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CHAPITRE LXXIV
Les juifs demandent à Jésus un signe dans la Ciel — Parabole de l'esprit immonde
Matth. XII, 38-45 ; XVI, 1-4. — Marc. VIII, 11-12. — Luc XI, 29-32
Jésus venait de confondre les Scribes et les Pharisiens, en réfutant leurs erreurs et stigmatisant leurs blasphèmes. Néanmoins, quelques-uns d'entre eux, plus audacieux que les autres, cherchèrent à le tenter et à le surprendre par cette demande captieuse : Maître, nous désirons que vous nous montriez un prodige, non pas en un lieu quelconque, mais dans le ciel (Matth. XII, 38 ; XVI, 1). Les insensés ! ils estimaient peu les miracles de bonté que le Sauveur opérait ordinairement sur la terre, parmi les objets inférieurs, tels qu'étaient les guérisons instantanées. Ils voulaient que le Seigneur manifestât les effets de sa puissance dans une région plus élevée ou sur des objets supérieurs ; qu'à l'exemple de Moïse qui fit pleuvoir la manne, ou de Josué arrêtant le soleil, de Samuel faisant gronder le tonnerre, d'Élie attirant le feu d'en haut et d'Isaïe faisant rétrograder l'astre du jour, lui-même produisît quelques semblables merveilles, comme les anciens Prophètes. Cependant ils n'auraient pas manqué de les attribuer à des influences occultes et étrangères ; car des hommes qui méconnaissaient les faits surnaturels, accomplis sous leurs yeux, placés sous leurs mains en quelque sorte et ordonnés pour leur avantage, comment recevraient-ils ceux qui seraient produits dans le ciel ? Ils les rejetteraient sans doute, en leur opposant les prodiges que les magiciens d'Egypte firent paraître dans l'air.
« Après avoir été témoins de nombreux miracles, dit saint Chrysostôme (Hom. 44 in Matth.), les Juifs en réclamaient quelque autre, comme s'ils n'en avaient vu aucun. Véritablement, ils n'en avaient considéré aucun avec une affection spirituelle, parce qu'ils les avaient tous regardés d'un œil charnel. » Remarquons que ces détracteurs envieux attaquaient de deux manières différentes les miracles de Jésus-Christ, soit en les attribuant à une vertu diabolique, soit en les supposant d'une faible valeur. Ainsi donc, comme s'ils n'avaient point été spectateurs de ses prodiges, ou comme si ceux dont ils avaient été témoins n'étaient point extraordinaires mais insignifiants, ils cherchent à éprouver la puissance du Sauveur et lui demandent un prodige céleste, non par un sentiment de dévotion pour établir leur croyance, mais plutôt par un motif de curiosité pour critiquer ce nouveau signe plus facilement que les premiers. Dans ce but, ils donnent hypocritement à Jésus le titre de Maître, afin de gagner par des flatterie Celui qu'ils avaient outragé par leurs blasphèmes. « Naguère ils l'accablaient d'insultes, dit saint Chrysostôme (loc. cit.), maintenant ils lui témoignent du respect ; ils le traitaient de démoniaque, et présentement ils le qualifient de Maître ; mais s'ils varient leur langage, ils ne changent point leur intention qui reste toujours également mauvaise à son égard ; aussi reçoivent-ils de sa part les plus terribles réprimandes. »
Une demande aussi mal inspirée ne pouvait être exaucée. C'est pourquoi le Seigneur répondit (Matth. XII, 39) : Cette race perverse dans sa conduite, et adultère dans sa foi, demande un signe dans le ciel ; mais c'est pour me calomnier, comme si les autres signes qu'elle a vus n'étaient pas véritables. Jésus-Christ traite justement les Juifs de race adultère, parce qu'autrefois ils avaient abandonné le culte du vrai Dieu pour prostituer leur encens à de viles idoles, et que, s'ils n'adoraient plus alors les faux dieux, ils rejetaient cependant le Messie, véritable époux des âmes. Remarquons ici que quand les Juifs insultent le Sauveur, en l'accusant de chasser les démons par la puissance du prince des démons, il les réfute avec douceur par des raisons péremptoires ; mais quand ils veulent le flatter, en le qualifiant de Maître, il les reprend avec dureté. Selon saint Chrysostôme (loc. cit.), « il montre par là que si les injures ne pouvaient l'irriter, les louanges ne pouvaient non plus le séduire et qu'à son exemple nous devons chérir les opprobres et fuir les éloges ; car louer en face un homme sage, c'est comme le frapper au visage. » Bien différents sont aujourd'hui la plupart des hauts personnages ; ils repoussent avec indignation les serviteurs fidèles qui leur donnent de bons avis, tandis qu'ils comblent défaveurs les perfides adulateurs qui les entourent de mauvais conseils. Ils devraient bien méditer cette maxime de l'Ecclésiaste (VII, 6) : Mieux vaut être repris par un homme sage que d'être séduit par les flatteries des insensés.
Jésus-Christ ajoute : Il ne leur sera point donné un signe tel qu'ils le demandent pour appuyer leur calomnie, mais seulement celui que représente le prophète Jonas pour confondre leur orgueil. Ou en d'autres termes : Génération corrompue, tu demandes un signe céleste de ma puissance et de ma gloire, mais il ne te sera accordé qu'un signe terrestre de ma Passion ou de mon infirmité humaine que le prophète Jonas a figurée en paroles et en actes. Car Jonas fut pour les Ninivites un signe de deux manières, savoir : par sa prédication, en leur annonçant de vive voix qu'ils périraient tous s'ils ne se convertissaient ; et par son histoire, en restant trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine. Les trois circonstances de ce fait merveilleux qui nous montre le Prophète d'abord englouti, puis retenu et enfin vomi par un monstre marin, figuraient successivement la mort, la sépulture et la résurrection du Messie. C'est pourquoi la consommation des mystères représentés par le fait de Jonas a été donnée aux Juifs comme le signe du Christ ; non pas assurément que le Christ n'en ait pas donné d'autres avant que ces mystères fussent accomplis ; mais parce que leur réalisation devait être le principal et le dernier signe, celui auquel tous les autres se rapportaient comme à leur terme, à leur fin. Aussi, ce signe par excellence avait-il été annoncé aux Juifs, comme devant être une cause de salut ou de damnation selon qu'ils croiraient ou ne croiraient pas en Jésus-Christ ; de même Jonas avait été pour les Ninivites un signe, tel qu'ils devaient être sauvés ou perdus selon qu'ils seraient dociles ou rebelles à ses exhortations.
Jésus-Christ a bien accordé à ses disciples un prodige dans le ciel, en leur découvrant la gloire de son éternelle béatitude, d'abord en image lorsqu'il se transfigura sur le mont Thabor, puis en vérité lorsqu'il s'éleva par-dessus les astres au jour de son Ascension. Mais les Juifs, dont les sentiments étaient terrestres et bas, ne devaient obtenir qu'un signe tiré des lieux inférieurs et les plus infimes. Aussi le Sauveur ne leur a point donné un prodige dans le ciel ou dans l'air, comme ils le lui demandaient, parce que leur curiosité et leur malice les rendaient indignes de contempler le signe de son exaltation et de sa divinité ; mais il leur a fait voir dans les abîmes de la mer et dans les profondeurs de l'Océan un signe de sa Passion et de sa sépulture, en leur montrant dévoré par un énorme poisson et arraché à un trépas affreux le Prophète qui le figurait lui-même. C'est pourquoi il leur dit (Matlh. XII, 40) : De même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, ainsi le Fils de l'homme sera dans le sein de la-terre trois jours et trois nuits. Ce qu'il faut entendre par synecdoque en comptant une partie du vendredi, toute la journée du samedi et une partie du dimanche pour trois jours et trois nuits.
Les Juifs qui demandent à Jésus un prodige dans l'air, représentent ces hommes curieux et superbes qui cherchent à scruter les merveilles du ciel et à sonder les secrets de Dieu ; tout en discourant des choses surnaturelles et mystiques, en prétendant à des révélations ou visions, ils négligent de suivre la voie des préceptes et des conseils évangéliques qui conduit à la gloire éternelle. Mais alors repoussés par la Majesté suprême, ils tombent parfois en de grossières erreurs, ou dans de graves péchés. C'est à ces esprits présomptueux et déréglés que Jésus-Christ s'adresse quand il dit : Race perverse et adultère ! Elle veut pénétrer ce que la raison ne peut atteindre, et laisse de côté ce qui regarde la morale et la foi ; il ne lui sera donné d'autre signe que celui de Jonas ; car de même que ce Prophète fut englouti par un monstre marin, ainsi ce peuple enlacé dans les filets du démon sera précipité dans les abîmes de l'enfer. Prévoyant l'obstination et l'endurcissement des Juifs coupables, le Seigneur prouve par deux exemples célèbres combien leur réprobation sera juste et leur châtiment sévère, au jour suprême des vengeances éternelles. Les habitants de Ninive, originaires de l'Assyrie, se lèveront, c'est-à-dire ressusciteront comme tous les autres hommes, pour comparaître au jugement dernier avec cette génération des Juifs, et ils la condamneront ; c'est-à-dire ils montreront qu'elle doit être rigoureusement condamnée pour plusieurs raisons, si on la compare avec eux sous divers rapports (Matth. XII, 41). En effet, bien que plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie et dans les superstitions du paganisme, les Ninivites s'empressèrent de faire pénitence, après avoir entendu prêcher pendant trois jours un Prophète étranger qui n'opérait aucun miracle ; mais les Juifs, quoique composant la nation choisie et privilégiée, ne cessèrent de multiplier leurs blasphèmes contre le Seigneur des Prophètes, le Dieu fait homme, leur concitoyen, dont pendant trois ans ils avaient pu recueillir les salutaires exhortations et contempler les éclatants prodiges. « Les Ninivites, dit saint Chrysostôme (loc. cit.), écoutèrent Jonas, tandis que les Juifs rejetèrent Jésus-Christ. Les premiers, qui ignoraient la Loi et les Prophètes, reconnurent cependant leurs péchés et se convertirent au Seigneur ; les seconds au contraire, qui étaient instruits de la Loi et des Prophètes, continuèrent leurs infidélités et de plus en plus s'éloignèrent de Dieu. Aussi, ceux qui jusqu'alors avaient été les esclaves de Satan devinrent, en moins de trois jours, les enfants du Très-Haut ; et les autres, après avoir crucifié le Messie, cessèrent d'être le peuple de Dieu et devinrent la race du démon en moins de trois jours. »
Passant au second exemple, le Sauveur ajoute (Matth. XII, 42) : La reine du Midi, celle de Saba, province d'Arabie au sud de Jérusalem, se lèvera également et ressuscitera pour comparaître au jugement dernier avec cette génération rebelle ; elle la condamnera, c'est-à-dire montrera par sa propre conduite qu'elle doit être condamnée ; car elle vint des extrémités de la terre ou de contrées lointaines, pour admirer la sagesse de Salomon qui pourtant n'était qu'une pâle figure du Messie. Cette illustre princesse rendra plus inexcusables et plus criminelles la malice et l'incrédulité de la nation déicide qui a possédé dans son sein plus que Salomon, savoir le Christ présent en personne. Celui-ci vraiment Dieu connaissait toutes les choses possibles et édifia un temple indestructible pour tout l'univers, tandis que celui-là simplement homme ne connaissait que les choses terrestres, et ne construisit qu'un temple périssable pour un seul peuple. « La reine de Saba, dit saint Chrysostôme (loc. cit.), n'était qu'une femme de la Gentilité, et cependant ni la faiblesse de son sexe, ni la longueur du voyage ne l'arrêtent ; le désir de consulter un sage monarque lui donne le courage et la force. Les Pharisiens au contraire, et les docteurs de la Loi, qui faisaient profession d'aimer la sagesse divine, méprisent cette même Sagesse incarnée parmi eux et s'offrant à leurs regards sous une forme sensible. Une souveraine étrangère accourt vers un prince mortel et lui apporte de magnifiques présents ; le peuple juif, au contraire, s'éloigne du divin Maître et rejette les récompenses éternelles qu'il promet à ses fidèles serviteurs dans le royaume des cieux. Saint Chrysostôme ajoute encore : La reine de Saba vint de pays éloignés pour entendre Salomon, et les Chrétiens de nos jours ne veulent point quitter les places publiques pour visiter Jésus-Christ, ou bien désertant les églises, ils laissent le Seigneur captif au fond de son sanctuaire dans un triste isolement. »
Les deux exemples précédents, dans lesquels la foi des Gentils l'emporte sur celle des Juifs, ne sont pas dépourvus de sens mystique. Par là, tout en proclamant la condamnation de la Synagogue, Jésus-Christ exprime le mystère de son Église, formée des différents peuples du monde entier. En effet, deux sortes de personnes sont les membres vivants de cette société spirituelle, savoir : les pécheurs convertis, représentés ici par les habitants de Ninive qui font pénitence pour expier leurs crimes ; et les justes exempts de péchés mortels, figurés par la reine de Saba qui cherche la sagesse pour éviter le mal ; aussi l'Écriture sainte ne lui reproche aucune faute et on ne doute point qu'elle n'ait été prédestinée. Pour appartenir actuellement à l'âme de l'Église, il faut donc, ou n'avoir point commis de péché grave, ou n'en point commettre de nouveau ; dans ce but, il faut se purifier de ses souillures par la pénitence et se préserver des chutes par la sagesse. Telles sont les pensées qu'expose saint Ambroise (Lib. VII, in cap. 7 Luc). — Convertis par le prophète Jonas dont le nom veut dire colombe, les Ninivites dont le nom signifie germes de beauté, peuvent aussi représenter les jeunes gens qui à la fleur de l'âge, se laissent aisément entraîner au torrent des vices, mais qui reviennent facilement dans le sentier des vertus, quand un homme animé de l'Esprit-Saint les rappelle à leurs devoirs. Ce retour édifiant rend inexcusables les vieillards obstinés dans le mal et les hommes refroidis par la négligence, qui seront condamnés comme les Juifs au tribunal suprême de Dieu. D'un autre côté, la reine du Midi peut encore figurer l'âme raisonnable qui est vraiment reine si elle gouverne bien ses puissances inférieures suivant le dictamen de la loi naturelle, et qui devient même reine du Midi si elle règle toute sa conduite par la ferveur de la charité divine ; car le Midi, comme foyer de la chaleur, est le symbole de l'ardent amour. Cette reine spirituelle, conduite par la dévotion, vient vers le vrai Salomon qui est Jésus-Christ, et lui offre pour présents l'or de la sagesse, les perles des vertus et les suaves parfums de la bonne réputation, en les faisant servir à la gloire de Dieu.
Comme les Juifs ne voulaient pas imiter les Ninivites en faisant pénitence à sa parole, ni la reine de Saba en apprenant la sagesse de sa bouche même, Jésus-Christ leur reproche, par un nouvel exemple, leur funeste ingratitude. Il les compare à un homme possédé du démon qui, après eu avoir été délivré, retombe bientôt par sa négligence sous la domination de son premier maître. En effet, lorsque les Juifs vivaient en Égypte selon le rite du pays, ils étaient esclaves de Satan ; mais ils furent affranchis de cette tyrannie, quand ils immolèrent l'agneau pascal en figure du Christ rédempteur, et quand ils reçurent la loi mosaïque pour le service du vrai Dieu. Rejeté par les Juifs, alors le démon s'empara plus complètement des Gentils qui vivaient sans prescriptions légales et sans oracles prophétiques ; aussi il les retint assujettis longtemps à l'idolâtrie. Mais après l'avènement du Messie, tandis que la plupart des Juifs s'obstinaient dans leur aveugle incrédulité, beaucoup de Gentils se convertirent généreusement à la religion chrétienne. Repoussé par les Gentils, le démon retourna chez les Juifs ; et comme nous le voyons maintenant, le dernier état de ce peuple déicide est devenu pire que le premier où il se trouvait avant d'avoir reçu la loi mosaïque.
Dans la comparaison que le Sauveur emploie, le démon est appelé esprit immonde, parce qu'il aime et produit les actions déshonnêtes, suggère et entretient les pensées impures, habite et règne dans les âmes souillées (Matth. XII, 43). D'après saint Ambroise (in cap. XI Luc), l'homme dont il sort représente, comme nous l'avons dit, le peuple juif qui l'a expulsé en passant de la loi de nature à la loi de Moïse. Les lieux secs et arides où va l'esprit immonde figurent les Gentils d'abord infidèles, dont les cœurs n'étaient point arrosés par l'abondance de la grâce divine ni fécondés par la vertu de l'Esprit-Saint. Aussi, après avoir propagé les superstitions de l'idolâtrie et les vices de la corruption parmi eux, le démon chercha à s'y reposer, c'est-à-dire à y fixer sa demeure et sa domination en y perpétuant les erreurs et les crimes. Mais il n'y trouva point ce qu'il désirait, parce que les Gentils secouèrent son joug intolérable pour embrasser la foi de l'Évangile, à l'époque de la prédication apostolique. Il dit alors en lui-même : Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti c'est-à-dire je reviendrai vers la nation juive que j'ai quittée. Et revenant, il trouva cette demeure vide, nettoyée et parée (Matth. XII, 44). La Synagogue, en effet, dépourvue de foi et de vertu, avait cessé d'accomplir les prescriptions légales et de pratiquer les bonnes œuvres, en sorte qu'elle n'avait plus Jésus-Christ pour hôte. Elle paraissait cependant exempte de mœurs corrompues, parce qu'elle avait une certaine décence extérieure ; car les Juifs semblaient purs au dehors, quoiqu'ils restassent souillés au dedans. La Synagogue était même religieuse et régulière extérieurement, parce que l'hypocrisie et l'ostentation lui faisaient garder les apparences de La Loi et observer les traditions des Pharisiens.
Pour maintenir les Juifs en sa possession, Satan alla prendre comme renfort sept autres esprits, figurés par les sept nations qui combattaient les enfants d'Israël (Matth. XII, 45). Comme le nombre sept désigne souvent toute une multitude, ces sept esprits mauvais représentent tous les démons et les vices qui concourent à tenter les hommes. Ils peuvent être chassés par les sept dons de l'Esprit-Saint ; ils sont néanmoins signalés comme plus méchants que Satan lui-même, soit à cause de leurs troupes considérables ou de leurs assauts réunis, soit à cause des funestes effets qu'ils produisent, en rendant pires qu'auparavant ceux vers qui ils reviennent. Étant donc entrés dans cette demeure, ils y établirent leur séjour, de façon que tous les vices y arrivèrent au comble ; car les démons n'ont pas l'intention d'y venir en passant ou pour quelque temps, mais d'y rester constamment jusqu'à la fin. Aussi les derniers moments de cet homme, image du peuple juif, devinrent pires que les premiers. En effet, les Israélites qui avant la promulgation de la Loi, étaient enchaînés déjà par leurs vices sous l'esclavage de Satan, le furent encore davantage en s'obstinant dans le mal après l'avènement du Christ, parce que l'ingratitude aggrava leur culpabilité. Ainsi, ceux qui blasphèment aujourd'hui le Christ dans leurs synagogues sont plus criminels qu'ils ne l'auraient été, s'ils avaient vécu jadis en Egypte comme les idolâtres ; car c'est une infidélité plus grande de ne pas recevoir le Christ présent que de ne pas croire le Christ futur. — Pour mieux faire comprendre à ses adversaires que cette parabole devait s'appliquer à eux spécialement, le Seigneur ajouta (Matth. XII, 45) : Ainsi en sera-t-il de cette race perverse. En d'autres termes, ce qui vient d'être dit d'un seul homme doit s'entendre de toute la nation juive par similitude ; car, si elle fut coupable dans le désert, quand elle adora le Veau d'or, murmura contre le Seigneur, et déprécia la Terre promise ; elle fut encore plus coupable, lorsque, introduite dans la Palestine, elle sacrifia ses enfants à d'infâmes idoles ; enfin sa malice devint extrême, quand elle fit mourir sur la croix, comme un insigne malfaiteur, le Fils de Dieu qui était venu sur la terre pour la sauver.
Cette parabole peut également s'appliquer à tout Chrétien qui retombe dans le péché, après en avoir obtenu la rémission par le baptême ou la pénitence. D'abord, le démon sort de l'homme qui renonce à ses pompes et à ses œuvres dans le sacrement de la régénération, ou qui dans celui de la réconciliation se purifie par la contrition et la confession, en se proposant de ne plus commettre de nouvelles fautes. Chassé de cette âme qu'il possédait, Satan erre dans des lieux secs et arides, c'est-à-dire essaie de pénétrer dans les cœurs des justes où les germes de la concupiscence sont stériles et semblent morts ; mais il n'y trouve point à se reposer, parce que, malgré ses suggestions voluptueuses, il ne réussit point à séduire les fidèles affermis par la grâce divine. Alors il tente de retourner dans sa première demeure ; car l'âme du pécheur est le repaire de Satan, comme celle du juste est le temple vivant du Très-Haut. Il la trouve vide de bonnes œuvres par la négligence, nettoyée de ses anciennes souillures et parée de vertus spécieuses qui au fond ne sont point solides. Aussitôt il va prendre sept autres esprits plus méchants que lui, c'est-à-direil ramène toutes les habitudes dépravées plus nuisibles que lui-même à cette âme ; car il ne fait que suggérer le mal, tandis qu'elles inclinent avec une certaine violence à le commettre. Ainsi introduits, tous les vices restent dans cette âme languissante et dépouillée qui devient le repaire d'autant de démons ; car on croit que chaque démon préside à un vice particulier. Alors le dernier état de cet homme est pire que le premier, parce que les crimes commis après le baptême ou la pénitence sont plus graves qu'auparavant ; car l'ingratitude rend plus coupable celui qui foule aux pieds les dons et les grâces qu'il a reçus de la bonté divine. Mieux vaudrait, dit saint Pierre (II Ep. II, 21), n'avoir point connu ta voie de la justice que de retourner en arrière, après l'avoir connue. En d'autres termes, c'est un moindre mal d'enfreindre la Loi par ignorance que de la violer avec connaissance ; car dans ce dernier cas, le mépris qu'on fait de la grâce, en la chassant de son propre cœur par une mauvaise conduite, mérite un châtiment plus rigoureux. Comme il est plus difficile de procurer la guérison d'une blessure renouvelée, il est aussi plus malaisé d'obtenir le pardon des fautes réitérées.
« Ce que Jésus-Christ dit ici aux Juifs, nous devons nous l'appliquer à nous-mêmes, selon la remarque de saint Chrysostôme (Hom. 44 in Matth.). En effet, si après avoir été éclairés de la grâce divine et justifiés des fautes précédentes, nous retombons encore, nous subirons des peines beaucoup plus sévères pour les fautes nouvelles. C'est pourquoi Notre-Seigneur dit au paralytique auquel il venait de rendre le mouvement : Vous voilà guéri maintenant, ne péchez plus désormais, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire (Joan. V, 14). Méditons sérieusement ces graves paroles, mettons-nous courageusement à l'œuvre, entrons parla porte étroite et marchons par le rude sentier de la pénitence. Jusques à quand nous livrerons-nous à la mollesse et à la volupté ? Ne sommes-nous pas fatigués de notre paresse, de notre insouciance et de nos délais continuels ? Nous ne jouirons pas toujours également de ces plaisirs, de ces richesses, de ces honneurs, de tous ces biens périssables. Et que trouverons-nous à la fin, sinon de la cendre, de la poussière, le tombeau et des vers ? Réformons par conséquent notre conduite, travaillons sur la terre à gagner le ciel, et remplissons nos jours d'œuvres vertueuses, afin de partager avec les Saints les récompenses éternelles. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Prière
Seigneur Jésus, ô bon Maître, faites éclater en ma faveur quelque signe de votre grâce ; touché de compassion pour ma misère, arrachez-moi par votre miséricorde à la gueule du monstre infernal, de cet horrible dragon qui m'a retenu comme pendant trois jours et trois nuits dans ses flancs ténébreux, en me faisant tomber de trois manières, par pensée, par action et par habitude, dans les péchés de l'esprit et de la chair. Accordez-moi aussi de pleurer mes chutes passées et d'éviter les rechutes nouvelles. Desséchez dans mes membres les humeurs de la concupiscence, afin que l'ennemi du salut ne trouve en moi aucun lieu de repos ; nettoyez mon âme des souillures des vices par l'humilité de la confession ; et ornez mon cœur des vertus solides, de peur que le démon le surprenant vide de bonnes affections, ne le fasse retomber en des fautes pires que les précédentes. Ainsi soit-il.


CHAPITRE LXXV
Exclamation d'une femme — mère et frères du Seigneur
Luc. XI, 27-28 ; Matth. XII, 46-50 ; Marc, III, 31-35 ; Luc. VIII, 19-21
Lorsque le Seigneur Jésus répondait aux blasphèmes des Juifs, une femme du peuple, non point par conséquent riche, puissante ou noble, mais simple, pauvre et obscure, éleva la voix ; et, au milieu de la foule, elle osa prononcer de sa bouche les louanges qu'elle faisait sortir de son cœur à la gloire de l'Homme-Dieu ; car les gens du vulgaire ont souvent une dévotion plus généreuse que les grands du monde. On rapporte que cette femme était sainte Marcelle, servante de sainte Marthe. Ne pouvant supporter plus longtemps les blasphèmes vomis contre la personne sacrée de Jésus-Christ, elle s'empressa de réfuter les outrages de ses compatriotes, en faisant l'éloge du Fils et de la Mère qui l'avait conçu et enfanté miraculeusement. Transportée d'admiration, elle s'écria tout à coup : Heureux les flancs qui vous ont porté, ô Vous bienheureux qui nous rendez tous heureux ! Heureuses aussi les mamelles qui vous ont allaité ! (Luc. XI, 27). Cette femme vraiment inspirée exalte ainsi le bonheur de la Mère à cause du Fils, et non point réciproquement celui du Fils à cause de la Mère ; parce que toute grâce et toute gloire découlent de Jésus-Christ comme de leur source principale.
Considérons les deux circonstances remarquables qui font ressortir la confiance et la foi, la constance et le zèle extraordinaires de cette pieuse panégyriste. Et d'abord, elle n'exprime pas simplement à voix basse ou à l'oreille de ses plus proches voisins les sentiments qui l'animent ; non, mais elle les publie hardiment à haute voix, en présence de la multitude assemblée ; tant les paroles sublimes et suaves du divin Maître avaient ravi et charmé son âme ! Bien plus, en face même des Scribes et des Pharisiens qui tentaient et insultaient le Seigneur, elle ne craignit pas de le confesser comme Dieu fait homme, de manière qu'elle confondit ainsi, et la calomnie des Juifs ses contemporains et la perfidie des futurs hérétiques. En effet, si les Juifs qui accusaient Jésus-Christ de chasser les démons au nom de Béelzebub niaient sa divinité, plus tard certains hérétiques nièrent son humanité, en disant qu'il n'avait pas pris dans le sein de Marie une chair réelle, mais qu'il y avait apporté lui-même un corps aérien. Cette femme au contraire réfute en même temps les premiers et les seconds ; car d'un côté, elle atteste que Jésus-Christ est le propre Fils de Dieu, consubstantiel à son Père, puisqu'à raison de sa divinité, comme principe supérieur, il a rendu sa Mère bienheureuse ; d'autre part, elle affirme que le même Jésus-Christ n'a pas revêtu un corps fantastique, mais qu'il est le véritable Fils de l'homme, consubstantiel à sa Mère, puisque celle-ci l'a porté dans ses entrailles et nourri de son lait.
Dans un sens spirituel, cette femme figure la sainte Église qui, parmi la foule des Juifs, des païens et des hérétiques, manifeste sa ferme croyance en Notre Seigneur Jésus-Christ ; car d'une voix éclatante elle proclame bienheureux le sein de la Vierge-Mère qui a mérité de porter le Rédempteur du monde. C'est l'accomplissement fidèle de la prophétie que Marie elle-même avait faite en disant : Voilà que désormais toutes les générations m'appelleront bienheureuse (Luc. I, 48). « Et nous aussi, s'écrie le Vénérable Bède (in cap. XI Luc), élevons la voix avec l'Église catholique dont cette femme est le type ; élevons également notre âme du milieu de la foule, du tumulte et du fracas de ce bas monde, en répétant à la gloire du Sauveur : Heureux les flancs qui vous ont porté et les mamelles que vous avez sucées ! » Sédulius, poète chrétien du cinquième siècle et dont la Liturgie emprunte souvent les nobles paroles, a célébré le bonheur incomparable de l'auguste Marie en de beaux vers latins dont voici le sens. « Salut, Mère très-sainte qui avez enfanté le Roi suprême, dominateur du ciel et de la terre dans les siècles des siècles. Sa puissance n'a point eu de commencement et son empire n'aura point de fin, parce qu'il embrasse tous les temps comme tous les lieux. En produisant ce fruit béni, vous goûtez les joies de la maternité, sans perdre les honneurs de la virginité ; aussi personne n'a pu vous ressembler dans les siècles qui vous ont précédée ni dans ceux qui vous ont suivie. »
Salve, sancta parens, enixa puerpera Regem Qui coelum terramque régit per saecula, cujus Nomen ab aeterno complectens omnia gyro, Imperium sine fine manet ; quae ventre beato Gaudia matris habens cum virginitatis honore, Nec primam similem visa est, nec habere sequentem.
Pour relever davantage la gloire et la félicité de sa divine Mère, comme aussi pour louer la foi et la dévotion de cette femme courageuse qui venait de lui rendre un éclatant hommage, Jésus confirma la religieuse déclaration de cette dernière en ces termes (Luc. XI, 28) : Dites plutôt heureux ceux qui écoutent et gardent la parole de Dieu ! Il fit entendre par là que la Très-Sainte Vierge a eu plus de bonheur en le concevant d'une manière spirituelle par sa foi et sa fidélité, qu'en le concevant selon le corps. C'est comme si le Sauveur eut dit : à votre avis, femme, Celle qui m'a porté dans ses entrailles est principalement heureuse ; eh bien ! non-seulement Elle, mais aussi tous ceux qui écoutent et gardent la parole de Dieu, c'est-à-dire qui la reçoivent dans leur cœur et l'observent dans leur conduite, possèdent dès cette vie par l'espérance, un bonheur dont ils jouiront en réalité dans l'autre vie, pendant toute l'éternité. Ma Mère est certes bienheureuse de m'avoir porté dans son chaste sein et nourri de sa propre substance ; mais elle l'est bien davantage pour avoir cru et pratiqué la parole de Dieu, puisque sans cette soumission intérieure et extérieure de l'esprit et de la volonté, elle n'aurait pu devenir ma mère ni la plus heureuse de toutes les créatures. Voilà pourquoi Elisabeth lui disait : Vous êtes bienheureuse d'avoir cru, parce que ce qui vous a été annoncé de la part du Seigneur sera accompli en vous (Luc. I, 45). En effet, c'est la foi agissant par l'amour qui mérite la béatitude éternelle ; récompense infinie à laquelle le privilège insigne de la maternité divine ne pourrait donner droit de prétendre sans cette vertu ; car sans la foi il est impossible de plaire à Dieu, comme le déclare saint Paul (Heb. XI, 6).
Aussi, selon saint Augustin (Lib. de Virginit.), « Marie fut plus heureuse de confesser la foi que de concevoir le corps de Jésus-Christ ; et son bonheur fut plus grand, lorsqu'elle attira Dieu dans son âme par la soumission, que lorsque Dieu prit en elle son humanité par l'Incarnation ; car il ne lui eût été aucunement profitable d'être la Mère du Sauveur, si elle ne l'avait porté dans son cœur de même que dans son sein. » — Saint Chrysostôme dit également (Hom. 44 in Matth.) : « L'admirable conception et le merveilleux enfantement de Jésus-Christ n'eussent point procuré d'avantage réel à Marie, si elle n'avait été ornée de vertus propres, si elle n'avait observé tous les préceptes avec la plus exacte fidélité. Or, si la maternité divine n'eût servi de rien à Marie sans sa sainteté personnelle, à plus forte raison il nous serait inutile d'avoir un père ou un fils vertueux, si nous étions loin d'être vertueux nous-mêmes. » — Le Vénérable Bède ajoute (in cap. XI Luc.) : « Jésus, approuvant le bel éloge rendu par cette femme pieuse, non-seulement déclare bienheureuse Celle qui a mérité de concevoir et d'enfanter selon la chair le Verbe de Dieu, mais encore il déclare heureux tous ceux qui s'empressent de le concevoir spirituellement par l'audition de sa parole, qui s'efforcent de l'enfanter et s'appliquent à le nourrir en quelque sorte par la pratique des bonnes œuvres, soit dans leur cœur, soit dans celui du prochain. La Mère de Dieu fut sans doute heureuse d'avoir contribué à l'Incarnation temporelle du Verbe, mais elle le fut bien davantage d'avoir correspondu fidèlement à l'amour éternel de ce même Verbe. Par cette sentence, Notre-Seigneur condamne, comme indignes de la béatitude les faux sages des Juifs qui, loin d'écouter et de garder la parole de Dieu, cherchaient à la nier et à la blasphémer. Or, ajoute le même saint Père, toute la perfection de la vie céleste consiste dans ces deux choses, l'audition et l'accomplissement de la parole divine. Désirez-vous donc posséder le bonheur de Marie, aimez à entendre et tâchez de pratiquer cette parole divine, alors vous serez heureux ; car quiconque se plaît à l'écouter conçoit Jésus-Christ, et quiconque s'efforce de l'accomplir enfante le Sauveur ; il porte ainsi dans son âme Celui que Marie a porté dans son sein. » — Saint Augustin a dit pareillement : « Celui qui croit de cœur pour obtenir la justification, conçoit Jésus-Christ, et celui qui confesse de bouche pour obtenir le salut, enfante Jésus-Christ. » C'est ce que le Seigneur atteste lui-même, en disant : Si vous faites la volonté de mon Père, vous êtes mon frère, ma sœur et ma mère (Matth. XII, 50).
Pendant que saint Norbert construisait le monastère de Prémontré, une femme voulut lui appliquer l'éloge précédemment adressé à Jésus et à sa divine Mère : Heureuses les entrailles qui vous ont porté et les mamelles qui vous ont allaité ! Et vous, répliqua le saint fondateur avec indignation, soyez maudite avec celui qui vous a suggéré de décerner à un misérable comme moi, digne seulement de mépris, une louange réservée dans l'Évangile au Dieu fait homme. — D'après la réponse du Sauveur, il faut conclure que la parole de Dieu doit être écoutée avec le plus profond respect, comme l'exige sa valeur inestimable. On recevrait avec bonheur et on conserverait avec soin le plus petit fragment de la robe du Sauveur, une des larmes qui tombèrent de ses paupières divines, ou une goutte du sang précieux qui jaillit de son corps sacré ; or, sa parole ne sort pas seulement de sa bouche, mais aussi du fond de son cœur. Nous devons par conséquent l'écouter avec plaisir, non pas avec ennui, ou en murmurant et en la critiquant ; nous devons aussi la suivre par obéissance, de manière à l'accomplir dans toute notre conduite. Les pécheurs doivent l'entendre volontiers pour se corriger, car elle est un remède de l'âme contre toute maladie du péché. Les bons doivent aussi volontiers l'entendre ; car elle est nécessaire dans les trois états de la vie spirituelle ; à ceux qui commencent, pour les instruire ; à ceux qui avancent, pour les diriger ; à ceux qui ont atteint la perfection, pour les y maintenir : elle est tout à la fois le lait des enfants et le pain des forts ; elle est pour tous une manne céleste qui procure l'aliment convenable aux besoins particuliers de chacun. « Hâtons-nous donc, dit Origène (Hom. 7 in Exod.), de recueillir cette manne céleste où chaque fidèle trouve la saveur qui est de sou goût. Si vous recevez avec toute la foi et la dévotion requises la parole de Dieu prêchée dans l'Église, elle ne manquera pas de produire en vous l'effet salutaire que vous désirez. Ainsi, êtes-vous dans la tribulation, elle vous consolera, en vous faisant dire avec confiance : Vous ne rejetterez pas, Seigneur, un cœur contrit et humilié (Ps. L, 19). Êtes-vous dans la prospérité, elle vous réjouira davantage par la perspective des biens futurs, en vous disant : Justes, livrez-vous à la jubilation et tressaillez allégresse dans le Seigneur (Ps. XXXI, 8). Êtes-vous troublé par la colère, elle vous adoucira par ces mots : Déposez votre indignation et calmez votre fureur (Ps. XXXVI, 8). Êtes-vous accablé par la souffrance, elle vous soulagera par cette promesse : Le Seigneur guérit toutes les langueurs (Ps. CII, 3). Êtes-vous pressé par les rigueurs de la pauvreté, elle vous soutiendra par l'espoir de la récompense, en répétant : Le Seigneur tire le pauvre de sa poussière, et le fait sortir de son fumier (Ps. CXII, 7). » Ainsi s'exprime Origène.
Jésus parlait encore au peuple, pour lui expliquer la sentence précédente, lorsque sa Mère et ses frères, c'est-à-dire ses proches, vinrent le demander. Mais, comme ils ne pouvaient facilement approcher de sa personne à cause de la foule, peut-être aussi afin de ne pas empêcher le fruit de sa prédication, ils restèrent dehors et l'envoyèrent appeler (Matth. XII, 46). L'Évangéliste donne ici le nom de frères aux cousins du Seigneur, conformément au langage de l'Écriture sainte qui désigne souvent les parents sous le titre de frères. Et comme Jésus était occupé à prêcher sa doctrine, quelqu'un d'abord et d'autres ensuite vinrent lui dire : Votre Mère et vos frères sont là dehors qui vous demandent (Ibid. 47). Ces avis réitérés étaient des pièges tendus par la malice des Pharisiens et des Scribes. Ils voulaient tenter le Sauveur, afin de connaître si l'affection à l'égard de ses proches lui ferait cesser ou du moins interrompre sa prédication, et si à une œuvre spirituelle il préférerait les sentiments naturels de la chair et du sang. On cherchait ainsi le moyen de l'accuser d'être un pur homme, afin que le peuple, voyant qu'il avait des parents consanguins, ne le crût point Fils de Dieu, puisque Dieu ne peut engendrer d'une manière charnelle. C'est pourquoi on lui présente plusieurs motifs qui pouvaient le déterminer à se taire : Voilà votre Mère qu'il vous est ordonné d'honorer, et vos frères que La nature et la Loi de concert vous commandent d'aimer ; ils sont dehors où il ne convient pas de les faire attendre ; ils vous demandent comme s'ils étaient venus exprès pour vous ; il est donc juste que vous sortiez pour les recevoir.
Selon saint Chrysostôme (Hom. 45 in Matth,), le démon, voyant Jésus-Christ persuader au peuple qu'il était Fils de Dieu, lorsqu'il disait : Il y a ici plus que Salomon (Luc. XI, 30), craignit que lui-même ne fut abandonné de tout le monde, si l'on reconnaissait comme Fils de Dieu Celui qui passait communément pour n'être qu'un homme. Il chercha donc à détruire l'influence des discours du Sauveur, en faisant arriver sur le théâtre de ses prédications ses parents selon la chair ; cette vue devait jeter un voile sur sa divinité. C'est pourquoi voici venir, comme député de Satan, quelqu'un qui en remplit le rôle, en disant au Seigneur : Votre Mère et vos frères sont là dehors qui désirent vous parler. Comme s'il disait : Pourquoi vous glorifiez-vous, ô Jésus, de votre génération céleste, tandis que l'on connaît votre origine terrestre ? Voilà votre Mère et vos frères ici présents. Vous ne pouvez être Fils de Dieu, puisque les hommes vous ont engendré ; vous ne pouvez cacher votre extraction, puisque votre famille la manifeste clairement. » Ainsi parle saint Chrysostome. De nos jours également le démon amène à beaucoup d'ecclésiastiques une multitude de parents ou d'amis charnels, afin d'obscurcir par des affections trop naturelles leur dignité et leur vertu. Si donc l'Évangile rapporte que les parents de Jésus se tenaient dehors, c'est pour marquer que les clercs doivent éloigner de leur demeure, ou du moins exclure de leur cœur, au point de vue de l'affection naturelle, leurs parents et leurs amis selon la chair. Et cependant, hélas ! combien qui tiennent une conduite diamétralement opposée ! — Dans le sens spirituel, d'après le Vénérable Bède (in cap. XI Luc), on peut entendre par la mère et les frères de Jésus la Synagogue et les Juifs dont le Sauveur est issu selon la chair ; ils se tinrent réellement au dehors pendant que Jésus-Christ prêchait ; car les Gentils embrassèrent la foi chrétienne, en dehors de laquelle restèrent le plus grand nombre des Juifs avec la Synagogue.
Relativement à la vierge Marie, remarquons que cette Mère pleine de tendresse chercha Jésus enfant, parce qu'elle ne pouvait supporter son absence, lorsqu'elle le perdit à son retour de Jérusalem ; elle le chercha devenu plus grand, parce qu'elle ne pouvait se rassasier de le contempler, comme nous le voyons ici ; elle le chercha plus tard, lorsqu'il fut crucifié, parce qu'elle allait être privée de sa présence, quand elle était debout au pied de la croix. La première fois elle l'avait rencontré au milieu des docteurs qu'il interrogeait : aujourd'hui elle le rencontre parmi le peuple qu'il enseigne ; et enfin elle le verra entre deux voleurs dont il partagera le supplice : c'est-à-dire elle l'a trouvé dans le temple, puis dans une maison et sur un gibet. La première fois elle désirait le retrouver, et voilà pourquoi elle ne s'épargnait aucune fatigue pour le chercher, car son absence la plongeait dans une douleur profonde ; aujourd'hui elle veut le revoir, et c'est pour cela qu'elle reste à la porte, en attendant qu'elle puisse considérer ses traits divins ; elle souhaita enfin d'être crucifiée avec lui, et voilà pourquoi elle se tint debout au pied de la croix jusqu'à ce qu'il eût rendu le dernier soupir. Mais Jésus mandé par sa Mère, quoiqu'il l'aimât et la respectât beaucoup, ne voulut pas cesser ou interrompre ses fonctions de prédicateur ; parce que les œuvres de miséricorde qui ont rapport à l'âme surpassent celles qui ont le corps pour objet, et que l'intérêt de notre mère mystique, la sainte Église doit l'emporter sur celui de notre mère propre selon la nature. Ici principalement éclate le zèle que Jésus-Christ a constamment exercé dans ses prédications. Pénétrant de son regard scrutateur les intentions diaboliques de ceux qui lui dressent des embûches, il réfute d'une manière évidente leurs insinuations perfides ; car il leur montre que les travaux spirituels et les affaires de Dieu doivent passer avant les affections charnelles et les affaires des parents. Qui est ma mère et qui sont mes frères ? demande Jésus (Matth, XII, 48) : Comme si, adressant la parole à sa Mère et à ses frères venus pour le voir, il leur disait : Je ne vous reconnais point au milieu de mes occupations spirituelles, et à cause de vous je ne dois pas abandonner ni même interrompre le ministère de la prédication que m'a confié mon Père. Puis comme pour attester la vérité de ses paroles, étendant la main vers ses disciples assis à ses cotés : Voici ma mère, dit-il (Ecce mater mea) ; c'est-à-dire, ma mère ce sont ceux qui me conçoivent dans leur cœur et m'enfantent par la prédication dans les âmes de leurs auditeurs. Et voici mes frères (et fratres mei) ; c'est-à-dire mes frères sont tous ceux qui font les œuvres de mon Père ; aussi seront-ils mes cohéritiers dans le ciel. En d'autres termes : Les liens de parenté qui m'unissent à quelqu'un sont d'autant plus intimes qu'il s'applique davantage aux actes de religion. Ainsi je préfère les personnes qui me sont unies selon l'esprit à celles qui le sont selon la chair, comme aussi je préfère les œuvres plus utiles à celles qui le sont moins ; de telle sorte qu'en vaquant à une œuvre spirituelle, je renonce entièrement aux considérations charnelles.
Le Seigneur semble méconnaître sa Mère et ses parents selon le sang, en disant que ses proches sont ceux qui lui sont unis par l'esprit. Il sanctionne ici par son exemple ce qu'il a enseigné ailleurs par cette maxime : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ; c'est à-dire quiconque préfère les affections charnelles aux spirituelles ne mérite pas d'être mon disciple (Matth. X, 37). Quelle solide instruction à recueillir pour la pratique ! Celui donc qui dans la collation des emplois ou des dignités, fait acception de personnes suivant ses inclinations et sympathies naturelles, ou qui dans l'accomplissement de ses fonctions, donne la préférence à la chair sur l'esprit, à une action moins utile sur une autre plus excellente, transgresse la règle posée par le Seigneur et se rend bien coupable à ses yeux. — « Dans cette occasion, dit saint Jérôme (in cap. XII Matth.), Jésus ne renie pas sa Mère, autrement on aurait pu croire qu'il n'en avait pas reçu un corps véritable ; mais il préfère ses disciples à ses parents, pour nous apprendre à faire marcher l'esprit avant la chair, dans l'ordre et l'exercice de la charité. » — Saint Ambroise dit également (lib. 7 in Luc.) : « Le Seigneur ne nous ordonne pas ici de mépriser ou de rejeter nos parents charnels, mais il veut nous insinuer que les liens des âmes sont plus sacrés que ceux des corps, afin qu'on ne crût pas manquer à la piété filiale en accomplissant un précepte religieux. » — Saint Chrysostôme ajoute (loc. cit.) : « Ce n'est pas par mépris pour sa génération charnelle, ni par honte de sa conception humaine que Jésus-Christ donne une pareille réponse ; il veut nous montrer par là que la parenté spirituelle doit passer avant toute autre. »
Ensuite, comme pour rendre raison de sa parole, le Seigneur semble dire : Ce ne sont pas seulement mes Apôtres et mes disciples spéciaux, mais encore tous les fidèles et les justes qui seront éternellement ma mère et mes frères ; car quiconque accomplira par ses pensées, ses paroles et ses œuvres, la volonté exprimée dans les préceptes, les conseils et les exemples de mon Père qui est aux deux, celui-là sera mon frère, ma sœur et ma mère. Il sera mon frère et ma sœur, en croyant que je suis Fils de Dieu ; car le Verbe fait chair a donné à tous ceux qui croient en son nom, le pouvoir de devenir enfants de Dieu (Joan. I, 12). Jésus emploie ici les expressions frère et sœur, pour désigner les deux sexes qui sont appelés à la foi. Or, celui ou celle qui par la foi est frère ou sœur du Christ devient sa mère par la prédication, lorsque l'un ou l'autre l'enfante dans le cœur du prochain, au moyen de ses paroles et de ses exemples. Ainsi, tous ceux qui deviennent les enfants et les héritiers de Dieu par la grâce, sont par là même les frères, les sœurs, les mères et les cohéritiers du Sauveur qui est Fils de Dieu par nature ; et s'il leur donne ces titres affectueux, c'est pour exprimer le tendre amour qu'il leur porte.
Les paroles précédentes de Celui qui est la Sagesse éternelle établissent d'une manière évidente la prééminence de l'amour spirituel sur l'affection charnelle, et la supériorité des liens de la charité sur ceux de la parenté. Nous devons en effet aimer notre mère, nos frères et nos proches de la même façon que Notre-Seigneur a aimé sa Mère et ses frères. Or, il les aimait, non pas précisément selon qu'ils lui étaient plus unis par le sang, mais plutôt selon qu'ils accomplissaient mieux la volonté de son Père céleste ; par conséquent, nous sommes d'autant plus proches de Jésus-Christ que nous sommes plus vertueux. C'est pourquoi, selon saint Jérôme, Dieu ne fait pas distinction du sexe, mais de la conduite ; et d'après saint Grégoire (Epist. 32), il ne regarde pas à l'élévation du rang, mais à la sainteté de la vie. Suivant saint Chrysostôme (Hom. 45 in Matth.), le Seigneur émit cette maxime, afin de nous apprendre à ne pas compter sur la noblesse de notre naissance ou sur les qualités de nos parents, si d'ailleurs nous ne nous recommandons pas nous-mêmes par la pratique de la vertu que nous ne devons jamais négliger, quelque illustre que puisse être notre condition. Si l'honneur de la maternité divine n'eût été d'aucun avantage à Marie sans le mérite de sa foi, qui pourra fonder l'espérance de son salut sur l'éclat de son origine ? Il n'existe au monde qu'une seule noblesse véritablement solide, celle qui consiste à faire la volonté de Dieu : sans celle-ci toutes les autres sont inutiles et vaines, parce qu'elles sont sans mérite devant Dieu et sans profit pour l'éternité.
Prière
Seigneur Jésus, donnez-moi d'écouter et de garder votre divine parole, en la recevant avec foi et l'accomplissant avec soin ; faites que j'en porte le souvenir continuel dans mon esprit, et que j'en nourrisse l'amour de plus en plus fort dans mon cœur. Que, sous votre conduite et votre direction, je préfère toujours dans mon estime une occupation spirituelle à toute affection charnelle, votre service religieux aux affaires humaines, et généralement les choses plus utiles à celles de moindre importance. Enseignez-moi, ô souverain Maître, à conformer mes pensées, mes paroles et mes œuvres à votre volonté manifestée dans vos préceptes, vos conseils et vos exemples, afin que, par votre grâce secourable, je mérite de devenir un serviteur agréable à votre Majesté suprême, et enfin d'être compté au nombre de vos enfants et de vos héritiers dans la céleste patrie. Ainsi soit-il.

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