pas les choses terrestres. Il distingue les trois sortes de biens, célestes, spirituels et temporels. Les premiers sont ceux de la gloire, les seconds ceux de la grâce, et les troisièmes ceux de la fortune. Les premiers sont les plus grands, les seconds sont inférieurs, et les troisièmes sont les moindres de tous. Les premiers doivent être poursuivis par tous nos désirs comme objets de récompense, les seconds doivent être obtenus par nos œuvres comme principes de mérite, les troisièmes doivent être donnés par surcroît comme soutiens de notre nature. Aussi le Sauveur nous dit : Ne vous mettez pas en peine d'acquérir les biens terrestres ; mais en premier lieu, préférablement à tout, cherchez le royaume de Dieu, c'est-à-dire la vie éternelle et les biens célestes, comme l'objet unique de vos affections, le but principal de tous vos actes, votre dernière fin et la seule désirable par elle-même. Mais dans la crainte de vous égarer, de vous tromper dans la poursuite de ce souverain bien, cherchez en second lieu la voie droite qui doit vous y conduire et rendre toutes vos actions méritoires, c'est-à-dire la justice de Dieu, en accomplissant avec fidélité sa loi et ses commandements (Matth. VI, 33). Alors en troisième lieu, toutes les choses nécessaires à la vie, à savoir les biens temporels, que Jésus-Christ fait consister dans la nourriture, la boisson et le vêtement, vous seront donnés comme par surcroît. Ils vous seront donnés, si toutefois vous y coopérez vous-mêmes par vos travaux et vos soins modérés ; car, comme quelquefois Dieu diminue les fruits de la terre pour punir les péchés des peuples, d'autres fois aussi il les rend plus abondants pour les récompenser de leurs bonnes œuvres. Cependant, Dieu nous laisse parfois dans la pénurie des biens temporels, pour exercer notre patience, éprouver notre foi ; il permet même que nous en soyons entièrement privés pour nous faire mériter la couronne du martyre ; et quand il nous les accorde abondamment, c'est pour nous procurer de la consolation et nous exciter à la reconnaissance ; car, pour ceux qui aiment le Seigneur, toutes choses se convertissent en bien (Rom. VIII, 28) ; ce céleste Médecin connaît en effet mieux que nous ce qui nous est avantageux.
Ainsi, sans nous interdire absolument tout soin relatif aux nécessités de la vie présente, le Sauveur nous montre que nous devons d'abord et avant tout rechercher les biens spirituels, et en second lieu les biens temporels, puisqu'ils nous seront donnés comme par surcroît, si nous n'y apportons aucun obstacle. Et cela, dans la crainte qu'en poursuivant les biens temporels, nous ne soyons détournés des biens spirituels, ou que nous ne nous proposions deux fins différentes. Selon saint Augustin (Lib. I de Serm. Dom. cap. 24), « quand Jésus-Christ nous dit de chercher d'abord le royaume de Dieu, il nous fait entendre qu'ensuite nous devons chercher les biens temporels ; et nous marque par là non l'ordre de temps, mais l'ordre de dignité ou d'importance, car le premier est le vrai bien, les seconds sont le moyen pour y parvenir ; en sorte que nous ne devons chercher les biens terrestres que pour arriver au royaume de Dieu, et non pas chercher le royaume de Dieu pour parvenir aux biens temporels. Il nous démontre ainsi clairement que nous ne devons pas désirer les choses temporelles, de manière que nous fassions le bien pour les obtenir, quoiqu'elles nous soient nécessaires ; mais que tout le bien que nous faisons, nous devons le faire pour obtenir le royaume de Dieu. Les Saints des premiers siècles cherchèrent avant tout le royaume de Dieu, et Dieu leur donna par surcroît le royaume du monde, comme cela arriva dès le temps de Constantin. Mais, hélas ! de nos jours, la plupart des Chrétiens recherchent le royaume de ce monde préférablement au royaume de Dieu, et ils sont plus empressés et plus soigneux pour les biens et les richesses de la terre que pour le salut des âmes et la gloire de l'Église ; aussi est-il bien à craindre pour eux qu'ils ne perdent en même temps le royaume de Dieu et le royaume du monde.
Jésus-Christ nous défend ensuite de nous préoccuper de l'avenir (Matth. VI, 34) : Ne vous mettez pas en peine pour le lendemain, nous dit-il, c'est-à-dire n'anticipez pas aujourd'hui d'une manière désordonnée sur le soin que vous devez donner aux choses du lendemain. Donc, selon saint Jérôme (In cap. VI, Matth.), « le Sauveur en nous défendant de nous inquiéter de l'avenir, nous autorise à donner nos soins aux choses présentes. Qu'il nous suffise de penser au présent, laissons à Dieu les choses futures qui sont incertaines » « Jésus-Christ, dit Pierre le Chantre (In Matth.), nous avait d'abord interdit toute préoccupation coupable relativement aux choses présentes, c'est-à-dire qui se passent dans le cours d'une année ; car chaque année nous semons, nous moissonnons, nous récoltons ce que Dieu veut bien nous accorder, et c'est pour cela qu'on les appelle présentes. Ici maintenant il nous défend toute préoccupation relative aux choses futures, c'est-à-dire qui se prolongent au delà d'une année. En effet, il ne convient pas à l'homme de s'inquiéter de ce que la divine Providence veut bien lui procurer. Si donc votre prévoyance s'étend au de la d'une année, elle devient coupable, comme celle de cet abbé qui avait mis en réserve des vivres pour trois ans. Et pourtant, nous regardons comme prudents et sages, ceux qui se conduisent ainsi, quoiqu'ils agissent contre la volonté de Dieu, qui nous permet seulement de donner nos soins aux choses présentes. Amasser des biens pour l'avenir, c'est manquer de confiance en la divine Providence et se rendre coupable à ses yeux. » — Et saint Chrysostôme ajoute : « Quant à cette parole du divin Maître : Ne vous mettez pas en peine pour le lendemain, je puis dire n'avoir jamais vu personne l'observer dans toute son extension. Dieu, en effet, ne nous commande pas de prier pour obtenir les biens temporels du lendemain, et toutefois, c'est à l'égard de ces choses considérées chacune en particulier, que nous mettons tous nos soins, que nous consacrons toutes nos pensées, nous consumant ainsi par une vaine sollicitude. Mais, plus nous nous donnons de peine pour acquérir les biens du corps, plus aussi nous montrons de négligence pour posséder les biens de l'âme qui sont pourtant les seuls indispensables. » — Dieu ne veut pas que nous nous préoccupions du lendemain, et c'est avec raison, car comment pourrions-nous compter sur l'avenir, lorsque nous ne sommes pas même assurés du présent. « Pensez, dit saint Anselme, que chaque jour vous pouvez mourir, et vous ne vous mettrez pas en peine du lendemain. » Sénèque, dans son traité sur La brièveté de la vie, dit également : « L'homme doit régler chaque jour de sa vie, comme si ce jour devait être le dernier. » Qu'il nous suffise donc de penser au présent, et abandonnons l'avenir, qui est incertain pour nous, à la disposition de la Providence.
Le lendemain aura souci de lui-même, ajoute le Sauveur, c'est-à-dire qu'il arrivera avec ses embarras auxquels il apportera ses soins ; car le temps amène à chaque instant de nouveaux besoins auxquels il suffit de songer quand l'heure en est venue. Comme s'il nous disait : Lorsque l'avenir sera arrivé, vous vous en occuperez alors, mais non auparavant ; car, comme je ne vous défends pas de penser aux besoins d'aujourd'hui, je vous permets également de pourvoir aux besoins du lendemain, mais seulement lorsque ce lendemain sera venu. D'après tout ce qui précède, il faut éviter cette sollicitude inquiète qui vient de l'avarice ; mais il faut avoir cette sollicitude discrète qui vient de la prudence, non pas à l'égard de l'avenir, mais à l'égard du présent. Ainsi, n'ayons souci que du jour actuel et non d'un autre ; car, comme dit Notre-Seigneur : à chaque jour suffit son mal, c'est-à-dire à chaque temps ses travaux et ses fatigues, ses chagrins et ses angoisses, ses besoins et ses soins. Par cette expression malitia, il ne faut pas entendre le mal du péché que nous commettons, mais le mal de la peine que nous endurons ; car dans l'état d'innocence, l'homme eût été exempt d'une telle sollicitude. C'est comme si Jésus-Christ disait : L'homme ne doit pas devancer par la pensée les moments où il aura besoin des choses nécessaires à la vie. Il suffit pour lui de s'en occuper le jour même où il doit en user, sans se tourmenter par anticipation ; car pourquoi voudrait-il ajouter aux peines, aux travaux et aux embarras du jour présent, les peines, les travaux et les embarras d'un autre jour ? Selon saint Chrysostôme (Hom. XXI in Matth.), « l'expression malitia n'est pas prise dans le sens de malignité, ou de péché, mais dans le sens de misère et de souffrance. De même, quand nous lisons (Amos. III, 6) : Y a-t-il dans la ville un mal que le Seigneur n'ait pas fait ? l'Écriture ne veut certainement pas par cette expression malum signifier l'avarice ou la rapine ou tout autre péché, mais bien les plaies ou les châtiments que la justice divine infligeait aux coupables habitants. De même, quand Dieu dit par son Prophète (Is. XLV, 1) : C'est moi qui fais la paix et qui crée le mal, il n'entend pas non plus par cette expression malum désigner le péché, mais plutôt la famine, la peste, et les autres châtiments que la plupart regardent comme des maux. Ainsi, quand il est dit : à chaque jour suffit son mal, par ce mal il faut comprendre l'affliction ; car rien ne cause à l'âme plus d'affliction que la sollicitude pour les choses mondaines et périssables. » Telles sont les paroles de saint Chrysostôme.
Dieu ne défend donc pas le travail et la prévoyance, mais l'inquiétude et l'anxiété à l'égard des biens temporels. « C'est pourquoi, dit saint Augustin (lib. II, de serm. Dom. in monte 26), gardons-nous de critiquer et de blâmer quelques serviteurs de Dieu qui semblent, contrairement au précepte du Seigneur, se préoccuper du lendemain, en faisant quelques provisions, de peur que les choses nécessaires à la vie ne viennent à manquer soit pour eux-mêmes, soit pour ceux qui leur sont confiés. Jésus-Christ lui-même qui était assisté par les Anges, a voulu donner l'exemple à son Église afin d'empêcher le scandale à cet égard, lorsqu'il a mis de l'argent en réserve. Il est évident ajoute le même saint Docteur, que Dieu ne désapprouve pas ceux qui, par des moyens humains, se procurent les choses nécessaires à cette vie, mais il condamne ceux qui servent Dieu en vue de ces biens, et dont toutes les actions ont pour but non le royaume céleste, mais quelque intérêt terrestre. Ainsi, tout ce précepte peut être réduit à cette seule règle générale, à savoir que : dans l'acquisition des choses temporelles nous devons nous proposer la recherche du royaume éternel, tandis que dans la recherche du royaume éternel, nous ne devons pas nous proposer l'acquisition des choses temporelles. L'unique but de toutes nos bonnes œuvres doit être d'obtenir les récompenses célestes et non les récompenses terrestres, de sorte que si les biens de la terre nous manquent, comme Dieu le permet souvent pour exercer notre vertu, nous ne devons pas pour cela nous relâcher, mais nous affermir dans nos bonnes résolutions ; car plus nous montrerons de vertu sur la terre, plus nous recevrons de récompense au ciel. » Ainsi parle saint Augustin.
Prière
Seigneur Jésus, donnez-moi d'amasser non pas un trésor de richesses sur la terre, mais un trésor de mérites au ciel ; et parce qu'on ne peut servir à la fois deux maîtres opposés de volontés, délivrez-moi de la tyrannique servitude du monde, de la chair et du démon, en sorte que je renonce à toute considération des biens passagers pour m'élever à la seule contemplation des biens éternels. Si je ne puis ajouter une coudée à ma taille, ajoutez vous-même aux bienfaits de la nature que j'ai reçus de vous, les dons de la grâce en cette vie et de la gloire en l'autre. Faites-moi admirer les Saints de l'Église qui brillent comme les lis de la campagne par l'éclat de leur pureté, et faites-moi dédaigner les riches du siècle qui doivent être jetés comme des herbes sèches dans la fournaise de l'enfer. Accordez-moi de rechercher avant tout le royaume de Dieu et sa justice, afin qu'en usant bien des secours temporels, je parvienne par la pratique des vertus au royaume des cieux. Ainsi soit-il.