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LA BASILIQUE DU SAINT-SÉPULCRE
Les chrétiens, même après Titus et au retour de Pella, avaient si bien gardé la vénération du Saint-Sépulcre et du Calvaire, que l'empereur Adrien voulut à tout prix les en éloigner. Dans ce dessein, il fît disparaître le sol primitif sous une vaste terrasse de ioo mètres de long, où, parmi de jolis bosquets, on dressa les statues de Jupiter et de Vénus.
C'était, en somme, authentiquer la place de nos augustes souvenirs en les mettant à l'abri. Et sainte Hélène, cent quatre-vingt- dix ans après, dit saint Jérôme, n'eut qu'à enlever l'esplanade païenne pour les retrouver intacts. Depuis ce temps, la dévotion chrétienne n'a plus cessé de répandre ses prières dans les différentes églises qui s'y succédèrent.
I. — Église de Constantin (326-614)
Après la découverte de sainte Hélène, Constantin ordonna la construction d'un monument grandiose « qui donnât, dit-il dans sa lettre à saint Macaire, au lieu le plus merveilleux du monde, une décoration digne de lui ». On mit dix ans à élever le royal édifice.
Le premier travail consista à isoler du flanc de la colline occidentale le rocher qui contenait le tombeau, et aussi à couper, du moins sur trois côtés : Nord, Sud et Ouest, le monticule du Calvaire, dans le but de ménager au monument une place régulière. Le niveau général resta marqué par le seuil même du Sépulcre.
Il nous semble que dans ce travail d'aplanissement on dut épargner l'enceinte monumentale qui entourait sans doute la terrasse d'Adrien, et que c'est dans le champ intérieur de l'esplanade que s'élevèrent les trois sanctuaires distincts dont parlent tant d'auteurs : l'Anastasis, le Golgotha et le Martyrium. Ces trois points étaient reliés entre eux par une série de galeries et d'atriums disposés dans l'ordre suivant :
a) A l'Ouest, l'Anastasis ou Résurrection : hémicycle élevé au-dessus de la grotte sépulcrale ;
b) Devant l'Anastasis, une vaste place entourée d'un portique sur trois côtés;
c) A l'angle sud-est de cette place, le Golgotha, roche nue entourée d'une grille;
d) La grande basilique du Martyrium « touchant au Calvaire et à la partie du portique qui faisait face au tombeau » ;
e) Le long de la basilique, deux colonnades superposées encadrant le sanctuaire;
f) Enfin, tout à l'Est, un autre grand atrium dont le portique fermé s'adaptait aux colonnades susdites. Cet atrium formait « l'entrée de tout le monument ». Il s'ouvrait lui-même « à l'Orient, sur la place du marché ».
Le niveau était différent pour les divers monuments. Celui de l'Anastasis et de son atrium spécial était fixé par le seuil même du Saint-Sépulcre. Le Calvaire s'élevait environ 4 mètres plus haut. Le reste de l'esplanade : martyrium, portiques et premier atrium, gardaient un niveau intermédiaire, marqué encore aujourd'hui au- dessus de la chapelle de Sainte-Hélène par le cloître des anciens chanoines.
Voici, en effet, d'après les témoignages nombreux (i), ce que l'on voyait successivement dans l'immense sanctuaire:
On entrait donc par l'Orient à plus de 100 mètres du Saint-Sépulcre. L'atrium de Constantin reste encore visible dans l'hospice russe voisin du bazar. Là se dressaient les propylées « dont la magnifique ornementation donnait aux passants étonnés un avant-goût des merveilles de l'intérieur ».
Les propylées franchis, on pénétrait dans le grand atrium « entouré de son portique fermé », et l'on trouvait en face de soi « les trois portes magnifiques du Martyrium ». On pouvait y entrer et admirer, « à l'intérieur, la profusion des marbres de couleur, la richesse des plafonds et les vastes dimensions de l'église ». On pouvait également suivre à l'extérieur les portiques latéraux; et alors même s'offraient au regard « les murs extérieurs de la basilique formés de pierres polies et parfaitement jointes qui ne le cédaient en rien à l'effet du marbre ». Les portiques formaient deux étages et comprenaient « une rangée de colonnes et une rangée de pilastres ».
On traversait ainsi l'espace qui recouvre actuellement la chapelle de la Croix. La basilique qui s'y élevait touchait par son côté ouest au Calvaire, et son vocable de Martyrium, traduit du latin confessio (confession des martyrs), atteste que l'église était dédiée au souvenir du Golgotha, aü martyre même duSauveur, commele disent expressément sainte Sylvie et saint Jérôme. L'autel se trouvait en face des portes, dans une abside (Eusèbe, sainte Sylvie), et il était entouré « de douze colonnes précieuses couronnées de grands cratères d'argent ».
« A la sortie du Martyrium, à gauche », on apercevait, contre la butte même du Calvaire, l'oratoire des reliques de la Passion, où l'on vénérait, outre la vraie Croix et son titre, la lance, l'éponge, le calice de la Cène et, plus tard, le Saint-Suaire. Il formait une petite abside vraisemblablement marquée par la chapelle actuelle dite des Improper es, entaillée sur le côté Nord-Est du Calvaire.
Puis, de là, on montait au Golgotha par des degrés placés au Nord. On franchissait « la barrière d'argent qui entourait le sommet du monticule » et on allait baiser, au lieu du crucifiement, la roche nue d'où s'élevait une grande croixd'argent, chargée d'une couronne de lumières.
En redescendant les degrés, au Nord, on trouvait sur l'emplacement actuel du chœur des Grecs « une place à ciel ouvert, pavée de pierres brillantes et entourée sur trois de ses côtés d'une galerie couverte ». « Les portes de l'Anastasis s'ouvraient » et on pénétrait dans l'hémicycle, « lieu principal et tête de tout le monument ». Sainte Hélène avait détruit pour le besoin de l'ornementation le vestibule du Sépulcre qui existait auparavant taillé dans le roc comme ceux des tombeaux du pays (S. Cyrille), en sorte qu'il ne restait plus « que le rocher qui renfermait la chambre sépulcrale, masse isolée au milieu d'une surface aplanie ». (Eusèbe.) Le Saint Tombeau était entouré simplement d'une balustrade dont parle souvent sainte Sylvie. Le sanctuaire même de l'Anastasis formait un hémicycle. Dans son mur extérieur étaient pratiquées trois absidioles encore visibles aujourd'hui. A l'intérieur, deux étages de colonnes divisaient l'aire du cercle et donnaient place à de larges tribunes.
Tel fut le trajet ordinaire des pèlerins qui visitèrent le Saint-Sépulcre de 333 à 614.
Toute cette splendeur disparut sous l'invasion perse ; c'est le triste refrain de l'histoire de tous nos premiers sanctuaires! Il ne resta derrière les hordes de Chosroès que des cendres et des pans de murs calcinés.
II. — Église de Modeste (614-1010)
Les Perses avaient emmené captif le patriarche Zacharie ; son successeur, Modeste, abbé de Saint-Théodose, entreprit aussitôt de relever l'insigne sanctuaire. Durant quinze années,, les aumônes affluèrent de tout l'empire, etiarestauration venaitd'etre achevée quand, en 629, Héraclius, cette fois vainqueur des Perses, y rapporta le bois de la vraie Croix»
On avait tenté de relever sur le même plan, sinon avec le même éclat, le monument deConstantin. Les pèlerins de l'époque suivante (1) continuent à mentionner sous le même nom les trois églises citées par leurs devanciers, et entre lesquelles subsiste la place « aux brillants pavés », mais ils en ajoutent une quatrième adjacente à l'Anastasis,auSud, et dédiée àsainte Marie. C'est en ce dernier point que plus tard on vénéra le lieu de l'embaumement de Notre-Seigneur.
Arculfe (670) nous a laissé un plan de cette restauration du vne siècle. L'hémicycle de l'Anastasis est devenu une rotonde fermée dont la charpente est portée par un triple cercle de piliers. A travers ces piliers, de larges entrées ménagées au Sud- Est et au Nord-Est donnent un accès facile à l'édicule central, rond et dominé par une croix d'or.
Le Golgotha était enfermé dans une église carrée; au centre se dressait la butte couronnée d'un édicule élevé, « où, dans le trou même de la croix divine, était plantée une grande croix d'argent. Au-dessous: la crypte taillée dans le rocher où l'on célé- I brait le Saint Sacrifice aux funérailles des morts de distinction, dont les corps attendaient sur la place de l'église ».
Quant au martyrium de Modeste, « cette basilique bâtie à grands frais sur le lieu de l'Invention de la Croix » (Arculfe), on ne saurait l'identifier, comme on le fait assez communément, avec l'informe chapelle de la Croix encore existante.
Le nouveau monument offrait donc quelque chose de la première splendeur impériale; il en fut comme le prolongement durant quatre siècles.
Alors arriva Hakem (1010), le kalife vandale qui ruina de fond en comble la construction de Modeste.
III. — Église de Constantin Monomaque (1010-1130)
C'est donc seulement après la destruction ordonnée par le kalife-dieu qu'on dut élever « ces monuments tout petits et séparés, au Saint Tombeau, au Calvaire et à l'Invention de la Croix », dont parle Guillaume de Tyr. Ils furent l'œuvre des empereurs grecs contemporains, surtout de Constantin Monomaque.
Ces chapelles furent ornées avec goût au début des croisades, par des mosaïstes byzantins, selon le témoignage des visiteurs de cette époque.
Au Saint-Sépulcre, une charpente, ouverte par le milieu, recouvrait l'édicule et les galeries environnantes décorées de mosaïques. L'autel se trouvait dans une petite abside qui brisait la ligne de la rotonde à l'Est devant le Sépulcre même, à l'entrée actuelle du chœur des Grecs, et formait « le chevet de l'église ». C'est entre le tombeau et l'autel qu'aboutissait la double entrée latérale « à triple baie » du Nord et du Sud.
Au Calvaire, la roche restait visible « à hauteur d'une lance » ; les murs qui l'encadraient reçurent, au début des croisades, une belle décoration en mosaïque, et cela avant même qu'on entreprît la construction de la grande basilique (1 130). Daniel y vit en 11 10 des sujets dont, plus tard, Quaresmius releva les inscriptions latines. La chapelle exista donc et fut décorée par les croisés avant la grande construction nouvelle.
On restaura aussi à cette époque le portique de la grande cour située à l'Orient du Saint-Sépulcre, et l'on commença à y montrer la série des souvenirs conservés par les croisés autour du déambulatoire de la basilique actuelle : la prison, le dépouillement (aujourd'hui Saint-Longin), la division des vêtements, la colonne des Impro- pères (Séwulf, Daniel).
C'est de cette restauration qu'il convient de dater la chapelle actuelle de Sainte-Hélène, coupée plus tard dans une partie de sa longueur par les croisés qui la trouvèrent donc existante, et pourtant différente des ruines du Martyrium ancien . Ces ruines donnaient alors l'impression de leur grandeur passée à Séwulf et à l'auteur à Gesta Francorum Hierosolymum expugnantium.
IV. — Église des Croisés (de 1130 à nos jours)
Elle fut commencée en 1130 et inaugurée le 15 juillet 1 149, au cinquantenaire de la prise de la Ville Sainte. Le but de l'architecte était de garder le plus possible les sanctuaires existants « et de bâtir une construction très solide et très élevée, capable d'enserrer les parties anciennes et de contenir tous les Lieux Saints dans un seul édifice ». (Guillaume de Tyr.) 11 ne fit disparaître que l'oratoire de l'Onction et l'abside « qui prolongeait à l'Orient la rotonde du Saint-Sépulcre vers la cour ancienne ». (J. de Wurtzbourg.) Sur cet espace dégagé, il établit le chœur et le transept d'une église française des premières années du xne siècle, dans ce style roman de transition où est utilisé l'arc brisé (en usage depuis le Xe siècle), mais où n'apparaissent point encore les arceaux croisés, les vrais arcs ogives qui, en se coupant en diagonale, offrent aux voûtes une légère et solide charpente de pierre (1).
L'œuvre de nos pères nous reste intacte (2) dans la basilique actuelle, à la condition toutefois de la débarrasser par la pensée des plâtrages sur lesquels le maçon grec de 1 808 a eu le courage de signer son nom, surtout de ce mur informe qui, en aveuglant le chœur, brise toutes les lignes primitives et arrête toute perspective. Pour oublier ce mur, montons au balcon qui le couronne; on a, de cet endroit, un parfait coup d'œil sur l'édifice des croisés.
Le problème de la construction avait été de placer la croix d'une église romane entre les bornes gênantes des anciens édifices : à l'Ouest, le Saint-Sépulcre ; au Nord, les arceaux de la Vierge; à l'Est, les chapelles de Saint-Longin et des Impropères, le sanctuaire de la Croix; au Sud, le Calvaire.
L'édifice nouveau trouve parfaitement sa place.
Prenons le Saint-Sépulcre pour point de de départ. L'église s'étendait du côté de l'Orient. Une double rangée de piliers formait la limite du chœur qui aboutissait au sanctuaire, où six couples de colonnes jumelles, posées en hémicycle, circonscrivaient l'abside. C'est dans l'intervalle qui séparait les piliers et les colonnes que les Grecs ont maçonné le mur épais qui brise toute perspective. Voilà pour le chœur. La petite coupole qui le surmonte marque le point d'intersection des deux bras du transept. Celui-ci est irrégulier : son prolongement du côté du Midi est plus étendu que du côté du Nord, où il va se buter contre les arceaux conservés du vieux portique. Pour masquer ce défaut, on éleva au Sud, à l'entrée, devant la pierre de l'Onction, une arcade double, répondant aux deux portes de l'entrée et surmontée d'une galerie supérieure formant trifonum ou tribune. Le triforium contourne le bras du transept et va rejoindre à l'Ouest le premier étage des tribunes de la rotonde. A l'Est, il n'a pas1 de prolongement. Dans l'autre bras du transept se trouve un triforium symétrique mais de proportions moindres. Ces galeries sont en partie masquées aujourd'hui et transformées en chambres ou en débarras. C'est un dédale inextricable.
Autour du chœur règne un déambulatoire qui devait avoir jadis une belle allure, mais dont les Grecs ont fait un tunnel obscur, en le divisant à mi-hauteur. En outre, pour transformer le chœur des Chanoines en église grecque, ils ont caché le sanctuaire derrière un iconostase qui enlève tout à fait à l'édifice son harmonie primitive et sa noble simplicité.
La rotonde même du Saint-Sépulcre ne fut que légèrement transformée et embellie par les croisés. Devant l'édicule, ils édifièrent un petit porche carré percé de trois portes, c'est là que se tenaient les gardiens. L'édicule était recouvert d'un pavillon argenté à l'extérieur, doré à l'intérieur et porté sur douze colonnes de marbre rouge. Tout autour de la rotonde, au- dessus de la colonnade,, des mosaïques étincelantes représentaient une longue série de personnages en pied: les prophètes, les apôtres, Constantin et sainte Hélène. Sous l'arceau impérial qui s'ouvre sur le chœur des Grecs, on voyait l'Ascension et l'Annonciation. Cette décoration, dont Quaresmius a relevé les inscriptions latines, semble avoir été déjà vue par Daniel (ι 1 10). Les croisés l'avaient donc exécutée avant d'entreprendre la construction de leur basilique.
Même remarque pour le Calvaire, où les mosaïques vues aussi par Daniel représentaient un grand nombre de sujets, et portaient écrit sur les arêtes des voûtes et les corniches tout un poème de la Passion, qui était en même temps le commentaire des divers tableaux : le crucifiement, la descente de la croix, la mise au tombeau, le sacrifice d'Abraham, la Cène, l'Ascension, Elie, les prophètes, sainte Hélène, Héraclius.
Il ne reste aujourd'hui qu'un fragment du grand tableau de l'Ascension, sur la voûte de la chapelle du Crucifiement : on y voit le Christ assis sur un arc-en-ciel et bénissant de la main. Le reste du tableau avec son inscription: Viri Galilœi, etc., vu par Quaresmius, a disparu.
La chapelle de la Croix existait avant les croisés, puisque ceux-ci durent empiéter sur elle pour édifier le chevet de la basilique. Ils la dotèrent du moins de sa gracieuse coupole qui s'élevait à l'extérieur dans le préau d'un beau couvent bât contre l'église et à la place de l'ancien Martyrium de Constantin, pour les Chanoines de Saint-Augustin, desservants de la basilique.
Telle était la basilique des croisés. II est intéressant de se rappeler que ce sanctuaire reste là comme un monument élevé à la gloire des héros francs qui vinrent jadis délivrer ce lieu sacré, et qui y laissèrent leur dépouille. Les Grecs de 1808 ont eu surtout le souci d'en effacer les titres latins, mais leur insigne mauvais goût n'a pu qu'en voiler les lignes pures sans en cacher l'origine française et catholique, et le jour où l'on voudra rendre le précieux monument, sinon auxdroitsimprescriptiblesdes Latins, du moins aux droits de l'art religieux, il sera temps encore.