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CHAPITRE LXVI
Décollation de saint Jean Baptiste
Matth. XIV, 6-12. — Marc. VI, 21-29
L'attentat sur la personne divine de Jésus-Christ fut suivi de la mort sanglante du saint Précurseur, qui eut lieu aux approches de la solennité pascale. Plusieurs circonstances criminelles portèrent les homicides à commettre ce meurtre infâme. D'abord, Hérodiade craignit qu'Hérode, se convertissant à la prédication de Jean, ne la rendit à Philippe, avec lequel elle n'aurait pu rester sans péril. Elle imagina donc un moyen de faire périr Jean sans occasionner d'émeute parmi le peuple, de façon qu'Hérode lui-même devînt complice de son iniquité. Un jour donc que le tétrarque célébrait l'anniversaire de sa naissance avec les principaux personnages de sa cour et de la Galilée, la fille d'Hérodiade dansa au milieu de l'assemblée (Matth. XIV, 6). Cette occasion de la produire en public avait été ménagée par sa mère coupable d'accord avec Hérode. La jeune fille charma le prince par sa danse qui aurait dû plutôt le faire rougir, parce qu'elle s'y montrait comme une personne impudique et dissolue, et le prince corrompu lui promit par serment de lui accorder tout ce qu'elle lui demanderait (Matth. XIV, 7). D'après saint Jérôme (in cap. XIV Matth.), le tétrarque jura probablement pour avoir un motif apparent de faire périr Jean sans soulever de sédition parmi le peuple, parce qu'il semblait faire malgré lui ce qu'il faisait néanmoins avec une pleine volonté. La jeune fille, instruite par sa mère, lui dit : Donnez-moi présentement dans un bassin la tête de Jean-Baptiste (lbid. 8). Selon saint Chrysostôme (Hom. 16 in Matth.), l'impie Hérodiade figure l'antique malice qui chassa Adam du paradis de délices, qui de célestes qu'ils étaient rendit les hommes terrestres, précipita le genre humain dans l'enfer, enleva la vie au monde pour un simple fruit, nous entraîna dans le péché et nous conduisit à la mort, en nous faisant connaître la peine et la douleur. Maintenant, après avoir fait périr Jean-Baptiste, cette malice fait tomber l'enfance, pervertit la jeunesse, séduit et tourmente la vieillesse aux portes de la tombe.
Le roi fut contristé de cette demande (Matth. XIV, 9). Tristesse hypocrite et feinte, pour qu'il parût ensuite accomplir par contrainte ce qu'il avait résolu de faire par un plein consentement ! Dissimulant sa pensée, dit le Vénérable Bède (in Marc. VI), Hérode portait la tristesse peinte sur sou visage, tandis qu'il tenait la joie cachée dans son cœur ; il donnait son serment pour excuse à son crime, afin de déguiser sous le voile de la commisération la noirceur de sa méchanceté. Ce prince perfide n'est-il pas la figure de ceux qui, sous des dehors religieux, essaient de réaliser leurs pernicieux desseins ? Hérodiade ne représente-t-elle pas la luxure ? la danse de sa fille ne signifie-t-elle jas la licence de la volupté qui procure souvent la mort spirituelle, et quelquefois la mort corporelle d'un homme de Dieu comme Jean-Baptiste ? — Cependant le roi ne voulut pas contrister la jeune fille, à cause du serment qu'il avait fait, mais qu'il n'aurait pas dû accomplir ; car comme dit saint Isidore, on ne doit pas observer un serment par lequel on s'engage imprudemment à faire le mal, et on ne doit pas accomplir une promesse dont l'objet est mauvais. Hérode semblait dire : Ce n'est pas par cruauté que je le fais, mais c'est à cause d'un serment qu'il ne m'est pas permis de violer, et à cause des convives devant lesquels j'ai juré publiquement. Ainsi, sa promesse avait été une fourberie, et le sacrilège devait en être la conséquence, de telle sorte que tous les convives devaient participer à son crime, bien loin de s'y opposer. Voilà avec quelle facilité un seul homme communique le péché à tous ceux qui l'entourent. Les personnages qui étaient ici simplement témoins du jeu devinrent complices du crime avec les acteurs eux-mêmes. En effet, dit saint Chrysostôme (Hom. 49 in Matth.), de même que, s'il n'y avait pas de spectateurs, il n'y aurait personne pour donner de spectacles ; de même les spectateurs qui existent contribuent aux spectacles qui se donnent et sont coupables des scandales qui en résultent. Oh ! combien de sujets aujourd'hui dont la conscience et l'âme périclitent à cause dos actes injustes de ceux qui les commandent !
Hérode envoya donc un garde appelé spiculator, parce qu'il portait une pique comme insigne (Marc. VI, 27-28). Cet homme, pour empêcher un soulèvement de la foule, décapita Jean dans le secret de sa prison, et apporta dans un bassin la tête du supplicié ; ainsi, dans un festin que présidait la luxure fut dignement servi le fruit sanglant du crime. Le roi donna cette tête tranchée à la jeune fille pour prix de sa danse, et celle-ci, par dérision, l'offrit à sa mère, pour quelle applaudît à la mort de Celui qui la reprenait de son inceste, et pour qu'elle tînt en son pouvoir la langue qui condamnait son union illégitime. Dans ce meurtre du Précurseur, la cruauté éclate de plus en plus : quelle insigne cruauté d'avoir fait couper une tête aussi innocente ! et spécialement de l'avoir fait apporter dans un festin solennel pour rendre public cet homicide ! Quelle cruauté plus grande encore d'avoir fait présent de celte tête sacrée à une vile danseuse ! et, pour comble de barbarie, de l'avoir mise au pouvoir d'une infâme adultère !
C'est pendant qu'Hérode était à la table du festin, un peu après midi, que saint Jean-Baptiste fut décapité dans sa prison, tandis qu'il criait à haute voix : Seigneur, mon Dieu, je vous recommande mon âme. Comme insulte suprême, on laissa son cadavre étendu tout nu en plein jour, exposé à tous les regards jusqu'à ce que ses disciples fussent venus l'enlever. Cet ordre de décapiter Jean-Baptiste, qui fut donné dans un festin, à l'instigation d'une danseuse et de sa mère adultère, nous montre que la débauche et l'incontinence font commettre de grands crimes ; de là cette maxime de l'Ecclésiastique (XIX, 2) : Le vin et les femmes font apostasier les sages eux-mêmes. Selon la remarque de Remi d'Auxerre (in Matth.) « une faute moindre fut dans Hérode la cause d'un crime plus énorme ; en s'abandonnant à la volupté, il parvint jusqu'à la luxure, et en ne résistant pas à la luxure, il descendit jusqu'au crime de l'homicide. » Mais comme contraste à cette impiété d'Hérode qui, par haine de la vérité, fait périr Jean, sans lui accorder l'honneur de la sépulture, nous voyons la religieuse piété de disciples dévoués. A cette triste nouvelle, ils vinrent enlever de la prison le cadavre que le roi laissa prendre, et l'ensevelirent avec tous les honneurs qui lui étaient dus ; puis ils allèrent racontera Jésus la mort du Précurseur, en redisant ses œuvres et ses enseignements (Matth. XIV, 12). Le dévouement qu'ils montrèrent ainsi à l'égard de Jean-Baptiste leur mérita la faveur d'entrer dans la société de Jésus-Christ. « Considérez avec moi, dit saint Chrysostôme (Hom. 58 in Matth.), comme les disciples du Précurseur sont déjà liés intimement avec le Sauveur ; ils sont venus lui annoncer tout ce qui était arrivé à leur maître, et renonçant aussitôt à tout ce qu'ils possèdent dans le monde, ils restent avec le Seigneur. »
D'après saint Jérôme et l'historien Josèphe, saint Jean-Baptiste fut décapité dans une ville de Palestine, appelée Sébaste et autrefois Samarie, où Hérode avait établi sa résidence royale ; mais il fut enseveli à Mathéroute, ville d'Arabie, au delà du Jourdain. Toutefois, cette relation est contraire à l'Histoire ecclésiastique où nous lisons que le saint Précurseur fut décapité à Mathéronte et enseveli à Sébaste. Cependant, Hérodiade fit apporter à Jérusalem la tête qu'elle fit enterrer avec précaution près du palais d'Hérode, car elle craignait que le Prophète ne ressuscitât, si on inhumait son chef avec le reste de son cadavre. Plus tard, sur la révélation du bienheureux Martyr lui-même, deux moines trouvèrent ce corps enveloppé du cilice que l'on croit lui avoir servi de vêtement dans le désert ; on lui fit alors un sépulcre à Jérusalem, entre les prophètes Elisée et Abdias.
La décollation de saint Jean-Baptiste eut lieu, non pas le jour même où l'on en célèbre la fête, mais vers le temps où les Juifs célébraient la Pâque, un an avant la Passion de Jésus-Christ, et après que le Précurseur eut demeuré un an dans sa prison. Les mystères de la Passion et de la Résurrection du Sauveur que l'on solennise à cette époque de l'année ont obligé le héraut du Christ à céder le pas à son Seigneur ; c'est pourquoi on a placé la fête de sa mort au jour où l'on avait fait l'invention de son chef vénérable. « Ainsi, remarque saint Augustin (Serm. de Decol. Joan.), il est arrivé à Jean ce que lui-même avait prédit ; car en parlant du Seigneur Jésus, il avait dit : II faut qu'il croisse et que je diminue (Joan. III, 30). Jean a diminué en effet par sa décapitation, tandis que Jésus a crû par son crucifiement. » D'après saint Grégoire (Hom. 6 in Evang.), la décollation du Précurseur figurait l'amoindrissement de cette renommée qui le faisait regarder par le peuple comme le Messie, et l'élévation du Sauveur sur la croix signifiait le progrès de la foi dans le monde ; car Celui que les foules considéraient comme un simple prophète a été reconnu ensuite par tous les fidèles comme le Seigneur des Prophètes et le Fils de Dieu en personne. C'est pourquoi, Jean qui devait diminuer naquit à l'époque de l'année où les jours décroissent, et le Seigneur au contraire à celle où ils grandissent. — « Cette prophétie, dit saint Jérôme (in cap. XIV Matth.), s'est accomplie à la lettre ; et nous voyons jusqu'à présent dans le prophète Jean dont la tête est tranchée, une figure du peuple juif qui est séparé de Jésus-Christ, le chef des Prophètes. Le même saint Docteur ajoute plus loin : Jésus-Christ, le chef de la Loi, est retranché de son propre corps, le peuple juif ; il est donné à une jeune païenne, l'Église romaine ; la jeune fille le transmet à sa mère adultère la Synagogue, qui à la fin des temps, embrassera la foi. Comme le corps de Jean est déposé dans le tombeau, tandis que son chef est porté dans un bassin ; de même aussi la lettre de la Loi est laissée dans l'ombre et mise en oubli, tandis que son esprit est élevé en honneur et placé sur l'autel. » Telle est l'explication donnée par saint Jérôme. — Ajoutons que c'est comme emprisonner Jean, d'appliquer aux choses de la terre les dons de la grâce ; et que c'est pour ainsi dire lui trancher la tête, d'attribuer à nous-mêmes et non pas à Dieu les biens que nous possédons.
Maintenant, contemplons le bienheureux Jean avec une pieuse vénération. Voyons avec quelle douceur il présente le cou au vil bourreau qui le lui demande ! avec quelle humilité il fléchit le genou devant le meurtrier ! avec quelle reconnaissance il offre sa tête à Dieu ! avec quelle patience il supporte les coups redoublés jusqu'au moment où sa tête est tout à fait séparée du tronc ! Ainsi, le saint Précurseur qui, marchant devant la face du Seigneur, avait préparé le baptême d'eau en l'administrant, et le baptême de la pénitence en le prêchant, prépare maintenant le baptême de la Passion en mourant d'une manière cruelle. Voilà ce qui advint de Jean, cet ami intime et proche parent du Seigneur Jésus, ce principal ambassadeur du Très-Haut ; voilà comment ce grand homme, sur un ordre criminel, succomba comme le plus vil malfaiteur. Ô impiété ! ô cruauté ! Quoi ! vous faites tomber la tête du juste ! vous la faites apporter comme prix d'une danse ! vous la présentez dans un bassin à vos convives ! Sans doute, vous ne pouviez servir un mets plus excellent ; mais aussi pouviez-vous offrir un plus horrible spectacle ?
« Aujourd'hui en considérant la vertu de Jean et la barbarie d'Hérode, s'écrie saint Chrysostôme (Hom. 10 ex variis in Matth.), nos entrailles sont émues, nos cœurs s'épouvantent, nos yeux se voilent, les oreilles nous tintent et notre raison se trouble. Les sens de l'homme pourraient-ils, en effet, ne pas être bouleversés au spectacle de l'héroïsme de la vertu succombant dans la lutte terrible contre l'excès du crime ? Or, Jean était un soleil de vertus, un modèle de sainteté, une règle de justice, un miroir de virginité, un type de pureté, un exemple de chasteté, le docteur de la foi, le héraut de la pénitence, l'asile des pécheurs. Jean est supérieur aux autres mortels, égal aux Anges, il est l'abrégé de la Loi, la sanction de l'Évangile, la voix des Apôtres, le silence mystérieux des Prophètes, la lumière du monde, le précurseur du souverain Juge, le médiateur du Christ, le témoin du Seigneur et l'intermédiaire de la Trinité tout entière. Ce grand homme néanmoins est sacrifié à l'inceste, livré à l'adultère, offert comme récompense à une danseuse ! Comment à cette vue, à cette pensée, nos entrailles ne seraient-elles pas émues et nos cœurs saisis d'effroi ? — Un tel spectacle doit sans doute nous étonner, dit ailleurs le même Père. Mais Dieu a permis cela pour que le juste obtienne une couronne plus brillante, et laisse une leçon plus consolante de patience généreuse à la postérité souffrante et injustement persécutée. Soyons donc attentifs à ces enseignements salutaires, nous tous qui vivons dans l'exercice des vertus, et sachons supporter les afflictions qui nous viennent de la part des méchants. N'oublions pas ce spectacle : Dieu laissant périr Celui qui avait vécu si saintement dans le désert avec une ceinture de cuir et un vêtement de crin, Celui que nul Prophète n'avait égalé et que nul homme n'avait surpassé ; il le laisse périr par le caprice d'une mère dépravée et de sa fille impudique, pour la défense des lois divines. Si nous méditons bien ce sujet, nous apprendrons à supporter courageusement toutes les adversités temporelles. Ah ! qui ne reculerait d'horreur à la vue de cette tête encore toute sanglante apportée au milieu d'un festin ? Si le simple récit de ce drame affreux nous fait frémir, quel tremblement n'aurions-nous pas éprouvé si nous en eussions été spectateurs ? Ne vous semble-t-il pas que les convives durent être péniblement impressionnés en face de cette tête encore palpitante ?Le barbare Hérode lui-même et l'infâme Hérodiade altérée de sang ne durent-ils pas sentir leur cœur frissonner ? » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Ce n'est pas sans stupeur profonde, ajoute saint Grégoire (Moral. III, 5), que je vois Celui qui avait été rempli de l'esprit prophétique dès le sein de sa mère, Celui auquel personne n'était supérieur parmi les enfants des femmes, jeté par les impies au fond d'une prison, décapité pour prix de la danse d'une jeune fille, et immolé malgré son éminente sainteté pour servir de jouet à de honteuses passions. Dans cette vie si pure y avait-il quelque faute qui méritât d'être expiée par une mort aussi cruelle ? Mais, par exemple, quel excès de table pouvait avoir commis cet homme qui ne se nourrissait dans le désert que de sauterelles et de miel sauvage ? Comment pouvait-il avoir blessé quelqu'un dans ses relations sociales, Celui qui n'était pas sorti des profondeurs de sa solitude ? Pourquoi donc, ô Dieu tout-puissant, livrez-vous à un si profond mépris dans ce monde ceux que vous avez destinés à une gloire sublime avant tous les siècles ? Oh ! la piété des fidèles le comprend. Vous ne plongez vos élus dans d'extrêmes afflictions que pour les combler ensuite de plus magnifiques récompenses ; vous ne les précipitez dans les dernières humiliations que pour les élever à des faveurs incompréhensibles. D'après cela, comprenons quels terribles châtiments le Seigneur infligera aux réprouvés dans l'enfer, puisque sur la terre il soumet ses amis à de si rigoureuses épreuves. » Ainsi s'exprime saint Grégoire.
Le Précurseur mourut pour Jésus-Christ, parce qu'il mourut pour la vérité. Selon saint Grégoire (Moral, XXIX, 6), Jean-Baptiste ne fut pas décapité pour la confession explicite de Jésus-Christ, mais pour la défense de la justice et de la vérité. Cependant, comme Jésus-Christ est la Vérité même, nous disons que le saint Précurseur est mort pour Jésus-Christ. D'où il est évident qu'on devient martyr non-seulement en mourant pour la foi, mais aussi en mourant pour la vérité de la justice. Si nous succombons pour la vérité de la justice, nous sommes martyrs, dit également saint Augustin (De Civit. Dei, XIII, 8). De là cette recommandation du Sage dans le livre de l'Ecclésiastique (IV, 33) : Combattez jusqu'au dernier soupir pour la justice. Ce qui constitue proprement le martyre, ce n'est pas simplement le fait du supplice, mais la cause du supplice, c'est-à-dire la mort endurée pour Jésus-Christ. Or, on peut devenir martyr, en mourant pour différentes causes qui se rapportent toutes à Jésus-Christ ; pour la justice, comme Abel ; pour la Loi, comme les Machabées ; pour soutenir la vérité ou censurer le péché, comme Isaïe et Jérémie, ainsi que Jean-Baptiste ; pour le salut du peuple, comme le divin Rédempteur ; pour la foi du Christ, comme saint Etienne ; pour la personne même du Christ, comme les saints Innocents ; pour la liberté de l'Église, comme saint Thomas de Cantorbéry.
Ce qui donne le mérite du martyre, ce n'est pas seulement la mort endurée pour la vérité ou pour les autres causes susdites ; c'est aussi la patience véritable dans l'adversité. En effet, selon saint Grégoire (Hom. 35 in Evang.), il y a deux sortes de martyres : l'un qui est simplement intérieur et l'autre qui est en même temps intérieur et extérieur. Nous pouvons donc être martyrs sans périr par violence, si nous possédons véritablement notre âme par la patience. Or, d'après le même saint Docteur (Hom. 17 in Ezech.), la véritable patience consiste à souffrir courageusement les injures, sans en chercher aucune vengeance, et à pardonner sincèrement à celui qui nous a offensés, sans garder contre lui aucun ressentiment. Nous devons même pour être patients aimer celui que nous supportons ; car supporter celui qu'on haït, ce n'est plus la vertu de mansuétude, c'est le déguisement de la fureur. La vraie patience, dit saint Bernard (Epist. 7), consiste à souffrir ou à faire ce qui ne nous est pas agréable, mais non point ce qui ne nous est pas permis.
Selon saint Chrysostôme (in Ps. XCV), il y a une autre sorte de martyre qui est consommé, non point seulement par l'effusion du sang, mais par l'éloignement des péchés et par l'observation des préceptes divins. Aussi, saint Bernard dit à ce sujet : « Le Chrétien est toujours sous le feu de la persécution ; car tout ce qui est dans le monde lui est opposé. Si je mange avec quelque appétit et que je jouisse d'un tempérament un peu robuste, la santé de mon corps fait obstacle à la sainteté de mon âme. De quelque côté que je porte mes regards, je rencontre des périls. Si je vois une femme, mes yeux deviennent mes ennemis, ils veulent tuer mon âme. Si j'aperçois des richesses, des possessions, de l'or, de l'argent, des plaisirs extérieurs, de superbes vêtements, tous ces objets assaillent mon âme. La volupté poursuit le jeune homme. Non, ne croyez pas que, pour le Chrétiens et les religieux, le martyre consiste simplement dans l'effusion du sang. Mais si, en temps de paix, il y a des martyres, il y a aussi des apostasies. Ainsi, moi qui suis moine aujourd'hui, je deviens un apostat, si je viole mes vœux. Et si je renie Jésus-Christ au sein de la paix, que ferais-je sous le fer de la persécution. Donc, conclut saint Bernard, nous sommes en tout temps en face du martyre et de la persécution. »
De même que nous devons endurer avec patience les outrages qui nous viennent de nos semblables, de même aussi nous devons supporter les souffrances, les infirmités et les peines qui nous frappent de toutes parts. Car le démon qui rode sans cesse autour de nous afin de nous dévorer, nous tourmente par de nombreuses afflictions et nous tente de diverses manières sans dépasser les bornes que la volonté divine lui a fixées ; mais, quoi qu'il fasse et qu'il veuille, ces tentations servent au plus grand bien de ceux qu'elles ne trompent point, et qu'elles instruisent au contraire. Quelquefois cet adversaire nous presse par l'aiguillon de la pauvreté, et lorsqu'il ne peut nous ébranler de ce côté, il tâche de nous séduire par l'opulence ; quand il ne peut nous dompter par les injures et les opprobres, il essaie de nous gagner par les éloges et la gloire. S'il ne peut faire tourner la santé à notre perte, il nous attaque par la maladie ; et s'il ne peut nous corrompre par les délectations sensuelles, il s'efforce de nous abattre par les difficultés et les chagrins. Le démon envoie quelquefois aussi les infirmités à ceux qu'il espère faire tomber plus tard en les rendant pusillanimes, pour affaiblir par ce moyen la charité qu'ils ont pour Dieu. Mais, si violente que soit l'agitation, si brûlante que soit la fièvre, si intolérable que paraisse la douleur, ah ! qui que vous soyez, vous qui en êtes atteint, pensez aux supplices du siècle futur, au feu de l'enfer, aux tourments de l'éternité ; cette pensée vous empêchera de succomber sous les maux de cette vie.
Mais vous devez plutôt vous réjouir de toutes les tribulations qui vous arrivent, comme si le Seigneur lui-même vous visitait ; car Dieu châtie celui qu'il aime et frappe de verges tous ceux qu'il admet parmi ses enfants (Heb. XII, 6). Tressaillez d'allégresse, en considérant que par la souffrance vous ressemblez à d'illustres personnages ; car vous êtes favorisé du même don que le grand Apôtre qui s'écriait (II Cor. XII, 9, 10) : Je me glorifierai volontiers dans mes faiblesses, afin que la force du Christ habite en moi ; car lorsque je suis faible, c'est alors que je deviens fort et puissant. Souffrez-vous du froid ou de la chaleur, éprouvez-vous le frisson ou l'ardeur de la fièvre, souvenez-vous que les serviteurs de Dieu disent dans l'Écriture (Ps. LXV, 12) : Nous avons passé par le feu et par l'eau, et vous nous avez enfin conduits dans un lieu de rafraîchissement. Répétez avec le Prophète royal (Ps. IV, 2) : Lorsque j'etais dans la tribulation, vous m'avez mis au large. La souffrance est en effet le chemin de la perfection. Ainsi, venez-vous à perdre la vue ? n'en concevez pas de chagrin ; car vous avez perdu un instrument d'orgueil ; mais appliquez-vous à contempler la gloire de Dieu avec les yeux de votre esprit. Etes-vous frappé de surdité ? ne vous en attristez pas, vous avez perdu le conducteur de la vanité dans votre âme. Vos mains sont-elles débilitées par une infirmité quelconque ? préparez celles de votre volonté à repousser les attaques de votre ennemi. Votre corps est-il réduit à une défaillance totale ? que votre cœur tende à une vertu plus énergique ; car la maladie du corps est la santé de l'âme. Êtes-vous retenu par une indisposition qui voua empêche de prier ou de chanter à l'Église ? ne vous en contristez pas ; cette incommodité vous sert d'oraison. Si vous pratiquez le jeûne, n'en prenez pas occasion d'attribuer à cet exercice le mal que vous ressentez, car beaucoup qui ne jeûnent point souffrent pareillement. Avez-vous commencé à faire une bonne œuvre ? gardez-vous d'y renoncer à cause des difficultés que suscite votre ennemi ; les jeûnes et les travaux ont précisément pour but de réprimer les délectations coupables ; toutes ces différentes contrariétés nous sont utiles pour combattre les inclinations déréglées. Évitons par conséquent de murmurer, si nous sommes atteints d'une maladie dont nous ignorons la cause ; croyons que cette souffrance est un juste châtiment ordonné par Celui dont les jugements sont toujours équitables. En murmurant à cause de la peine, vous accuseriez d'injustice la sentence qui vous frappe. En reconnaissant que vous souffrez avec justice, quoique vous ne sachiez pas le motif de cette affliction, vous obtenez votre justification, parce que vous vous accusez vous-même et que vous louez la justice de Dieu.
Ainsi donc, combattons avec courage jusqu'à la mort pour Jésus-Christ, pour la foi, la justice et la vérité, et préparons-nous chaque jour à supporter avec patience l'adversité. Les martyrs sont loués principalement de ce qu'ils ont enduré de grandes souffrances pour l'amour de Dieu et surmonté de violentes tentations contre la volonté de l'homme. Voilà pourquoi lorsque Éléazar était près d'expirer au milieu des supplices, il s'écria en soupirant : Seigneur qui possédez la science parfaite, vous connaissez avec certitude qu'ayant pu me soustraire à la mort, j'ai néanmoins soumis mon corps à de cruels tourments, et mon âme est heureuse d'endurer tout cela pour votre crainte (II Machab. VI, 30). Dans le martyre, en effet, nous sommes récompensés en raison de ce que nous souffrons non pas extérieurement mais volontairement pour Jésus-Christ ; car le mérite comme le démérite trouvent leur principe au dedans et non pas au dehors de l'homme. Plus la volonté surmonte d'obstacles pour accepter les souffrances, plus aussi, en les acceptant pour Jésus-Christ, elle lui montre un attachement solide et mérite une récompense excellente. Le mérite repose sur une triple base : d'abord sur la difficulté de l'œuvre, comme nous le remarquons dans le martyre ; car au jugement de saint Grégoire, il y a plus de mérite à supporter les adversités avec patience qu'à se livrer avec ardeur à de bonnes œuvres. La seconde base du mérite c'est la promptitude de la volonté ; car selon l'Apôtre (II Cor. IX 7), Dieu aime celui qui donne de bon cœur ; et selon saint Augustin, personne ne fait du bien malgré lui, quelque bon que soit l'acte en lui-même. La troisième base du mérite est la grandeur de la charité. De même que tous les objets du Temple devaient être estimés au poids du sanctuaire, selon le précepte du Lévitique (XXVII) ; de même aussi toutes les œuvres du Chrétien sont appréciées devant le tribunal du souverain Juge, en raison de la charité d'où elles procèdent. Or, nos bonnes œuvres méritent un triple bien, savoir : le bonheur de la vie éternelle, l'augmentation de la grâce et la rémission de la peine. Le bonheur de la vie éternelle, qui est la récompense essentielle, correspond à la racine de l'œuvre, à la charité. L'augmentation de la grâce, qui est la récompense accidentelle, correspond à l'espèce de l'œuvre ; ainsi les œuvres plus parfaites qui sont de surérogation nous méritent une augmentation de grâce plus considérable que les autres. Quant à la rémission de la peine, elle correspond à la difficulté de l'œuvre ; ainsi les œuvres plus difficiles méritent la rémission d'une peine plus grave, car c'est un axiome en théologie que la peine compense la peine.
Afin d'endurer volontiers pour Dieu toutes les adversités qui peuvent nous arriver, représentons-nous les combats que les Saints ont soutenus avec patience. Rappelons-nous les travaux de nos vertueux devanciers, dit saint Grégoire (Moral. I, 14), et toutes les souffrances nous seront légères. Saint Chrysostôme dit aussi : « Décrivons dans nos cœurs, comme sur des tablettes, les luttes des Saints, et méditons-les sans cesse pour nous en servir comme d'armes défensives contre nos ennemis spirituels ; exposons à nos regards leur patience comme modèle de vertu invincible ; imitons ici-bas leur courage, afin que nous puissions obtenir là-haut leur couronne. Autant ils ont montré de fermeté au milieu des dangers auxquels leurs corps étaient exposés, autant nous devons déployer de constance en face des passions déraisonnables, comme la colère, l'avarice, l'ambition ; après avoir prémuni nos sens contre leurs attaques par la crainte de Dieu, travaillons à détruire en nous toutes ces productions de Satan. Si nous triomphons des vices et des péchés, comme les Martyrs ont triomphé des supplices et des tyrans, nous pourrons leur devenir semblables et leur être associés dans la gloire céleste. Le même illustre Docteur dit encore : Nous avons un miroir spirituel dans le souvenir des hommes vertueux et dans l'histoire de leur vie, ainsi que dans la lecture des saintes Écritures et dans la loi de Dieu. Si nous jetons un coup d'œil sur les figures admirables de ces saints prédécesseurs, nous apercevrons aussitôt, en faisant la comparaison, la laideur de notre âme, et cette seule vue nous poussera à nous laver de toute tache. Voilà comment ce miroir nous est utile pour faciliter notre transformation morale ; car il ne nous montre pas simplement notre difformité spirituelle, mais si nous le voulons il nous aide à la changer en une beauté ineffable. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
« Considérez attentivement, ajoute saint Augustin, Jésus-Christ, les Apôtres, et tous ces milliers de Martyrs ; dans cette glorieuse réunion vous ne verrez pas seulement des hommes, mais des femmes, des enfants et de jeunes filles que l'astuce n'a pu tromper, que l'iniquité n'a pu pervertir, ni la crainte des dangers ébranler, ni l'amour du siècle corrompre. Ainsi, nous serons sans excuse au jour du jugement, parce que nous serons confondus non-seulement par la justice évidente des préceptes que nous n'aurons point observés, mais encore par la foule innombrable des exemples que nous n'aurons point imités. » Aussi malheur à nous qui ne nous soumettons point à ces préceptes et qui ne profitons point de ces exemples ! « Souvent, dit saint Grégoire, il suffit d'une simple parole pour nous détourner d'une bonne œuvre, tandis que toutes les tortures ne pouvaient faire renoncer les Martyrs à leur généreuse résolution. Nous refusons de donner aux pauvres notre superflu même, pour accomplir le commandement divin, tandis que les Saints livrèrent pour le Seigneur non-seulement tous leurs biens, mais aussi leurs propres corps. » Beaucoup marchèrent au supplice avec une indicible allégresse, et soupirèrent après cette heure suprême comme s'ils étaient invités à des noces splendides. Selon que Cassien le rapporte en sa neuvième Conférence, Isaac, abbé de Syrie, disait : « Beaucoup de Martyrs, quand ils pouvaient découvrir, par une révélation divine ou par une confidence amicale, le jour où ils devaient être appelés à recevoir la couronne du martyre, passaient la nuit précédente sans prendre aucune nourriture ; depuis le soir jusqu'au matin, ne cessant de prier, ils glorifiaient Dieu par des psaumes, des hymnes, des cantiques sacrés, et comme s'ils s'étaient préparés à un festin magnifique, ils attendaient à jeun avec un joyeux empressement le dernier moment où ils se présenteraient au supplice. Nous donc qui sommes appelés au martyre spirituel et invisible, veillons aussi pour recevoir la couronne de sanctification, et ne montrons jamais à nos ennemis le moindre signe d'apostasie. »
Ainsi, d'après le conseil des Pères et des Docteurs de l'Église, nous devons placer devant nos yeux comme exemples les travaux et les combats des Saints. Malheur donc aux hommes qui, rejetant comme apocryphes les Actes des Saints, ne se contentent pas de ne point les lire, mais défendent même aux autres cette lecture ! Fils dégénérés dans la religion chrétienne pratiquée par les saints Pères, ils ne méritent pas de participer à l'héritage des vrais enfants de Dieu, et ne profitent point des mérites des Saints qui ont souffert pour Dieu. C'est à ces hommes que s'appliquent justement les belles paroles contenues dans le prologue des Actes de la bienheureuse Anastasie : « Celui qui voudra rechercher avec soin les vies et les histoires des Saints, ses prédécesseurs ou ses contemporains, produira pour lui-même et pour les autres des fruits d'édification ; il sera comme cet arbre fécond qui n'occupe pas la terre sans raison, mais qui prouve l'utilité de son existence par la qualité de ses fruits ; ils servent d'ornement pour lui et de nourriture pour ceux qui les cueillent sur ses branches. Nous écrivons, comme nous les trouvons dans leurs Actes, les exploits, les discours et les tourments des Saints. Vous vous montrez catholiques en vous plaisant à lire ou à écouter le récit des luttes et des victoires de Jésus-Christ. Mais vous qui voulez reléguer ces Actes parmi les écrits apocryphes, dites-moi, je vous prie, par qui a été soutenu le Canon complet des divines Écritures ? N'est-ce pas par ceux qui ont préféré mourir pour le garder que de l'abandonner ? Car enfin, qu'ont défendu les Martyrs ? N'est-ce pas la foi certaine, contenue dans les volumes sacrés, qui sont divisés en un nombre déterminé de livres authentiques ? C'est pourquoi les plus illustres Pontifes et Docteurs rendent grâces à ces généreux champions qui par leur constance ont assuré la conservation des divines Écritures ; aussi, veulent-ils qu'on écrive leurs Actes, afin qu'on ne cesse de louer et d'honorer comme Saints devant Dieu et devant les hommes ceux qui, devant les incrédules et les païens, n'ont pas craint de souffrir et de mourir pour la défense de ces mêmes livres. Donc, sans rien ajouter aux Écritures canoniques, nous sommes heureux de rédiger les Actes des Martyrs ; car en montrant que ces héros chrétiens ont sauvegardé les dogmes catholiques, nous donnons un modèle à la postérité, nous laissons un sujet d'édification aux disciples de la foi, et nous apprenons l'art de la guerre aux soldats du Christ ; ceux au contraire qui refusent de lire les exploits des combattants refuseront assurément de les imiter en face de l'ennemi. Infidèles, commandez le silence ; vous qui ne daignez pas contempler les athlètes du Seigneur, aimez à considérer les lutteurs du démon ; quant à nous, nous aimerons à rechercher, à écrire et à publier les vertus admirables des Martyrs. Que nos adversaires portent des défenses, qu'ils fassent taire les pusillanimes, qu'ils frappent les opposants, qu'ils blâment ceux qui lisent et accusent ceux qui écoutent volontiers les histoires des Saints ; nous n'oublierons pas que la gloire du soldat est de recevoir des blessures pour l'honneur de son chef ; aussi, nous brûlons même de sacrifier notre vie pour l'amour de Notre-Seigneur. Nous exposons aux yeux du monde les triomphes de Jésus-Christ et les victoires de sa courageuse armée ; car les souffrances que les Martyrs ont endurées dans leurs corps sont des stimulants continuels pour nos âmes et causent de vives blessures aux soldats négligents. Voulez-vous donc porter les armes ? considérez les combattants ; appliquez-vous à étudier la guerre, et l'ennemi commencera à vous redouter. » D'après ces sages réflexions d'un pieux hagiographe, vous qui osez dénigrer les Saints au grand détriment de la religion chrétienne, comprenez donc que vous êtes sur la terre comme un arbre stérile, et qu'au lieu de vous montrer catholique, vous agissez comme un infidèle. Ah ! craignez donc d'être justement retranché de cette vie, jeté au feu, et précipité dans l'enfer avec les incrédules ; malheureux que vous êtes, rendez plutôt gloire aux Saints afin de partager leur bonheur pendant l'éternité.
Prière
Bienheureux Précurseur du Christ, illustre ami de Jésus, flambeau brillant et ardent ! intercédez pour moi misérable auprès de Dieu, Père des miséricordes, afin qu'il éclaire et réchauffe mon pauvre cœur si aveugle et si froid. Qu'à votre exemple, je supporte avec patience les adversités pour le nom de Jésus, pour la foi, la justice et la vérité ; que je ne craigne pas de combattre avec courage jusqu'à la mort même. Par le secours de vos prières et de vos mérites, obtenez-moi, après cette vie fragile, de participer heureusement aux noces royales de cet Agneau sans tache, que vous avez montré du doigt au peuple qu'il venait racheter. Ainsi soit-il.

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