Lettre à un prêtre de la Mission qui veut quitter la congrégation sous la pression affective de son père (probablement de 1649)
Je connais l'état d'anxiété dans lequel vous a mis la lettre que votre père vous a écrite pour vous presser de venir l'assister. En conséquence, je suis obligé de vous dire ce que je pense :
1° Qu'il y a grand mal à briser le lien par lequel vous vous êtes attaché à Dieu dans la Compagnie ;
2° Que, en perdant votre vocation, vous priverez Dieu des services appréciables qu'Il attend de vous ;
3° Que vous serez responsable devant le trône de Sa justice pour le bien que vous ne ferez pas et que, neanmoins vous auriez pu faire en restant dans l'état où vous êtes maintenant ;
4° Que vous risquerez votre salut dans la société de vos parents et ne leur apporterez sans doute pas le réconfort qu'ils désirent, pas plus que d'autres qui nous ont quittés sous ce prétexte ne l'ont fait, car Dieu ne l'a pas permis ;
5° Que Notre-Seigneur, connaissant le mal qui résulte de la fréquentation de la société des parents pour ceux qui les ont quittés pour Le suivre, ne désire pas, comme nous le dit l'Evangile, qu'un de ses disciples l'abandonne pour ensevelir son père, ou vende ses biens afin de les donner aux pauvres.
6° Que vous donneriez le mauvais exemple à vos confrères, et seriez une source de chagrin pour la Compagnie, du fait de la perte d'un de ses enfants qu'elle aime et qu'elle a éduqué avec le plus grand soin.
Tel est, Monsieur, ce à quoi je désire que vous réfléchissiez devant Dieu. Vous invoquez, comme motif, pour vous retirer, le besoin qu'a votre père de vos soins. Mais il est essentiel de connaître les circonstances qui, selon les casuistes, obligent les enfants à quitter leur communauté. Quant à moi, je pense que c'est seulement valable quand les pères ou les mères subissent des afflictions naturelles et non les fluctuations de leur condition sociale, comme, par exemple, lorsqu'ils sont très vieux ou lorsque, par suite de quelque infirmité, ils ne peuvent plus gagner leur pain. Or ce n'est pas le cas de votre père qui n'a que quarante ou quarante-cinq ans, qui se porte parfaitement bien, qui est capable de travailler et qui, en fait, travaille. Autrement, il ne se serait pas remarié, comme il l'a fait tout récemment avec une jeune femme de dix-huit ans, une des plus belles personnes de la ville. Il me l'a dit lui-même afin que je puisse donner à cette dernière une introduction auprès de la Princesse de Longueville[01] pour s'occuper de son fils. Je crois qu'il n'est pas très à l’aise, mais qui ne souffre, de nos jours, de la misère des temps ? En outre, ce n'est pas la détresse qui l'oblige à vous rappeler, car elle n'est pas, en fait, très grande, c'est seulement l'appréhension qu'il en a par manque de confiance en Dieu, quoique jusqu'à présent il n'ait manqué de rien et qu'il aurait toute raison d'espérer en la bonté de Dieu qui ne l'abandonnera jamais.
Vous pensez sans doute que c'est par votre entremise que Dieu désire en réalité l'aider et que pour cette raison Sa Providence vous offre une cure valant six cents livres par l'entremise de cet excellent homme. Mais vous verrez qu'il n'en est pas ainsi si vous considérez seulement deux choses : d'abord que Dieu vous ayant appelé à un état de vie qui honore celui de Son Fils sur terre et qui est si utile à votre prochain, ne peut désirer vous en retirer au moment présent afin d'aller prendre soin d'une famille qui vit dans le monde, qui ne cherche que son propre confort, qui vous importunera continuellement, qui vous accablera de difficultés et de désagréments, si vous ne pouvez la satisfaire. D'autre part, il est incroyable que votre père ait reçu pour vous la promesse d'une cure valant 600 livres l'an, étant donné que celles du diocèse de Bruges sont les plus pauvres du royaume. Mais, même si cela était vrai, combien resterait-il après en avoir déduit votre entretien ?
Je ne vous dis pas cela par crainte que la tentation puisse avoir raison de vous ; non, je connais votre fidélité envers Dieu ; mais afin que vous puissiez écrire une fois pour toutes à votre père et lui dire vos motifs de suivre la volonté de Dieu plutôt que la sienne. Croyez-moi, Monsieur, sa disposition naturelle est de telle sorte qu'elle vous donnera très peu de repos lorsque vous serez auprès de lui, pas plus qu'elle ne vous en donne maintenant alors que vous en êtes éloigné. Les tourments qu'il a causés à votre pauvre sœur qui est auprès de Mademoiselle Le Gras[02], sont inimaginables. Il veut qu'elle abandonne le service de Dieu et de Ses pauvres, comme s'il devait recevoir d'elle une aide considérable. Vous savez qu'il est d'un tempérament naturellement inquiet et cela à un point tel que tout ce qu'il a lui déplaît, et tout ce qu'il n'a pas excite en lui de violentes convoitises. Finalement, le plus grand bien que vous puissiez lui faire est de prier Dieu pour lui, gardant pour vous cette seule chose nécessaire qui sera un jour votre récompense et fera descendre sur vos parents les bénédictions divines. Je prie de tout mon cœur pour que la grâce de Notre-Seigneur soit avec vous.
Saint Vincent de Paul
[01] Anne Geneviève de Bourbon, dite
Mademoiselle de Bourbon, fille de Henri II de Bourbon, prince de Condé, et sœur du grand Condé (Louis II) et du prince de Conti (Armand). Née au château de Vincennes le 27 août 1619, elle épousa (2 juin 1646) Henri II d’Orléans, duc de Longueville, d’Estouville et de Coulommiers, prince souverain de Neufchâtel et de Valengin, comte de Dunois, Tancarville et Saint-Paul, pair et prince du sang de France (1595-1663). Elle mourut le 15 avril 1679 à Paris, au couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques où elle fut inhumée. Après s’être beaucoup agitée pendant la Fronde et avoir fait scandale pour ses liaisons avec La Rochefoucauld et Turenne, elle fit pénitence aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques.
[02] Sainte Louise de Marillac, née le 12 août 1591, à Ferrières-en-Brie, est la fille naturelle de Louis de Marillac,
enseigne d’une compagnie de gendarmes aux ordonnances du Roi (nièce du chancelier Michel de Marillac et du maréchal Louis de Marillac). Elle épouse Antoine Le Gras, secrétaire des commandements de Marie de Médicis, écuyer,
homme de bonne vie, fort craignant Dieu et exact à se rendre irréprochable (6 février 1613)
. Antoine Le Gras n’étant pas noble, on ne lui dira pas
Madame, mais, comme à une bourgeoise de ces temps-là,
Mademoiselle. Après la mort de son mari (21 décembre 1625), elle fait vœu de viduité et mène dans le monde une vie toute religieuse où elle conjugue à un règlement très strict, la prière et le secours des pauvres, sans cesser d'être attentive à l'éducation de son fils. Elle s’installe rue Saint-Victor, près du collège des Bons-Enfants que Mme. de Gondi vient de donner à Vincent de Paul qui l’emploie dans les
Charités, ces groupements de dames et de filles pour l’assistance des malades dans les paroisses et les visites à domicile. En 1628, lorsque son fils est entré au séminaire Saint-Nicolas-du-Chardonnet, elle dispose de davantage de temps pour se consacrer aux œuvres et Vincent de Paul la charge de surveiller les
Charités, de modifier leur règlement et de visiter celles des provinces. Elle persuade Vincent de Paul que les
Dames associées ne peuvent rendre aux malades les services pénibles qu’exige leur état, et qu’il faut songer à réunir des personnes zélées pour se dévouer entièrement à l’œuvre sans autres devoirs et préoccupations au dehors. C’est ainsi que naissent les Filles de la Charité.