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CHAPITRE LXXI
Passage de Notre Seigneur et de ses disciples à travers les moissons
Matth. XV, 1-8. — Marc. II, 23 28. — Luc. VI, 1-5
Un jour de sabbat, comme le Seigneur passait au milieu des champs, à travers les blés qui étaient déjà mûrs, ses disciples, épuisés de fatigue et manquant de vivres, détachèrent des épis qu'ils froissèrent dans leurs mains et ils mangeaient les grains pour apaiser la faim qui les tourmentait (Luc. VI, 1). Tels sont les mets des Apôtres semblables aux colombes qui se nourrissent principalement de grains trouvés dans les champs. La faim qu'ils éprouvaient ne provenait pas seulement de leur indigence, mais aussi de l'importunité de la foule. Ce qui nous montre qu'aux soins et aux exigences de leurs propres corps, les prélats et les prédicateurs doivent préférer le salut des âmes. Les disciples du Sauveur, dit le Vénérable Bède (in cap. VI Luc), étaient tellement pressés par la multitude, qu'ils n'avaient pas même le temps de manger, et que pour satisfaire leur besoin ils étaient réduits à cueillir quelques épis ; c'est assurément la marque d'une vie austère de se contenter d'une simple nourriture, sans aucun apprêt. Voyez, nous dit saint Chrysostôme, combien les Apôtres étaient occupés à l'instruction du peuple, puisqu'ils ne trouvaient pas le loisir de prendre leur repas. Bienheureux Apôtres ! ils ne sentaient leurs nécessités corporelles que quand ils cessaient leurs œuvres charitables. Bien différents sont les hommes charnels ; ils ne pensent pas aux choses spirituelles, lors même qu'ils manquent d'occupations extérieures.
Les Pharisiens, témoins du fait, blâmèrent le Seigneur de ce que ses disciples agissaient contre la loi du Sabbat, conformément à la doctrine de leur Maître. Voilà, lui dirent-ils, que vos disciples font ce qu'il n'est pas permis de faire au jour du sabbat (Matth. XII, 2). Ils ne leur reprochaient pas de violer la Loi, comme s'ils ravissaient le bien d'autrui ; car la Loi permettait à quiconque avait faim d'entrer dans la moisson ou la vigne de son prochain, pour y prendre sa nourriture, à condition toutefois de n'y pas mettre la faux, et de ne pas jeter ou emporter dehors du blé ou du raisin (Deut. XXIII). Mais ils les accusaient de ce qu'en arrachant des épis et en les froissant dans leurs mains au jour du sabbat, ils préparaient ainsi leur nourriture, contrairement à la défense de la Loi, parce que la Loi recommandait de préparer, dès la veille et non au jour du sabbat, les choses nécessaires à la vie. — Selon saint Chrysostôme, « les Juifs, sachant que la doctrine du Maître se reflète dans la conduite de ses disciples, voulaient faire retomber sur Jésus lui-même la faute dont ils accusaient ses disciples. Ils parlaient donc ainsi, non parce qu'ils déploraient la violation de la Loi, mais parce qu'ils cherchaient une occasion de noircir la réputation du Sauveur. Pouvaient-ils s'affliger sincèrement de voir les autres violer la Loi, lorsqu'ils ne cessaient eux-mêmes de l'enfreindre ? En effet, celui qui s'afflige sincèrement de ce que les autres commettent le péché, prouve par là qu'il observe parfaitement la justice ; car on ne peut être plus miséricordieux envers les autres qu'envers soi-même. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Mais, pour excuser ses disciples, le Seigneur confondit les Pharisiens, en leur démontrant que la Loi n'avait point été enfreinte dans la circonstance présente. D'abord il les réfute par des exemples qui lui fournissent divers arguments. 1° Le premiers a simili est tiré des personnes (Matth. XII, 3, 4). En effet, les disciples se trouvaient dans une nécessité semblable à celle où David s'était trouvé avec ses compagnons, quand il mangea les pains de proposition (I Reg. XXI). Or, si David pressé par la faim put, sans se rendre coupable, manger les pains consacrés au Seigneur qui autrement lui étaient interdits par la Loi, il s'ensuit que les disciples doivent être également excusés, puisqu'ils étaient soumis au même besoin. — 2° Le second argument a minori est tiré de la nourriture elle-même. Si dans une nécessité urgente, David put licitement manger des pains consacrés qu'autrement les prêtres seuls pouvaient consommer, les disciples, dans un cas analogue, purent bien mieux encore manger des épis communs à tous. En d'autres termes, si la nécessité ne connut pas de loi à l'égard de David, elle ne dut pas en avoir non plus à l'égard des disciples ; car la nécessité rend licite ce qui ne le serait pas sans elle ; c'est pourquoi la faim leur permit de faire ce que la Loi défendait ordinairement. Ainsi, de nos jours, un malade n'est pas regardé comme coupable s'il rompt le jeûne prescrit par l'Église. Les Pharisiens eux-mêmes, lorsqu'ils lisaient la Bible, louaient la miséricorde que le grand-prêtre Abimelech avait exercée envers David et ses compagnons ; lors donc qu'ils reprochaient comme une prévarication aux disciples affamés d'arracher et de froisser quelques épis, ils montraient que leur censure n'était pas inspirée par le zèle et la justice, mais seulement parleur haine et leur malice. — 3° Le troisième argument a majori (Ibid. 5), c'est que les prêtres, spécialement astreints à observer les cérémonies légales, violaient eux-mêmes souvent le repos du sabbat sans se rendre pour cela coupables ; lorsque, par exemple, ils se livraient en ce jour à des œuvres manuelles pour offrir les sacrifices, en tuant et dépouillant les animaux, lavant les victimes ou faisant cuire leur chair. Donc, à plus forte raison, les disciples, qui n'étaient pas comme eux strictement obligés par état d'observer les prescriptions mosaïques, pouvaient sans aucun crime cueillir quelques épis le jour du sabbat.
Après avoir allégué des autorités étrangères à lui-même, le Seigneur réfute les Pharisiens par des raisons prises de son autorité personnelle. 1° La première raison repose sur la vérité de ce principe que le temple spirituel est supérieur au temple figuratif. Si donc le temple figuratif a pu excuser les prêtres occupés à son service, le temple spirituel qui est Jésus-Christ peut bien davantage justifier les disciples employés à la prédication. Jésus-Christ en effet, parlant de lui-même, dit aux Juifs : Il y a ici quelqu'un plus grand que le temple de pierre, parce qu'il en est le Maître (Matth. XII, 6). — 2° La seconde raison est fondée sur un sentiment de compassion que Dieu préfère aux cérémonies de la Loi(Ibid. 7). Or nourrir les affamés est une œuvre de miséricorde, tandis qu'observer le repos du sabbat est, comme l'offrande des victimes, une cérémonie de la Loi. C'est pourquoi celui qui exerce la miséricorde, en pourvoyant aux nécessités de son corps ou de son prochain, fait un acte plus agréable à Dieu que s'il lui immolait des victimes ; car Dieu n'a rien tant à cœur que le salut ou la conservation des hommes. — 3° La troisième raison qu'apporte Jésus-Christ est appuyée sur le droit de sa souveraineté qu'il proclame en disant : Le Fils de l'homme est le Maître du sabbat (Ibid. 8). Comme il était aussi le Maître des disciples, il pouvait les dispenser de cette observance légale, car tout maître peut disposer à son gré de ce qui lui appartient en propre. Lui-même en effet a institué le sabbat pour l'homme, afin que celui-ci put en ce jour de repos vaquer au service de Dieu ; mais il n'a pas créé l'homme pour le sabbat.
Selon saint Ambroise (Lib. 5 in Luc. VI), celui qui a établi le sabbat peut également le supprimer, parce qu'il en est le Maître. Aussi Jésus-Christ qui a institué le sabbat en faveur de l'homme, a voulu montrer qu'il préférait le salut de l'homme à l'observation du sabbat, lorsqu'il permit à ses disciples de cueillir des épis en ce jour même pour apaiser leur faim. Bien loin d'être assujetti aux prescriptions légales, il les dominait de telle sorte qu'il pouvait librement les changer ; celui donc qui, à cet égard, se conformait à, ses ordres divins ne pouvait être coupable. Si cependant saint Paul dit aux Galates (IV, 4) que Jésus-Christ était soumis à la Loi, cette soumission était purement volontaire et non point obligatoire ; si donc il s'y est fréquemment assujetti, c'était pour nous montrer son humilité, et s'il s'y est soustrait parfois, c'était pour nous prouver son autorité. — Selon saint Chrysostôme (Concio. 1 de Lazaro), « Ce n'est pas uniquement pour délasser le corps, que le Seigneur a défendu le travail au jour du sabbat ; c'est afin que l'homme pût à loisir appliquer son esprit à Dieu, en considérant les perfections de son Créateur. Aussi, en proclamant la loi du sabbat, le Seigneur lui-même a dit : Vous abandonnerez en ce jour tout travail manuel, afin de vous occuper entièrement des choses spirituelles. La sanctification des fêtes consiste donc à s'abstenir des œuvres serviles, pour se livrer à de pieux exercices dans l'intérêt de notre âme. »
Dans le sens mystique, comme l'explique le Vénérable Bède (in cap. VI Luc), les Apôtres représentent ici les prédicateurs et les prélats. La faim qui les presse, c'est le zèle de sauver le prochain ; la campagne ensemencée qu'ils parcourent, c'est le monde rempli d'une nombreuse multitude ; les moissons différentes qu'ils traversent, ce sont les nations diverses qu'ils évangélisent, les épis qu'ils cueillent et qu'ils froissent dans leurs mains, ce sont les hommes ; d'abord ils les arrachent aux affections terrestres dans lesquelles leur cœur était comme enraciné ; puis en les édifiant par de bons exemples, ils les débarrassent des concupiscences charnelles qui les enveloppent de toutes parts ; de la sorte ils séparent le grain de la paille, c'est-à-dire ils retirent les hommes du vice pour les porter à la vertu ; puis ils mangent ce bon grain, c'est-à-dire ils incorporent aux membres de l'Église les hommes purifiés de toutes souillures, soit de la chair, soit de l'esprit. C'est ce qu'ils font au jour du sabbat, c'est-à-dire dans l'espoir du repos éternel auquel ils veulent initier les autres. Alors, les Pharisiens, qui figurent les démons et les incrédules, font éclater leur rage et leur fureur ; mais que les prédicateurs se rassurent, Jésus-Christ est là pour les protéger et les défendre.
Cette campagne ensemencée nous représente aussi la sainte Ecriture qui contient la parole divine ; les différentes moissons figurent les divers livres inspirés, et les épis en sont les maximes. Comme les disciples, les prédicateurs suivent leur divin Maître dans la campagne ensemencée, lorsqu'ils s'appliquent pieusement à l'Écriture sainte par l'étude et la méditation. Ils éprouvent le besoin de la faim, lorsqu'ils désirent trouver dans ces livres sacrés le pain de vie pour eux et pour les autres ; ils arrachent quelques épis, quand ils recueillent quelques maximes qui peuvent leur être plus utiles ; ils froissent ces épis dans leurs mains, lorsqu'après un examen attentif, ils découvrent le sens spirituel caché sous le sens littéral comme le grain sous la paille ; enfin ils se nourrissent de ce grain, quand, par leurs bonnes œuvres et leurs vertus, ils mettent en pratique ces maximes qu'ils communiquent aux autres également. Ils font tout cela un jour de sabbat, c'est-à-dire lorsque, libres de tous les soins terrestres et débarrassés de toutes les inquiétudes temporelles, ils vaquent uniquement à Dieu ; car selon le témoignage de l'Ecclésiastique (XXXVIII, 25), le docteur acquiert la sagesse au temps de son repos. Le Maître du sabbat, Jésus-Christ, les approuve, mais les Juifs ou les mondains qui ne connaissent ni la paix de l'âme, ni les vraies jouissances du cœur, les blâment en disant que le sabbat doit être consacré à un repos absolu ; ils ne comprennent pas qu'en ce jour-là surtout nous devons par nos bonnes œuvres chercher le vrai repos éternel et goûter combien le Seigneur est doux.
Contemplons un instant les disciples du Sauveur, et compâtissons à l'extrême indigence où nous les voyons réduits ; ils la souffrent cependant avec joie par amour de la pauvreté. Mais qui ne serait saisi d'étonnement à la vue de ces Princes du monde qui, en suivant le Créateur de l'univers, sont obligés, dans leur détresse, de se nourrir de grains sans apprêt, tels que la nature les offre pour la pâture des animaux ? « Admirons, dit saint Chrysostôme (Hom. 40 in Matth.), la perfection des Apôtres ; au milieu des plus grandes privations, ils n'avaient aucun souci des choses temporelles et ne pensaient pas même à leur propre nourriture ; rien au monde ne pouvait les séparer de leur bon Maître, et si une faim violente ne les y eût contraints, ils n'auraient pas même cueilli quelques épis comme ils le font. » Oh ! combien cet aliment si simple leur était agréable pour satisfaire leur besoin pressant ! C'est ainsi qu'autrefois les Juifs altérés avaient trouvé l'eau douce comme le miel, selon la parole du Psalmiste : Il les a désaltérés avec l'eau qui sortait du rocher comme le miel (Ps. LXXX, 17). En considérant ses disciples, le Seigneur compatissait à leur dénuement, car il les aimait avec tendresse ; néanmoins il s'en réjouissait, d'abord pour eux, parce qu'ils acquéraient un trésor de mérites immenses, et ensuite pour nous-mêmes, parce qu'ils nous laissaient un exemple de plusieurs vertus.
En effet, par là nous apprenons à estimer la pauvreté, à mépriser les pompes et les vanités du monde ; à éviter la recherche des mets et la somptuosité des repas ; en un mot à ne pas satisfaire les appétits du corps et les convoitises de la chair. Courir après les plaisirs et les voluptés des sens, fuir les travaux et les peines, c'est vivre à la manière des animaux, dit saint Augustin (Serm. 49 ad fratres in eremo). N'est-il pas ridicule, ajoute saint Bernard (in Vigilia S. Andreae), de prétendre honorer les Saints en célébrant leurs fêtes par de splendides festins, tandis qu'ils ont mérité de plaire à Dieu par de continuelles privations. Ici, nous voyons se renouveler l'heureuse simplicité des premiers Ages du monde, où les hommes étaient contents d'avoir pour nourriture les fruits des arbres, pour boisson l'eau limpide du ruisseau, et pour couche l'herbe des champs. Selon saint Jérôme (Lib. 1 contra Jovian.), Dieu, voyant que le cœur des hommes était enclin au mal dès leur enfance, et qu'ils s'abandonnaient sans mesure aux satisfactions sensuelles, résolut d'anéantir les œuvres de la chair par un déluge universel ; mais ensuite pour condescendre de quelque façon à leur insatiable avidité, il autorisa l'usage inconnu jusqu'alors de la viande et du vin. « Ainsi, dit saint Pierre Damien, pendant plus de seize cents ans qui suivirent la création du monde jusqu'au déluge, les hommes avaient vécu sans connaître l'usage de la viande et du vin, et pourtant nul de ceux que l'Ecriture mentionne ne mourut de langueur. » — La nourriture alors était simple et frugale, les maladies très-rares. Aujourd'hui nous voyons tout le contraire. Tant que les hommes se privèrent des délices de la table, dit Sénèque, ils furent exempts de bien des maux. Vous vous étonnez des nombreuses maladies qui affligent le genre humain ; comptez les cuisiniers et vous cesserez d'être surpris ; c'est de la multiplicité et de la variété des mets que naquirent tant de maladies différentes, inconnues jusqu'alors, inexplicables encore aujourd'hui.
La volupté et l'intempérance, dit saint Chrysostôme (Hom. 55 ad pop. Antioch.), ruinent promptement les forces du corps. Si vous consultez les médecins sur l'origine de vos infirmités, ils vous répondront que toutes à peu près proviennent de ces deux causes. Ils vous diront qu'une table simple et frugale procure et entretient la santé, que les excès au contraire engendrent tous les maux. Si donc la sobriété est la mère de la santé, il s'ensuit que la satiété est la mère de la maladie. La réplétion et la superfluité produisent en effet toutes ces indispositions et ces dérangements qui échappent même à l'art et à la science des médecins. D'où viennent, dites-moi, les douleurs des pieds et des mains, les pesanteurs de la tête, les humeurs des yeux, les fatigues de l'estomac, les paralysies, ces couleurs ternes, ces fièvres pernicieuses et brûlantes, et mille autres maladies ? Elles n'ont certes pas leurs sources dans la diète et l'abstinence, mais bien dans la bonne chère et les excès de toutes sortes. Si vous considérez les diverses maladies de l'âme, l'avarice, la luxure, la mélancolie, la paresse, l'incontinence, l'ignorance et tant d'autres, vous reconnaîtrez que toutes ont souvent cette même source et origine. Fuyons donc avec soin l'intempérance et la volupté qui proviennent de la table ou du monde, pour ne goûter que les plaisirs spirituels, et mettons notre satisfaction présente dans le Seigneur, afin de jouir plus tard des biens éternels. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Apprenons à dédaigner les plaisirs charnels, parce qu'ils causent de grandes peines. Méprisez la volupté, dit un poète païen (Horat. in epist.) ; elle coûte trop cher, quand il faut la payer au prix de la douleur : Sperne voluptates, nocet empta dolore voluptas. Les plaisirs sensuels non-seulement font du mal au corps, mais encore donnent la mort à l'âme, comme le dit saint Grégoire (in Pastor. II part. cap. 20). Le vrai sage doit donc préférer les jouissances de l'esprit à celles du corps. Si vous aviez une fois goûté combien il est doux d'aimer le Seigneur, nous dit Raban-Maur, vous renonceriez volontiers aux douceurs temporelles. « Celui, dit Sénèque, qui sait apprécier et qui recherche les satisfactions de l'âme, méprise aisément celles des sens. » — Si donc, à l'exemple des disciples du Sauveur et des premiers hommes du monde, nous savions nous contenter des simples aliments offerts par la nature, nous ne convoiterions point ces pompes et ces superfluités que l'on poursuit aujourd'hui avec tant d'ardeur et d'embarras. « A quoi bon la science des cuisiniers ? s'écrie saint Chrysostôme (Hom. de his qui deliciis vacant). Elle n'est pas seulement inutile, mais même préjudiciable au corps et à l'âme ; elle est la source de toutes les maladies et de toutes les passions, elle traîne après elle l'amour du luxe et de la volupté. » Si vous vous bornez à satisfaire les besoins de la nature, dit Boèce (Lib. 2 de Consolât.), vous n'aurez pas à désirer les richesses de la fortune ; la nature se contente des moindres choses et en petit nombre ; lui accorder du superflu, c'est se nuire à soi-même. Sénèque nous démontre la même vérité, en disant : La nature ne désire que le pain et l'eau ; et nul n'est assez pauvre pour ne pouvoir se les procurer (Lib. de Paupertate). « Apprenez, dit Lucain, combien il faut peu de chose pour soutenir son existence ; la nature ne réclame que le pain et l'eau. Si vous les assaisonnez d'un peu de sel et surtout d'un bon appétit, ces mets, qui sans cela vous eussent été insipides, vous paraîtront singulièrement agréables. » « Le sel et la faim, dit saint Bernard (Epist. 1), sont les seuls assaisonnements nécessaires à l'homme prudent et sobre ; mais quand la faim est absente, il faut alors recourir à je ne sais quels mélanges, quels sucs et quels apprêts étrangers pour réveiller le goût et aiguiser l'appétit. »
« Par conséquent, comme dit Sénèque (Ep. 52), résistons aux joies et aux délices de ce monde ; il est plus facile de s'en préserver que de s'en déshabituer. Et plus loin, il ajoute : Éloignez-vous de tout ce qui pourrait tourmenter votre cœur, et surtout rejetez les voluptés ; car comme de très-dangereux larrons, elles nous flattent pour mieux nous perdre. Les plaisirs troublent les sens de l'homme qu'ils font sortir de lui-même ; tout ce qui s'oppose à ses désirs ou résiste à sa volonté l'impatiente et provoque sa colère. » Le plus sûr moyen de combattre la volupté, c'est d'en fuir les occasions. « Pour triompher de la volupté, dit encore le même auteur, il faut éviter la mollesse, la sensualité et se retirer à l'écart afin de s'entretenir dans de bonnes et salutaires pensées. Le bien-être rend l'homme efféminé et le séjour de la cour contribue beaucoup à corrompre la vigueur de l'âme. Quelques-uns chercheront sans doute à s'excuser en disant qu'ils sont faibles et qu'ils ne peuvent renoncer à leurs anciennes habitudes. » Le même philosophe leur répond en ces termes : « Ce que vous prescrivez, me direz-vous peut-être, est trop difficile ; nous sommes faibles, et nous ne pouvons nous refuser ainsi toutes satisfactions. Voulez-vous savoir pourquoi vous ne pouvez pas ? C'est que vous vous imaginez ne pas pouvoir ; ce n'est pas la puissance, mais la volonté qui manque en vous. Puis il ajoute : Il est pénible, direz-vous, de se priver des plaisirs dont on a contracté l'habitude, de se condamner à souffrir la faim et la soif. Sans doute, j'en conviens avec vous, une telle privation est difficile au commencement, mais peu à peu la concupiscence s'émousse, l'estomac se façonne, ce qui d'abord excitait votre avidité ne vous inspire plus que du dégoût et les désirs eux-mêmes finissent par disparaître ; on se prive aisément alors de ce qu'on n'affectionne plus. » Telles sont les paroles de Sénèque.
Il faut fuir toute concupiscence désordonnée, non-seulement dans la recherche des mets délicats, mais aussi dans l'usage des aliments les plus grossiers, afin d'éviter tout murmure qui pourrait offenser Dieu. Selon saint Augustin (Serm. de Murmurât.) « ce que les Écritures reprochent aux Juifs comme la plus grande offense qu'ils aient commise contre Dieu, c'est d'avoir murmuré contre lui. Et afin que nous sachions que la culpabilité ne provient pas des objets créés, mais de nos désirs déréglés, nous lisons que le premier homme fut condamné à mourir, non pour avoir mangé de la chair, mais simplement un fruit ; Esaü perdit son droit d'aînesse, non pour un plat recherché, mais pour quelques lentilles. » D'après le même saint Docteur (Serm. 2 Dominicae primae Quadrag.), « Daniel a été homme de désirs, parce que ses désirs se portaient non pas vers la nourriture ou la boisson, mais vers le Christ après lequel il soupirait plus vivement qu'après tout festin. » — Mais il ne suffit pas de renoncer aux plaisirs extérieurs des sens, il faut encore fuir les délectations coupables de l'esprit ; car comme nous dit saint Grégoire (in Ps. pœnit.), « à quoi vous servirait de mortifier votre chair, si vous ne réprimiez en même temps votre imagination ? »
Ranimez-vous donc, Chrétiens pusillanimes, à l'exemple des disciples du Sauveur, embrassez avec ferveur cette sainte pauvreté qui brilla d'une manière si éclatante dans ces Princes du monde, dans Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans sa sainte Mère, et dans tous leurs fidèles imitateurs. Embrassez-la d'esprit et de cœur, c'est-à-dire sincèrement et affectueusement ; car autrement elle ne serait pour vous d'aucun mérite. Le vrai mérite, en effet, ne consiste pas à être réduit à la pauvreté, mais bien à l'aimer et à la supporter volontiers pour Jésus-Christ avec toutes les privations qu'elle entraîne après elle. Hélas ! combien de Chrétiens aujourd'hui se glorifient du seul nom de pauvres, pourvu toutefois qu'il ne leur manque rien ! Ils se disent amis de la pauvreté, mais ils fuient avec horreur, autant qu'ils peuvent, tout ce qui en est la suite, comme la faim, la soif, le froid, le dénuement, le mépris, l'abjection et ses autres conséquences. Comme le dit saint Bernard (Serm. 4 de Adventu), ils veulent paraître pauvres sans être indigents, humbles sans être méprisés, patients sans être outragés. Voulez-vous ne blesser jamais en rien la pauvreté ? Ne possédez jamais rien ou ne désirez jamais rien avoir au delà du strict nécessaire. Mais quel est, demanderez-vous, quel est le strict nécessaire ? Je vous répondrai que plus vous aimerez la pauvreté véritable, moins vous jugerez de choses nécessaires. Or les choses nécessaires sont celles sans lesquelles nous ne pourrions vivre. Veillez donc à ne posséder, à ne désirer, à ne chercher et à ne recevoir même à titre de pur don que les objets absolument indispensables à votre existence. « Retranchez, dit Sénèque, toutes superfluités, et réprimez tous désirs inutiles ; ne considérez que ce que la nature réclame, et non point ce que la passion convoite ; sachez imposer un frein à la concupiscence, en lui refusant tout ce qui peut la flatter. » Mais beaucoup se trompent en estimant et en gardant comme nécessaires des choses qui en réalité ne sont que superflues. Selon saint Augustin « Celui qui sait se contenter du nécessaire trouve toujours chez lui du superflu ; celui qui tout au contraire court après la vanité ne croit jamais posséder assez, il devient alors le détenteur du bien d'autrui en ce qu'il retient sans besoin ce qui serait si utile aux pauvres. » — « Nous ne comprenons pas, dit Sénèque (Epist. 12), combien de choses nous sont superflues, à moins que nous n'en soyons privés. Toute la vie nous trompe, parce qu'elle nous montre comme nécessaires beaucoup de choses dont la plupart sont inutiles ; car si nous venons quelquefois à les perdre, nous n'en sentons pas la privation. » — Mais on ne doit pas seulement dédaigner le superflu il faut mépriser même le nécessaire. Car Sénèque dit encore (Lib de Consolât.) : «Ne vous applaudissez pas de mépriser les palais dorés, les habits luxueux et les ameublements magnifiques ; quelle vertu si grande y a-t-il à-mépriser les choses superflues ? Le vrai mérite consiste à dédaigner les choses même nécessaires et à ne pas s'en inquiéter. »
Remarquons, après saint Bernard (Serm. VII in Quadrag.), que le renoncement aux choses mondaines peut s'opérer de trois manières différentes : La première, c'est lorsque le Chrétien, se regardant comme étranger et voyageur sur cette terre, sait se contenter de ce qui est absolument indispensable pour sa nourriture et son vêtement. En effet, dit saint Grégoire, ceux qui désirent ardemment parvenir au royaume des cieux supportent avec peine tout ce qui pourrait entraver leur marche. — La seconde manière consiste à n'avoir aucune affection pour les biens temporels, et à ne trouver aucune jouissance dans l'usage des choses même nécessaires à la vie ; à se montrer indifférent à l'abondance comme à la disette, à l'opprobre comme à la louange. Un mort est insensible à tout ce qui lui manque ; l'âme véritablement morte à ses propres affections doit être complètement indifférente à la joie comme à la douleur, aux succès comme aux revers. — Le troisième degré consiste non-seulement à ne pas goûter de satisfaction dans l'usage des choses nécessaires à la vie, mais même à gémir d'être obligé d'y avoir recours, de sorte qu'on puisse dire avec le grand Apôtre : Le monde est crucifié pour moi, et je suis crucifié pour le monde (Galat. VI, 14). Le Chrétien alors n'est pas seulement mort au monde, parce qu'il est insensible à ses biens ; mais il est de plus crucifié pour le monde, en regardant toutes les choses créées comme de la boue (Phil. III, 8). Celui qui est ainsi disposé s'afflige d'être contraint par quelque nécessité de penser aux choses créées ; et il se réjouit d'être uni à Dieu seul par un doux amour.
Cependant quelques efforts que nous puissions faire, nous ne parviendrons jamais à marcher parfaitement sur les traces de notre divin Maître et à imiter la pauvreté absolue à laquelle il a bien voulu se réduire pour nous. En effet il est Dieu, Créateur de toutes choses, Maître de toutes les richesses et de tous les trésors du monde entier, et malgré toutes ces prérogatives et tant d'autres raisons que je ne saurais énumérer ici, il n'a pas craint de subir toutes les privations et humiliations qui sont les suites de la pauvreté. Lorsque, volontairement pour l'amour de Dieu, nous embrassons la pauvreté, nous pratiquons une vertu qui, loin de nous rendre méprisables, nous honore aux yeux même des méchants. Il n'en était pas ainsi du Sauveur ; le monde ignorant que sa pauvreté fut volontaire ne l'attribuait qu'à sa condition obscure et n'avait pour lui qu'un souverain mépris. En effet, celui qui au su de tous ne possède rien en ce monde, ni terres ni maisons, est foulé aux pieds de tous ; quoiqu'il soit sage, il n'a point de crédit et quoiqu'il soit noble, il ne jouit d'aucune autorité ; bien plus, sa sagesse, sa noblesse, et toute sa vertu paraissent comme nulles aux yeux des hommes ; il est vilipendé, rejeté presque par tous, à tel point que les liens de la parenté ou d'une ancienne amitié ne lui servent souvent de rien ; chacun rougit de le reconnaître pour parent ou pour ami.
D'après cela, vous voyez bien qu'il n'est pas possible d'égaler Jésus dans la perfection de sa pauvreté et de son humilité ; nous ne pouvons descendre à un état d'abjection aussi profond que celui où il s'est abaissé. C'est pourquoi gardons-nous de repousser ou de mépriser jamais les pauvres qui nous représentent le Seigneur lui-même comme ses images vivantes. Voulez-vous mieux comprendre encore l'immense distance qui existe entre notre pauvreté et celle du Sauveur, méditez ces paroles de saint Chrysostôme (Hom. 67 in Matth,) : « Lorsque le Fils de Dieu résolut de venir en ce monde afin de se revêtir de notre humanité, il ne choisit pas pour mère une femme puissante et riche, mais une vierge pauvre ; il ne prit pas pour demeure un palais, mais une étable et pour lit une crèche. Quand il veut s'associer des disciples, il ne s'adresse point à des savants, des sages, des grands et des puissants du siècle, niais il choisit parmi les pauvres, douze simples pêcheurs sans fortune et sans réputation. Des pains d'orge ou quelques médiocres provisions achetées par ses disciples composent toute la somptuosité de sa table dont les sièges sont le gazon même. Ses vêtements sont d'étoffe vile et grossière. Il n'a point de maison en propre, où il puisse reposer sa tête. S'il veut aller d'un lieu dans un autre, il marche péniblement à pied. S'il veut s'asseoir, il n'a pour trône que la pierre ou l'herbe des champs. Telle était la pauvreté de Jésus-Christ, lui le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs, qui était attendu comme le monarque universel. » Méditons sérieusement ces réflexions de saint Chrysostôme et rougissons de notre lâcheté, nous qui ne savons pas nous contenter de ce qui suffisait à notre divin Maître.
Prière
Seigneur Dieu tout-puissant, pour que l'homme seul vous fût assujetti tout entier, vous avez soumis à son domaine tout ce qui est contenu sous la voûte du firmament ; ainsi vous avez créé les objets extérieurs pour son corps, son corps pour son âme, mais son âme pour vous, afin que vous soyez l'unique objet de ses pensées et de ses affections. Vous même qui fournissez la nourriture à tous les animaux de la terre, ainsi que la pâture aux oiseaux du ciel et aux poissons de la mer, donnez-moi les choses nécessaires à la vie, pour travailler à mon salut et à votre gloire ; pourvoyez à mes besoins, afin que je puisse mieux vaquer à votre service ; accordez-moi aussi de supporter avec patience toute privation et pénurie, sans me laisser abattre par la pusillanimité. Ainsi soit-il.

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