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CHAPITRE LVII
Jésus-Christ reprend et condamne l'infidélité des Juifs
Matth. XI, 16-24 — Luc. VII, 31-35
Après avoir fait l'éloge de saint Jean, le Seigneur reprend et condamne l'orgueil des Juifs qui n'avaient point été touchés des prédications du Précurseur, et qui ne méprisaient pas moins celles du Messie lui-même. Il compare la génération contemporaine, en y comprenant les prédicateurs avec les auditeurs, à ces enfants assis sur la place publique, qui crient à leurs compagnons de jeu : Nous avons chanté, et vous n'avez point dansé ; nous avons gémi et vous n'avez point pleuré (Matth. XI, 16, 17). Mais pour bien comprendre ce qui est dit ici, il faut savoir que chez les Hébreux les enfants se livraient à certain jeu honnête, propre à les porter à la vertu et à les retirer du vice. Ce jeu se pratiquait de la manière suivante : les enfants, réunis sur la place publique de la ville, se partageaient en deux camps égaux ; dans l'un ils chantaient des airs joyeux, et dans l'autre ils chantaient des airs lugubres, pour simuler les alternatives soudaines et imprévues de la vie présente. Quand ils avaient cessé de chanter, ils s'apostrophaient mutuellement ; ceux qui avaient chanté le plaisir reprochaient aux autres de ne point s'être associés à leur joie, et ceux qui avaient chanté le deuil, reprochaient à leurs compagnons de n'avoir point pris part à leur douleur. Par là, ils représentaient et modéraient ces joies vaines et folâtres auxquelles beaucoup d'hommes s'abandonnent, et ils critiquaient l'absence de cette tendre compassion et de cette douce amitié qui devraient régner entre nous tous ; car il arrive souvent que dans la même ville, dans le même village et dans la même maison, les uns se livrent à la joie et que les autres s'abandonnent à la tristesse, sans sympathiser ou compatir ensemble. C'est ce qui était arrivé chez les Juifs bien avant Jésus-Christ, et ce qui arrivait encore de son temps. En effet, combien de Prophètes envoyés aux Juifs se sont assis pour instruire et juger dans la place publique, c'est-à-dire dans l'assemblée où sont proclamés les lois et les droits ? Ils ont chanté en promettant des joies éternelles, et malgré des invitations pressantes, les Juifs n'ont pas voulu accepter la douce espérance des biens futurs ; ils ont aussi gémi en menaçant de peines terribles, et malgré de sévères avertissements, les Juifs n'ont point consenti à pleurer leurs péchés. Les Prophètes pouvaient justement leur adresser ces reproches : Nous avons chanté et vous n'avez pas tressailli, en louant le Seigneur ; nous avons gémi et vous n'avez pas pleuré, eu faisant pénitence. En d'autres termes : Nous vous avons sollicités de vous réjouir des biens spirituels, et vous n'avez voulu vous réjouir que des biens terrestres ; nous vous avons exhortés à vous repentir de vos fautes, et vous n'avez point cessé de les commettre.
Il en fut de même au temps de Jésus Christ. Saint Jean, par la pratique du jeûne et de l'abstinence, engageait les Juifs à expier leurs désordres, et ils refusèrent. Le Seigneur, en mangeant et buvant avec eux, les conviait à profiter des grâces qu'il leur présentait comme un festin délicieux ; mais ils le repoussèrent. Jésus-Christ emploie donc la comparaison précédente pour leur reprocher leur endurcissement ; car cette génération corrompue persista à ne vouloir, ni gémir avec saint Jean qui prêchait la pénitence, ni tressaillir avec le Sauveur qui leur apportait la miséricorde. Par ceux qui crient (clamantes), il faut entendre ceux qui prêchent, savoir saint Jean et Jésus-Christ, et par les compagnons de jeu, (coaequales), les contemporains de Jésus-Christ et de saint Jean qui les ont entendus. — Quant à ces paroles : Nous nous sommes lamentés et vous n'avez pas gémi (lamentavimus et non planxistis), elles ont rapport à saint Jean, dont le jeûne et l'abstinence signifiaient le deuil de la pénitence ; et quant à ces autres paroles : Nous avons chanté et vous ne vous êtes pas réjouis (cecinimus et non saltastis ), elles se rapportent au Messie qui, en mangeant et en buvant avec les Juifs, figurait les joies du royaume céleste. Saint Jean est venu d'abord comme type de la vie présente que nous devons passer dans les larmes ; Jésus-Christ est venu ensuite comme type de la vie future où nous devons jouir de la béatitude ; car comme l'a déclaré le Psalmiste : Ceux qui sèment dans la douleur, moissonneront dans la joie (Ps. CXXV, 5). Mais hélas ! les Juifs rebelles et endurcis, en voyant l'austérité du saint Précurseur, ne furent point touchés de componction ; de même qu'en voyant la douceur de Jésus-Christ, ils ne furent point ramenés à la piété. C'est à bon droit, dit saint Jérôme (in cap. 11 Matth.), que Jésus-Christ et saint Jean peuvent adresser aux Juifs ces terribles paroles : Nous avons chanté, c'est-à-dire nous vous avons engagés à pratiquer les bonnes œuvres et vous n'avez pas voulu nous écouter ; nous avons gémi pour vous exciter à la pénitence et vous nous avez repoussés ; vous avez fermé l'oreille et à nos menaces et à nos exhortations. »
Les Docteurs ou prédicateurs de l'Evangile chantent, lorsqu'ils nous enseignent les vertus chrétiennes ou qu'ils nous décrivent les joies célestes ; alors nous devons comme sauter en quittant le vice et le monde. D'autres fois, ils gémissent, lorsqu'ils nous montrent l'horreur du péché et nous dépeignent le supplice de l'enfer ; nous devons alors pleurer nos crimes et nous en repentir. — Les enfants dont parle ici le Seigneur sont, dans un sens spirituel, l'image des prédicateurs qui doivent leur ressembler par l'humilité de la conduite, la simplicité du cœur et la pureté de la vie. Comme ces enfants, assis sur la place publique, les prédicateurs sont exposés à tous les regards pour administrer les choses divines, juger les âmes et promulguer les préceptes. Ils crient, en publiant la doctrine de la foi qu'ils proportionnent à la capacité de leurs auditeurs. Ils chantent, en annonçant la miséricorde pour les pécheurs, la grâce pour les justes et la gloire pour les bienheureux. Ils font entendre tour à tour trois sortes de chants : le chant nuptial qui célèbre l'union de l'âme avec Dieu, le chant familier qui rappelle la présence de la Divinité dans le cœur du juste, et le chant triomphal qui proclame la consommation de la victoire. Mais les méchants refusent de s'harmoniser avec ces chants ; avec le premier par la conversion de leurs mœurs, avec le second par les sentiments de dévotion et avec le troisième par la contemplation des choses célestes. Quelquefois aussi, les prédicateurs se lamentent, en montrant aux hommes leurs fautes nombreuses, les misères présentes et les châtiments éternels ; mais les pécheurs refusent de se repentir de leurs crimes, de compatir aux maux présents et de prier pour se soustraire aux supplices futurs.
Jésus-Christ, appliquant la comparaison à son sujet, allègue deux grands motifs qui rendent les Juifs dignes de reproches ; parce qu'ils n'ont voulu croire ni saint Jean qui les exhortait à la pénitence, ni lui-même qui les appelait au pardon. Ils restèrent insensibles aux exemples et aux discours du Précurseur ainsi qu'à la douceur et à la bonté du Messie ; méprisant la prédication et dénigrant la vie de l'un et de l'autre, ils restèrent obstinés dans leurs désordres. — Jean était venu ne mangeant et ne buvant point, pour ainsi dire, tant était extrême son abstinence (Matth. XI, 18) ; car selon la manière commune de s'exprimer, quand on parle de quelqu'un qui mange peu, on dit qu'il vit sans manger. Ou bien encore, par ces mots (non manducans, neque bibens), on peut entendre que saint Jean se privait de nourriture et de boisson délicates, ou plutôt qu'il ne mangeait point de pain et ne buvait point de vin. Selon saint Augustin (Lib. 16 contra Faustum, XXXI), il est dit de saint Jean qu'il ne mangeait point et ne buvait point, parce qu'il n'usait point des aliments ordinaires aux Juifs ; et c'est au contraire parce que le Seigneur eu usait, qu'on disait de lui en le comparant à saint Jean, qu'il mangeait et buvait. Voila donc un de ces enfants qui font entendre des chants lugubres, un des Prophètes qui est venu prêcher aux Juifs la pénitence par ses discours et par ses exemples, et cependant les Juifs n'ont pas voulu croire en lui, mais ils ont dit : Cet homme est possédé du démon, comme s'ils disaient : à l'imitation des démons, il ne mange ni ne boit. Attribuant ses austérités à la puissance diabolique, ils le regardaient comme un démoniaque insensé ; car les démoniaques peuvent faire et souffrir beaucoup de choses extraordinaires qui surpassent naturellement les forces humaines. Ou bien, disaient-ils encore, cet homme si rigide pour lui et pour les autres ne vient pas de Dieu qui est douceur et bonté.
Vint ensuite le Fils de l'homme, c'est-à-dire de la Vierge, et non pas le Fils des hommes, c'est-à-dire du mari et de la femme ; il vint mangeant et buvant, c'est-à-direvivant dans le monde et en public avec les autres hommes (Matth. XI, 19) ; car c'est ainsi que Jésus-Christ devait agir comme médiateur entre Dieu et les hommes ; il devait mener une vie tellement commune parmi les pécheurs qu'ils pussent trouver auprès de lui un accès toujours facile. Voici donc maintenant un de ces enfants qui chantent des airs joyeux, c'est-à-dire un des Prophètes qui promettent le bonheur ; cependant les autres enfants de cette même génération, les Pharisiens, ses contemporains, l'ont méconnu et critiqué. Cet homme, disaient-ils, n'a rien de divin ; il est avide de bonne chère, habitué à boire le vin, ami des publicains scandaleux et des pécheurs secrets ; en un mot il fréquente les gens de mauvaise vie avec lesquels il mange et il boit. Le Sauveur agissait ainsi, non pas qu'il aimât les vices de ceux parmi lesquels il vivait, mais bien plutôt pour les guérir, les gagner et les convertir à la pénitence ; il tâchait ainsi de les attirer à lui, en se conformant à leurs usages et leur témoignant de la familiarité. « Si donc, dit saint Jérôme (in cap. XI Matth.), vous aimez le jeûne et la mortification, pourquoi saint Jean vous a-t-il déplu ? Et si au contraire vous aimez à boire et à manger, pourquoi le Fils de l'homme ne vous plaît-il pas ? car vous avez traité l'un de démoniaque, et l'autre de gourmand et d'ivrogne. »
Ainsi la langue des méchants, cette épée à deux tranchants, qui ne craint point d'outrager tout à la fois Dieu et les hommes, sans que personne puisse s'en garantir, s'exerçait également contre celui qui mangeait et contre celui qui ne mangeait point. Néanmoins saint Jean, par son abstinence rigoureuse, donnait au monde l'exemple de la pénitence et de la mortification ; tandis que Jésus-Christ, par sa vie commune, donnait l'exemple de la miséricorde et de la condescendance. — Les Juifs, critiquant et interprétant mal la conduite de l'un et de l'autre, figuraient ces détracteurs injustes qui se plaisent à dénaturer les meilleures actions du prochain. Combien, hélas ! ne trouvons-nous pas d'hommes pervers, semblables à ces Juifs, qui jugent de tout en mal ! Ainsi, voient-ils leur frère pratiquer l'humilité, ce n'est à leurs yeux qu'un hypocrite. Est-il doux et patient, c'est un homme pusillanime. Est-il zélé pour la justice, c'est un intolérant. Est-il ami de la simplicité, c'est un imbécile. Sa prudence passe pour de la fourberie, sa gravité pour de la froideur, sa joie pour de la dissolution. S'il pratique la piété, c'est par singularité ; s'il fréquente la société, c'est un mondain ; s'il aime le silence et la paix, c'est un homme mélancolique ou sournois. Veut-il reprendre les fautes des autres, c'est un brouillon et un présomptueux ; s'il ne les reprend pas, c'est un négligent. S'adonne-t-il aux veilles et à l'oraison, c'est un indiscret ; s'il prend le sommeil commun, c'est un dormeur. Travaille-t-il avec zèle au salut du prochain et au ministère de la prédication, c'est un ambitieux ; s'il n'y travaille pas, c'est un insouciant. Jouit-il de la considération des autres, c'est un flatteur ; s'il est sobre de louanges, c'est un orgueilleux ; et ainsi du reste. Ils jugent témérairement de toutes les actions d'autrui, et tout le bien qu'ils voient faire ils l'interprètent en mal. Celui qui vit au milieu de pareilles gens peut dire avec Job (XXX, 29) : J'ai été le frère des dragons et le compagnon des autruches.
Le Sauveur mit tout en œuvre et par lui-même et par le ministère de saint Jean pour conduire les Juifs au royaume des cieux, en sorte qu'il a pu dire avec le Prophète (Is. V, 4) : Qu'ai-je dû faire en faveur de ma vigne, que je n'ai point fait ? Selon saint Chrysostôme, il fit comme font les chasseurs qui, pour saisir le gibier qu'ils poursuivent, tendent plusieurs pièges en divers sentiers, afin que s'il échappe à l'un, il tombe dans l'autre. Jésus-Christ envoya d'abord saint Jean qui menait une vie austère, il vint ensuite lui-même menant une vie commune ; mais les Juifs rebelles repoussèrent l'un et l'autre ; ils refusèrent de suivre les deux voies de salut qui leur étaient offertes, ne voulant ni pleurer avec le Précurseur, ni se réjouir avec le Messie. Hélas ! combien de Chrétiens pareils à ces Juifs endurcis, que les châtiments ne peuvent détourner du mal, et que les bienfaits ne peuvent porter à la vertu ! aussi, comme eux et avec eux, ils seront justement précipités dans les feux éternels. Mais, quoique les Pharisiens et les docteurs de la Loi aient méprisé les conseils de Dieu et les enseignements du salut, en rejetant le Christ ; Celui-ci cependant, qui est la Sagesse du Père éternel, a été justifié par ses enfants, c'est-à-dire a été reconnu et loué par ses disciples et par ses serviteurs qui, justifiés eux-mêmes par leur foi, ravissent le royaume des cieux. Ils deviennent ainsi les enfants adoptifs de Jésus-Christ, en confessant la justice et la sagesse de ses œuvres, les vérités de sa doctrine et les dispositions de sa providence.
Après avoir reproché aux Juifs d'une manière générale leur endurcissement et leur incrédulité, Jésus-Christ commence à prédire, sous forme de malédictions, les maux qui doivent fondre sur trois villes de Galilée, situées sur les bords du lac de Génézareth ; car elles n'avaient pas voulu faire pénitence, malgré les nombreux miracles qu'il y avait opérés, pour confirmer ses prédications fréquentes (Matth. XI, 20). Comme s'il disait : Elles ont entendu mes enseignements et vu mes prodiges ; elles sont néanmoins restées incrédules et pires que les Gentils. Jésus-Christ leur adresse ces reproches pour tâcher de les corriger, et les malheurs dont il les menace, ce n'est pas qu'il les souhaite, mais il les annonce comme devant leur arriver. De même quand Dieu dit : Je maudirai ceux qui t'auront maudit (Gen. XII, 3), c'est comme s'il disait : Je punirai ceux qui t'auront maltraité ; car dans l'Ecriture, la malédiction n'est jamais imprécatoire, mais seulement prophétique. Selon saint Chrysostôme, « le Seigneur pleure sur les villes de Galilée, afin de nous donner l'exemple ; car les larmes que nous versons et les gémissements que nous poussons sur le malheur et sur l'insensibilité du prochain sont utiles, soit aux coupables affligés pour les exciter à la componction, soit aux personnes compatissantes pour les préserver du mal. » — Le Seigneur s'adresse donc à Corozaïn, située près du lieu où le Jourdain se jette dans la mer de Galilée ; puis à Bethsaïda, patrie de Pierre et d'André, de Jacques et de Jean, ville distante d'environ quatre milles de Corozaïn (Matth. XI, 21) : Malheur à toi, Corozaïn, malheur à toi, Bethsaïda, c'est-à-dire malheur à vos habitants qui sont menacés d'une damnation éternelle ; car si les villes de Tyr et de Sidon, dont les citoyens idolâtres et vicieux n'avaient pour guide que la loi naturelle, eussent vu les miracles qui ont été souvent opérés parmi vous, et eussent entendu les instructions qui vous ont été prodiguées, il y a longtemps qu'elles eussent fait la pénitence que vous n'avez point faite. Ces Gentils se seraient assis, comme dit saint Luc (X, 13), c'est-à-dire ils se seraient humiliés dans leurs consciences, pour pleurer leurs péchés dans la cendre, par la considération de la mort, et dans le cilice, par la considération de la peine qu'ils avaient méritée. La cendre peut aussi marquer l'humiliation intérieure et le ciliée l'humiliation extérieure ; car c'était autrefois l'usage de faire ainsi pénitence. En vérite, ajoute le Sauveur (Matth. XI, 22), je le dis à vous autres Juifs ; les habitants de Tyr et de Sidon, quoiqu'ils ne se soient pas convertis, au jour du jugement seront traités moins rigoureusement, et punis moins sévèrement que vous, Juifs obstinés, parce qu'ils sont moins coupables. Les Gentils, en effet, n'avaient point reçu la loi écrite, n'avaient point entendu de prédications, n'avaient point vu de miracles ; ils n'avaient transgressé que la loi naturelle. Les Juifs, au contraire, avaient violé non-seulement la loi naturelle, mais encore la loi écrite ; ils avaient entendu les instructions et vu les prodiges du Sauveur, mais ils ne profilèrent point de tous ces moyens de salut et négligèrent la loi de grâce ; aussi est-il juste que leur ingratitude et leur endurcissement soient l'objet de châtiments plus graves ; car n'est-il pas plus criminel de repousser la bienfait de la foi que de mourir dans le paganisme ? De là nous pouvons conclure que, toutes choses égales d'ailleurs, les Chrétiens seront plus gravement châtiés que les infidèles, les clercs plus que les laïcs, les savants plus que les ignorants, les prélats plus que leurs sujets. On exigera davantage de celui qui a reçu davantage (Luc. XII, 48) ; les puissants seront puissamment tourmentés (Sap. VI, 7) ; le serviteur qui, sachant la volonté de son maître ne l'exécute point cependant, sera rudement frappé (Luc. XXI, 47).
Le Sauveur s'adresse ensuite plus particulièrement à la ville de Capharnaüm qui doit être jugée plus sévèrement que les autres, parce que le Seigneur lui avait encore accordé plus de faveurs. Aux deux autres villes il avait reproché d'avoir, par leur négligence, omis de faire pénitence ; mais à celle-ci il reproche d'avoir, par son orgueil, méprisé les grâces dont il l'avait comblée. Aussi, après avoir prononcé contre les deux villes précédentes une malédiction indéterminée, en disant : Malheur à vous ! Vae ! il menace celle-ci d'une vengeance particulière qui paraît plus terrible (Matth. XI, 23) : Et toi Capharnaüm, dit-il, en prenant comme plus haut le contenant pour le contenu, dans ta sotte vanité, t'éleveras-tu toujours jusqu'où ciel ? Non ; mais tout au contraire, en punition de ton orgueil et de ton ingratitude, tu seras précipitée jusqu'au fond des enfers ; car quiconque s'élève, sera abaissé (Luc. XIV, 11). Si les miracles dont tu as été souvent témoin eussent été opérés dans Sodome, peut-être subsisterait-elle encore aujourd'hui ; peut-être ses habitants, quoique très-corrompus, eussent fait pénitence, comme les Ninivites qui se convertirent à la voix de Jonas. Jésus-Christ emploie cette expression peut-être (forte), non pas pour indiquer quelque doute de sa part, mais pour marquer la mutabilité du libre arbitre de la part de l'homme. Oui, je le répète, les habitants de Sodome seront traités avec moins de rigueur que toi, au jour du jugement (Matth. XI, 24) ; c'est-à-dire qu'ils souffriront de moindres supplices relativement à leur incrédulité, quoiqu'ils eu subissent de plus grands à cause de l'énormité de leurs crimes.
Ces trois villes où Jésus-Christ donna tant d'instructions et opéra tant de miracles, nous représentent les Chrétiens qui sont accoutumés à entendre la parole de Dieu et à voir les exemples des vertus, et qui n'en persistent pas moins dans leurs péchés ; aussi, toutes choses égales d'ailleurs, seront-ils punis plus sévèrement que les autres. — Ces trois villes nous représentent encore trois conditions particulières d'hommes sur la terre, conditions qui aggravent la culpabilité des hommes qui s'y conduisent mal. La première condition est la science ou l'érudition signifiée par Corozaïn qui en hébreu veut dire mon secret, mon mystère. La seconde condition est le sacerdoce ou la prélature désignée par Bethsaïda qui veut dire maison des troupeaux, maison des chasseurs ou maison des fruits ; en effet, les prélats et les pasteurs sont comme la demeure spéciale du Seigneur, le refuge habituel des brebis ou des fidèles confiés à leurs soins. La troisième condition est l'état religieux marqué par Capharnaüm qui signifie séjour de beauté de consolation ou d'abondance ; et plût à Dieu qu'il fût toujours au dedans comme il paraît au dehors ! Si donc ceux qui vivent dans ces diverses conditions se montrent négligents, ou pécheurs et rebelles à Jésus-Christ, ils seront repris plus durement et châtiés plus vivement que les autres. — Ou bien encore on peut dire que Corozaïn représente les sages du siècle, Bethsaïda les riches, et Capharnaüm les hommes charnels qui repoussent Jésus-Christ de leurs cœurs, comme ces villes indociles l'ont rejeté de leur sein.
A ce sujet, écoutons saint Chrysostôme : « Chrétiens, dit-il, considérez que Jésus Christ fit beaucoup de miracles, les uns à Corozaïn, les autres à Bethsaïda, d'autres enfin à Capharnaüm ; mais tous ces différents miracles ont été faits pour nous. Les miracles opérés à Corozaïn pouvaient bien être inconnus à Bethsaïda, et les habitants de Capharnaüm ignoraient peut-être les miracles que voyaient les habitants de Bethsaïda ; mais nous Chrétiens, nous sommes instruits par l'Évangile de tous ces miracles qui furent accomplis en divers lieux par Jésus-Christ. Si donc Jésus-Christ pleure sur ces villes parce qu'elles ne voulaient pas faire pénitence, quoiqu'elles n'eussent pas été témoins de tous ses miracles, comment ne doit-il pas pleurer chaque jour sur nous Chrétiens, qui entendons chaque jour rappeler dans l'Église toutes ces merveilles, sans néanmoins faire pénitence de nos péchés ? Si le Sauveur était venu dans Sodome exécuter de semblables prodiges, peut-être les habitants se seraient convertis. Mais comme ils ne voulurent point écouter le juste Loth qui les exhortait à la pénitence, ils périrent tous consumés par le soufre et par le feu. Et nous, à quels châtiments ne devons-nous pas nous attendre, nous qui ne voulons pas écouter Jésus-Christ lui-même ? Il n'est pas dit que Jésus-Christ alors adressa des reproches, mais que alors il commença à adresser des reproches à ces villes coupables ; or, s'il commença dès lors, il continue encore de nos jours à faire les mêmes reproches aux pécheurs ; et toutes les fois que nous entendons répéter ces menaces dans l'Église, nous devons nous les appliquer à nous-mêmes, comme si le Sauveur nous les adressait de sa propre bouche. Malheur donc, à vous Chrétiens qui, entendant chaque jour ces menaces exprimées dans les Saintes-Ecritures, restez sourds comme des aspics qui se bouchent les oreilles (Ps. LVII, 5) ! Il y en a qui disent : Mais nous avons trop de honte pour confesser nos péchés. Que dites-vous là, pécheurs ! N'est-il pas plus honteux de commettre le mal que de l'avouer ? Si donc vous n'avez pas rougi de le commettre en la présence de Dieu, comment rougissez-vous de l'avouer en présence d'un homme ? Vous n'avez pas craint d'exciter par vos crimes la colère de Dieu, et vous hésiteriez de fléchir sa miséricorde par votre repentir ! » Telles sont les paroles de saint Chrysostôme.
Que le pécheur donc qui veut travailler efficacement à son salut, se livre avec ardeur à l'étude des Saintes-Écritures ; il y trouvera le moyen d'avancer de plus en plus dans le chemin de la vertu. « Nous devons, dit encore saint Chrysostôme (Hom. LII in Joan.), approfondir avec soin et ne pas lire en courant les Saintes-Écritures, et leur étude constante nous conduira sûrement au salut. Si quelqu'un a le cœur tellement endura qu'il ne profite point des autres moyens spirituels, au moins il profitera de cette lecture qui ne sera pas inutile pour lui. Vous direz peut-être : Je ne pratique, point ce que je lis. C'est déjà beaucoup de reconnaître votre misérable état, parce que vous en concevrez une crainte salutaire. Si vous gémissez d'abord de ne pas suivre les enseignements qui vous sont donnés, vous eu viendrez tôt ou tard à les suivre parfaitement ; car il n'est pas possible que la parole de Dieu ne triomphe enfin de celui qui l'écoute et qui lui répond. Le même saint Docteur ajoute : « Nous découvrons dans les Saintes-Écritures tout ce qui peut nous conduire au salut. L'ignorant y trouve l'instruction nécessaire, le pécheur rebelle y voit les menaces terribles du jugement futur qu'il doit appréhender ; l'affligé y lit les promesses magnifiques de la vie éternelle qui doivent l'encourager ; celui qui est faible et pusillanime y recueille le pain substantiel de la justice véritable, qui, s'il n'engraisse pas son âme, l'empêche au moins de mourir ; celui qui est généreux et fidèle y puise la nourriture abondante d'une perfection sublime qui l'élève presque jusqu'à la nature angélique ; enfin, celui qui, blessé par le démon, gémit d'être couvert des plaies hideuses du péché, y trouve des remèdes salutaires pour guérir ses maux par une sincère pénitence. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
« Vous me demanderez peut-être, dit le Vénérable Bède (in cap. X Luc.) : Pourquoi l'Evangile n'a pas été prêché d'abord à ceux qui pouvaient y croire, mais aux Juifs qui ne voulaient pas y croire ? Résoudre cette question appartient à Dieu seul dont toutes les voies sont remplies de vérité, c'est-à-dire de justice et de miséricorde (Ps. CXVIII, 151). » « En effet, dit saint Anselme (in Prosologio cap. II), que Dieu condamne les pécheurs ou qu'il leur pardonne, il est toujours juste, quoique de différentes manières ; car lorsqu'il punit les méchants, il est juste, parce qu'il les traite selon leurs mérites ; et, lorsqu'il les absout, il est juste aussi, parce qu'il les traite selon sa bonté. Ainsi, quand Dieu fait grâce aux coupables, sans cesser d'être juste en lui-même il devient miséricordieux à notre égard ; car s'il est miséricordieux, ce n'est pas simplement parce qu'il éprouve de la compassion, mais c'est parce qu'il exerce cette compassion envers les misérables. » « Dieu, dit saint Augustin (in Enchiridion XC), épargne celui qu'il veut, par un effet non pas de sa justice mais de sa bonté ; et il endurcit qui il veut, agissant alors non selon sa bonté, mais selon la justice qui demande vengeance du péché. Néanmoins la miséricorde et la justice se rencontrent en lui de telle façon que la miséricorde n'empêche pas la justice de punir celui qui en est digne, comme aussi la justice n'empêche pas la miséricorde de délivrer celui qui en est indigne. Dieu, sachant de toute éternité que la conduite des hommes devait être dépravée, savait aussi que la crainte de ses jugements ne suffirait pas seule pour les retenir dans la pratique du bien, pas plus que l'espoir en sa miséricorde ne suffirait seul pour les élever à la perfection des mérites. Il resolut donc de leur manifester sa loi à diverses époques, et il les abandonna d'abord à leur propre raison, c'est-à-dire à la loi naturelle qui dit à la conscience de chacun : Ne faites pas à autrui ce que vous seriez fâché qu'on vous fit (Tob. IV, 16). Mais cette loi naturelle s'étant obscurcie dans le cœur des hommes par l'habitude des péchés, Dieu proclama sa loi écrite qui réprimait plus fortement les transgresseurs. La sévérité de cette loi écrite, bien loin de retenir les hommes dans le devoir, augmenta même le nombre des fautes par la multiplicité des préceptes. C'est pourquoi le Seigneur enfin publia la loi évangélique qui sauve infailliblement ceux qui s'y soumettent, mais qui aveugle ceux qui la rejettent. Sous cette loi de grâce, les promesses qui avaient été faites aux Juifs sont communiquées aux Gentils, afin que l'exemple des Gentils provoque l'émulation des Juifs et détermine leur conversion. Dieu fit ainsi paraître la profondeur de ses conseils, en rendant aux Juifs et aux Gentils, par un effet de son admirable providence, la vie véritable que tous avaient perdue par le péché de leur premier père.
Prière
Seigneur Jésus-Christ qui, par vos paroles et par vos exemples, nous avez invités à nous affliger de nos péchés et à nous réjouir des biens spirituels, accordez-moi le don des larmes et fécondez la terre aride de mon cœur par la rosée céleste de votre grâce. Faites que je pleure continuellement sur moi, en sorte que les larmes me servent comme de pain le jour et la nuit. Que mon cœur, oubliant ses vanités et surmontant ses faiblesses, soit embrasé de votre amour ; que tout appliqué aux bonnes œuvres et au service divin, je tressaille d'espérance ici-bas, et qu'enfin je jouisse au ciel de votre présence, pour célébrer vos louanges pendant toute l'éternité. Ainsi soit-il.

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