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CHAPITRE XII
Les douze conseils évangéliques
Après avoir parlé des préceptes dont l'observation est nécessaire pour le salut, examinons les conseils dont l'accomplissement est requis pour la perfection. Tous les hommes sont liés par les préceptes ou par les défenses, mais ils ne le sont ni par les conseils ni par les permissions. Tous, en effet, doivent garder les préceptes pour devenir bons et les défenses pour ne pas devenir mauvais ; mais les conseils conviennent spécialement aux parfaits, et les permissions aux imparfaits. Bien qu'elle ne soit pas absolument obligatoire, l'observation des conseils est cependant très-utile pour assurer l'accomplissement des préceptes. Ainsi, quand on veut protéger un territoire contre les invasions des étrangers, on doit fortifier principalement ses frontières, parce que les ennemis, une fois maîtres de l'entrée, le seraient bientôt de l'intérieur ; de même aussi pour garantir l'âme contre les attaques des démons, il faut en garder soigneusement les avenues. Or les conseils évangéliques sont autant de postes avancés ou de remparts qui écartent les occasions de péché : car ils préservent l'homme des regards imprudents, des discours dangereux, des actions trop libres, des négligences funestes et de tous les pièges qui l'exposeraient à violer les commandements. Ces conseils salutaires que Jésus-Christ a surajoutés aux préceptes essentiels peuvent être réduits au nombre de douze principaux.
Le premier est celui de pauvreté volontaire ou de renoncement effectif à toute propriété temporelle, d'après ces paroles : Si vous voulez être parfait, allez et vendez tout ce que vous possédez, puis venez et suivez-moi (Matth. XIX, 21). Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple (Luc. XIV, 33). — Le second a pour objet l'obéissance, conformément à cette exhortation : Si quelqu'un veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-même (Luc. IX, 23). — Le troisième concerne la chasteté, selon cette déclaration : Il y en a qui se sont faits eux-mêmes continents pour mériter le royaume des cieux (Matth. XIX, 12). Ces trois premiers conseils sont propres à l'état religieux dont ils forment la substance ; car ils mettent à l'abri du mal ceux qui les observent, non-seulement parce qu'ils empêchent les fautes, mais aussi parce qu'ils en éloignent les causes. Tous les péchés viennent en effet de la triple concupiscence qui règne dans le monde, comme l'assure saint Jean (I Ep. II, 16) ; or la chasteté prémunit contre la convoitise de la chair ; la pauvreté, contre la cupidité de la richesse, et l'obéissance, contre l'orgueil de la vie.
Le quatrième conseil est celui de charité que le Seigneur a formulé en disant : Aimez vos ennemis (Luc. VI, 27). À leur égard, l'amour affectif est de précepte et de rigueur ; mais l'amour effectif n'est que de conseil et de perfection. Car si nous devons soubaiter la grâce et la gloire à notre ennemi comme à tous les autres hommes, nous ne sommes point tenus cependant d'accomplir envers lui des œuvres de bienfaisance spéciale ou de lui montrer des signes de bienveillance particulière, à moins toutefois qu'il ne se trouve dans une nécessité pressante, ou qu'il ne sollicite son pardon, et qu'il ne cherche sincèrement à se réconcilier ; dans ces cas il devrait être traité comme un ami, et lui refuser quelque témoignage de sympathie serait exercer à son endroit une sorte de vengeance. — Le cinquième conseil est relatif à la mansuétude : Si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentez-lui encore la gauche, dit le Sauveur (Matth. V, 39) ; en d'autres termes, soyez disposé à subir une nouvelle percussion. Et si quelqu'un veut plaider avec vous pour enlever votre robe, abandonnez-lui encore votre manteau plutôt que de vous engager dans un procès (Ibid. 40). C'est ainsi que la patience parfaite nous apprend à supporter sans aucune résistance toutes les injustices comme les mauvais traitements. On peut toutefois réclamer son bien en justice, pourvu qu'on le fasse sans animosité ni fraude ; mais le religieux qui a renoncé à tout droit de propriété personnelle ne peut rien revendiquer qu'au nom de sa communauté. — Le sixième conseil regarde la miséricorde et l'aumône, suivant cette recommandation : Donnez à quiconque vous demande (Luc. VI, 30) ; ou encore : Vendez tout ce que vous possédez et distribuez-en le prix aux pauvres (Matth. XIX, 21). Donner de son superflu à l'indigent, c'est un devoir strict ; mais retrancher de son nécessaire, c'est un simple conseil.
Le septième conseil exhorte à conserver la simplicité dans les paroles. Contentez-vous de dire : Cela est, cela n'est pas, oui ou non (Matth. V, 37) ; ce qui signifie que l'affirmation et la négation doivent exister dans le cœur comme dans la bouche. Vous savez qu'il a été dit aux anciens : Vous ne vous parjurerez point ; moi je vous dis de ne jamais jurer (Ibid. 33 et 34). On peut cependant faire un serment, lorsqu'il est utile ; mais il est mieux de n'en faire aucun, autant que possible. — Le huitième conseil engage à fuir l'occasion de péché. Si votre œil vous scandalise, arrachez-le et le jetez loin de vous (Matth. XVIII, 9). Par là, dit saint Augustin (Lib. I de Serm. Domini in monte), le Seigneur ne prescrit pas de se priver de quelque organe ou de quelque membre, mais il apprend à éviter avec soin tout ce qui pourrait solliciter au péché. — Le neuvième conseil recommande la droiture d'intention par rapport aux actions extérieures. Gardez-vous de produire voire justice devant les hommes pour en être remarqués (Matth. VI, 1). Que votre lumière brille devant les hommes, de façon qu'en voyant vos bonnes œuvres ils glorifient votre Père céleste (Matth. V, 16).
Le dixième conseil a trait à la conformité de la conduite avec la doctrine. Celui qui aura pratiqué et enseigné sera proclamé grand dans le royaume des cieux (Matth. V, 19). En parlant des Pharisiens, le Seigneur ajoute : Ils imposent aux autres de lourds fardeaux qu'ils ne veulent point eux-mêmes toucher du doigt. Ils disent et ne font pas (Matth. XXIII, 3 et 4). Le prédicateur doit accomplir lui-même tout ce qu'il annonce comme nécessaire au salut ; mais il n'y est pas tenu pour ce qui appartient à la perfection, à moins que d'ailleurs il n'y fût obligé par un vœu particulier. Le ministre de l'Évangile qui vit notoirement dans le péché se rend de nouveau coupable chaque fois qu'il monte dans la chaire de vérité, parce qu'il scandalise ceux qui l'entendent. — Le onzième conseil porte à éviter toute sollicitude relativement aux besoins matériels. Ne soyez pas inquiets au sujet de votre vêtement du boire ou du manger, dit le Sauveur. Ne vous préoccupez pas du lendemain (Matth. VI, 31, 34). À propos de sollicitude, il faut en distinguer quatre sortes. La première, qui est conseillée comme louable, consiste en une sage prévoyance par rapport à la conduite de notre âme ; elle nous fait rechercher comment plaire à Dieu, en lui remettant tout le soin de nous-mêmes. La seconde, qui est commandée comme bonne, consiste en une charitable prévoyance relativement aux besoins des subordonnés ; elle convient aux supérieurs et à tous ceux qui sont chargés de remplir quelque office à l'égard du prochain. La troisième, qui est permise comme tolérable, n'est autre que le soin modéré pour le corps humain. La quatrième, qui est défendue comme vicieuse, c'est l'empressement pour amasser du superflu ; ce souci constitue l'avarice. — Le douzième conseil invite à faire la correction fraternelle, selon ces paroles du Seigneur : Si votre frère pèche, reprenez-le (Matth. XVIII, 15). Cette correction du prochain n'est que conseillée à l'égard des fautes vénielles, et de ceux qui ne nous sont pas spécialement unis ; mais elle devient obligatoire s'il s'agit de fautes mortelles, toutes les fois qu'on la croit prudemment possible et utile, d'après les circonstances particulières de temps et de lieu. Ce devoir de charité incombe à toute personne, et principalement aux supérieurs vis-à-vis de leurs sujets.
Tous les conseils et les préceptes du Seigneur sont d'une observation facile à quiconque est animé d'une volonté droite, et pénétré d'une crainte religieuse. « Que dans vous, dit saint Chrysostôme (Hom. 56 in Gen.), la crainte de Dieu l'emporte sur toute espèce de nécessité ; car si vous prétendez toujours trouver quelque occasion pour excuse, vous ne garderez plus aucun point commandé, de façon que tous les préceptes seront foulés aux pieds ; mais si, au contraire, vous êtes dans la disposition généreuse de pratiquer la loi chrétienne, vous ne rencontrerez plus d'obstacle assez fort pour vous empêcher de l'accomplir. Ne vous laissez donc point aller au relâchement et à l'oisiveté ; Dieu ne vous ordonne rien de trop onéreux ; pour accomplir ce qu'il prescrit, il suffit de le vouloir. Si vous m'alléguez votre mauvaise habitude, je vous répondrai que, si vous la changez en une bonne, ce qui vous semblait auparavant impossible, vous deviendra dorénavant facile, et vous serez porté à la vertu avec non moins de force que vous l'étiez au vice ; par suite d'un exercice constant, faire le bien vous paraîtra même aussi naturel que de manger, boire, dormir et respirer. » Il faut, par conséquent, adopter une forme régulière de vie excellente que l'habitude rendra agréable, comme le dit le grand orateur romain (Cicer. I lib. Offic).
De plus, concevez une telle estime et une telle affection pour les préceptes et les conseils du Seigneur que, s'il vous semble d'abord pénible et difficile de les observer, vous n'omettiez point et ne négligiez pas cependant de le faire, avec le secours et pour l'honneur du suprême Législateur ; car que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, vous ne pouvez échapper aux peines et aux tribulations qui assiègent continuellement notre carrière mortelle. « Sur la terre, dit saint Augustin, nul n'est exempt de craintes, de douleurs, de périls et d'angoisses ; mais il importe souverainement à chacun de savoir pour quel motif, de quelle manière et dans quel but il endure la souffrance. » — « Si nous n'acceptons pas pour l'amour de Jésus-Christ les maux qui nous assaillent, ajoute saint Chrysostôme (Hom. 77 in Matth.), nous ne les subirons pas moins nécessairement. En ne voulant pas recevoir la mort pour lui, parviendrez-vous mieux à vous en préserver ? ou en refusant d'abandonner vos richesses, réussirez-vous jamais à les emporter au delà de la tombe ? Dieu demande que vous donniez librement aujourd'hui ce que vous laisserez forcément un jour ; il exige que vous consentiez à faire volontiers ce que vous devez faire inévitablement bon gré mal gré ; en d'autres termes, il veut que vous fassiez, comme dit le proverbe, de nécessité vertu, afin de lui plaire. C'est donc justement qu'il s'éloigne de nous pour nous punir, parce que nous lui résistons toujours, tandis que lui-même s'offre partout à nous. Il semble en effet nous dire : Je suis pour vous comme un père, un ami, un frère, une sœur, une mère ; je suis tout ce que vous pouvez désirer de plus tendre, de plus affectueux et de plus dévoué. Pour tant de bonté je ne réclame qu'une seule chose, c'est que vous traitiez familièrement avec moi ; et puisque vous ne pouvez éviter la souffrance, ne refusez pas de la subir pour moi, comme j'ai daigné la subir pour vous, quoique j'eusse pu l'éviter. Pour vous j'ai voulu être pauvre, pèlerin sur la terre, cloué à une croix, déposé dans un sépulcre, et au ciel j'intercède continuellement pour vous auprès du Père éternel qui m'avait envoyé vers vous dans le monde. Vous me tenez lieu de tout ; vous êtes mon frère, mon ami, le cohéritier de mon royaume éternel et le membre de mon propre corps ; que vous faut-il de plus ? Pourquoi fuyez-vous Celui qui vous aime tant ? Pourquoi vous consumer sans fruit pour un monde trompeur ? À quoi sert de puiser l'eau avec un vase percé, de frapper l'air et de fendre la flamme ? À quoi bon courir après des chimères et poursuivre des fantômes ? Eh bien ! travailler pour la vie présente n'est pas autre chose : Vanité des vanités, et tout n'est que vanité, conclut le Sage (Eccl. I, 2). Humilions-nous à cette pensée, efforçons-nous désormais de devenir meilleurs, pour mériter la jouissance des biens éternels. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Les douze conseils évangéliques précédemment énumérés peuvent être comparés à douze pierres précieuses. — l°Le saphir, dont la couleur bleue rappelle la voûte azurée du firmament, est l'emblème de la pauvreté volontaire, qui détache l'homme de la terre pour l'élever jusqu'à la céleste patrie. On dit que le saphir a la vertu de tempérer la chaleur du corps et de donner plus de clarté à la vue ; il est en outre un spécifique contre l'esquinancie, contre l'ulcère très-malin appelé noli me tangere, et en général contre tout abcès avec inflammation. Ainsi, la sainte pauvreté modère, dans ceux qui l'ont embrassée, les ardeurs de la cupidité, ou le désir des biens temporels qui enflamme le cœur des aveugles mondains ; en faisant regarder les richesses terrestres comme du fumier, elle porte l'âme à contempler les richesses spirituelles avec des yeux limpides, purifiés de la poussière qui les obscurcissait ; elle est très-propre à dissiper l'enflure de l'esprit, à guérir la corruption du cœur, à détruire ou empêcher les effets pernicieux des différents vices. — 2° La topaze, qui par sa couleur jaune ressemble à l'or, est le symbole de l'obéissance ; car de même que sans l'or il n'y a point de peinture achevée, de même aussi il n'y a point de vertu parfaite sans l'obéissance. Sans elle, dit saint Augustin (Serm. de Obedient.), tout est vide ; avec elle tout est rempli de charité. Comme la topaze calme les eaux en ébullition et réprime les accès de la colère, l'obéissance pareillement arrête l'impétuosité des passions et surmonte la violence des tentations qui pourraient troubler et perdre notre âme.— 3° L'émeraude représente la chasteté, parce qu'elle ne peut supporter aucun mélange de chose étrangère ; car elle se brise au seul contact de toute autre matière qu'on voudrait unir avec elle ; aussi celui qui la porte sur soi éprouve de l'inclination pour la chasteté. De plus, l'émeraude surpasse tous les autres objets de même couleur par son vert tellement vif qu'il se reflète sur l'air ambiant, sans que ni le soleil, ni la lune, ni l'ombre ne lui fassent perdre son éclat toujours pur. La chasteté pareillement se distingue entre les autres vertus par sa verdeur ou vigueur spéciale qui rejaillit sur toutes ses compagnes ; de là paraît venir le nom de virginité donné à la continence parfaite dont rien ne peut ternir le lustre brillant, ni le feu brûlant d'aucune tentation, ni la vaine lueur de la gloire mondaine, ni la nuée obscure de la concupiscence charnelle. L'émeraude encore préserve de la foudre et guérit de l'épilepsie ; la chasteté aussi éloigne la tempête et la maladie des passions charnelles qui rendent l'homme comme caduc et hébété.
4° L'escarboucle figure la charité, en tant surtout que celle-ci s'exerce à l'égard des ennemis. Ce qu'est l'or entre les métaux, cette pierre précieuse l'est par rapport aux autres dont elle réunit les diverses propriétés ; de même la charité l'emporte comme une reine sur les autres vertus qu'elle renferme toutes. Par sa couleur ardente, l'escarboucle ressemble à un charbon enflammé qui brille plus la nuit que le jour, dissipe l'obscurité et répand la lumière autour de lui ; ainsi, la charité jette plus d'éclat dans l'adversité que dans la prospérité, elle change même en jour d'allégresse la nuit des tribulations. L'escarboucle repousse et neutralise tout poison aérien et volatil, la charité détruit aussi, par sa bénignité, tout mal contagieux et pestilentiel que cherchent à répandre les ennemis de notre salut. — 5° L'améthyste est le symbole de la mansuétude. Cette pierre de couleur violette a la propriété d'adoucir le sang, de rafraîchir le corps, et conséquemment d'empêcher l'ivresse ; de son côté, la mansuétude apaise les emportements de la colère, écarte les désirs de vengeance et délivre ainsi l'âme de l'ivresse causée par les passions qui l'entraînent au delà des bornes de la raison. En rendant de cette manière l'homme tranquille et pacifique, la mansuétude réprime les pensées mauvaises et donne de l'intelligence aux ignorants ; aussi saint Ambroise dit que l'homme doux est le vrai médecin du cœur, et le Psalmiste assure que le Seigneur enseignera ses voies à ceux qui sont doux comme il l'est lui-même (Ps. XXIV, 9). — 6° L'onyx est l'image de la miséricorde. Par sa couleur et sa forme, il ressemble aux ongles humains qui, étant placés au bout des doigts, désignent les œuvres poussées au plus extrême degré. Or la miséricorde parfaite s'étend jusqu'aux dernières limites du possible, ou plutôt elle ne connaît point de bornes : car elle n'est jamais pleinement satisfaite, parce qu'elle veut toujours plus qu'elle ne peut. Appliqué sur un œil malade, l'onyx, comme un être qui serait doué de sentiment, y entre de lui-même sans le blesser, en pénètre toutes les parties internes dont il fait sortir les humeurs pernicieuses ; ainsi, la tendre miséricorde s'introduit naturellement et sans violence dans le cœur sympathique qu'elle purifie de toutes ses souillures, suivant cette parole du Sauveur : Donnez l'aumône et tout deviendra pur pour vous (Luc. XI, 41). De même que l'onyx fait disparaître les maladies de la peau et blanchit le visage, la miséricorde fait disparaître les taches du vice et lave la conscience ; car selon la maxime du Sage : Comme l'eau éteint le feu, ainsi l'aumône efface le péché (Eccl. III, 33). Saint Chrysostôme ajoute que la bienfaisance ennoblit l'âme en donnant plus d'éclat à sa bonté.
7° Le jaspe est l'emblème de la simplicité dans les paroles. Par sa couleur verdoyante, semblable à celle d'une vigoureuse végétation, par sa nature transparente, et par les veines rougeâtres dont elle est marquetée, cette pierre précieuse indique les qualités qui sont nécessaires pour rendre notre langage vraiment chrétien : il doit toujours produire quelque fruit, refléter notre véritable pensée et manifester notre charité fraternelle. Le jaspe sert de remède contre la fièvre, l'hydropisie et l’hémorragie ; de même la simplicité, par des paroles sans fiel, sans fraude et sans fard, calme la fièvre de la colère, empêche l'hydropisie de l'avarice et arrête l’hémorragie de la concupiscence charnelle. — 8° Le chrysolithe marque la fuite des occasions du péché. Cette pierre brille au soleil comme une étoile d'or ; et si on la jette dans le feu, elle en rejaillit avec force. De même la prudence chrétienne brille comme un astre lumineux dans l'âme qu'elle dirige heureusement sur la mer orageuse de ce monde jusqu'au port du salut éternel, en lui taisant éviter tout ce qui serait un écueil pour la vertu ; averti du danger, l'homme vraiment spirituel s'empresse de fuir à propos, comme il s'éloignerait d'un brasier ardent. Éviter ainsi le péril d'offenser Dieu est l'effet d'une insigne prévoyance, tandis que rechercher les circonstances pour commettre le mal est le propre d'une extrême démence ; et si l'on dit que le chrysolithe chasse la folie et donne la sagesse, c'est sans doute à cause de l'utile leçon que nous fournit son exemple. — 9° Le béryl représente la droiture ou pureté d'intention dans les bonnes œuvres que nous faisons. Ce précieux minéral, de couleur pâle et diaphane, est principalement estimé, lorsqu'il n'a point à l'intérieur de tache ou de souillure ; nos bonnes œuvres également doivent être comme blanches et transparentes, c'est-à-dire spirituelles et édifiantes, de façon que, en les voyant, les autres hommes soient portés à glorifier Dieu ; mais pour que ces œuvres soient louables et méritoires, elles doivent être faites avec une intention droite et pure de telle sorte qu'il n'y ait dans le cœur aucun motif vicieux et déréglé. Lorsqu'il est de forme ronde, le béryl, exposé au soleil, rallume les charbons éteints : de même quand elle est accomplie d'une manière parfaite sous tous rapports, la bonne œuvre, entièrement dirigée vers la lumière divine, fait revivre les œuvres précédentes que le péché avait frappées de stérilité ; elle communique en outre son ardeur aux autres hommes qui étaient morts spirituellement ; car par le bon exemple qu'elle donne aux pécheurs, elle les excite au repentir.
10° Le lyncure désigne la conformité de la conduite avec la doctrine. Il tire son nom de ce que, d'après Pline le naturaliste, il est formé par le changement en pierre du liquide que sécrète le lynx. Sous le rapport de la vue perçante, on peut comparer au lynx le docteur ou prédicateur catholique dont les regards intellectuels pénètrent les profonds mystères de la foi chrétienne. Il faut que d'abord il se remplisse et se nourrisse de la céleste doctrine, qu'il la rumine et la digère par l'étude et la méditation, qu'il se l'incorpore enfin par la pratique. Après s'être assimilé ce qu'elle a de plus pur et de plus substantiel, il pourra comme de l'abondance de sa vie, la répandre, ainsi qu'une précieuse liqueur, pour le profit spirituel du prochain. Mais celui qui commence par instruire les autres avant de pratiquer lui-même ce qu'il enseigne, n'agit pas comme un homme raisonnable, parce qu'il met ses mœurs en contradiction avec sa croyance. Le lyncure est utile dans la constipation pour faciliter les évacuations ; de même lorsque certains pécheurs ne peuvent, par la confession, se débarrasser de leurs inclinations vicieuses, ils trouvent souvent leur remède dans la prédication d'un homme exemplaire dont la vie sainte les touche plus efficacement que son enseignement lui-même. — 11° L'agate figure le dégagement de toute sollicitude pour les choses temporelles. La couleur noire de cette pierre marque l'humilité et le mépris du monde, deux dispositions où se trouvent ceux qui ont renoncé aux biens terrestres. Mais comme dans cette vie personne ne peut être complètement affranchi de tout soin matériel, à cause des nécessités naturelles du corps humain qu'il faut sustenter et vêtir, une certaine sollicitude sage et modérée, est permise même à ceux qui marchent dans la voie de la perfection ; c'est ce que signifient les veines blanches dont l'agate est parsemée. Cette pierre sert d'antidote, elle apaise la soif et conserve la vue ; ainsi l'éloignement de toute vaine sollicitude neutralise l'influence pernicieuse des occupations séculières ; car tout ce qui est mondain étant venimeux, il est bien difficile que le contact n'en soit point nuisible à l'âme. De plus l'attache excessive aux biens présents excite dans le cœur une soif insatiable comme celle de l'avare qui ne dit jamais : C'est assez. Mais quiconque a banni de soi toute inquiétude à ce sujet est délivré d'un pareil tourment ; son intelligence se fortifie d'autant plus pour contempler les choses spirituelles que lui-même se dégage davantage des temporelles. — 12° La sardoine, par sa couleur d'un rouge terne, est l'image de la correction fraternelle qui doit être faite avec une charité mêlée de compassion ; car la douleur que l'on éprouve, en voyant la faute du prochain, assombrit l'amour que l'on ressent à son égard. On prétend que la sardoine arrête le flux de sang, excite la gaieté et aiguise l'esprit ; la correction fraternelle produit sur l'âme des effets analogues, elle interrompt le cours des péchés, éclaire l'intelligence et cause la joie de celui qui sait en profiter.
Prière
Seigneur Jésus, mon Roi et mou Dieu, vous qui avez formé puis réparé mon être, vous qui pour me conduire m'avez donné non-seulement des préceptes mais aussi des conseils, établissez et affermissez en moi votre règne. Que cette bonté et cet amour qui vous ont porté à me créer et ensuite à me racheter vous excitent à me diriger dans toutes mes voies ; car que me servirait d'avoir été façonné de vos mains et reformé par vos soins, si votre droite ne me soutenait et ne me guidait dans le chemin de la justice et du salue éternel ? Régissez donc toutes mes puissances, Maître souverain et Législateur suprême, afin que, sous votre empire et avec votre secours, je puisse joyeusement accomplir tout ce qui fait l'objet de vos adorables volontés ou même simplement de vos justes désirs. Ainsi soit-il.


CHAPITRE XIII
Difficulté du salut pour les riches : récompenses de ceux qui abandonnent tout pour suivre le christ
Matth. XIX, 23-29.
Voyant que le jeune homme riche s'était éloigné tout chagrin d'avoir reçu le conseil de pauvreté, Jésus en prit occasion de signaler à ses disciples le danger des richesses, afin de les affermir dans la vie parfaite qu'ils avaient embrassée. Et pour leur apprendre combien il est avantageux de tout quitter afin de le suivre, il montra comment les biens terrestres empêchent d'atteindre la perfection et même d'obtenir le salut. En vérité, je vous l'assure, dit-il, il es difficile pour un riche d'entrer dans le royaume des deux qui est le royaume des pauvres (Matth. XIX, 23) ; car s'il n'est pas absolument impossible, il est du moins très-difficile de posséder les richesses sans les aimer outre mesure. D'après saint Augustin (Epist. 34), les biens terrestres, quand nous les possédons, nous sont plus chers que quand nous les ambitionnons ; car autre chose de convoiter ceux qui ne nous appartiennent pas encore, et autre chose de perdre ceux qui nous appartiennent déjà ; nous répudions les premiers sans trop de peine comme nous étant étrangers, mais nous abandonnons les derniers avec autant de douleur que si l'on amputait nos propres membres. » — « L'acquisition des richesses ne fait qu'en accroître la passion, ajoute saint Chrysostôme (Hom. 64 in Matth.) ; et le feu qu'elles allument s'augmente d'autant plus qu'elles-mêmes se multiplient davantage. » — Aussi est-ce un phénomène très-rare d'obtenir les biens du monde sans adopter les vices du monde, qu'ils ont coutume de produire ou d'entretenir. Telles sont les épines et les ronces qui étouffent la semence divine, comme Jésus-Christ même l'a déclaré précédemment (Matth. XIII). Voilà pourquoi il est bon de ne point posséder et de ne pas aimer les richesses ; car ceux qui travaillent assidûment à les accumuler dédaignent de rechercher les joies d'une autre vie, ainsi que le Vénérable Bède le fait remarquer (in cap. X Marc.). « Superflu est assurément le soin des biens périssables, dit aussi saint Jérôme (in cap. XIII Matth.) ; on ne les acquiert point sans beaucoup de labeur, on ne les possède que peu de temps, on ne les garde point sans une inquiétude continuelle, on ne les quitte qu'avec un extrême chagrin ; et ce qui est pis encore, elles s'opposent le plus souvent à notre bonheur éternel. »
La difficulté pour le riche d'opérer son salut est si grande, qu'elle équivaut à une impossibilité morale, comme le Sauveur le démontre en ajoutant (Matth. XIX, 24) : Il est plus aisé à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux, c'est-à-dire de passer par la porte étroite et basse qui conduit à la vie éternelle. Parole vraiment terrible pour les riches qui n'ont pas plus de bien dans le ciel que les pauvres n'en ont sur la terre ! « Ce n'est, dit saint Ambroise (Serm. 10), qu'après avoir déposé nos vêtements que nous avons été purifiés dans le bain de la régénération, afin de mieux courir ainsi dépouillés vers la porte du ciel. Or n'est-il pas inconvenant et absurde qu'après être entré tout nu d'abord dans le monde et puis dans l'Église, quelque homme ait la prétention d'entrer chargé de richesses dans le ciel même ? »
Observons ici qu'il y a différentes sortes de riches. Les uns désirent ou conservent les richesses sans les prendre pour leur fin dernière et sans y mettre toute leur espérance ; ils en jouissent avec plaisir, les possèdent avec affection sans toutefois les préférer à Dieu ni abandonner Jésus-Christ, mais de façon qu'elles les empêchent d'aimer le Seigneur parfaitement et de suivre librement le Sauveur ; pour ceux-ci le salut est difficile et comme moralement impossible. D'autres se confient et se reposent dans les richesses comme dans leur fin et leur félicité suprêmes, de manière qu'elles servent à satisfaire leur orgueil et leur vanité ; ils les recherchent avec avidité, les serrent avec avarice sans les communiquer aux indigents, en un mot ils y sont plus attachés qu'à Dieu même ; pour ces derniers le salut n'est pas simplement difficile, il est absolument impossible. — Si cependant un certain nombre de riches sont entrés dans le royaume des cieux, c'est que cédant à l'inspiration de la grâce, ils n'ont point fait cas de leurs richesses. Le saint roi David se confiait-il en ses trésors, quand il disait de lui-même : Je ne suis qu'un pauvre misérable ? (Ps. LXIX, 6.) Aussi exhortait-il les autres à suivre son exemple par les paroles suivantes : Si vous regorgez de biens, n'y appliquez pas vos cœurs (Ps. LXI, 11). « Dans ce passage de l'Évangile, dit saint Augustin (de Question, evang. c. 26), le riche dont parle Jésus-Christ, c'est l'homme avide des choses temporelles dont il s'enorgueillit ; de tels hommes sont le contraire des pauvres de cœur auxquels appartient le royaume des cieux. » Autre chose est de posséder et autre chose d'aimer les richesses : quelques-uns les possèdent sans les aimer ; beaucoup les aiment sans les posséder ; plusieurs les possèdent et les aiment tout à la fois ; mais les moins nombreux elles plus prudents sont ceux qui s'applaudissent de ne point les posséder et de ne point les aimer, ils peuvent dire vraiment avec l'Apôtre : Pour moi le monde est comme crucifié et moi je suis comme crucifié pour lui (Galat. VI, 14). Un philosophe a dit justement : On peut être pauvre parmi les richesses ; et ils ont tous deux le même mérite, celui qui estime sa vaisselle de terre autant que si elle était d'argent, et celui qui ne fait pas plus de cas de sa vaisselle d'argent que si elle était de terre.
Les commentateurs apportent diverses explications des paroles évangéliques que nous venons de citer. Le mot latin camelus qui est ici employé signifie un chameau, d'après la plupart, ou un câble, d'après plusieurs autres ; mais quelle que soit l'interprétation qu'on donne à ce mot, la comparaison a toujours la même portée. En effet, rien ne s'oppose à ce que Dieu puisse introduire un chameau comme un câble par le trou d'une aiguille, mais sa justice s'oppose absolument à ce qu'il veuille admettre à la participation de sa gloire un avare, désigné en ce même endroit par le nom de riche ; car pour parvenir à la jouissance des biens éternels il faut renoncer à l'amour excessif des biens temporels. — D'ailleurs, on pourrait faire passer de quelque manière par le chas d'une aiguille soit un câble, soit un chameau, en les divisant par petites parties ; mais un avare ne pourrait d'aucune manière entrer dans le royaume des cieux avec sa passion des richesses. — Suivant une autre explication, on dit qu'il y avait à Jérusalem une porte basse, appelée Aiguille ; un chameau ne pouvait passer par cette ouverture qu'en fléchissant les genoux, après avoir déposé sa charge ; de même un riche ne peut entrer par la porte étroite du ciel qu'après avoir déposé ses richesses, en les rejetant avec mépris, ou du moins en ne les aimant pas avec excès. — On dit encore que le chameau, spécialement employé à porter les plus lourds fardeaux, figure ici les hommes accablés par le poids des plus énormes péchés : or il est plus facile à ces grands coupables de passer par la voie étroite de la pénitence qu'aux riches cupides d'entrer dans le royaume des cieux ; car les premiers renoncent moins difficilement à leurs vices que les seconds à leurs trésors.
Ce qui prouve que le Sauveur avait voulu parler moins des possesseurs que des amateurs de richesses, c'est l'étonnement de ses disciples, tout pauvres qu'ils étaient ; touchés d'une charitable compassion pour tant d'hommes qui devaient être condamnés de la sorte, ils s'écrièrent avec une douloureuse surprise : Qui pourra donc être sauvé ? car tous ambitionnent d'être riches (Matth. XIX, 25). Ils comprenaient, dit saint Augustin (Lib. 2 de Quaest. evang. c. 47), qu'il fallait compter au nombre des riches tous ceux qui aiment et recherchent les richesses, bien qu'ils en soient dépourvus et qu'ils ne puissent même les acquérir. Ainsi, quant au désir et à l'affection, il y a beaucoup plus de riches que de pauvres ; mais au contraire, quant à l'effet et à la réalité, il y a beaucoup plus de pauvres que de riches. Par conséquent, le plus grand nombre des hommes aurait pu se sauver, si les paroles de Jésus-Christ avaient dû s'appliquer seulement aux possesseurs de richesses ; mais ce n'était point là le vrai sens, tel que les Apôtres l'avaient saisi. Aussi Jésus, les regardant avec bonté, tempéra par la douceur de sa réponse la sévérité de la sentence qu'il venait de prononcer ; et il s'empressa de les rassurer par cette explication consolante : Cela est impossible aux hommes, mais tout est possible à Dieu (ibid. 26). Naturellement capables de tomber et incapables de se relever par eux-mêmes, les hommes ne peuvent renoncer à la concupiscence et arriver au ciel par leur seule force, mais bien avec le secours divin ; car, par sa grâce souveraine, le Seigneur peut arracher de leur cœur l'amour des biens temporels pour y substituer celui des biens célestes. Il ne faut pas croire que le riche puisse arriver au ciel sans renoncer à la concupiscence ; afin de le sauver, Dieu commence parle convertir en le délivrant de la cupidité et de l'orgueil pour lui donner l'humilité et la charité qui sont les dispositions nécessaires au salut éternel.
« Après avoir entendu la déclaration du Seigneur, dit saint Chrysostôme (Hom. 64 in Matth.), ne restez pas les bras croisés sans rien faire, en alléguant votre impuissance ; mais plutôt conjurez instamment le Dieu très-bon de vous aider, en considérant vous-mêmes sa toute-puissance. » Assistés par la grâce d'en haut, fuyons cette pernicieuse avarice qui nous abaisse vers la terre et nous éloigne du ciel pour toujours. « Pourquoi, ajoute le même illustre Docteur (Hom. 9 in Matth.), pourquoi soupirons-nous avec des désirs insatiables après des richesses passagères qui eu peuvent nous conduire au bonheur éternel ? N'entendons-nous pas le Roi du ciel nous crier et répéter que, si nous ne les distribuons pas toutes, il nous est difficile d'entrer avec elles dans le royaume de sa gloire ? Mais comment est-il possible d'y entrer, demandez-vous ? En introduisant dans votre cœur un amour tout autre, celui des biens célestes ; car l'homme qui aspire à leur jouissance n'aura pas de peine à mépriser l'avarice, et une fois devenu serviteur du Christ, il ne sera plus l'esclave mais au contraire le maître de l'argent. Brisons donc les liens funestes qui nous tiennent asservis aux objets inférieurs ; si nous ne nous affranchissons pas de ces choses matérielles, comment pouvons-nous triompher des puissances spirituelles telles que les démons ? Que ces pensées sérieusement méditées nous portent à fuir avec horreur la maladie mortelle de la cupidité, et guérissons-nous promptement des morsures venimeuses que nous a causées l'hydre affreux de l'avarice. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
Comme le Seigneur avait conseillé au jeune homme de tout laisser s'il voulait être parfait, Pierre, prenant la parole pour lui-même et pour les autres Apôtres, dit au divin Maître : Voilà que nous avons tout quitté, et comme le renoncement aux créatures ne suffit pas pour être parfait si l'on n'y joint pas le dévouement au Créateur, nous vous avons suivi par la foi et la charité, en recevant votre doctrine et imitant votre vie. À l'égard du riche qui n'a pas voulu observer votre conseil, nous avons entendu ce que vous avez dit ; mais que dites-vous de nous autres qui avons accompli votre recommandation ? Quelle sera donc notre récompense ? Que ce jeune homme garde pour sa part le monde ; moi je désire savoir si la nôtre ne sera pas Dieu même (Matth. XIX, 27). Pierre effectivement avait abandonné tous les biens dont le Sage a dit : Vanité des vanités, et tout est vanité (Eccl. I, 2) ; mais il avait retenu tous ceux dont le Docteur des nations a dit : Dieu est tout en toutes choses (I Cor. X, 28). Quoique Pierre ne possédât pas tout et même qu'il possédât très-peu de choses, il laissa cependant tout parce qu'il ne se réserva rien. Il ne conserva pas même la liberté ou simplement la volonté de posséder quelque chose ; car afin de pratiquer la plus parfaite pauvreté, il renonça non-seulement à ce qu'il avait alors, mais encore à ce qu'il pouvait acquérir un jour et de plus à ce qu'il pouvait jamais désirer. Or s'il n'y a personne qui puisse tout avoir et tout acquérir, il n'y a du moins personne qui ne puisse tout désirer ; car le simple désir s'étend jusqu'à l'impossible. Si donc Pierre était pauvre en réalité avant de suivre le Sauveur, il ne l'était pas alors en capacité ; et comme cette capacité sans borne embrassait tout de quelque façon, il a dit avec raison, en l'abandonnant, qu'il avait tout abandonné, parce qu'il n'avait gardé aucun désir possible de quelque chose temporelle.
Pierre n'a point parlé de la sorte afin de se glorifier, mais afin de nous instruire, pour inspirer plus de confiance aux pauvres et plus de modestie aux riches. En effet, que les riches, seuls eu position d'abandonner leurs biens, ne s'estiment point seuls capables d'atteindre la perfection ; les pauvres eux-mêmes, qui ne possèdent rien actuellement, peuvent également l'atteindre s'ils renoncent à toute volonté de jamais rien posséder ; car il est plus méritoire de renoncer à cette volonté qu'à la possession même. « En effet, dit saint Augustin (in Psal. CXLIX), le monde est mort pour plusieurs qui ne sont pas morts pour lui ; car ils aiment et désirent ses biens qu'ils ne possèdent point et ne posséderont jamais. » Les paroles de saint Pierre doivent non-seulement relever le courage des pauvres, mais encore réprimer l'orgueil des riches, afin qu'après avoir abandonné leur fortune ils n'abandonnent pas aussi l'humilité, en se préférant aux autres et s'estimant plus parfaits qu'eux. On doit regarder comme plus parfait non pas celui qui se dépouille de biens plus considérables, mais celui qui s'attache à Jésus-Christ arec un plus grand amour, après avoir tout quitté pour le suivre. On peut conclure de là que saint Pierre comptait plus sur la vivacité de son affection et la pureté de son intention que sur la quantité et la valeur de ses biens, lorsqu'il disait avec confiance : Voilà que nous avons tout quitté et que nous vous avons suivi. « Quoique Pierre et son frère André n'eussent pas renoncé à des choses considérables, comme le fait observer Origène (Tract, 9 in Matth.), leur sacrifice fut cependant précieux devant le Seigneur qui considère toujours plus le motif que la matière de l'offrande ; car il voyait les deux Apôtres quitter leur petit avoir avec une si complète générosité qu'ils auraient également abandonné toutes leurs possessions, si elles avaient été plus étendues. » Remarquons enfin que le prince des Apôtres ne parlait pas pour lui seul, mais pour ses collègues réunis, lorsqu'il demandait au Sauveur : Qu'en sera-t-il donc de nous ? Il posait cette question, afin que tous, entendant la promesse de la récompense, fussent animés d'une nouvelle ardeur pour tendre à la perfection sur les traces de Jésus-Christ.
Écoutons saint Bernard commenter cette déclaration faite au divin Maître par le Chef même de ses disciples (Serm. de verbis evang. Ecce nos reliquimus omnia) : Nous avons tout quitté, et nous vous avons suivi. « Telle est la parole qui a répandu sur la face de la terre le mépris du monde, en persuadant à une foule d'hommes d'embrasser la pauvreté volontaire ; c'est elle qui remplit les cloîtres de moines et les déserts d'anachorètes ; c'est elle qui dépouille l'Egypte ou le siècle et lui enlève ses plus précieux trésors. Voilà cette parole vive et efficace qui convertit les âmes, en les animant d'une heureuse émulation pour la sainteté, et en les soutenant par une ferme espérance de la rétribution promise. Nous aussi, à l'exemple des Apôtres, quittons tout, non-seulement nos biens, mais encore nos désirs ; car la cupidité nous est plus nuisible que la fortune. Aussi, le motif principal de fuir les richesses, c'est que rarement ou même jamais nous ne les possédons sans les aimer ; le cœur de l'homme s'attache à toutes les choses du monde au milieu desquelles il vit habituellement, il s'y enfonce et s'y colle comme si toutes ces matières étaient molles et gluantes. Prenez donc courage, vous qui êtes disposé à tout quitter ; et n'oubliez pas de vous compter parmi les choses qu'il vous faut abandonner ; bien plus, vous devez surtout et principalement renoncer à vous-même, si vous voulez suivre celui qui s'est anéanti pour vous. Débarrassez-vous du poids qui vous accable davantage, affranchissez-vous du joug que vous chérissez follement ; car si vous ne délivrez votre âme de la sensualité qui la tient asservie à votre corps, vous ne pourrez suivre l'Époux céleste qui vous invite à des noces spirituelles. » Ainsi parle saint Bernard.
Le Seigneur, répondant à Pierre, signala la triple récompense réservée à ceux qui laissent tout pour marcher sur ses traces. La première, c'est que conjointement avec le Seigneur ils jugeront le monde. En vérité, je vous l'assure, dit-il, vous qui, après avoir tout abandonné, m'avez suivi en imitant ma vie, au temps de la régénération, lorsque le Fils de l'homme sera assis sur le trône de sa gloire, vous serez également assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d'Israël (Matth. XIX, 28). Ce jugement solennel aura lieu au temps de la régénération universelle. C'est pourquoi il faut distinguer ici deux régénérations successives : l'une particulière est celle des âmes, qui se produit pour chaque Chrétien au jour de son baptême, quand il renaît à la vie spirituelle ; l'autre universelle est celle des corps, qui se produira pour tous les hommes réunis au jour de la résurrection générale, quand ils renaîtront à la vie immortelle. À cette dernière époque de rénovation, Jésus-Christ viendra, en tant que Fils de l'homme, juger le monde ; car il convient qu'il exerce le jugement en cette même nature humaine eu laquelle il l'a subi lui-même autrefois. À son premier avènement, il s'était assis sur le siège de l'humilité, en cachant sa gloire ; mais à son second avènement, il sera assis sur le trône de sa majesté, en faisant éclater sa puissance. Avec lui siégeront sur des trônes tous les parfaits qui l'auront suivi constamment, après avoir tout quitté. L'universalité de ceux qui seront ainsi juges avec Jésus-Christ est signifiée par les douze Apôtres auxquels il parlait ; comme aussi l'universalité de ceux qui seront alors jugés, soit bons, soit méchants, est représentée par les douze tribus d'Israël au milieu desquelles il vivait. « Heureuse pauvreté volontaire de ceux qui abandonnent tout afin de s'attacher à vous, ô Seigneur Jésus ! s'écrie saint Grégoire : elle est heureuse, parce qu'elle les sauve et les glorifie, même dans ce choc suprême des divers éléments, dans cet examen redoutable de nos mérites et dans ce discernement irrévocable de nos destinées. »
Ceux qui, pendant leur vie mortelle, auront surpassé l'état commun des justes ordinaires, en observant non-seulement les préceptes, mais encore les conseils, jouiront d'un privilège spécial dans des grandes assises où comparaîtra le genre humain. « Ainsi par une digne et juste distribution, dit le Vénérable Bède (in cap. X Marc), ceux qui auront méprisé toute la gloire du monde pour l'honneur du Christ deviendront ses associés et ses assesseurs pour juger avec lui et comme lui la conduite de ce monde, et ceux que rien sur la terre n'a pu séparer de son amour parviendront avec leur divin Maître jusqu'au faîte du pouvoir judiciaire. » Remarquons qu'il y aura plusieurs sortes de jugements : celui d'autorité principale, exercé par la très-sainte Trinité tout entière ; celui de promulgation solennelle par l'humanité sacrée de Jésus-Christ qui prononcera la sentence définitive ; celui d'autorité assessoriale par les saints zélateurs de la perfection évangélique qui siégeront dans un lieu éminent comme adjoints au souverain Juge. En outre, il y aura le jugement d'approbation, par lequel tous les élus, en condamnant par leur exemple les pécheurs obstinés, acquiesceront à la sentence de Jésus-Christ ; et le jugement de comparaison, en vertu duquel les moins coupables confondront par leur propre conduite ceux qui le sont davantage ; ainsi les Ninivites qui firent pénitence à la voix de Jonas s'élèveront contre les Juifs qui refusèrent d'écouter la prédication du Sauveur (Matth. XII, 41). Il existe aussi un jugement de disposition, par lequel les incrédules sont déjà condamnés avant même d'être examinés, comme le déclare la Vérité elle-même (Joan. III, 18). Enfin le jugement de rétribution consistera dans le discernement des bons et des méchants. — Par conséquent, ceux qui maintenant sont aux pieds des juges superbes et pécheurs seront eux-mêmes un jour assis comme juges sur des trônes glorieux ; parce que là ont été établis les tribunaux pour rendre la justice, dit le Prophète royal (Ps. CXXI, 5). Alors les premiers deviendront les derniers, et les derniers deviendront les premiers, comme le Seigneur l'a annoncé (Matth. XX, 16) ; et ce changement sera produit par la droite du Très-Haut (Ps. LXXVI, 11). « Que maintenant les esclaves de l'orgueil jugent et président avec leur roi, dit saint Bernard (Ioc. cit.) ; qu'ils siègent à côté de celui qui s'est placé dans les hauteurs de l'aquilon ; qu'ils s'exaltent et s'élèvent comme le cèdre du Liban ; nous ne ferons que passer et ils auront déjà disparu. Qu'ils oppriment maintenant ceux qu'ils tiennent en leur pouvoir, qu'ils multiplient leurs blasphèmes et leurs malédictions ; quant à vous autres, réjouissez-vous d'être accablés d'outrages par les ennemis du Christ, parce qu'une copieuse récompense vous attend au ciel. »
La seconde récompense de ceux qui suivent le Sauveur sera d'obtenir dès ici-bas le centuple de leurs sacrifices, comme lui-même nous l'assure par ces paroles formelles (Matth. XIX, 29) : Et quiconque aura quitté sa maison, ou ses frères et ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses champs, à cause de mon nom, recevra le centuple. Remarquons que trois sortes de sacrifices sont ici indiquées suivant leur degré de perfection : ainsi quitter sa propre maison, c'est renoncer à sa domination personnelle ; quitter ses proches ou consanguins, c'est renoncer à la parenté charnelle ; et quitter ses champs, c'est renoncer à sa possession temporelle. Or il est plus difficile d'abandonner sa domination personnelle que sa parenté charnelle et d'abandonner l'une ou l'autre que sa possession temporelle. Afin que ces différents sacrifices deviennent louables et méritoires, Jésus-Christ exige qu'ils soient faits pour lui, pour l'Évangile (Marc. X, 29), pour son nom (Matth. XIX, 29) ; c'est-à-dire pour lui témoigner notre amour et notre foi, propager sa connaissance et sa doctrine, observer ses préceptes ou ses conseils. Mais il serait inutile et même nuisible d'entreprendre de semblables sacrifices par quelque motif de vanité comme font les hypocrites et les philosophes, ou dans un but de cupidité à l'exemple des ambitieux et des avares. — En quoi consiste le centuple promis à l'abnégation chrétienne dès la vie présente, sinon dans la possession des biens spirituels, dans l'acquisition des grâces célestes et la jouissance des consolations divines, qu'on apprécie beaucoup mieux par l'expérience que par la spéculation ? En effet, une fois que l'âme a ressenti les parfums, cueilli les fleurs, et goûté les fruits suaves de la généreuse pauvreté, de l'angélique chasteté, de la patience énergique et des autres vertus excellentes, elle y trouve un contentement si supérieur à toutes les satisfactions mondaines, qu'elle croit avoir obtenu déjà le centuple. Et si elle monte plus haut dans la pratique du dévouement jusqu'à mériter la visite de l'Époux, jusqu'à être favorisée de sa présence intime et de sa conversation familière, n'a-t-elle pas reçu dès lors mille fois plus que tout ce qu'elle a quitté pour lui !
Saint Bernard dit à ce sujet (Ibid.) : « Nul, à moins qu'il ne soit insensé, ne dira qu'il y a plus de bonheur dans le vice que dans la vertu. Et ne possède-t-il pas tout celui au bien duquel tout contribue, selon la parole de l'Apôtre (Rom. VIII, 28) ? Ne reçoit-il pas le centuple de toute chose, et même infiniment plus, l'homme dans lequel habite le Saint-Esprit et qui porte Jésus-Christ en son propre cœur ? Les privilèges insignes de l'adoption divine, les dons précieux du suprême Consolateur, les délices de la charité avec le glorieux témoignage d'une bonne conscience qui manifeste en nous le règne de Dieu, ne valent-ils pas pour nous beaucoup plus que le centuple ? » — Vous voyez, par là comment se réalise ce que le Seigneur a daigné nous promettre : dans ce monde même, il rend à l'âme qui lui est dévouée le centuple, non pas une fois ou quelquefois, mais souvent et sans compter avec elle ; aussi, tout occupée de plaire uniquement à son Bien-aimé, elle méprise comme de viles ordures non-seulement tout ce qu'elle a laissé, mais encore tout ce que renferme le monde, à l'exemple de saint Paul (Philip. III, 8). « Nous aussi, dit saint Chrysostôme, nous cesserions d'estimer tous les intérêts matériels si nous savions justement apprécier les avantages spirituels, parce que le désir ardent du royaume céleste nous remplirait d'une sainte ivresse. Mettons-y donc tout notre plaisir, afin que débarrassés des soins temporels, nous jouissions des biens éternels. » — Suivant l'interprétation de saint Jérôme (in cap. XIX Matth.), « ceux qui, pour la foi du Christ et la prédication de l'Évangile, ont foulé aux pieds les affections de la chair, les richesses de la fortune et les vanités du siècle, ceux-là recevront le centuple ; c'est-à-dire ils obtiendront des biens spirituels, non moins supérieurs aux biens matériels que le nombre centenaire l'emporte sur la simple unité. » — D'après saint Augustin (De Civit. lib. XX, c. 7), « l'Apôtre semble expliquer la parole du Sauveur, lorsque, parlant des ministres évangéliques qui avaient embrassé la pauvreté parfaite, il dit qu'on les considère comme n'ayant rien, quoiqu'ils possèdent tout (II Cor. VI, 10) ; ainsi le centuple dans la bouche du Maître, a la même signification que tout dans le sens de l'Apôtre. »
Selon saint Cyrille, « celui qui, pour suivre le Sauveur, quittera sa maison, son père, sa mère, son frère, sa femme et ses enfants, trouvera une maison dans le ciel, un père en Dieu, un frère en Jésus-Christ, une épouse dans la Sagesse divine qui lui procurera des fruits spirituels, une mère dans la Jérusalem céleste dont saint Paul a dit qu'elle est notre mère (Galat. IV, 26). » — Pour compléter cette interprétation de saint Cyrille, on pourrait ajouter qu'au lieu de quelques amis charnels il en recevra un grand nombre d'autres tout spirituels ; comme aussi à la place de quelques biens temporels il en obtiendra une quantité d'autres plus considérables, conformément à ce que le livre des Actes des Apôtres dit des premiers fidèles : Toutes choses leur étaient communes (Act. IV, 32). L'abbé Abraham, dont Cassien rapporte les paroles, dit également (Collât. XXIV, 26) : « Comme il est facile de s'en convaincre, l'homme qui pour suivre le conseil du Christ, renonce aux personnes et aux choses qui dans le monde lui étaient chères et utiles, reçoit, dès cette vie même, le centuple pour l'affection et les services de la part de ceux qui lui sont unis dans la religion par des liens tout spirituels. Si donc vous quittez une famille pour l'amour du divin Maître, lui-même vous en donnera une autre beaucoup plus nombreuse, composée de ses plus dévoués serviteurs ; pour quelques parents et amis que vous laissez, vous trouverez des --- frères qui vous seront attachés par des sentiments beaucoup plus purs et plus désintéressés. Pour une terre ou une maison que vous abandonnez, vous en acquerrez, comme par droit de succession, une multitude d'autres plus étendues que vous pourrez dire vôtres ; car sur quelque point du globe que vous portiez vos pas, vous rencontrerez des monastères où vous serez accueilli avec des soins empressés, comme si vous en étiez possesseur. »
La troisième récompense promise à ceux qui laissent tout afin de suivre le Christ, c'est que, comme lui-même le déclare, ils posséderont la vie éternelle, dans le monde futur (Matth. XIX, 29). « Parce que les hommes qui sont sur la terre aiment surtout à vivre, le Sauveur leur a promis la vie, dit saint Augustin (in Psal. 62) ; et parce qu'ils craignent surtout de mourir, il leur a garanti l'éternité. Par cette double assurance, la bonté divine a voulu remédier suffisamment à l'infirmité humaine. Soupirons donc après la vie éternelle, et pour comprendre avec quelle ardeur nous devons la rechercher, considérons comment les mondains s'efforcent de conserver la vie présente qu'ils ne tarderont pas de perdre, et comment ils travaillent à retarder la mort imminente qu'ils ne peuvent éviter. » Heureuse pauvreté ! devons-nous dire ; car celui qui l'embrasse recevra le centuple dans ce monde et possédera dans l'autre la vie éternelle. « De ces deux récompenses, dit saint Bernard (loc. cit.), la première sera décernée pendant le pèlerinage d'ici-bas, la seconde à l'arrivée dans la patrie ; l'une sera la consolation du labeur présent, et l'autre, la consommation du bonheur futur. C'est ainsi que dans le monde on fournit aux mercenaires la nourriture pendant la journée, et qu'on leur réserve le salaire pour la soirée ; c'est ainsi que pendant la guerre on distribue aux militaires la solde nécessaire pour les besoins du moment, et qu'on leur garde pour la fin de la campagne la rémunération complète de leur service ; c'est ainsi que Dieu sustenta avec la manne les Israélites dans le désert, jusqu'à ce qu'il les introduisit enfin dans la Terre promise. Aussi, en récitant la prière que son divin Fondateur lui a laissée, l'Église réclame chaque jour le pain quotidien dont elle a besoin, après avoir appelé de ses vœux les plus ardents la venue du royaume céleste. »
Ne cessez donc point de considérer attentivement la triple récompense qui vous est promise, afin d'y trouver un juste motif de joie continuelle. Remerciez Dieu qui vous met à même de faire un commerce si lucratif, où vous pouvez gagner cent pour un de profit actuel, et mériter en outre la vie éternelle comme rétribution suprême. Pénétrez souvent par la pensée et par le désir en ce paradis, où vous pouvez arriver effectivement par l'oraison et l'humilité. Quelle extrême folie n'est-ce donc pas d'hésiter à sacrifier de simples unités pour des avantages centuplés, et une existence passagère pour une éternité bienheureuse ? Puisque les Saints ont dédaigné toutes les choses de ce monde, faisons comme eux si nous voulons être saints, ou ainsi que disent les Grecs, ---, sans terre ; et pour être vraiment détachés de la terre, élevons nos pensées vers le ciel. Les Apôtres faisaient apporter et déposera leurs pieds l'or et l'argent (Act. 4), afin démontrer aux premiers fidèles que ces trésors matériels n'étaient pas dignes de leur estime et de leur attention. Nous aussi rejetons les richesses et les vanités du monde, à l'exemple des principaux disciples du Seigneur qui se sont distingués surtout par leur généreuse abnégation. « Qu'est-ce donc, en effet, qui a rendu les Apôtres grands et illustres ? demande saint Chrysostôme. N'est-ce pas le mépris des biens et des honneurs temporels, ainsi que le renoncement à toutes les affaires et convoitises séculières ? Si les Apôtres n'avaient pas été animés de ces nobles sentiments, s'ils avaient été esclaves des passions contraires, ils n'auraient point converti les nations, mais plutôt ils auraient été regardés comme des séducteurs, lors même qu'ils auraient ressuscité dix mille morts. Ainsi, c'est par la sainteté de la vie qu'on obtient une gloire durable, et c'est par l'esprit de désintéressement qu'on s'attire la considération générale ; mais les prodiges nuisent beaucoup plus qu'ils ne profitent à ceux qui les opèrent, si eux-mêmes ne veillent à leur propre conduite. N'ambitionnons par conséquent que les vertus qui ont illustré les Apôtres ; sans avoir aucun souci de cette vie périssable, appliquons-nous au service de Jésus-Christ et nous participerons au sort de ses bienheureux disciples. » Telles sont les paroles de saint Chrysostôme.
Prière
Seigneur Jésus, malgré ma misère et mon indignité, apprenez-moi à quitter à cause de vous, pour l'amour de votre divine personne et pour la gloire de votre nom adorable, tous les biens de ce monde, ses richesses, ses délices et ses pompes ; aidez-moi principalement à me quitter moi-même, afin que renonçant à tout le reste je m'attache à vous seul. Faites aussi que, selon mon faible pouvoir, je vous suive en imitant de quelque manière votre admirable vie ; que vous prenant pour modèle et pour guide, je mérite d'échapper aux embûches et aux pièges de tous mes ennemis visibles et invisibles ; que votre bonté miséricordieuse m'accorde enfin les récompenses magnifiques, promises à ceux qui abandonnent tout pour vous servir uniquement. Ainsi soit-il.

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